Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

29 septembre 2017


Acheté quatre euros un dimanche au Clos Saint-Marc Flagrants délits sur les Champs-Elysées (1777-1791), dans la réédition grand format de deux mille huit, m’a été une lecture du soir réjouissante.
En mil sept cent soixante-dix-sept, quand la promenade des Champs-Elysées devient publique, le comte d’Angiviller, Directeur des Bâtiments du Roi, la dote d’un gardien nanti de quatre subalternes. Il les choisit parmi les troupes suisses ; à leur tête Ferdinand de Federici, originaire des Grisons. A charge pour celui-ci de maintenir l’ordre et de faire un rapport hebdomadaire de son action.
Ainsi que l’explique la quatrième de couverture, Federici a fort à faire entre « les querelles, les duels à l’épée ou au pistolet, les batailles collectives, les jeux de barres interdits, les chapardages, les émeutes d’étudiants, les ventes à la sauvette, les attroupements autour des carrosses, les dragues de prostituées et les «agissements des pédérastes» ».
L’édition des rapports de Federici dans la collection Le Temps retrouvé du Mercure de France est due à Annette Farge. Parmi les faits racontés, j’ai effectué une sélection personnelle, dont voici la première partie :
Hier dimanche à dix heures du soir, arrêté et envoyé au Châtelet la nommée Marianne Pujat, âgée de quinze ans, comme fille débauchée raccrochant aux Champs-Elysées. Par cette opération, j’ai rendu par contrecoup un grand service à tous les parents de cette fille qui, d’accord, avaient présenté déjà respect à M. le lieutenant général de police pour la faire enfermer, et qui n’ont pu y parvenir quoique l’ordre était expédié, faute de 50 livres qu’il leur fallait payer d’avance pour cette prise. (Rapport du 31 mai au 7 juin 1779)
La femme Courville, après avoir été renvoyée vingt fois du cours, a persisté d’y venir, elle fut arrêtée et mise entre les mains de la garde de Paris comme ivrognesse et pauvre, insolente troublant la promenade. (Rapport du 17 juillet 1779)
Mardi vers les neuf heures du soir, arrêté M. Autain, grande arme de la garde, demeurant rue Saint-Médéric, neveu de M. chevalier de Saint-Louis, pour cause de l’avoir surpris fort indécemment couché dans les fossés de l’allée des Veuves avec un garde-française, ce dernier s’étant sauvé aux travers des marais, qui a cassé cent tètes de choux-fleurs. Le premier, quoique convaincu de pédérastie, j’ai cru le tenir quitte seulement avec une bonne morale, croyant ce crime plutôt de nature à être caché qu’à être divulgué, surtout lorsqu’il s’agit de nommer à la police le soldat d’un corps. (Rapport du 4 au 11 octobre 1779)
Nanette Valle, petite effrontée âgée d’environ douze ans, arrêtée enfin mercredi par finesse, laquelle fuyait les soldats et revenait exigeant à la promenade l’aumône avec la dernière importunité et insolence, dont plusieurs personnes s’en sont plaints, et qui levait les jupes jusqu’au col devant les hommes en leur demandant etc. Le commissaire l’a renvoyée, quoique je lui aie spécifié toutes ces particularités. (Rapport du 28 juillet au 4 août 1780)
Des cinq à six personnes de la pédérastie que l’on a arrêtées hier à l’occasion des patrouilles de M. Noël, inspecteur de police, présidées par M. le commissaire Foucault, il s’est trouvé M. le baron de Lunastre, qui a été vu assez souvent ici nuitamment rôder, et dont le costume seul annonce le vice. (Rapport du 16 au 23 avril 1781)
Hier, arrêté Gaudin Laurent, Normand, comme rôdeur, mendiant, insolent et même soupçonné de filouterie, remis à onze heures du soir à la garde de Paris. (Rapport du 14 au 21 mai 1781)
Jeudi, un jeune homme âgé d’environ treize à quatorze ans a tombé d’un arbre en allant chercher des nids d’oiseaux et a peu survécu à sa chute. Fait garder à vue par un soldat de la garde, en attendant celle de Paris, que j’avais fait avertir, s’y fût transportée. (Rapport du 21 au 28 mai 1781)
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Federici a une manière personnelle d’écrire le français. J’aime bien son (il) a peu survécu.
 

