Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

5 juin 2017


Pour la deuxième année, je me rends ce samedi matin au vide maisons du quartier situé derrière la Clinique de l’Europe. Pour cela, une nouvelle fois, je fais exactement le trajet qui me menait à l’école maternelle où j’ai terminé ce que certains appellent une carrière d’enseignant. Cette école est encore moins visible que l’an dernier. L’immense bâtiment de la Matmut qui la jouxte est presque terminé et l’écrase.
Les maisons participant au débarras se signalent par des ballons de baudruche accrochés en façade. Plus d’une cinquantaine, annonce la publicité de l’évènement. C’est beaucoup moins dans la réalité. La pluie menace, certains ont dû renoncer. Je n’entre que chez une vingtaine de familles, lesquelles exposent parfois dans leur cour ou jardin, parfois dans leur garage, une seule dans une pièce de son habitation. La majorité est constituée de jeunes couples qui aimeraient bien se débarrasser de leur layette. Les rues concernées sont longues. Je m’y épuise, croisant de temps en temps une tête connue aussi désappointée que moi. Le seul livre qui aurait pu m’intéresser m’est proposé à trois euros.
Cette deuxième tentative sera la dernière. Au retour, je passe par le marché des Emmurées où je trouve des cerises à moins de trois euros le kilo.
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L’ancien Tati de Saint-Sever est devenu une salle de sport, une de celles auxquelles on s’abonne pour pédaler sur place.
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J’ignorais quand je le photographiais que l’un des deux paquebots en construction à Saint-Nazaire allait quitter le port en présence de Macron peu de temps après mon départ pour gagner Le Havre afin d’y être baptisé (comme ils disent).
Ensuite, il ira polluer les mers du monde et défigurer les ports dans lesquels il s’arrêtera, bien que s’arrêter ne soit pas sa priorité. L’important, c’est d’avoir à bord plus de cinq mille personnes à portefeuille garni qui s’ennuient et consomment.
L’un des responsables de la compagnie à la télé régionale : « La destination, c’est le paquebot. »
 

2 juin 2017


Tournant de la rue des Carmes à la place du même nom, ce jeudi matin, je me retrouve dans l’axe d’une caméra filmant un homme en costume sombre. Je fais un pas de côté, ne voulant pas être filmé comme le quidam qui passe. La cadreuse est une jeune femme. Celui qui tient le micro doit être un journaliste, me dis-je. Quand j’arrive à sa hauteur, je constate qu’il n’en est rien. Il s’agit d’Hervé Morin, Duc de Normandie, Centriste de Droite. J’entends qu’il parle de « la Normandie à l’export ». Je ne sais si c’est pour une télé généraliste, locale ou institutionnelle. Ce qui est sûr, c’est que c’est une télé fauchée. L’interrogé est obligé de tenir lui-même le micro quand il répond aux questions.
Morin vient donc à Rouen parfois. En train ? Cela m’étonnerait. Et il semble que les non Normands doivent consommer de la Normandie bien que les Normands soient incités par le même et ses semblables de tous les partis à ne pas consommer ailleurs : « Achetez local », « Mangez local », « Cultivez-vous local » ; ce que je refuse de faire.
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Locavore, ainsi désigne-t-on celui qui mange ce qui est produit près de chez lui. Le locavore n’est parfait que lorsqu’il est également végétarien, et au-delà de la perfection quand il devient vegan.
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Il règne un tel silence désormais dans les trains que le moindre bruit anodin est énervant : papier froissé, raclement de gorge, mastication, etc.
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Plus un menu de restaurant qui ne demande de signaler avant le repas si on est allergique et à quoi.
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Ceux qui prennent un allongé parce qu’ils le sont déjà à moitié.
 

