Le Journal de Michel Perdrial
Le Journal de Michel Perdrial



Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

En lisant le Journal de Maurice Garçon (première moitié de Quarante-Trois)

7 janvier 2020


Dans la première moitié de l’année mil neuf cent quarante-trois Maurice Garçon, dans son Journal de Guerre (Julliard et Les Belles Lettres), fait un aveu pas très glorieux, a des considérations désabusées sur la jeunesse et est consterné par ses compatriotes. A quoi s’ajoutent une anecdote sur Rimbaud et la relation de l’acquittement que l’avocat obtînt pour le futur auteur du Salaire de la peur accusé du meurtre à coups de serpe de son père, d’une tante et d’une domestique dans le château familial d’Escoire.
Deux février mil neuf cent quarante-trois : Cela dit, je n’aime pas particulièrement les juifs. Ils sont pour moi des étrangers mais ils restent des hommes. Je n’aimerais pas que mon fils épouse une juive ou ma fille un juif, mais, pas plus que s’ils voulaient épouser des Turcs ou des Polonais. Je les tiens à l’écart de ma vie intime et je n’en fais pas autre chose que des relations, mais je me refuse à les traiter en pestiférés et je ne puis admettre les abominables persécutions dont ils font actuellement l’objet.
Huit mars mil neuf cent quarante-trois : Mes enfants m’ont demandé d’inviter des amis. Je les ai laissés faire et, ce soir, ils dansent dans la partie de l’appartement que j’ai mise à leur disposition.
La musique que déverse leur phonographe est affreuse. Ce sont des airs américains, brutalement scandés, et qu’ils accompagnent de coups de talons sur les parquets qui gémissent sourdement.
A plusieurs reprises, je suis allé voir la fête. Ils dansent et ne parlent même pas entre eux. Ces jeunes gens dont le sort se joue et qui demain, peut-être, seront déportés me font penser à ces ci-devant qui dansaient au bal des guillotinés.
J’ai bien peur qu’ils soient occupés à nous faire une France pire que celle que ma génération à faite. Ils ne font rien ou presque et ne se préoccupent d’aucun des évènements qui bouleversent le monde sous leurs yeux.
Onze mars mil neuf cent quarante-trois : Sorlot termine son récit par une histoire qu’il a trouvée assez gaie. On a capturé un jour une femme assez jolie mais, étrangère au pays et suspecte. Les Allemands étaient d’avis de la fusiller. Les Français ont prié qu’on leur laisse. Une femme dans ce pays ingrat était une trop belle aubaine. On lui fit la cour par ordre de grade en commençant  par le plus élevé. Successivement, le capitaine, puis les lieutenants, puis les sous-officiers se l’offrirent. A la fin, on en eut assez. Alors on la pendit :
-Et on la laissa pendue jusqu’à ce que la tête pourrie se détache…
Heureusement que nous luttons contre la barbarie.
Treize mars mil neuf cent quarante-trois : Paul Valéry qui dîne chez moi me demande si Banville demeurait dans mon appartement ou au rez-de-chaussée et, à ce propos, voudrait fixer un point d’histoire… littéraire.
Il paraît que Banville donna un jour abri à Rimbaud. Le poète était particulièrement ignoble. On le fit coucher. Au matin, tous les voisins étaient aux fenêtres pour voir Rimbaud complétement nu qui, penché sur la barre d’appui de sa chambre, secouait son unique chemise pour en faire tomber la vermine grouillante.
Valéry prétendait ce soir identifier la fenêtre.
Cinq avril mil neuf cent quarante-trois : Hier, alors qu’on finissait de ramasser les morts sur le champ de courses de Longchamp, on a donné le départ quand même. Et on a joué, et on a parié. Et les gens sont restés, turfistes impénitents que rien ne peut guérir de leur sale passion et de leur prurit d’amusement.
Trois juin mil neuf cent quarante-trois : Après avoir démontré qu’il fallait acquitter Henri Girard, j’ai dit qu’on ne devrait pas s’arrêter là, qu’il fallait découvrir le coupable, que je m’emploierais à le chercher et que je ferais l’impossible pour le découvrir. Lorsque j’ai terminé en disant : « Le procès commence… », j’ai répondu au désir secret de chacun. Ce fut un soulagement, la justice ne serait pas déçue et la foule qui trois jours avant, m’eût écharpé, m’a fait taire sous les acclamations.
La psychologie des foules est au fond assez simple. (Henri Girard, futur Georges Arnaud)