Le Journal de Michel Perdrial
Le Journal de Michel Perdrial



Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

En lisant le Journal de Maurice Garçon (Quarante-Deux)

6 janvier 2020


Persécution des juifs et évolution des mœurs font partie des thèmes développés au cours de l’année mil neuf cent quarante-deux par Maurice Garçon dans son Journal de Guerre (Fayard et Les Belles Lettres). S’il condamne résolument la première, il a du mal avec la seconde. Incidemment, on en apprend de belles sur Théodore de Banville, et aussi que Darquier de Pellepoix aurait pu mourir bien avant la guerre si l’avocat n’était pas passé par là.
Vingt-cinq février mil neuf cent quarante-deux : Une femme demande à voir prononcer la nullité de son mariage sous le prétexte qu’ayant épousé un juif dans un temps où elle n’était pas encore avertie des problèmes raciaux, elle a eu son consentement vicié. Elle se plaint, en somme, d’avoir été trompée sur la qualité de la marchandise.
Quatorze mai mil neuf cent quarante-deux : Avec Darquier de Pellepoix, c’est autre chose. C’est la canaille, la sale canaille. Il me doit la vie. Il y a des jours où l’on regrette son humanité.
Il y a une quinzaine d’années, revenant par la route de Boulogne-sur-Mer, j’ai vu devant moi une voiture conduite par un fou se renverser dans un tournant. Je me suis précipité et, aidé d’un passant, j’en ai dégagé un homme jeune qui saignait abondamment. Il avait l’artère du poignet coupée. Je lui ai fait un garrot avec ses bretelles et l’ai conduit à l’hôpital d’Amiens demi-exsangue. Il était temps.
A quelque temps de là, il vint me rendre visite à Paris pour me remercier. C’était Darquier de Pellepoix. (…)
Le voilà commissaire aux affaires juives. Les juifs peuvent trembler.
Vingt et un mai mil neuf cent quarante-deux : Le brave Hugues Delorme est mort hier. (…)
Lorsqu’il venait me voir, il était inépuisable sur le sujet du mur élevé dans la cour que j’ai sous la fenêtre de mon cabinet et qui sépare l’immeuble où je suis de la cour du lycée Fénelon. On l’avait construit à l’époque de Banville pour l’empêcher, dit-on, de regarder les petites filles avec trop d’insistance. Il paraît que l’acrobate des Odes funambulesques s’en plaignait beaucoup.
Sept juin mil neuf cent quarante-deux : J’ai rencontré dans le métro une jeune fille qui portait l’insigne jaune des juifs. C’est le premier que j’ai aperçu. Personne n’y prenait garde en apparence. Il s’est fait, à l’évidence, une entente tacite pour ignorer la persécution. Pourtant, j’ai éprouvé une grande gêne qui certainement était partagée. A la dérobée, j’ai essayé de découvrir sur le visage de la juive la révélation de quelque sentiment. Ce fut impossible. Elle était placide et comme indifférente. Elle ne cherchait même pas à découvrir des yeux un appui. Nos regards se sont croisés plusieurs fois et ce sont les miens qui se sont détournés. J’éprouvais comme une honte personnelle à être témoin de cette exhibition. (Une note indique que le lendemain, Hélène Berr, qui porte l’étoile pour la première fois, écrit dans son Journal : « Mon Dieu, je ne croyais pas que ce serait si dur. J’ai eu beaucoup de courage toute la journée. J’ai porté la tête haute, et j’ai si bien regardé les gens en face qu’ils détournaient les yeux. »)
Vingt juin mil neuf cent quarante-deux : Ils sont Swing, comme ils disent, ou encore ZAZOU. Ils descendent directement de ceux qui jadis étaient VLAN. Mais à l’époque VLAN, on n’était pas en guerre et rien n’était bien sérieux. Les jeunes « Européens » font la chasse aux ZAZOUX, ils en ont tondu quelques-uns. La manœuvre est simplement odieuse.
Vingt et un août mil neuf cent quarante-deux : Il était niais de vouloir jusqu’à vingt ans croire que les enfants se font par l’oreille. Mais de là à ce qui se pratique maintenant, il y a un monde !
Les bals sont des « surprises-parties » où les jeunes filles amènent « leurs danseurs », que leurs familles mêmes ne connaissent pas. D’ailleurs, les familles sont exclues des fêtes. On prie les parents de ne pas se trouver là lorsqu’on se réunit. Dans la nuit, on repart bras dessus, bras dessous, à moins qu’on ne soit plus étroitement enlacés. Les accidents sont fréquents. Les filles ont averties ; si averties, même, que quelques-unes se font avorter. Cette liberté si grande aboutit à cette déplorable conséquence que rares ont les jeunes filles pures.