28 septembre 2017


Ce mercredi matin, le train Rouen Paris a fait son chemin sans incident dans le semi brouillard. Seule la moitié inférieure des cheminées de la centrale électrique de Porcheville est visible. J’entre à dix heures moins dix au Café du Faubourg. Sur l’écran mural, la télévision d’information continue titre sur « L’invasion des punaises de lit ». Dans Le Parisien, je ne lis que les faits divers.
J’entre chez Book-Off sitôt le rideau levé et y trouve des livres à un euro qui me plaisent, parmi lesquels Tristesse de la terre (Une histoire de Buffalo Bill Cody) d’Eric Vuillard (Actes Sud) que je retiens pour un envoi de l’auteur « Pour Michel Reilhac, Tristesse de la terre, où il neige à la fin quand le rideau tombe. Avec toute ma reconnaissance et mon amitié. », Un bateau autour du cou de Jean-Claude Silberman (Pierre Bordas et fils) pour Je n’ai jamais bien compris le succès de ce film de télévision produit par la N.A.S.A. où l’on voyait deux scaphandriers ramasser des cailloux dans un terrain vague., Le Découragement de Joanne Anton pour On observe que sans être fou, on en a l’air. et Je t’aime de Dran (Edition Populaire) pour ses dessins noirs.
A midi, je déjeune au Paris, boulevard Richard-Lenoir, une honnête brasserie : filet de hareng pommes à l’huile, bourguignon pommes vapeur, tiramisu et un quart de côtes-du-rhône. Cela fait vingt et un euros. Je lis ensuite La Cérémonie des adieux de Simone de Beauvoir assis sur un muret du port de l’Arsenal. Sartre avait exactement mon âge quand sa santé a commencé à se dégrader, Simone raconte ça avec une précision d’entomologiste (comme on dit).
Au milieu de l’après-midi je suis dans l’autre Book-Off et au détour d’une allée y aperçois Lisa qui m’aperçoit. Venant elle d’Amiens et moi de Rouen, nous nous sommes déjà côtoyés ici. La première fois, elle n’était pas sûre que ce soit moi. La deuxième fois, je n’étais pas sûr que ce soit elle. Cette troisième fois, nous ne nous manquons pas.
Après avoir fait chacun quelques emplettes, nous nous installons à la terrasse du Bistrot d’Edmond où le serveur lui fait des compliments sur sa tenue vestimentaire, Tout en buvant un café, nous parlons du livre d’elle qui paraîtra chez Lattès en janvier (raison de sa présence dans la capitale ce jour) et d’autres sujets sur lesquels je reste discret.
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Parmi les livres à un euro achetés au second Book-Off : A la recherche du voile noir de Rick Moody (Editions de l’Olivier), Au fond de Philippe Artières (Seuil), Bec & Ongles de Claude Bugeon (L’Amourier) et Mains de Viviane Forrester (Librairie Séguier). En page de garde de ce dernier: « Bonne année ! Chère Monique, très affectueusement, Viviane ».
Viviane Forrester est morte en deux mille treize. Elle ne m’enverra donc pas de mail pour me dire qui est Monique.
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Michel Reilhac travaille dans le cinéma. Il est l’auteur de Polissons et Galipettes, un film français sorti en deux mille deux. Il s’agit d’un montage de douze courts métrages pornographiques anonymes datant du début du vingtième siècle.
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A la sortie du port de l’Arsenal une fille jongleuse de cerceaux pleine d’assurance montre ce qu’elle sait faire sur le passage piétonnier quand le feu est rouge pour les voitures, puis avec son chapeau elle fait la quête avec un certain succès.
 