1er juin 2017


L’expression qui fait florès depuis quelques jours est celle de « charge mentale » que Ouiquipédia définit ainsi : « La charge mentale ménagère, généralement simplement charge mentale, est un principe de sociologie traitant de la charge cognitive que représente, généralement, la gestion du foyer au quotidien pour la femme dans un couple hétérosexuel. »
Je n’irai pas contester cela, mais qu’en est-il dans les couples homosexuels. Pour les célibataires des deux sexes n’ayant pas les moyens d’engager du personnel et ne pouvant en permanence vivre à l’hôtel et manger au restaurant, c’est clair et se résume ainsi : je fais tout à la maison et ça m'occupe aussi l'esprit. Ainsi en est-il de moi-même.
Ce mercredi donc, c’est défaire la valise et faire la lessive puis sortir pour un minimum de courses afin d’assurer ma survie pendant deux ou trois jours. Mon réfrigérateur est toujours quasiment vide. Cela lui a valu un jour d’être qualifié de « frigo dépressif » par un visiteur. Je n’ai pas voulu lui répondre que le sien, empli à ne pas pouvoir y mettre un pot de yaourt supplémentaire par celle avec qui il vit (tandis qu’il se prélasse), était bien plus que le mien le témoignage d’une vie déprimante.
-Quatorze dix-huit, m’annonce le caissier de l’U Express de l’Hôtel de Ville, après que les articles ont été scannés.
-Heureusement que ce n’est pas trente-neuf quarante cinq, lui dis-je.
Il me regarde d’un air désemparé.
-Ce n’est rien, lui dis-je, c’était une plaisanterie.
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Cela fait, j’arrive chez le bouquiniste avec quatre livres à revendre, trois romans et un qui en a l’air mais n’en est pas un, Ce qu’aimer veut dire, publié chez Minuit, dans lequel Mathieu Lindon évoque ses relations personnelles avec Michel Foucauld et Hervé Guibert. Je sais que ce dernier livre, pris pour un roman, sera refusé.
Deux des romans le sont également. S’agissant du Lindon, je tente un « Ce n’est pas un roman », et j’obtiens la réponse que j’ai toujours dans ce cas-là (même quand il s’agit d’un livre totalement inconnu) : « Oui oui je connais ».
                                                                       *
Entre onze heures et demie et midi, concert de carillon comme chaque mercredi (mais habituellement je suis à Paris). J’écoute celui-ci au jardin. Des « airs connus » sont au programme. Le carillonneur se déchaîne dans la tour Saint-Romain pendant que les ouvriers passant la flèche de la Cathédrale au carcheur sabotent sa musique.
 

31 mai 2017


Les ouvriers sont de retour dans les chambres du quatrième étage de l’Hôtel de Bretagne, ce lundi soir, mais ce n’est pas avec eux que je petit-déjeune ce mardi matin car ils se lèvent à cinq heures trente. L’homme qui me tient compagnie dans le semi sous-sol, à sept heures, porte un joli polo bleu ciel. Dans son dos est écrit Gendarmerie Maritime.
J’ai le temps, avant mon départ, d’aller saluer la mer. Elle m’offre un ultime spectacle, celui du croisement de deux cargos l’un entrant, l’autre sortant, derrière le monument commémorant le débarquement américain de mil neuf cent dix-sept. Depuis hier, Saint-Nazaire est pavoisée en prévision de The Bridge, la célébration du centenaire de l’évènement, pour laquelle on espère ici le Président Macron.
Vous avez passé un bon séjour ?, me demande l’hôtelière lorsque je lui remets ma clé. Elle semble avoir oublié que par sa négligence j’ai failli me retrouver sans chambre la première nuit.
Je remonte l’avenue de la République jusqu’à la gare à l’horloge sans anguilles et m’offre un café à un euro au Péhemmu Couleur Café où l’une des serveuses après avoir terminé son travail prend un verre de blanc de l’autre côté du bar. Il est dix heures.
Un moderne Téheuherre m’emmène à Nantes où, voie cinquante-deux, le Tégévé pour Montparnasse est en place. Arrivé dans la capitale, comme j’ai du temps avant mon train pour Rouen, je fais le détour par le Book-Off de Quatre-Septembre. Les six livres à un euro que j’y achète ont pour avantage de n’être pas pesants.
                                                                 *
Mon compagnon de voyage, François Truffaut, à propos de ses vacances dans la région :
Ces premiers jours de vacances furent assez lamentables ; départ sans enthousiasme mercredi après-midi, coucher à Nogent-le-Rotrou ; flotte et grisaille. Le lendemain, étape Nogent-le-Rotrou – Rennes, avec grisaille et flotte ; mauvaises nuits, mauvais hôtels, regrets de Paris, etc. Troisième étape : Rennes – La Baule, celle-ci tellement déprimante que nous n’y avons fait que passer ; coucher à Carnac sous la grisaille flottante.
« Bigre, bigre » murmurions-nous déjà, à deux doigts de rentrer aussi sec à Paris. Puis, à l’écart de Concarneau, nous avons dégoté « La Belle Etoile », paradis bourgeois, mais paradis quand même, lieu de repos et de méditation où l’on vous soulage bien vite de tout le fric qui vous alourdit la démarche, moyennant toute sortes de douceurs et d’attentions. Comme Madeleine s’obstine cependant à « faire la Bretagne », nous quitterons cette retraite quasi hawaïenne mardi main pour nous enfoncer plus avant dans le Finistère et au-delà. (Lettre à Marcel Moussy, dimanche onze août mil neuf cent cinquante-huit)
                                                                 *
Recevoir la flotte, rentrer aussi sec.
 

