Le Journal de Michel Perdrial
Le Journal de Michel Perdrial



Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

En lisant le Journal de Maurice Garçon (Quarante-Cinq, la Libération et ses suites, trois)

21 janvier 2020


Fin du Journal de Guerre de Maurice Garçon (Julliard et Les Belles Lettres)  En cette année mil neuf cent quarante-cinq, l’avocat continue à recenser les horreurs de l’Epuration et fait un cruel portrait de François Mauriac :
Vingt-trois janvier mil neuf cent quarante-cinq : Vanité d’un grand enterrement. Saint-Pierre-du-Gros-Caillou était ce matin tendu de noir sur toutes les faces. Une nuée de suisses avec des hallebardes dont le fer était enveloppé de crêpe. Des serviteurs la chaîne au cou et le bicorne sur la tête. Des curés, des chanoines, des diacres, de tout. Et de la musique, et des tombereaux de fleurs, et une foule immense.
Tout cela pour demander à Dieu d’accueillir bien Edouard Bourdet, auteur dramatique.
Six février mil neuf cent quarante-cinq : Depuis deux jours que je suis à Clermont, j’apprends d’affreuses choses. La ville est en pleine révolution. Entre Clermont et Thiers, on a assassiné plus de 300 personnes. Le parti communiste mène la Résistance. On tue, on assomme. La justice siège sous contrainte. De loin en loin, des officiers qui ont gagné leurs galons Dieu sait où font des visites dans les prisons où ils tuent ou matraquent. On vit dans la terreur. Pour fusiller un condamné, on est allé chercher un colonel qui voulait sa peau. Il est venu en personne faire le coup de feu.
Je suis allé à la maison d’arrêt, derrière la cathédrale. Une affreuse geôle obscure dont les murs suintent la misère et où pullule la vermine. On y a entassé tant de monde que le préfet, un général et des journalistes arrêtés couchent à même le sol sur une mince couche de paille qu’on change deux fois par mois, lorsqu’elle est pourrie.
Dix-sept mars mil neuf cent quarante-cinq : Au mois de septembre, alors qu’on ramassait inconsidérément toutes sortes de gens pour les enfermer au camp de Drancy sous des prétextes divers, on les chargeait au dépôt dans des autobus. Un jour, vers la barrière de la Villette, l’autobus ralentit et s’arrêta à cause d’un encombrement de voitures. Un monsieur qui passait là demanda en toute candeur si le véhicule allait à Drancy. On lui répondit que oui. Il y monta. Il lui fallut trois mois pour se faire libérer.
Trente et mars mil neuf cent quarante-cinq (à Ligugé) : Reçu à dîner Schuhler, commissaire de la République à Poitiers. Il était avant la libération mon confrère à Paris. (…)
Il paraît assez dégoûté de se heurter à Poitiers à un entêtement dans la routine. Il m’a expliqué qu’il était venu avec de grands projets que la force d’inertie des gens d’ici freine et maîtrise. Il voulait faire de l’urbanisme et les gens de Poitiers tiennent à leurs rues étroites. Il rêvait de bouleverser l’économie, personne ne tient compte de ses décisions.
Il se revanche en usant largement du droit arbitraire qu’il a d’interner les citoyens par mesure administrative. (…)
Il garde Simenon aux Sables-d’Olonne en résidence forcée parce que le romancier à laisser tirer de quelques romans des films par la société Continental qui était allemande. (…)
Schuhler a paru stupéfait qu’après la décision prise, Simenon ose encore écrire. Quel invraisemblable tyranneau !
Premier avril mil neuf cent quarante-cinq : Une question bien grave va se poser, capable de bouleverser profondément le pays ! celle de Pétain.
Quelque jour, les Américains vont le cueillir et nous le remettre. Que ferons-nous ? Ce Vieux qui nous a fait tant de mal va nous en faire encore plus. Que ne meurt-il ? Il a bien l’âge de disparaître sans nous causer encore de souci.
Vingt avril mil neuf cent quarante-cinq : Mauriac est décidément bien curieux à voir vivre. Il est maigre, demi aphone, et porte une longue tête d’oiseau déplumé sur un corps aux épaules étriquées. Il y a comme du curé en lui par la manière dont il joue des paupières avec une fausse modestie. Et ce bon romancier n’est pour le moment occupé que des mauvais articles de journaux qu’il publie tous les deux jours dans Le Figaro. Au vrai, ces articles n’ont pas grand intérêt, sous n’importe quel prétexte, il introduit dans chacun le Bon Dieu. (…) Négligemment, il intercale dans une phrase : «  … Au temps où je vivais caché… » Il y croit. La vie clandestine était un drôle de jeu. Il ne couchait pas chez lui et s’était réfugié chez des amis en banlieue  mais, chaque jeudi, il assistait à la séance de l’Académie et il rendait visite à ses amis. J’imagine qu’il échappait ainsi aux investigations de gens qui ne le cherchaient pas.
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Par la suite, Maurice Garçon, dans un procès en appel devenu célèbre, citant comme témoins Georges Bataille, Jean Cocteau et Jean Paulhan, assurera la défense du jeune Jean-Jacques Pauvert qui, bravant la censure, avait publié Histoire de Juliette, Les Cent Vingt Journées de Sodome et La Philosophie dans le boudoir du Marquis de Sade.
Il continuera de le défendre dans l'affaire d'Histoire d'O  en octobre mil neuf cent cinquante-neuf, puis en mil neuf cent soixante-deux sa pugnacité permettra aux éditeurs d’œuvres érotiques (Jean-Jacques Pauvert, Régine Desforges, Eric Losfeld, etc) de pouvoir imprimer des textes jusque-là interdits et susceptibles de condamnation pour outrage.
                                                                      *
Maurice Garçon contribuera aussi, avec son ami Roland Dorgelès, au célèbre canular du tableau Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique peint par la queue de l'âne Boronali (anagramme d'Aliboron). On lui doit également quelques frasques d'anthologie comme jouer à la pétanque place de la Concorde, écrire au Président pour lui assurer que tout allait bien ou faire servir à table des carafes d'eau dans lesquelles tournoyaient des poissons rouges.