27 septembre 2017


Pas question cette année de me rendre à Bihorel par un très matinal bus Teor puis de me perdre en voulant aller à pied du terminus Tamarelle à l’hippodrome des Trois Pipes comme je l’ai fait l’an dernier. Ce dimanche matin, j’attends impatiemment le premier bus Vingt devant la Mairie de Rouen, celui de sept heures cinquante-sept. Celles et ceux qui y montent avec moi vont également au vide grenier. Nous descendons au collège Michelet à deux pas des Trois Pipes. A l’entrée de l’hippodrome un vigile vérifie nos sacs.
-Il ne faut pas tomber dans la paranoïa, lui dis-je
-C’est la situation qui l’exige, me répond-il
-Ce n’est pas comme cela ailleurs, lui apprends-je.
Avant les attentats islamistes, ce vide grenier se tenait dans les rues, mêlant comme exposants les pauvres et les riches de la commune. Le déplacement vers un endroit réputé sûr, mais peu agréable, lui a fait perdre la plupart des riches.
Cette année, comme le temps est calme et beau, point de poussière, point de flaques d’eau, mais la piste a été défoncée par les sabots des chevaux. Surveillant l’endroit où je pose le pied, j’ai du mal à repérer quelques livres. J’achète néanmoins une bédé de deux cent soixante-huit pages Les Ignorants (Récit d’une initiation croisée) d’Etienne Davodeau parce qu’elle est affichée à un prix hallucinant : cinquante centimes. Neuve, elle vaut vingt-six euros.
Après avoir cavalé quatre tours, je quitte la piste. À l’aide d’un plan de l’agglomération rouennaise, je trouve comment rejoindre pédestrement le quartier Jouvenet où c’est aussi vide grenier. « Il y en a des livres mais il n’y a plus de place dans la bibliothèque », dit une dame à son mari lorsque je les croise à proximité. On pourrait croire que c’est à moi qu’elle s’adresse.
Que des riches ici, dans cette rue pentue protégée à chaque extrémité par une camionnette en travers, et donc des livres effectivement, presque autant que de jolies filles. J’en trouve quelques-uns à ma convenance, dont Carnets de moleskine de Lucien Jacques, le journal que tint le poète, éditeur, peintre, dessinateur, graveur et danseur pendant la Première Guerre Mondiale, publié chez Gallimard, que me laisse à un euro son aimable vendeuse au bras cassé.
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Je rentre à pied. Il suffit de se laisser descendre. Arrivé rue Beauvoisine, un homme m’interpelle d’une voiture pour me demander la rue de la Cage.
-Je n’ai jamais entendu parler de cette rue, lui dis-je.
-C’est là qu’est la maison de retraite Saint-Joseph.
-Ça ne me dit rien.
-Je viens de Dunkerque, ajoute-t-il comme si cela pouvait m’aider à le renseigner.
                                                           *
Dans la partie piétonnière de cette même rue sort d’un magasin en travaux un homme astreint à un labeur dominical pénible. Il est vêtu d’une combinaison blanche comme on en porte pour le désamiantage. Si, en devinette, je demandais la couleur de sa peau, tout le monde trouverait.
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Jamais vu autant de monde le midi du dimanche au Son du Cor qu’en ce beau jour ensoleillé, essentiellement de la jeunesse avec ou sans moutards.  « As-tu envie de faire pipi ? », demandent à peine assis ces heureux parents à leurs descendants.
Celui d’un couple est « en cycle inversé » (cela signifie qu’il dort le jour et vit la nuit). Les parents sont médecins mais ne savent pas comment régler cette horloge.
                                                          *
Le soir au lit je lis Les Ignorants, histoire dans laquelle Etienne Davodeau, l’auteur de la bédé, découvre le travail du vigneron Richard Leroy et réciproquement. Les deux professions ont bien des points communs. A l’issue, je sais que j’aurais détesté devoir m’occuper de la vigne et du vin.
                                                          *
Elle me téléphone au milieu de la nuit de dimanche à lundi, me disant qu’elle a dû se tromper de numéro puisqu’elle voulait parler à son amie Sophie avant de se coucher, mais elle ne manifeste pas le moindre désir de raccrocher. Il ne faut pas longtemps avant qu’elle me dise qu’elle sort de la douche et qu’elle est toute nue. Notre conversation prend un tour hardant. La pipe dont elle me fait la description n’a rien à voir avec celles de l’hippodrome de Bihorel.
Je me demande si ce n’est pas elle qui m’avait appelé deux fois il y a un certain temps pour me dire qu’elle avait des livres érotiques à vendre, et si elle me rappellera.
 

