Michel Perdrial




Loïc Boyer
On trouvera ici de mes textes courts publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).

Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.

Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.

Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième chez L’Imprimante.

Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.








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            Richard Brautigan (d’un coup de pistolet), Yasunari Kawabata (par l’âge rattrapé), Raymond Roussel (sur un matelas allongé), Christine Pascal (par la fenêtre jetée), Pierre Molinier (d’une balle tirée), Paul Celan (par la Seine emporté), Jean-Pierre Duprey (à une poutre accroché), Heinrich von Kleist (bien accompagné), Renée Vivien (de ne plus rien manger), John Kennedy Toole (par le gaz empoisonné), Gérard de Nerval (d’un cordon de tablier), Arthur Cravan (par la mer absorbé), Diane Arbus (la veine sectionnée), Stig Dagerman (dans son garage enfermé), Malcom Lowry (totalement enivré), Jeanne Hébuterne (avec son bébé), Cesare Pavese (de somnifère avalé), Vincent Van Gogh (dans un champ de blé), Stefan Zweig (Lotte à ses côtés), Gérald Neveu (de barbituriques surdosés), Virginia Woolf (de pierres chargée), Jacques Vaché (d’opium absorbé), Julius Pascin (un peu désordonné), René Crevel (de gaz inhalé), Jean Eustache (au téléphone écouté), Unica Zürn (par la fenêtre passée), Yukio Mishima (par une dague éventré), Ernst Ludwig Kirchner (de deux balles tirées), Gherasim Luca (dans la Seine jeté), Marina Tsvetaïeva (pendue à un crochet) …
            On a les amis qu’on peut.
                                                                            Michel Perdrial
(Ce texte a paru dans la revue Supérieur Inconnu n°11/12 en juillet/décembre 1998.)

            Elle est vraiment jolie cette petite fille avec ses longs cheveux blonds. Ce qui étonne, c’est ce bandeau blanc à la hauteur de ses yeux et surtout ses cris de frayeur.
            Elle vit dans la rue comme beaucoup d’enfants en Amérique latine et il a été facile au chirurgien de s’occuper d’elle. Là-bas, aux Etats-Unis, un de ses riches patients avait besoin d’une paire d’yeux tout neufs. Enlever une petite fille et lui ôter les yeux était la solution la plus simple. Le médecin est talentueux, les cicatrices seront parfaites.
         Le petit garçon, lui, est trop mort pour hurler. C’est un bébé cambodgien et il a été aisé au praticien de le tuer puis de l’éviscérer pour placer la drogue en cette cache idéale. Bientôt, il s’envolera pour l’Europe dans les bras d’un couple exemplaire.
        Alice et Lucas, eux, ne risquent rien. Ils sont nés du bon côté de la planète. Leur mère les regarde jouer dans ce jardin public aménagé avec les plus colorés des jeux à grimper suédois. Elle est tranquille, toutes les règles de sécurité ont été appliquées pour leur construction et leur installation. Après jouer, ils iront au salon de thé puis au cinéma et ce soir leur père, de retour de sa clinique, leur racontera une belle histoire.
            Rien n’est trop beau pour les enfants.
                                                              Michel Perdrial
(Ce texte a paru au Val d’Aoste dans la revue Les Cahiers du Ru n°31 en été 1998.)

