Le Journal de Michel Perdrial
Le Journal de Michel Perdrial



Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

En lisant le Journal de Maurice Garçon (Guitry Rodier Braque Laurencin Barrès fils Colette)

31 décembre 2019


Du beau monde, on en croise en lisant le premier volume du Journal de Maurice Garçon publié par Les Belles Lettres et Fayard, croqué sans pitié par l’avocat.
Vingt et un février mil neuf cent quarante et un : Déjeuner chez Sacha Guitry fortement indigné parce qu’on l’a, dans un journal, traité de juif. (…)
Sacha, qui demeure au Champ-de-Mars, est magnifique. Grand, large, bien découplé, la voix bien posée, il m’accueille en haut de l’escalier de son hôtel et me fait entrer dans une très grande pièce ornée de beaux tableaux et dont le fond est entouré de vitrines.
Sa large main est ornée de bagues dont la moindre pèse une demi-livre. Il donne à celui qu’il reçoit un incontestable sentiment d’autorité et de puissance. Dommage que sa femme précédente, Jacqueline Delubac, m’ait naguère confié que le secret de ses malheurs gît dans on impuissance, due à je ne sais quelle maladie de peau qui lui cause des démangeaisons au derrière et au bas-ventre.
Quatre janvier mil neuf cent quarante et un : Rodier me raconte les visites faites dans ses magasins par Goering. Il paraît qu’il est énorme et poupin. Ce qui a le plus frappé Rodier, c’est son derrière. Lorsqu’il se penche en avant, il l’étale comme une masse énorme sur laquelle l’étoffe de son pantalon tend. Ça n’a plus forme humaine.
Dix novembre mil neuf cent quarante et un : Déjeuner chez le peintre Braque avec Marie Laurencin. Quel changement depuis deux ans que je l’avais rencontrée ! Avec ses cheveux gris et sa figure couperosée, elle paraît une femme de ménage. Elle n’a jamais été jolie, aujourd’hui c’est une petite mégère vêtue sans goût, enveloppée dans des chandails et des châles.
Son premier mot à table fut pour raconter le voyage en Allemagne de Marcel Jouhandeau qui revient, paraît-il, enthousiaste, et pour poser cette déclaration :
-Moi, je dois dire que les Allemands me sont très sympathiques !
Pauvre Marie à laquelle manque le bon sens d’Apollinaire qui passait pour un écervelé et ne l’était pas. (…)
Le nom de Marx vient dans la conversation. Ministre plénipotentiaire, Marx était au ministère des Affaires étrangères directeur d’un service de propagande à l’étranger. (…) Parlant de lui, Marie Laurencin laisse tomber :
-Ce sale juif…
(…) Elle est bête, mais bête à faire venir tous les embêtements autour d’elle par des ragots, des rapports de choses incomprises. Ses idées sont toutes sottes et j’ai regretté d’avoir perdu deux heures à causer avec elle.
Quant à Braque, il se frotte les mains. On ne lui a pas demandé d’aller en Allemagne, alors il n’a pas eu de décision à prendre. Il est content.
Dix février mil neuf cent quarante-deux : A New York, Philippe Barrès, le fils de Maurice Barrès, vient d’épouser Eve Curie, la fille de la mère Curie qui, après avoir couché avec Chardoune, a filé en Amérique avec Bernstein. Le fils de Maurice Barrès !
Vingt-cinq février mil neuf cent quarante-deux : Vu Colette. Elle est enveloppée de couvertures et ne sort guère de son appartement de la rue de Beaujolais dont les fenêtres dominent, en enfilade, tous les jardins du Palais-Royal. (…)
(…) Elle annonce qu’elle à soixante-dix ans. Il n’y paraît pas. Elle est grasse, ébouriffée. Ses cheveux sont cendrés mais point blancs. Une petite dureté d’oreille. Elle reste vive et curieuse d’expression. On lui a rendu son mari. Elle ne sait pas à qui elle doit ce bonheur tant elle a sollicité de gens et, à tout hasard, elle envoie des lettres d’actions de grâce à tout le monde.
                                                                          *
« Ah les jolies petites aquarelles de Marie Laurencin ! », s’extasient certaines (surtout) et certains (quelques). Peut-on dissocier l’artiste de la femme ? (comme on dit en ce moment à propos d’hommes).