26 septembre 2017


Evidemment je retourne au désherbage de la Bibliothèque Municipale de Sotteville-lès-Rouen le samedi à la même heure, précédé cette fois d’un homme qui lit David Drake (nous ne jouons pas dans la même catégorie). D’autres arrivent, au compte-goutte. Avant que la porte ne s’ouvre, j’échange quelques mots avec un Sottevillais de ma connaissance qui n’a pu venir vendredi pour cause d’obligation salariée.
Le moment venu, nous sommes beaucoup moins que la veille à chercher notre bonheur. Contrairement à l’année passée, les bacs n’ont pas été rechargés mais je trouve quand même de quoi me plaire, notamment Lettres perdues (Ecriture, amour et solitude aux XIXe et XXe siècles) de Philippe Artières et Jean-François Laé (Hachette Littératures), la Correspondance de Camille Claudel (Gallimard) et, rangé dans la catégorie « Livres sur la musique » que l’on atteint après avoir traversé la salle dédiée aux jeunes enfants, Tchékhov d’Ivan Bounine (Editions du Rocher).
Cette fois, je n’ai que douze livres à deux euros auxquels s’ajoutent cinq poches pour un euro à porter à bout de bras.
Je rentre à onze heures et demi, juste à temps pour le concert hebdomadaire de carillon que ses organisateurs ont eu la bonne idée de déplacer du mercredi au samedi. L’une de mes nouvelles voisines d’en face, côté ruelle, est assise sur les marches fumant une cigarette. Je lui dis bonjour. Elle me répond bonsoir. Nous ne sommes pas sur le même fuseau horaire.
 

25 septembre 2017


-Ça va mon lapin ? Tu vas pas vomir ?
Si, cela lui arrive. Juste avant la station Voltaire. Je suis dans le métro qui mène à Sotteville. Pas trop près heureusement de ce moutard en poussette que sa mère exfiltre urgemment. Je descends un peu plus loin à Hôtel de Ville, traverse en diagonale le parquigne et arrive devant la Bibliothèque Municipale dans laquelle à partir de dix heures, ce vendredi est premier jour de désherbage.
J’ai une demi-heure d’avance mais ai été précédé par deux dames du pays dont l’une est porteuse du cabas officiel en toile de jute.
Bientôt nous sommes nombreux à patienter. Un seul de mes concurrents habituels est là. A l’heure dite, la porte latérale s’ouvre. Je sais où trouver les thèmes qui m’intéressent. Les bons livres sont en nombre. Je ne comprends pas pourquoi on s’en débarrasse mais j’en profite et en laisse tomber régulièrement dans mes deux sacs en plastique. J’ai banni le sac à dos en raison du manque de place. D’autres n’ont pas eu cette précaution. Cet accessoire devrait être interdit en cette occasion comme il l’est à Venise sur le vaporetto. Au milieu de la foule se force un chemin un vieux en chaise roulante poussé par sa femme. L’un et l’autre sont de mauvaise humeur. Ce n’est pas le cas du personnel, souriant, serviable et décontracté.
Je suis particulièrement content quand je trouve La Traversée du livre, les Mémoires de Jean-Jacques Pauvert publiés chez Viviane Hamy, et Je veux témoigner jusqu’au bout, le second volume du Journal de Victor Klemperer (Editions du Seuil), un coup de chance : c’est ici que j’ai acheté le premier volume l’an dernier. Pourquoi ces deux tomes n’ont-ils pas été désherbés ensemble, c’est mystérieux.
A dix heures et demi, j’en ai terminé. C’est une affaire rondement menée (comme on dit). Quinze livres à deux euros pièce, ça fait beaucoup de kilos, je n’aurais pas pu porter plus. Dans le métro qui me ramène à Rouen, j’ai une pensée reconnaissante pour Sophie sans laquelle je n’aurais pas été informé de l’évènement.
A onze heures cinq, je suis chez moi. Ce qui me laisse largement le temps d’aller au restaurant Sushi Tokyo de la rue Verte reprendre des forces.
                                                             *
L’après-midi, je lis Partages d’André Marcowicz en terrasse au Sacre près d’un grand trou dû à des travaux sur les conduites de gaz. Alentour, le leitmotiv de cette première journée d’automne est : « Ah, s’il avait fait ce temps-là pendant nos vacances ! ».
 

