Le Journal de Michel Perdrial
Le Journal de Michel Perdrial



Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

En lisant Shakespeare n’a jamais fait ça de Charles Bukowski (un)

7 décembre 2019


Lecture réjouissante que celle de Shakespeare n’a jamais fait ça, le récit que fit Charles Bukowski de son escapade de mil neuf cent soixante-dix-huit en France et en Allemagne. Accompagné de son amie Linda Lee, il mêle promotion de ses livres et rencontres familiales, la constante étant le nombre hallucinant de bouteilles de vin bues quotidiennement.
La narration commence par l’épisode trop connu de son passage à Apostrophes. Sa version est à son avantage mais il ne se souvient pas de tout :
Il y avait trois ou quatre écrivains, l’animateur et aussi le psy qui avait administré des électrochocs à Artaud. L’animateur était censé être connu dans tout le pays mais il ne m’impressionnait pas des masses. Je me suis installé à côté de lui, il tapait du pied.
-Qu’est-ce qui ne va pas ? je lui ai demandé. T’as le trac ?
Il n’a pas répondu. J’ai rempli un verre de vin que je lui ai collé sous le nez.
-Allez, bois un coup… ça te fera du bien au gosier…
Avec dédain, il m’a fait signe de la boucler.
La suite est à lire page vingt-deux et vingt-trois de l’édition Points 13e Note Editions. Le nom de Cavanna n’est pas cité, il est qualifié d’écrivain français à la moustache en guidon de moto.
Il ne disait rien, pourtant il n’arrêtait pas de causer.
Après cette performance, Bukowski et sa compagne prennent le train pour Nice afin de visiter Oncle Bernard qui y vit avec la mère de Linda Lee. Celui-ci l’ayant vu à la télévision refuse de les recevoir. Du coup, ils vont voir la plage :
Une petite plage de galets oblongs et durs, pas de sable, avec des vagues chétives qui en avaient marre de vaguer et de s’affairer. Beaucoup de gens difformes ou âgés assis sur les galets, pas comme en Amérique où les seuls à infester les plages sont des jeunes aux silhouettes élancées.
Après avoir rencontré la mère de Linda à l’extérieur, ils rentrent à Paris et direction l’Allemagne, le pays natal de l’écrivain. Il y est accueilli par son ami Barbet Schroeder : Bulle, la copine de Barbet, était là, plus tard je découvrirais qu’elle était actrice de cinéma – Barbet m’a passé les coupures de presse en douce : « Rends-les-moi et ne lui dis jamais que je te les ai montrées. Elle serait vraiment furax. » Bulle avait un côté sophistiqué mais elle était facile à vivre, blonde, cool. Les gens talentueux sont censés être pénibles dans les situations ordinaires de l’existence – je l’avais lu et on me l’avait dit et c’est ce que les films m’avaient inculqué. Mais j’ai découvert que ce n’est pas le cas. Plus les gens ont du talent, plus je les trouve faciles à vivre ; ils doivent mettre de côté leur mauvaise humeur pour les moments où ils sont seuls.
Comme Linda aime les châteaux, les voici visitant celui de Schwetzingen :
A un moment, en logeant le lac, j’ai eu envie de m’y jeter.
Je suis totalement indifférent aux choses qui intéressent la plupart des gens, danse de salon, montagnes russes, zoos, piqueniques, cinéma, planétariums, télévision, matchs de baseball, enterrements, mariages, soirées, matchs de basket, courses automobiles, lectures de poésies, musées, rallies, manifestions, défilés, théâtre pour enfants, théâtre pour adultes… La plage, nager, skier, Noël, le Nouvel An, la fête nationale du 4 juillet, la musique rock, l’histoire du monde, l’exploration de l’espace, les chiens domestiques, le football, les cathédrales et les grandes œuvres d’art, je m’en tamponne.
Comment un type qui ne s’intéresse à presque rien peut-il écrire sur quoi que ce soit ? Eh bien, j’y arrive. J’écris sur tout le reste, tout le temps : un chien errant dans la rue, une femme qui assassine son mari, les pensées et les sentiments d’un violeur à l’instant où il mord dans son hamburger ; la vie à l’usine, la vue dans les rues et dans les chambres des pauvres, des invalides et des fous, toutes ces conneries, j’écris beaucoup de conneries dans le genre…                                                                           
Puis celui de Heidelberg où il est reconnu :
Alors qu’on sortait, la vendeuse d’âge mûr m’a couru après.
-Vous êtes l’homme que je pourrais aimer à tout jamais !
-Euh, merci.
C’est qu’on parle de lui à la radio et à la télé :
« Le célèbre écrivain américain débarque en Allemagne. » Ils me prenaient pour Norman Mailer. Ils ne se rendaient pas compte que dans mon propre pays mes livres n’étaient tirés qu’à cinq mille exemplaires.
Et le voici prêt à faire une lecture de ses poésies au Markthalle de Hambourg :
Comme j’approchais de la scène, la foule a commencé à me reconnaître : « Bukowski ! Bukowski ! » et j’ai commencé à croire que j’étais bien Bukowski. Je ne pouvais pas y couper. En arrivant sur la scène en bois, j’ai été traversé par une sensation particulière et ma peur s’est envolée. Une fois assis, j’ai plongé la main dans la glacière et ouvert une bouteille de bon vin blanc allemand. Je me suis allumé un bidi. J’ai goûté le vin, sorti mes poèmes et mes livres de ma sacoche. Enfin, je me sentais calme. J’avais déjà fait ça quatre-vingts fois. Tout allait bien. J’ai parlé dans le micro :
-Salut. Ça fait plaisir d’être de retour.
Ça m’avait pris cinquante-quatre ans.
Un jeune Allemand fluet a couru vers la scène en s’écriant :
-Bukowski, gros salopard, espèce de porc, vieux dégueulasse, je te hais !
Ce genre de réaction m’aide toujours à me détendre…
Le point fort de ce séjour en Allemagne est le retour au village natal d’Andernach où il revoit son vieil oncle Heinrich puis retour à Paris avant de rentrer à Los Angeles dont il se languit.