Le Journal de Michel Perdrial
Le Journal de Michel Perdrial



Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

En relisant le Journal et les récits de voyage de Franz Kafka

29 août 2019


Du Journal de Franz Kafka (suivis de ses récits de voyage), pendant mon séjour dans le golfe du Morbihan, j’ai fait une relecture à saute-mouton, laissant de côté les longs passages introspectifs, les bouts de fictions et ses rêves.
Mon édition de relecture fut celle du Livre de Poche. Mon exemplaire, acheté un euro chez Book-Off peu avant mon départ pour Vannes, a de nombreuses pages cornées par un précédent lecteur. Je me demande comment il a pu franchir l’examen de bon état chez Book-Off. A chaque page cornée, j’ai cherché ce qui a pu retenir l’attention de mon prédécesseur, sans le trouver. Je ne corne les pages de mes livres que mentalement :
Une personne qui ne tient pas de journal est dans une position fausse à l’égard du journal d’un autre. S’il lit, dans le Journal de Goethe par exemple : « 11.1.1797. –Passé toute la journée chez moi à prendre diverses propositions », il lui semble qu’il ne lui est encore jamais arrivé de faire aussi peu de choses dans une journée. (Vingt-neuf septembre mil neuf cent onze)
J’étais blotti dans le coin gauche de mon fauteuil, c’est-à-dire en vérité à l’intérieur de la conférence, les mains jointes entre les genoux. Je sentais que Richepin opérait sur moi un effet analogue à celui que le roi David a dû sentir quand il faisait coucher des fillettes dans son lit. (Dimanche douze novembre mil neuf cent onze)
Le 21, jour du centième anniversaire de la mort de Kleist, la famille a fait déposer une couronne sur sa tombe, avec l’inscription : « Au meilleur de sa race. » (Vingt-trois novembre mil neuf cent onze)
Nous aimerions beaucoup mieux qu’il nous parlât de Blei. Mais sur Blei, il n’y a pas grand-chose à dire, il est peu estimé dans les milieux littéraires de Munich à cause de ses ouvrages obscènes, il est séparé de sa femme, qui avait un cabinet de dentiste et l’entretenait, sa fille, seize ans, blonde aux yeux bleus, est la gamine la plus déchaînée de Munich. (Vingt-cinq novembre mil neuf cent onze)
Autrefois, c’était la présence de désirs sexuels qui m’empêchait de m’exprimer librement devant des personnes dont je venais de faire la connaissance, ce qui m’en empêche maintenant, c’est que je suis conscient d’en manquer. (Vendredi huit décembre mil neuf cent onze)
Il est certain que le dimanche ne pourra jamais m’apporter plus de profit que les jours de la semaine, puisque l’emploi du temps qui lui est particulier bouleverse toutes mes habitudes et que j’ai besoin de mon excèdent de loisirs pour m’installer tant bien que mal dans cette journée particulière. (Dimanche midi seize décembre mil neuf cent onze)
Elle est pourtant jolie, vue de face, c’est seulement de profil que son nez descend en suivant une ligne cruelle, trop longue et trop pointue. (Dix-neuf décembre novembre mil neuf cent onze)
Un jour, on jugea impossible que je pusse dorénavant me tirer d’affaire sans posséder un habit de cérémonie noir, d’autant qu’on m’avait mis en demeure de dire si je voulais ou non prendre des leçons de danse. On appela donc le tailleur de Nusle et l’on tint conseil au sujet de la coupe du vêtement. J’étais indécis, comme toujours dans les cas de ce genre où je pouvais craindre qu’une information claire ne m’entraînât non seulement dans un immédiat désagréable, mais au-delà, dans quelque chose de bien pire encore. (Deux janvier mil neuf cent douze)
Je dois poser nu en saint Sébastien pour le peintre Ascher. (Sept janvier mil neuf cent douze)
Ce mélancolique « anciennement » qui n’est en usage que sur les plaques des maisons de commerce. (Vingt-huit février mil neuf cent douze)
Avant-hier, essuyé des reproches à propos de l’usine. Après quoi, je suis resté une heure sur le canapé à réfléchir au Saut-par-la-fenêtre. (Huit mars mil neuf cent douze)