23 septembre 2017


Mon envie d’aller de temps en temps faire un tour dans la plus grande bouquinerie rurale de Normandie ne faiblit pas. Ce jeudi est le bon jour. Le soleil est assuré après toutes ces journées de pluie. J’ai désormais une solution imparable pour l’aller, qui me permet d’y être à treize heures dès l’ouverture.
Je suis seul pour fouiller parmi les six cent mille livres et trouve de quoi dépenser six euros vingt en ouvrages à vingt centimes et à un euro. Un café m’est offert avant l’incertitude que représente un retour en stop.
Pour rejoindre le rond-point stratégique, je prends au milieu des champs le chemin de terre dont les flaques portent témoignage des précipitations passées. Il me semble plus long que la fois précédente.
Après avoir longé l’école, le salon de coiffure et la pharmacie de Quévreville-la-Poterie, je me poste pouce levé. Nombre de voitures passent sans que celle ou celui au volant ne se soucie de moi, puis après dix minutes d’attente s’arrête une camionnette blanche conduite par un artisan accompagné d’un apprenti.
Je fais le troisième homme sur le siège avant sans pouvoir mettre la ceinture de sécurité. Cet aimable conducteur, sans doute turc, peut m’emmener jusqu’à Franqueville-Saint-Pierre où je n’aurais qu’à prendre le bus Effe Cinq pour regagner Rouen.
Pendant la dizaine de kilomètres que dure le trajet, il me demande si je n’ai pas des travaux à faire chez moi puis essaie de me vendre une voiture, pas cher et très bien.
                                                             *
« Si l’école faisait son travail, j’aurais du travail », tel est le dernier slogan du Medef de Gattaz. Une insulte pour les enseignant(e)s et une stupidité sans nom. Comme s’il existait un parcours scolaire permettant de réduire le chômage à néant !
Le chômage français a deux causes principales : l’organisation économique du monde dont sont responsables les dirigeants d’entreprise et les technologies qui remplacent l’activité humaine.
Ce Gattaz, qui autrefois se promenait avec une épinglette promettant la création d’un million d’emplois après avoir obtenu des avantages financiers du naïf Hollande, n’a rien eu d’autre à faire pour obtenir sa place de privilégié que d’hériter de son père. Un minable.
 

22 septembre 2017


Je laisse mon sac au jeune homme de l’accueil ce mercredi en début d’après-midi afin d’être aussi léger que possible pour découvrir l’exposition Riot Girls : les filles cachées de Clovis Trouille  qui montre, sur quatre niveaux, grâce au mécénat de l'Association Clovis Trouille, les peintures et les dessins de quatre filles qui n’ont pas froid aux yeux (comme on dit) : Maya McCallum, Anne van der Linden, Céline Guichard & Nadia Valentine.
De ces quatre artistes, je ne connais que Maya McCallum mais pour son talent de chanteuse et musicienne. Je me souviens de son concert rouennais au Trois Pièces un soir d’anniversaire de celle qui me tenait la main. Ses dessins, en noir et blanc, semblent avoir été appréciés, beaucoup sont jouxtés d’une gommette rouge. Mon préféré est the lady et the rabbit. Il montre l’animal (de taille humaine) en train de copuler hard amant en position assise avec la jeune femme. Tous deux sont enchaînés par la cheville et entourés d’angelots au regard trouble.
Parmi les autres œuvres présentées, j’aime particulièrement la peinture no arms no chocolate de Nadia Valentine, une interprétation rigolarde (et frustrante pour l’un des personnages) du Y’a bon Banania, ainsi que celle, acrylique, d’Anne van der Linden le barbu présentant celui-ci nu, sa longue barbe enroulée autour de sa bite raide et rouge.
Ces quatre trublionnes sont bien les dignes et indignes filles de Clovis Trouille, me dis-je en quittant la galerie Arts Factory, rue de Charonne.
                                                              *
Nul doute qu’on ne verra jamais une exposition de cette sorte à Rouen la prude.
                                                              *
Ce jeudi soir à La Plateforme, nouvelle galerie rouennaise, c’est le vernissage de l’exposition Viscéral de Charlotte Romer, une photographe qui elle aussi n’a pas froid aux yeux mais reste dans les limites de la décence. Je m’abstiendrai d’y aller pour deux raisons : un concert y est donné (comme si la photo ne pouvait se suffire à elle-même) et la soirée est « participative » et « conviviale », chacun étant invité à apporter « plats sucrés ou salés et/ou quelque chose à boire ».
 

