Le Journal de Michel Perdrial
Le Journal de Michel Perdrial



Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

En lisant Vie rêvée, le journal de jeunesse de Thadée Klossowski de Rola (trois)

6 novembre 2019


Suite des notes prises lors de ma lecture de Vie rêvée, le journal de jeunesse de Thadée Klossowski de Rola publié chez Grasset. Nous sommes maintenant en mil neuf cent soixante-treize et soixante-quatorze et l’auteur a vingt-sept puis vingt-huit ans.
Lundi seize avril mil neuf cent soixante-treize. Elle m’appelle dans la salle de bains, j’ai une histoire pour toi, dit-elle, quand elle avait 13 ans, à Biarritz, une histoire avec Françoise Arnoul. Elle rit dans l’eau blanche parfumée, je veux retourner sur mon lit, lire les journaux, elle dit reste avec moi, j’ai beaucoup d’histoires.
Vendredi vingt avril mil neuf cent soixante-treize. Andy, la perruque blanche et gris foncé, une veste de velours, ses longues jambes en blue-jeans et le chien Archie sous le bras, avec toujours un sac en plastique blanc où sont le magnétophone et le polaroïd et des reliefs des repas (pour Archie), il rit, il tord sa bouche, hoche la tête, oh, dit-il, oh –
(Andy with doggy bag : l’été dernier, dans l’hôtel Cipriani, quelque chose était perdu, j’ai cherché sous le lit d'Andy – beaucoup, beaucoup trop de reliefs malodorants abandonnés par le petit chien dodu.)
Samedi vingt et un avril mil neuf cent soixante-treize. Dîner japonais hier soir à la Villa Médicis, avec ce charmant garçon qui est le fils d’un « trésor vivant », tout comme moi. Notre grand peintre à nous porte un blouson en jeans, de vilains pantalons marron, un chandail à col roulé, il est beau, un peu sourd, il a 65 ans ce nouveau père. Il croit qu’il parle japonais, il se vante, il s’amuse curieusement dans de longues anecdotes qu’une mémoire défaillante étire encore, on peut s’impatienter.
Samedi vingt-trois juin mil neuf cent soixante-treize. Dîné rue de la Glacière chez l’oncle Pierre, petit homme cambré, emphatique ou chuchotant tout à coup, comme environné de mille dangers. Un grand acteur, un maniaque. Je l’aime vraiment. Et quand il montre ses beaux dessins, l’œil de Balthus.
Dimanche deux septembre mil neuf cent soixante-treize. Le bal ensuite ne m’a pas du tout amusé, j’y ai rencontré l’oncle Pussy, très élégant, très à l’aise avec beaucoup de ces dames dont il a, me disais-je, examiné l’appareil. (cet oncle est gynécologue d’où son surnom)
Lundi vingt-quatre septembre mil neuf cent soixante-treize. Puis dîner au 7, un garçon du Sunday Times, Bruce Chatwin, s’est joint à nous, je lui parle de Céleste Albaret, il me répond avec Madeline Vionnet, avec Mme Mandelstam qu’il a interviewée à Moscou. Loulou était saoule et avait cassé un talon de chaussure, elle est restée quand même pour danser avec Bruce, moi j’ai raccompagné John et nous nous sommes inquiétés de notre amie qui n’aime pas rentrer chez elle, ne le peut qu’ivre morte.
Mercredi trois octobre mil neuf cent soixante-treize. Pendant tout le dîner, Yves : « Je suis content d’être assis à côté de vous cher ami, old chap… Comme ça je peux te dire que je suis fou de toi. » Cela plusieurs fois. « Je suis fou de toi, j’ai tellement envie de coucher avec toi, tellement, dis-moi seulement peut-être. » Je finis par dire peut-être, une main protectrice posée sur son poignet. (Yves, couturier célèbre)
Lundi trois décembre mil neuf cent soixante-treize. Ce long silence. Tout de même une vie facile, figure élégante, pieds vernis, Versailles, palais rose, Andy Etc, l’hôtel Crillon, déjeuner avec Balthus chez Pierre K., David Hockney…
Lundi onze février mil neuf cent soixante-quatorze. Inès, tout à l’heure, jolie, « je ne me ronge plus les ongles », des mouvements pour se cacher dans ses cheveux et rire, le menton dans le cou, m’a raconté Maria Schneider qui habite à l’hôtel San Regis avec sa riche maîtresse : elle était dans la cuvette des toilettes, nue, entièrement paralysée. Inès l’a portée jusqu’à son lit, elle dit que c’était très beau, « sensible », « elle ne pouvait pas parler mais elle disait beaucoup plus » : il semble aussi que l’ait beaucoup frappée le contraste entre cette nudité vautrée dans la drogue et la chambre luxueuse, pleine de soleil, « si propre ! », disait-elle.
Jeudi treize mars mil neuf cent soixante-quatorze. Longuement bavardé ce matin avec Balthus qui me téléphone entre deux rendez-vous (il est au Pont-Royal depuis deux jours et repart demain, nous ne nous verrons pas) : « Je travaille un peu pour moi, dit-il, mais je dois ces tableaux à Pierre Matisse, deux depuis sept ans, un depuis quatre ans » - « Ben mon vieux ! » - « Oui, c’est une maladie de la famille. »
Mercredi trois avril mil neuf cent soixante-quatorze. Hier, je ne sais plus, Georges Pompidou est mort. Dans la Galerie Nikon, la petite fille obscène de cette photographe Ionesco arrachait, déchirait ses portraits.
Mercredi vingt-neuf mai mil neuf cent soixante-quatorze. Garden-party à Ferrières, hier après-midi, c’était peu élégant mais j’ai vu ce que je voulais voir, une femme de chambre à la fenêtre – et puis Yves, penché sur Jeanne Moreau, minuscule et saoule.
Jeudi huit août mil neuf cent soixante-quatorze. Dîné au restaurant Les Halles, devant le grand trou (j’ai lu une interview de cette femme pornographique, Régine Desforges, elle dit qu’elle aime la nuit les lieux louches, des filles mornes et les hommes se touchent dans leur poche, elle dit qu’au fond du chantier des Halles c’est vertigineux, des rats courent)…
Lundi douze août mil neuf cent soixante-quatorze. et puis quoi faire avec ce souvenir de Rome, un retour de plage, la Maserati décapotée dans les embouteillages vers l’EUR et mon visage versé dans le soleil. Alix entre mes jambes m’avait pris dans sa bouche, ses seins nus sur mes paumes, et Bal, les yeux noirs, avait posé sur le volant sa grande pine et riait court…
Mercredi neuf octobre mil neuf cent soixante-quatorze. Ce matin avec les Noailles pour un manuscrit Bataille, puis chez Gallimard, et cet après-midi à la banque et puis à la Bibliothèque nationale où j’ai vu Michel Foucault, qui ne m’a pas reconnu tout de suite (« vous avez un peu changé mais pas tellement »). J’étais assis derrière lui : sa tête rasée, la nuque grêle un peu…