Le Journal de Michel Perdrial
Le Journal de Michel Perdrial



Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

En lisant Lettres de la guerre d’António Lobo Antunes (deux)

19 septembre 2019


Suite de mes notes prises lors de la lecture de Lettres de la guerre d’António Lobo Antunes (Christian Bourgois) :
Mon Dieu, l’Afrique – je déteste ça … Déjà six mois – ça fera six mois après-demain – à ne voir que la brousse et des plaines, des herbes, des arbustes, des abattis et de l’ennui. Quatre juillet mil neuf cent soixante et onze
Aujourd’hui j’ai été en proie à une terrible fringale sexuelle. Prépare-toi à des coïts homériques. Treize juillet mil neuf cent soixante et onze
Te souviens-tu de ce caporal dont je t’ai parlé, qui disait à propos de tout, « franchement » ? Il ne dit plus rien : il a posé le pied sur une mine antipersonnel et on va l’amputer au-dessus du genou. Botte, pied, etc. tout a disparu. Seize juillet mil neuf cent soixante et onze
Pourrais-tu m’envoyer d’autres photos de notre fille ? Les enfants ne sont nos enfants que jusqu’à la puberté. Après, ils se mettent à aimer davantage d’autres personnes, ce qui est abject. Et ça m’agace d’avoir des filles car, je le sais bien, le jour viendra où un quelconque godelureau l’emmènera, et elle gémira d’amour sous ses assauts – ce qui est un crime ! Si bien que nous devons en profiter tant qu’elle est à nous. Un enfant mâle est déjà différent. (Pensées dictées par la stupidité mélancolique du mélancolique et stupide António.) Même jour
Un boiteux qui vit là-bas, appuyé sur un bâton, avec une jambe normale et l’autre de la largeur d’un cure-dent, tordue et sèche comme un cep de vigne, a baisé une gamine de neuf ans et, comme ils disent, « il lui a ôté le voile » ; au lieu de huit ans de prison ferme, les gens sont fous de joie. Il s’en est suivi huit jours de danse autour de la case où la gamine reste enfermée, et une très grande exultation parmi les soixante pékins formant la population. La mère de la violée danse avec une frénésie telle qu’on peut discerner le spectre de l’infarctus derrière elle. De vénérables vieilles se trémoussent. Le boiteux est porté en triomphe comme un héros ayant accompli une prouesse. Et moi, invité d’honneur, assis sur un tabouret en peau de chèvre, à côté du chef, j’assiste aux festivités…  Quinze novembre mil neuf cent soixante et onze
Hier, j’ai ramené une fillette de la brousse. Ses parents sont partis, disons, pour un monde meilleur. C’est une Kamessekele, elle a environ trois-quatre ans et s’appelle Tchihinga (h aspiré). Je l’ai prise avec moi. Elle est très jolie, me suit partout, mais effrayée, refuse de dire un mot. Trente novembre mil neuf cent soixante et onze
En plus je suis furieux, car la grand-mère de la gamine est arrivée de la brousse et veut la reprendre : je me suis déjà fâché contre le chef en brandissant de sombres menaces. (…) Mais bon sang, je n’ai même pas ma fille avec moi ! Et j’ai besoin de quelque chose à quoi donner mon affection brute et mal élevée mais torrentielle. Premier décembre mil neuf cent soixante et onze
C’est un drame pour moi de trouver des choses à dire aux gens : je suis peuplé d’un silence de forêt, absolument incommunicable. Huit décembre mil neuf cent soixante et onze
Comme tu vois, je suis dans une disposition canine. Je transpire à grosses gouttes sur mon histoire, qui occupe toutes mes journées et n’avance pas à la vitesse souhaitée. Il faudrait que je fasse soixante pages par jour comme ce cygne, Joyce Carol Oates. Seize décembre mil neuf cent soixante et onze
Je travaille dans un minable poste de secours, à la Céline, avec un infirmier noir, boiteux, au crâne en planche à lessive, qui n’a pas un seul médicament à donner à qui que ce soit. Dix-sept janvier mil neuf cent soixante-douze
Ce fut une longue journée du reste : une autopsie d’un Noir renversé par la camionnette d’un planteur, que la famille du défunt, dûment armée de machettes, voulait occire à tout prix. Et moi, au beau milieu de tous ces gens, l’unique Blanc, avec un petit nœud dans la gorge… Quinze février mil neuf cent soixante-douze
Et puis il y a cette redoutable question : écrire, est-ce réellement important et utile ? Oui ou non ? Les gens qui lisent sont une douloureuse minorité… Seize février mil neuf cent soixante-douze, ce jour-là j’avais vingt et un ans
Tu n’imagines pas combien j’ai été ravi d’apprendre que notre fille léchait du savon ! Trois avril mil neuf cent soixante-douze
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Parmi les erreurs du Comité Nobel, celle d’avoir donné le prix à José Saramago plutôt qu’à António Lobo Antunes.