21 septembre 2017


Une dizaine de livres à vendre dans un sac à bout de bras afin de ménager mon dos, je remonte la rue de la Jeanne. Cette charge trouve place sur le siège à côté du mien dans le train de sept heures cinquante-six pour Paris. Il part avec une minute d’avance et fend hardiment le brouillard. A l’arrivée, je monte dans le bus Vingt et en descends à Opéra Quatre Septembre près du Book-Off par lequel je termine en général mes virées hebdomadaires. Pour me débarrasser au plus vite de mon fardeau, je fais ce mercredi la boucle à l’envers.
Après avoir pris un café au comptoir du Bistrot d’Edmond dont le serveur est aussi stressé et stressant le matin que l’après-midi, je suis le premier devant la porte de la boutique japonaise. Mes livres sont examinés uniquement en fonction de l’état de leur tranche. Un roman d’Elliott Murphy est recalé.
-Je le mets au recyclage ? me demande le jeune homme.
Je préfère le reprendre. Il me propose cinq euros vingt pour le tout. « Ça vous va? » Forcément. J’investis les cinq euros dans Partages d’André Markowicz (Inculte), l’édition sur papier de la première partie des textes qu’il publie via le réseau social Effe Bé.
Je pourrais reprendre le bus Vingt pour rejoindre le quartier Bastille mais ça va plus vite en métro, ce qui me donne le temps avant le repas d’explorer le marché d’Aligre où depuis plusieurs semaines je ne trouve rien et de passer chez Emmaüs où j’offre mon livre invendu, un geste de générosité des plus suspects. J’y déniche trois poches pour un euro.
La caissière habituellement arrangeante est de mauvaise humeur ce matin. Elle discute la qualité de livre de poche à la Petite Bibliothèque Cosmopolite de Stock et à la Petite Collection Allia. Elle finit par se rendre à mes arguments.
A midi, je déjeune au Péhemmu chinois du confit de canard qui me plaît près d’un couple de retraités normands que j’ai déjà côtoyé ici. Elle et lui viennent régulièrement à Paris pour des examens médicaux.
-Il y a aussi du poulet, signale la gentille serveuse à l’homme qui hésite.
-Ah non, j’en ai marre du poulet. Poulet, c’est mon nom.
-Sérieux ? lui répond la demoiselle.
Le café bu, je rejoins la rue de Charonne afin de visiter l’exposition en cours chez Arts Factory puis explore le second Book-Off à une heure où il est beaucoup fréquenté, notamment par des familles aussi bruyantes que si elles se trouvaient dans leur salon. Je mets un billet de cinq dans les Lettres à Alexandrine d’Emile Zola (Gallimard).
Dans la bétaillère de dix-sept heures cinquante qui me ramène à Rouen, je termine les Mémoires d’un chef de la Police de Sûreté sous le second Empire de Monsieur Claude (Texto). En dehors de son établissement, il conduisait ces mineures chez des vieillards dont elles satisfaisaient les passions séniles ! peut-on y lire au chapitre « Bouges et brasseries ». Du côté de Bonnières trois montgolfières disparaissent derrière le coteau.
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Avoir une sale tranche, c’est rédhibitoire chez Book-Off. En revanche, jamais un livre n’est ouvert au moment de l’achat. D’où la présence dans les rayons de livres annotés ou surlignés en jaune et rose fluo.
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Permettant d’aller de l’une à l’autre des bouquineries, la ligne Vingt du bus parisien devrait être rebaptisée The Book-Off Line.
 

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