30 mai 2017


Après une bonne nuit dans un Hôtel de Bretagne devenu quasiment vide, ma dernière journée en Loire-Atlantique commence sous la pluie qui heureusement cesse avant l’arrivée du bus U Trois à Saint-Marc-sur-Mer où je reviens voir Monsieur Hulot.
En ce lundi d’après le pont, il est complètement seul sur la Côte d’Amour. Je lui suis une sorte de double, en moins lunaire. Je prends un café verre d’eau au Phil’Good, bar musical (changement de propriétaire), et y termine ma lecture de la Correspondance de François Truffaut dans l’édition du Livre de Poche, sept cent cinquante pages et la mort à cinquante-deux ans.
Je vais ensuite marcher de chaque côté de Saint-Marc-sur-Mer par des portions de sentier que j’avais manquées précédemment. La côte est superbe et sauvage, l’horizon brumeux à souhait. On voit les rouleaux de la mer foncer la tête la première et fracasser leur crinière devant les restaurants déserts. La fin de la chanson de Léo Ferré est au fond de ma pensée.
Sur l’un des panneaux explicatifs, je lis que Jacques Tati avait fait dresser un phare au bout de la jetée. C’est exactement là où j’ai fait pipi dans l’océan l’autre jour. Il faudra que je revoie son film.
Revenu au-dessus de la plage dite de Monsieur Hulot, je fais une pause sur un banc à peine sec. Des retraités descendent de voiture pour considérer le paysage :
-Tonton Dédé, y venait souvent par-là, y trouvait ce petit coin mignon et il avait raison.
A midi, c’est retour au France et à une table « en bordure » comme dit le personnel, parmi lequel cette fois un moustachu qui porte le ticheurte « Captain ». La jolie petite serveuse est présente. C’est elle qui m’apporte la demi-bouteille de muscadet que j’ai commandée. Elle la débouche avec dextérité et me fait goûter. Elle m’apprend qu’elle n’est pas espagnole comme je le supposais mais brésilienne. « Le Brésil, le pays du soleil », me dit-elle en regardant d’un air navré le paysage brumeux. « Parfois, c’est bien aussi comme ça », lui dis-je. Elle en convient (toujours donner raison au client).
Je choisis le hareng pommes à l’huile, puis pour me réhabituer, la pintade rôtie à la normande, enfin le fraisier. La salle se remplit d’habitués dont certains venus pour la Fête des Mères avec un jour de retard (je n’ose penser que la cause en est le menu plus cher le dimanche). Près de moi mange un homme seul, du type inspecteur des impôts. Il ne prend son café que lorsqu’il a fini la lecture de son Ouest France, commencée par le supplément sportif. La pintade est délicieuse.
Je prends le café au Phil’Good dont le patron nettoie les vitres.
-Hey chouchou, ça t’embête pas de faire les carreaux ?, lui dit sa serveuse qui auparavant travaillait à Pornichet.
-Non, ça me détend.
-Moi, je connais d’autres choses qui détendent.
Voilà une affaire qui commence bien.
Je rentre par un U Trois, passant pour la dernière fois au pied de la tour de dix étages au sommet de laquelle j’ai dormi pendant dix nuits. J’en descends à la plage de Villès Martin afin de parcourir encore une fois pédestrement la promenade de « Saint-Nazaire, une ville à la mer ».
                                                          *
Le « Captain » du France à un trio vieillissant composé de deux femmes et d’un homme : «  C’est bien deux chèvres et un hareng ? » Traduire : «  C’est bien deux salades de chèvre et un hareng pommes à l’huile que vous avez commandés ? ».
Pourtant, l’homme ressemble assez à un hareng et elles deux à des chèvres.
                                                          *
-Dans la famille, on en a eu des surdoués, des neveux, et tu sais où ils se sont retrouvés ? Au Lycée Expérimental de Saint-Nazaire, là où y a tous les rebuts. » (un prétentieux qui se fait offrir son repas par celui avec qui il a déjeuné, lequel demande une fiche)
                                                          *
-Non ça ira, c’est gentil.
Façon pour l’un de refuser un café proposé par la serveuse à la fin du repas. Comme si celui-ci était offert.
                                                          *
A la Maison de la Presse, sur un mur, encadrée, la une de Libération annonçant la mort de Jacques Tati : « Les vacances définitives de Monsieur Hulot ».
 

