Le Journal de Michel Perdrial
Le Journal de Michel Perdrial



Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

En lisant le Journal intime de Sophie Tolstoï (deux)

23 février 2020


Suite de mes prélèvements dans les sept cent soixante-dix-neuf pages du Journal intime, publié chez Albin Michel, de Sophie Tolstoï, pas plus heureuse d’être mère que d’être épouse :
Dix-sept septembre mil huit cent quatre-vingt-dix-sept : Il est fort instructif de constater qu’on peut se trouver seule au monde après avoir donné le jour à onze enfants. Il faut y être prête, et ne pas murmurer.
Vingt et un octobre mil huit cent quatre-vingt-dix-sept : Toutes nos filles s’en vont vers une vie de pauvreté, pour se donner à l’homme qu’elles aiment, elles qui ont vécu dans de vastes demeures, avec quantité de serviteurs et une nourriture excellente… Il faut croire que rien n’est plus précieux que l’amour…
Cinq avril mil huit cent quatre-vingt-dix-huit : Après qu’ils m’eurent bouleversée ainsi, je suis allée, pleurant et désespérée, demander à L. N. comment je devais agir avec mes fils qui exigent de l’argent et m’insultent ? Et comme à l’accoutumée, lui qui prêche au monde entier je ne saïs quelles vérités, il n’a pas été capable de dire un seul mot  à sa famille, ou d’apporter de l’aide à sa femme.
Dix avril mil huit cent quatre-vingt-dix-huit : S’il me fallait vivre comme L. N., je deviendrais folle. Le matin, il écrit, donc il se fatigue intellectuellement, et le soir il ne cesse de parler ou, pour être précise, il prêche, car ses auditeurs viennent pour la plupart chercher des conseils ou s’instruire auprès de lui.
Trois mai mil huit cent quatre-vingt-dix-huit : Combien d’éléments tragiques dans la maternité ! Il y a la tendresse pour les tout-petits (comme celle de Mania pour son fils, dont j’ai été tantôt le témoin) ; puis il y a l’effort d’attention, les soins déployés pour élever des enfants sains ; ensuite c’est l’effort de les éduquer, le chagrin et l’effort devant leur paresse, la perspective de leur avenir vide et désœuvré, puis c’est l’hostilité, les reproches, les insolences des enfants, et chez vous, le désespoir de constater que toute votre existence, toute votre jeunesse, tous vos efforts n’ont servi à rien.
Deux juin mil huit cent quatre-vingt-dix-huit : Il est difficile de soigner L. N. dans une maison étrangère, avec son alimentation végétarienne compliquée.
Vingt-deux octobre mil huit cent quatre-vingt-dix-huit : Aujourd’hui j’ai contemplé la photographie de L. N. – ses maigres mains séniles que j’ai si souvent baisées et qui m’ont tant de fois caressée, et j’ai été si triste en pensant à lui, j’ai eu envie de ses caresses – précisément séniles et non amoureuses.
Cinq novembre mil neuf cent : Dans la soirée je préparais un lavement d’huile de ricin au jaune d’œuf pour L. N. pendant qu’il expliquait à Goldenweiser (qui l’écoutait servilement) que les grandes puissances européennes étaient devenues impudemment téméraires et arrogantes dans leurs décisions et leurs actes.
Vingt-huit janvier mil neuf cent un : Nous avons appris aujourd’hui que l’enfant de la pauvre Macha portait en elle était mort. Elle est maintenant alitée, triste, malheureuse que son espoir ait été déçu, tout comme celui de Tania. J’ai sans cesse envie de pleurer et je suis terriblement, terriblement malheureuse pour mes pauvres filles que leur végétarisme, et tous les principes de leur père ont tant affaiblies.