Le Journal de Michel Perdrial
Le Journal de Michel Perdrial



Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

En lisant le Journal de guerre (1940-1941) de Valentin Feldman (six)

26 mars 2020


Sixième vague d’extraits notés lors de ma lecture du Journal de guerre (1940-1941) de Valentin Feldman publié chez Farrago :
Vendredi vingt juin mil neuf cent quarante et un : C’est une belle fin de carrière, somme toute ; car il est question de mettre fin à mon activité de professeur – une nouvelle dépêche ministérielle m’a appris, ce matin même, ce noble projet. A moins que je ne fournisse les pièces justificatives requises, ce qui peut me mener loin pendant ces vacances, ce qui demain, me mènera à Paris. Le plus joli de l’affaire, c’est qu’après m’avoir demandé un dossier à quatre reprises, après l’avoir reçu donc, en quatre exemplaires, le ministère de l’Instruction Publique, n’en retrouve plus aucun et s’étonne de ne rien retrouver.
Dieppe, douze août mil neuf cent quarante et un : Vu le « Patron ». ce sera pour le 15, la grande disponibilité. Et ce n’est plus du « changement » qu’il s’agit cette fois ; c’est de la rupture.
Quinze août mil neuf cent quarante et un : Première journée de disponibilité. Dernière nuit à Dieppe. Il pleut, une fois de plus, mais tout à l’heure le soleil s’est montré entre des nuages sombres et fantasques, faisant de la mer une mosaïque de couleurs. A part l’annonce de la peine capitale contre les communistes, rien de sensationnel à ma connaissance : fête semi-religieuse de province, heures de demi-repos, placidement dominicales. On se demande, du reste, pourquoi les Allemands ont attendu près de huit semaines pour punir de mort les militants de la 3e Internationale. (…)
Je passe le gros de la visite à consoler les visités et à leur expliquer que je m’en tirerai de cette situation dont la complexité seule est simple, aussi sûrement qu’imprévisiblement ; car mon ignorance des moyens à utiliser pour en sortir n’a d’égale que ma certitude d’en sortir.
Samedi seize août mil neuf cent quarante et un : Bar du quai Henri IV, sous le soleil, dernière étape à Dieppe qui aura été pour moi la ville des bars et des bistrots. Lieux de passage. Et que peut-être une ville sinon une étape de transit pour quelqu’un qui, par goût ou par jeu des circonstances, ne peut faire rien d’autre que passer ?
Vingt et un août mil neuf cent quarante et un : A Paris, on a arrêté six mille juifs et fusillé deux communistes, qui s’étaient permis de manifester contre les armées d’occupation. Dans les rues, les gens vont faire leurs courses, hommes étrangers les uns aux autres et que n’unissent point les liens de sympathie ; ils ont en commun des préoccupations séparatrices : pain, sucre, beurre, viandes qui finissent par avoir une valeur totémique, à force d’être pensées comme valeurs inexistantes et présentes d’une présence toute magique. De temps en temps, le bruit cyclique d’une bécane tremblant sur les pavés. Et au lointain, le bruit haletant d’une pompe à merde…
Vingt-quatre août mil neuf cent quarante et un : Découverte de Rouen-rive gauche que je connaissais à peine pour l’avoir juste traversée en allant à la caserne de Grand-Quevilly, il y a deux ans. Mais vu d’un tram, par un soldat en uniforme, un faubourg n’a pas la même physionomie que pour un flâneur. Certains quartiers vous ont un petit air familier : on se croirait dans certaines rues du 14e ou du 15e, rue Didot en particulier.
Rôdé également à travers les ruelles sordides de Martainville. (…)
De noirs avis recouvrent les maisons de Rouen : peine de mort pour propagande communiste, peine de mort pour intelligence avec l’ennemi, le dénommé B. a été fusillé pour avoir communiqué avec l’Angleterre par l’entremise d’un pigeon voyageur…
Deux septembre mil neuf cent quarante et un : Voyage raté à Luneray où je vais probablement, sur l’injonction des parents d’élèves, enseigner cette année (je savais bien que je m’en tirerais) latin et français à de jeunes, de très jeunes Cauchois. A titre strictement privé, naturellement. Voyage raté, donc, le car étant complet. Fâcheux. Le temps est à la « nature ». D’où une course aux environs de Rouen, dont le charme fait pardonner à la ville, sa bourgeoise platitude. Darnétal, Bihorel, Bois-Guillaume : par moments, Rouen semble un délicieux village vert.