Cette fois, je suis dans la chambre qui aurait dû être la mienne dès la veille, l’une des plus négligées de l’Hôtel de Bretagne, deux panneaux de douche sur trois, plus de rideau à la porte-fenêtre, pas de sèche-cheveux, et dont les toilettes sont à l’autre bout du couloir, mais elle n’est qu’à quarante-quatre euros (soixante en saison) et dispose d’un balcon comme ses voisines moins démunies et moins déglinguées du quatrième étage.
Je ne peux mettre le pied sur ce balcon au réveil car ce dimanche il pleut dru. Au point que j’attends onze heures pour sortir. Je fais un dernier tour du côté du port où, à la faveur d’une éclaircie, je grimpe jusqu’au belvédère installé sur le toit de la base de sous-marins. On y a vue sur l’ensemble du bassin portuaire et sur le fameux pont de Saint-Nazaire, l’occasion d’une dernière série de photos.
Pour déjeuner, je retourne au Dolmen, après être passé devant celui, authentique et entouré d’immeubles, qui donne son nom au restaurant de Marie-Jo. Elle y est seule quand j’arrive mais à peine suis-je installé que se présentent des habitués de l’autre jour. Je choisis la salade tiède de fruits de mer, la tranche de gigot grillée avec purée, fromages, salade, tarte aux pommes de la maison et vin merlot. Chez mes voisins et voisines, on se demande si Alfred viendra. D’autres viennent, également connus ici. Sur un mur, entre deux portraits de Johnny Halliday, est inscrite la devise du Dolmen : « On y mange bien/On s’en souvient/On y revient ». Nous sommes huit à avoir de la mémoire. C’est beaucoup pour l’hôtesse. Handicapée par sa lourde boiterie, elle fait seule la cuisine et le service en salle. Je fais preuve de patience entre deux plats. Grâce à la conversation de mon voisinage, je m’instruis, apprenant par exemple que la patate nouvelle vient de Noirmoutier.
Finalement Alfred débarque mais, contrairement aux autres, il ne salue pas l’ensemble de la salle. Ça m’aurait plu d’avoir le bonjour d’Alfred.
Cette arrivée ranime celui en face de qui il s’assoit :
-Vous le connaissiez, celui qu’est mort dans not’coin ? demande-t-il à cet Alfred qui lui répond qu’il ne connaît que les gens de sa rue.
-On ne devrait pas mélanger les touristes et les gens comme nous, les retraités, déclare hors de propos la femme du couple déjà là jeudi.
Elle et lui ont à se plaindre de résidents secondaires. Une fille qui fêtait ses dix-huit ans en faisant autant de bruit que pour un mariage. Il y a un laisser-aller généralisé.
Bien que Marie-Jo coure partout (si je puis dire), le repas s’éternise. Il est presque quatorze heures à la pendule Johnny Hallyday quand je termine mon café.
Dès que j’ai passé la porte, ces messieurs-dames et la courageuse restauratrice doivent en dire long sur mon compte.
La pluie a cessé mais il fait gris et lourd, de quoi donner envie d’aller passer un bon moment au bord de la mer à lire les lettres de François Truffaut. Ce que je fais après être repassé par ma chambre et y avoir trouvé celle qui les remet en ordre. Personne d’autre à cette heure, clients dehors, hôteliers en pause.
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Les balcons du quatrième étage de l’Hôtel de Bretagne sont séparés les uns des autres par des murets facilement franchissables, de quoi permettre une visite nocturne sans passer par le couloir.
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Au petit-déjeuner, des motards habillés façon Hells Angels. Ils ne peuvent boire le café sans sucre.
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Il y a des filles, rien que leur façon de se moucher, ce serait tout de suite non (la question ne se pose pas mais…).
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Femmes du bord de mer en pantalon blanc. Est-ce ce vêtement qui leur donne l’air vulgaire ou bien est-ce parce qu’elles sont vulgaires qu’elles l’ont choisi ? Quelques-unes le portent bien.
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Marie-Jo à ses habitués de sexe masculin quand elle dépose un plat sur leur table : « Tiens, mignon ! »

