Le Journal de Michel Perdrial
Le Journal de Michel Perdrial



Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

En lisant Vie rêvée, le journal de jeunesse de Thadée Klossowski de Rola (deux)

5 novembre 2019


Après une interruption de quelques années, Thadée Klossowski de Rola, le fils aîné de Balthus, reprend l’écriture de son journal en mil neuf cent soixante et onze et le poursuivra jusqu’en soixante-dix-sept. Quelques extraits des années soixante et onze soixante-douze, époque ayant peu à voir avec l’actuelle (l’auteur a alors vingt-cinq puis vingt-six ans) :
Le dix-huit septembre mil neuf cent soixante et onze. J’observe une « petite assoiffée » (histoire du serviteur Mustapha, à Marrakech : ces gamines dont on peut abuser pour le prix d’un Jus d’Or, une orangeade, « c’est des petites assoiffées ! » dénonçait-il énergiquement) assise tout près entre deux beaux garçons. Elle est vicieuse : sa joliesse, une sorte de timidité volubile, la bouche d’un chat, les mains bizarres (une main bizarre infailliblement dénote la cochonnerie), l’air malpropre d’une écolière et la forme de son œil et les regards des deux garçons – autant de preuves.
Mercredi dix mai mil neuf cent soixante-douze. José Berzosa et moi faisions des petits films pour la tv sur des musées parisiens. Au musée de la Police (pittoresque grenier du Quai des Orfèvres), il avait voulu que le commissaire Bourrel (Raymond Souplex, le nom m’enchante) fasse le guide, et Michel Simon le visiteur. Pour le forcer à cette participation bénévole, j’étais allé chez Michel Simon, il habitait rue de la Demi-lune, en face du musée Grévin, lui dire notre admiration, celle de mon père. J’ai dit « Balthus », il a dit « petites filles », j’ai ajouté « vieux chameaux de 13 ans », alors il s’est rappelé avec nostalgie un bistrot de proche banlieue où, à l’heure de la sortie des classes des écolières, des « petites assoiffées », s’arrêtaient pour sucer. – Quai des Orfèvres, à la fin de la visite, Raymond Souplex a menotté Michel Simon, des menottes historiques qu’on n’arrivait plus à ouvrir, le gentil vieillard avait les mains tout enflées, c’était atroce.
Dimanche quatorze mai mil neuf cent soixante-douze. Et ce soir c’était avec Yves et Pierre et il y a eu une conversation très animée sur les pets (Blin demandant s’il ne valait pas mieux renoncer à la fameuse scène des Paravents, Genet lui répondait : « Vous avez renoncé à péter, vous ? ») pendant laquelle, s’inquiétant gentiment de mon départ, Loulou me disait que je devrais aller à Londres et y faire la vie déréglée.
Jeudi dix-huit mai mil neuf cent soixante-douze. Je ne sais comment, un dimanche après-midi, Marceau s’est trouvé dans la villa d’un chanteur français que nous aimons bien. Il avait 15 ans, on lui a donné à boire, on l’a fait fumer. Devant lui, une belle fille a ouvert les jambes, écarté la culotte, mis les doigts : « je me fais une guitare ».
Dimanche vingt-huit mai mil neuf cent soixante-douze. Nous sommes allés prendre un café et quand nous sommes revenus Pound était au salon et Mme Pound nous présentait à ce beau vieillard en chaise roulante, vêtu d’un pyjama fraîchement repassé (en coton bleu ciel, veste à double boutonnage, très élégant), complétement éteint. En le pinçant atrocement, je l’ai vu par derrière. Dominique a réussi à lui faire lire, balbutier, quelques vers français du Canto XVI. Le soir nous avons accompagné le poète et sa femme au café, pour voir la tv, et l’image du drapeau américain déployé sur la lune a rallumé un instant les yeux éteints d’Ezra Pound. Le lendemain, nous l’avons conduit en voiture sur la place de Rapallo : « c’est là que les Américains vous ont mis dans une cage, en 44, vous vous rappelez ? », criait, comme un sourd, l’admirateur terrifiant.
Vendredi vingt-cinq août mil neuf cent soixante-douze. Andy m’a présenté à Tennessee Williams qui m’a appelé Today ! (au Lido, dans les escaliers vers la plage de l’Excelsior).
Nico ex-Velvet poursuit Andy qui s’en effraie, elle se rabat sur moi, se rappelle quand j’étais petit garçon.
Mardi douze mil septembre neuf cent soixante-douze. Celle qui, chaque dimanche, est avec un amant dans une grande ville d’Europe. De retour d’Amsterdam, elle nous raconte pendant le déjeuner ses achats à la Maison du Sexe, comme elle a couru à l’hôtel Amstel essayer le clitomatic et les crèmes de jouissance : ces choses-là font rire, qu’on ne veut pas imaginer.