Le plaisir que me procure la salle de bains. – Connaissance progressive. Les après-midi passées en compagnie de mes cheveux. (Vingt-neuf mars mil neuf cent douze)
Amour entre frère et sœur – répétition de l’amour entre le père et la mère. (Quinze septembre mil neuf cent douze)
L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. – Après-midi piscine. (Deux août mil neuf cent quatorze)
Je ne découvre en moi que mesquinerie, irrésolution, envie et haine à égard des combattants auxquels je souhaite passionnément tout le mal possible. (Six août mil neuf cent quatorze)
Dans mon compartiment, deux Juives hongroises, la mère et la fille. Elles se ressemblent, mais la mère dans une version acceptable, tandis que la fille offre l’image d’un débris, prétentieux de surcroît. (Vingt-sept avril mil neuf cent quinze)
Jamais encore je n’ai été intime avec une femme, sauf à Zuckmantel. Puis une autre fois avec la Suissesse à Riva. La première était une femme et j’étais ignorant, la deuxième était une enfant et j’étais dans le plus complet désarroi. (Six juillet mil neuf cent seize)
                                                                   *
Note de voyage avec Max Brod à Lugano, Paris et Erlenbach en août septembre mil neuf cent onze :
Une grosse ouvreuse de l’Opéra-Comique accepte notre pourboire avec quelque hauteur. J’ai pensé que cela tenait à la manière un peu trop hésitante dont nous avions monté l’escalier, l’un derrière l’autre, en tenant nos billets à la main, et je m’étais proposé, pour la soirée du lendemain à la Comédie, de regarder l’ouvreuse bien en face et de ne pas lui donner de pourboire ; mais maintenant, pris de honte pour moi et pour elle, je lui en donne un gros, et ceci bien que tout le monde entre sans donner. A la Comédie, j’ai une fois de plus sorti ma phrase sur le caractère selon moi « non indispensable » du pourboire, mais lorsque l’ouvreuse, une maigre cette fois, se plaignit de n’être pas payée par l’Administration et pencha la tête sur son épaule, force me fut bien de payer tout de même.
                                                                  *
Notes de voyage avec Max Brod de Weimar à Jungborn (sanatorium où se pratique le nudisme) en juin juillet mil neuf cent douze :
Conversation  avec un certain Dr Sch., conseiller municipal  de Breslau, qui a longtemps vécu à Paris pour y étudier l’organisation de la municipalité. Il habitait un hôtel avec vue sur la cour du Palais-Royal. Auparavant, un hôtel à côté de l’Observatoire. Une nuit, la chambre voisine fut occupée par un couple. La femme criait de plaisir de façon éhontée. Elle ne se tint tranquille et il ne put dormir que lorsqu’il demanda à travers la cloison s’il fallait aller chercher un médecin. (Onze juillet)
Le soir, les enfants en train de jouer. La petite Suzanne von Puttkammer, neuf ans, en petite culotte rose. (Treize juillet)
Elles ne veulent pas de la deuxième limonade que je commande pour elles, elles veulent monter sur les chevaux de bois, me voici donc volant sur les chevaux de bois, entouré de six petites filles âgées de six à treize ans. En chemin, celle qui a proposé les chevaux de bois se vante de ce que le manège appartient à ses parents. Nous nous asseyons dans une voiture et nous tournons. Une fillette sur mes genoux, ses amies autour de moi. D’autres petites filles qui viennent à leur tour pour profiter de mon argent sont repoussées par les miennes, à mon corps défendant. (Seize juillet)
                                                                   *
Cette relecture s’est achevée avec la postface dans laquelle Max Brod se vante d’un fâcheux abus de pouvoir :
Dans quelques cas (rares), j’ai laissé de côté les notations par trop intimes, ainsi que les critiques trop vives contre telle ou telle personne, critiques qui, dans l’esprit de Kafka, n’étaient assurément pas destinées à la publicité.
Comme Marthe Robert, dans la préface, parle d’édition définitive, ce n’est pas demain que sera publiée l’édition intégrale du Journal de Franz Kafka.