            Depuis que Mélo, mon amoureuse, vit à la frontière entre Ermont et Eaubonne, la forêt de Montmorency est devenue notre lieu de divagation favori. Une forêt couleur d’automne dans laquelle filent des cyclistes pressés et où s’agitent des coureurs à pied, tous adeptes de l’effort vain. Au centre, les étangs, sillonnés de cols-verts et de poules d’eau, animés d’envols de mouettes blanches. Sur un banc, au bord de l’eau, trois joueurs de percussions donnent un peu de rythme à ce dimanche de novembre.
            Mélo me serre très fort la main cependant que nous nous enfonçons au hasard dans la profondeur du bois.
         -Tu sais, me dit-elle, je ne t’ai pas tout dit à propos de Djamel. J’aimerais bien tout te raconter mais j’ai peur que tu sois jaloux.
            -Non, pas du tout, tu peux tout me dire, tu sais.
            Mélo me lance un regard dubitatif.
            -Eh bien, tu sais, un jour, alors qu’il n’y avait personne d’autre que lui et moi dans son bar, je lui ai lu quelques passages de ce livre que tu m’as offert. Le Manuel de civilité pour les petites filles. Le livre de Pierre Louÿs.
            Des chiens tenant en laisse des promeneurs l’obligent à s’interrompre. Quand elle reprend, elle m’explique que, sans doute, cette fois-là, elle n’avait dû son salut qu’à l’arrivée de consommateurs assoiffés. Pendant que Djamel les servait, elle avait pu vérifier la qualité de son érection. Il avait les yeux fous et elle avait préféré prendre la fuite.
            -Mais je suis revenue souvent, tu sais. J’adorais me hisser en minijupe sur les hauts tabourets du bar, croisant et décroisant mes jambes. Une fois, j’y suis même allée sans culotte mais je crois qu’il ne s’en est pas aperçu. Il était très occupé. C’était un soir où le bar ne désemplissait pas.
            Au loin nous parvient de nouveau le son des percussions. Pourquoi fait-il  si froid dans cette forêt africaine ?
            -Je crois qu’avec lui j’aurais pu le faire, poursuit Mélo. Précisément le jour où je suis entrée dans la cuisine derrière le bar. Une minuscule cuisine dans laquelle il préparait un couscous sur une petite table près d’un réfrigérateur recouvert de miroirs. Il aurait pu me prendre là sur la table, face à mon image. Mais, ce jour-là, il ne s’occupait que de son couscous.
            Nous sommes de retour aux étangs. Je ne dis rien. Mélo s’alarme :
            -Tu n’es pas jaloux au moins ?
            -Non, non, pas du tout.
            La main de Mélo se pose sur mon pantalon.
            -Tu mens, me dit-elle. Tu bandes.       
                                                                      Michel Perdrial
(Ce texte a paru dans Pris de Peur n°7 à la Saint-Michel 1998.)

        Ceux et celles (beaucoup moins nombreuses) qui se pressent à cette  exposition de photographies savent pourquoi ils y vont. A cause de son titre: Pornographie. Cependant, dès qu'ils entrent dans la galerie du sixième  arrondissement de Paris où sont exposées les oeuvres de Kim Norwich, ils sont bien surpris. Puis perplexes ou déçus. Ils ont sous les yeux, grand format, en couleur, les visages de douze jeunes femmes vraiment très belles, souriantes, le regard intense. Des photos munies d'une lettre permettant  de  les repérer de A jusqu'à L. Certains petits malins s'ingénient à trouver une explication à l'intitulé de l'exposition. D'autres s'en vont furieux en criant à l'escroquerie. Seuls les plus observateurs aperçoivent l'écriteau discret  apposé à l'entrée du minuscule escalier, à peine visible, qui  descend au sous-sol: Portraits. Un mot écrit en mêmes caractères  d'imprimerie que le Pornographie qui accompagne les photos des visages féminins mais en beaucoup plus petit. Ceux-là et celles-là  descendent les marches qui mènent dans une ancienne cave voûtée aux pierres centenaires. Ils y découvrent douze photos, grand  format, en couleur, de sexes féminins grands ouverts. Poils blonds, bruns ou roux, follets ou drus. Clitoris discrets ou proéminents. Lèvres finement ciselées ou quelque peu tombantes. Chaque photo est accompagnée d'un numéro qui permet de la repérer de 1 jusqu'à 12. Au fond de cette salle souterraine, un rideau noir  au-dessus duquel figure un ultime écriteau: L'auteur. Lorsqu'on soulève ce rideau apparaissent deux photos de Kim Norwich par elle-même, portrait et pornographie, sexe ouvert et visage souriant. Une affichette, apposée près de ces deux photos, indique la règle du jeu: apparier visages du rez-de-chaussée et sexes du sous-sol lesquels appartiennent aux mêmes femmes. Pour celui (ou celle) qui réussira: une nuit avec Kim Norwich, jeune et belle métisse asiatique.
        A8, Bl, C5, D6, E10, F12, G3, H4, 111, J9, K2, L7. Mon nom et mon adresse. Mon numéro de téléphone. Je glisse mon bulletin-réponse dans l'urne posée à l'entrée de la galerie, sur un bureau derrière lequel est assise une demoiselle nattée aux lèvres rouges.
        -Bonne chance, me dit-elle, en levant les yeux de son livre.
                                                                  Michel Perdrial
(Ce texte a paru dans la revue Pris de Peur n° 7 à la Saint-Michel 1998 et dans le recueil Erotica en 1999.)