Le Journal de Michel Perdrial
Le Journal de Michel Perdrial



Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

En lisant le Journal de Maurice Garçon (Quarante-Quatre, la Libération et ses suites, un)

18 janvier 2020


Nous sommes en mil neuf cent quarante-quatre et voici venir la Libération. Maurice Garçon, dans son Journal de Guerre (Julliard et Les Belles Lettres) ne manque pas d’en pointer les débordements dus aux « emportements populaires ». Dommage qu’on trouve aussi chez lui un « Je ne suis pas antisémite mais… ».
Six juin mil neuf cent quarante-quatre : Cécile Sorel me téléphone une nouvelle époustouflante. Le débarquement pratiqué du Havre à Cherbourg et, d’un élan foudroyant, les armées de débarquement auraient avancé de 100 kilomètres.
Vingt-huit juin mil neuf cent quarante-quatre : Lorsque Marat fut assassiné, la France prit le deuil. Quelques mois plus tard, on jetait ses ossements à la voirie. Je me méfie des emportements populaires.
Vingt-neuf juin mil neuf cent quarante-quatre : Je ne suis pas antisémite, surtout depuis qu’on persécute ces misérables. Mais tout de même, je crains, si l’on n’y prend garde, qu’ils reviennent avec des dents bien longues, un appétit féroce et des exigences intolérables.
Trente août mil neuf cent quarante-quatre : Quelqu'un me dit avoir entendu à la Téhessef qu’on aurait, à Paris, arrêté Sacha Guitry. Ce doit être curieux à voir. Dans huit jours, il se fera porter malade. Et je parie qu’il arrivera à s’en sortir.
Trois septembre mil neuf cent quarante-quatre : Un voisin que je rencontre me dit son indignation à l’égard de quelques habitants du village. Il m’explique qu’on se propose, le jour de la libération proche, de pendre trois ou quatre personnes parmi lesquelles David, le directeur de l’usine, et Minault, le mécanicien. On veut aussi tondre quelques femmes, ce qui est moins grave. J’essaie de calmer son ardeur. Je lui représente qu’il faut livrer les coupables à la justice mais se garder des fureurs populaires. Il hoche la tête et ne paraît pas convaincu.
Cinq septembre mil neuf cent quarante-quatre : Du bruit m’attira plus loin, rue Gambetta. Là encore, on avait forcé une boutique: on jetait à la voirie tous les livres de la librairie allemande. Des monceaux de volumes, deux ou trois mille peut-être. Des livres magnifiques, notamment des éditions d’art contenant les fac-similés en couleurs de quelques grands peintres. On en brûlait sur place, on en transportait d’autres en charrettes à bras sur la place du Palais où l’on avait allumé un grand feu ; j’aurais aimé empêcher cette destruction indigne de chez nous. Je n’ai même pas tenté. Je me serais fit huer inutilement et bousculer peut-être ; il y avait trop de joie à détruire pour qu’on pût contrer le plaisir de la foule. (…)
Puis la chienlit a commencé. La foule s’était grossie. On a avisé à une fenêtre de la préfecture une belle fille qui, paraît-il, était la semaine dernière encore milicienne. Elle a été saisie, giflée, bousculée, puis on lui a coupé les cheveux. La foule frémissait de joie. Les femmes, surtout, applaudissaient avec frénésie. Châtiment mérité peut-être, mais écœurant. On a parlé de pendre. Heureusement, quelques hommes armés, des francs-tireurs, se sont interposés. On l’a promenée dans les rues sous les outrages et les coups. A cette première a succédé une autre. J’ai vu tomber de magnifiques boucles blondes. Puis on faisait monter les patientes dans une charrette et on les conduisait au palais d’où, après un interrogatoire d’identité et une inculpation d’intelligence avec l’ennemi, on les envoyait à la prison. (…)
Rien ne ressemble plus à un petit garçon qu’une jeune femme qu’on vient de tondre.