Arpenteuse


            Sur le badge qui orne son débardeur bleu nuit est écrit le mot surveillante. C’est pour ce travail qu’elle est employée par le Musée des Beaux-Arts. Pour surveiller. Et comment surveiller sans marcher, lui a fait remarquer le gardien-chef.
            Alors, elle marche de salle en salle et de tableau en tableau guettant du coin de l’œil ceux qui préfèrent s’enfermer dans un musée plutôt que jouir du soleil tranquille où se prélasse Rouen.
            De petit pas en petit pas, son chemin l’emmène à des kilomètres et la laisse à la même place sur le parquet éclairci et encore inusé, entre les murs couleur pastel fraîchement repeints.
            Elle marche et se demande comment on reconnaît un voleur d’icônes, a-t-il le sourire espiègle du Démocrite de Vélasquez ?
            Elle marche et sa tête résonne de la cacophonie des commentaires de visites guidées qui s’entrecroisent et se chevauchent.
            Elle marche et ne sait comment elle trouvera la force de se pencher ce soir encore, sur les derniers travaux qu’il lui faut terminer pour obtenir la licence de sciences du langage.
            Elle marche et s’interroge : ses seins sont-ils aussi jolis que ceux de la Joueuse de cistre de Cesar Boetius van Everdingen ?
            Elle marche et son jean moulant la fait chalouper, naviguant de bâbord à tribord, poursuivie par les yeux des garçons sur la rive.
            Elle marche et, parfois, clandestinement s’assoit sur la banquette noire, ouvre un livre, se plonge dans un texte dont elle rougit au surligneur les passages les moins abscons.
            C’est comme cela qu’un effronté qui l’a trop regardée, s’assoit à ses côtés et, sans même lui dire bonjour, remarque :
            - Alors, vous ne marchez pas aujourd’hui ?
            Elle se sert de son livre ouvert comme d’un bouclier et appelle au secours la linguistique, la sémiotique, la sémantique et le lexique et puis s’excuse, il faut qu’elle marche.
            Elle marche et se demande parfois où elle va.
                                                                        Michel Perdrial
(Ce texte a paru dans la revue Salmigondis n°17 en été 2001.)