 

28 mai 2017


La chambre qui m’a été attribuée au détriment d’un autre est au quatrième étage de l’Hôtel de Bretagne. Elle bénéficie d’un balcon qui donne sur l’avenue de la République, laquelle aboutit logiquement à l’Hôtel de Ville de Saint-Nazaire. Celui-ci est visible en tournant la tête à droite. Dans la même direction, au loin, je vois un petit bout de mer. Ce balcon dispose d’une table ronde métallique et de deux chaises en plastique. C’est l’endroit parfait pour écrire le soir à la fraiche.
La nuit de vendredi à samedi est calme mais vers sa fin tombe la pluie. Elle cesse heureusement au lever. Sous un ciel très gris, je rejoins la gare pour y prendre à neuf heures le Téheuherre qui va au Croisic. J’en descends au Pouliguen, juste après La Baule, et suis les flèches qui indiquent le port.
S’il est un port niché, c’est bien celui du Pouliguen. Il s’enfonce loin dans la côte. On y trouve surtout des bateaux de plaisance mais aussi quelques-uns appartenant à des pêcheurs. Le long des quais, ce sont surtout des restaurants.
Je fais le tour de ce vaste port et arrive à la plage de Nau d’où l’on voit celle de La Baule. On peut alors, par un sentier côtier, rejoindre Batz-sur-Mer mais dès l’attaque il faudrait rejoindre la route pour contourner une propriété privée et cela me décourage.
Je rebrousse et entre à l’intérieur du Pouliguen. J’en photographie l’église dont l’orgue est derrière l’autel. Entre celle-ci et la halle qui abrite le marché du matin vers lequel converge une population à cabas, se trouve un hôtel charmant : Le Mondès. J’y bois un café en terrasse et y lit Truffaut, cependant que les nuages noircissent et que la température chute. La crêpière d’en face, qui sort ses tables, en est démoralisée :
-J’ai même pas voulu regarder la météo.
Les arrivés du jour à qui on avait promis un ouiquennede estival sont dépités. « Je t’assure qu’hier, il faisait trente degrés », leur disent ceux qui y étaient.
Vers onze heures trente, je réserve une table donnant sur le port au Café Jules « popote de la mer », quai Jules-Sandeau. L’endroit, moderne, me plaît, sa proposition de menu à dix-sept euros quatre-vingt-dix aussi, les serveurs ont l’air sympathiques. Je refais un tour sur le port, tandis que le soleil essaie de poindre.
Il est à peu près là quand je m’installe et commande d’emblée un pot de chardonnay qui m’est livré avec des toasts et un petit pot de terrine de poisson. La terrasse et l’intérieur sont bientôt emplis d’affamés, dont une grande famille malgache. La question qui refroidit certains arrivants est : « Vous avez réservé ? ».
Après de bonnes rillettes de poisson en profiteroles, je déguste une excellente tranche de rôti de port confit accompagnée de pommes de terre grenaille. Le dessert est à mon goût aussi : un carpaccio d’ananas.
Le café, je le prends à la terrasse du Mondès dont je suis le seul client, y lisant tranquillement Truffaut qui dans une longue lettre règle son compte à Godard.
A Saint-Nazaire, au retour, il fait lourd. L’avenue de la République est quasiment déserte, pourtant officiellement la plus commerçante de la ville. Elle périclite au point que la municipalité rachète certaines boutiques dans l’espoir d’y installer de nouvelles activités : « Ici prochainement, un nouveau commerce ».
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Au Pouliguen, sur la page de Nau, le resto bar Be Beach. Un peu plus loin, sur le port, un intrus parmi les restaurants : une librairie, qui ne dit même pas son nom.
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Il n’y a plus guère qu’au Pouliguen que l’on prononce le nom de Jules Sandeau (à qui George Sand doit le sien). Il y vécut un peu et y situa l’action de son roman La Roche aux mouettes.

