Le Journal de Michel Perdrial
Le Journal de Michel Perdrial



Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

En relisant le Journal (1939-1940) de Raymond Queneau (un)

31 août 2016


En ce mois d’août deux mille seize paisible et chaud, relecture du Journal (1939-1940) de Raymond Queneau (Gallimard), un texte qui n’était pas destiné à la publication, où l’écrivain narre sa guerre, qui fut celle de beaucoup, une longue attente suivie d’une rapide défaite.
En mil neuf cent trente-neuf, Raymond Queneau, qui sort de six ans de psychanalyse, sans grand résultat, et pour qui la foi catholique a une grande importance. est en vacances à Varengeville-sur-Mer avec femme et enfant. Il visite la région et s’occupe à sa façon de l’éducation de son fils Jean-Marie. La guerre vient le chercher en le mobilisant à l’arrière (il est âgé de trente-six ans). Cet éloignement de la famille ne lui déplaît pas au début, bien qu’il ait du mal à supporter la vie en collectivité. Il se débrouille assez vite pour trouver refuge auprès de gradés qui le connaissent par ses livres, loge à l’hôtel, fait venir sa femme en fin de semaine. Il n’aura pas l’occasion de se battre contre l’armée allemande, celle-ci l’emportant en moins de temps qu’il ne faut à certains pour s’enfuir.
Echantillons :
J.M. pisse au lit ; hier, insupportable. Lui ai foutu une claque. Ah, pédagogie. (lundi dix-sept juillet mil neuf cent trente-neuf)
2 jours au Havre. Revu cette ville sans émotion. Un peu froissé cependant de voir l’ex-magasin de mes parents devenu un « Modelmod », ou qqe chose ça, assez miteux. (…) Les cafés avec leurs orchestres lamentables me paraissent assez démoralisants, et les « bars » ou purs bordels ou sinistres emmerdoirs. L’aspect des rues est très post-haussmannien, assez amer, rude et saumâtre comme ces portraits de notables havrais que je ne connaissais pas et que Sartre a bien décrits dans La Nausée. (dix-huit août mil neuf cent trente-neuf)
Levé tard. Bain. Déjeuner avec Mme et Mr Kahn. Avec lesquels on visite le manoir d’Ango. En revenant, je tombe sur Jean-Marie à coups de gifles, si j’ose dire. Ça me calme un peu, lui aussi. (dix-neuf août mil neuf cent trente-neuf)
Départ jeudi. Il y a quatre jours de cela. Je m’étais levé tard. Valentine m’apprend que l’échelon 3 est appelé. Je n’y peux croire. Je vais à la mairie. C’est vrai. Il faut partir. Peu d’appétit au déjeuner. Janine « courageuse »  -épatante.  (…) Jean-Marie, couché, me dit au revoir. Il est très gentil. Je l’embrasse avec plaisir. Je suis heureux qu’il soit si gentil envers moi. Cela me raccommode avec lui. (vingt-sept août mil neuf cent trente-neuf)
On nous a logés dans l’école. Par terre, jusqu’à présent. On devient de plus en plus militaires ; on a un lieutenant, des sergents, des corvées. (premier septembre mil neuf cent trente-neuf)
Ce qui m’a frappé durant le voyage –une rude « épreuve » : l’infect égoïsme de la plupart des types, surtout ceux entre 25 et 40 ans, des « hommes », la férocité de leur système D –ceci joint à leur rouspétance continuelle, à leur connerie, à leur avidité ! (dix septembre mil neuf cent trente-neuf)
On se lasse d’entendre sans cesse ronfler, péter, roter, dire des conneries. Pourtant je ne suis pas dégoûté. Aurais-je tant vieilli ? Pour n’être plus aussi réceptif qu’avant. (seize septembre mil neuf cent trente-neuf)
La plupart des hommes ici ne font que parler femmes et baisage ; mais en réalité très peu éprouvent des désirs sexuels ; qques uns se demandant si l’on ne drogue pas le vin. (vingt-trois septembre mil neuf cent trente-neuf)
Messe. Jamais vu ça : un prêtre traduit en français le texte sacré (liturgique) au fur et à mesure. On se croirait dans un temple protestant. Je suis dégoûté. (quinze octobre mil neuf cent trente-neuf)
Ensuite, travaillé jusqu’à 7 1/2 à la libération des 80 bonshommes ; quelle racaille –ça va de l’imbécile et du crétin, à la fripouille et au goujat. Et dire qu’il ne faut pas juger ! Pauvres gens –sales cons. (dix-huit décembre mil neuf cent trente-neuf)
Avant d’aller chez Mme Souparis, je suis allé à St Jean et j’ai récité dix Paters, cinq en latin et cinq en français. (vingt-huit février mil neuf cent quarante)
Restrictions annoncées dans le journal ce jour. Excellent dîner ce soir à l’hôtel.  (premier mars mil neuf cent quarante)
Dans la chambre voisine, un bébé pleure. Quelle chierie que le voisinage des humains. (dix mars mil neuf cent quarante)
J’adore les soldats, les défilés, etc. ; hommes casqués au petit jour, etc ; je trouve toujours ça très beau. (dix-neuf mars mil neuf cent quarante)
Ce soir, je lisotte ou lisaille. (vingt-cinq mars mil neuf cent quarante)
Hier, je regardais un cheval lécher la vulve d’une jument ; puis il balançait la tête, en relevant la lèvre supérieure et en montrant ses dents, très satisfait.
Tout comme un homme. (cinq mai mil neuf cent quarante)