 

27 mai 2017


Rien qu’à voir la tête de la patronne de l’Hôtel de Bretagne quand je débarque avec ma valise ce vendredi matin, je sais qu’il y a un problème. Effectivement, elle ne m’attendait que demain. Elle prétend que je me suis trompé dans ma date d’arrivée lors de la réservation. Toutes les chambres sont prises et en plus l’ordinateur est bloqué. Je suis certain de moi, l’erreur vient d’elle. Je la lui reproche. Vous vous rendez compte que je ne vais rien pouvoir trouver d’autre à Saint-Nazaire et que je vais devoir rentrer chez moi dès aujourd’hui alors que j’ai déjà un billet de train non modifiable pour mardi prochain. Les clients en salle de petit-déjeuner tendent l’oreille. Elle m’accuse de l’agresser. Je lui dis que je vais rester jusqu’à ce qu’elle ait trouvé une solution. Elle va chercher son mari, qui d’un clic débloque l’ordinateur. Il constate que ma réservation n’est pas seulement décalée d’un jour pour l’arrivée mais aussi pour le départ. C’est évidemment sa femme qui s’est trompée en saisissant les dates. Il ne le dit pas, mais je vois bien qu’il le pense. Il trouve la solution : me mettre pour cette nuit dans une chambre réservée par quelqu’un d’autre.
Cette chambre est à cinquante-neuf euros. Je lui demande s’il peut faire un geste (comme on dit dans le métier). Il refuse, car il n’a fait que déplacer le problème. Il va devoir annoncer ce soir à un autre qui aurait payé ce prix que la chambre n’est pas libre. Je demande à régler tout de suite et à avoir la facture afin de partir l’esprit tranquille.
A dix heures, je monte dans le minibus pour Paimboeuf, commune du bord de la Loire qui eut son heure de prospérité comme avant-port de Nantes jusqu’à ce que la Loire soit désenvasée. Je descends devant la Mairie, sise au milieu de petites maisons colorées construites parallèlement au fleuve. Celui-ci est large et paisible. J’en remonte le cours par le chemin qui le longe jusqu’au Jardin étoilé de l’artiste japonais Kinya Maruyama, une évocation, par de grandes structures en bois dans lesquelles on peut grimper, de la Fête de Tanabata (histoire d’amour entre deux étoiles), des quatre divinités du taoïsme et du conte Train de nuit dans la voie lactée de Kenji Miyazawa. Ce jardin est lamentablement contigu à un parquigne de campigne-cars.
Pour déjeuner, il faut aller à l’autre bout de Paimbœuf. Je reviens sur mes pas à l’ombre, par la rue intérieure. L’Estuaire est un restaurant-bibliothèque situé à l’entrée du parc de la ville. On peut y emprunter des livres et surtout y manger sous des pins aussi odorants que ceux du sud. Dans le menu à dix-sept euros, je choisis les poivrons marinés, la zarzuela et la « tuerie au chocolat », avec un demi-pichet de sauvignon. Des cyclistes en maillot et à lunettes de soleil occupent une table de sept. Pour le reste, ce sont des duos, couples ou non. Près de moi sont deux collègues de travail (Elle : « La Pologne, c’est en Europe ? » Lui : « Oui, mais y a un bout de Russie dedans »).
Après le café, je poursuis ma lecture des lettres de Truffaut au bord de la Loire sous un pin. Il y fait bon grâce à un petit vent coulis. En face, c’est la raffinerie de Donge, je ne serais pas contre une petite explosion pour pimenter mon après-midi, mais on ne peut pas tout avoir.
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Je suis le seul des convives du restaurant L’Estuaire à savoir ce qu’est une zarzuela. Souvenir d’un repas en terrasse au bord de la mer à Collioure avec l’une qui me tenait la main. Souvenir aussi de la nymphette aux seins nus sur la plage.
 

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