Jus de coccinelle

Texte paru dans la revue Diérèse n°38 à l’automne 2007

Lucie est morte hier matin. Vers huit heures. Le train qui la conduisait à Paris s’est fracassé contre un camion bloqué sur les rails au passage à niveau de Saint-Pierre-du-Vauvray. Lucie, son amour au corps souple et gracieux, a été broyée.
Il est assis dans l’herbe, en cet été naissant et maudit, au sommet de la côte des Deux-Amants qui domine la Seine, près du barrage de Poses. Il pleure. Autour de lui voltigent les papillons.
Tout amour véridique doit se nourrir d’endroits magiques, pensait-il. C’est pour cela qu’il venait souvent ici avec Lucie. Elle aimait qu’il lui raconte encore et toujours l’histoire des deux amants; de ce chevalier qui pour obtenir la main de la fille du roi des Pistréiens porta celle-ci dans ses bras jusqu’au sommet de la colline et mourut parvenu à son but, aussitôt rejoint dans la mort par la princesse désespérée.
Il revoit Lucie, allongée tout contre lui dans l’herbe verte, butinant sur ses lèvres les mots qui font rêver. Lucie morte et lui vivant et détruit.
Une coccinelle s’est aventurée sur son bras. Il l’envoie au diable d’un doigt rageur. Qu’elle aille ricaner ailleurs…
La première fois que Lucie avait gravi en sa compagnie la côte des Deux-Amants, c’était un beau jour de mars. Un papillon avait surgi d’entre les branches. Fluet et jaune. Le premier de l’année.
-C’est un citron, avait-il indiqué à Lucie.
-Tu connais les papillons ? lui avait-elle demandé.
-Oui et eux aussi me connaissent. Enfin… leurs ancêtres.
Il lui avait raconté qu’enfant, il en capturait des multitudes à l’aide d’un filet dans les prés fleuris près de chez ses parents. Il les tenait prisonniers dans un sac en plastique et lorsque la chasse était bonne et la geôle remplie de vols effarés, regagnait la maison familiale. Sur les toits de celle-ci et dans les arbres voisins perchaient de nombreux oiseaux.
-Mon jeu était de couper à moitié les ailes de ces malheureux papillons puis de les libérer. Ils s’élançaient vers le ciel, handicapés par leurs ailes soudain devenues si courtes. C’était alors que se jetaient sur eux les oiseaux qui, d’un coup de bec précis, les tuaient et les avalaient.
-C’est fou ce que les enfants peuvent être cruels. J’ai honte quand j’y pense aujourd’hui, avait-il ajouté.
-Tu n’as aucune raison d’avoir des remords, avait répliqué Lucie. C’est la vie qui veut ça. Moi, je faisais bien pire ? Tu sais quoi ?
Il s’était tourné vers elle, le regard interrogatif.
-Du jus de coccinelle.
-Du jus de coccinelle ?
-Oui, j’avais une seringue en plastique. Je la remplissais avec des coccinelles que je capturais dans le jardin de ma grand-mère. Puis je pressais sur le piston et par l'orifice de la seringue coulait le jus de coccinelle. J'aimais bien l’odeur.
-Eh bien quoi ? avait ajouté Lucie. Ne me regarde pas comme ça. Je n’étais pas un monstre. Juste une petite fille.
Maintenant, Lucie gît, disloquée, dans un cercueil en bois verni. Il imagine son supplice. Corps projeté contre le métal. Membres fracassés. Crâne pulvérisé. Son sang se frayant un chemin dans la tôle froissée et coulant goutte à goutte sur la voie ferrée.
Saloperie de coccinelles.
Il ne pleure plus. Il y trop de papillons ici. Et pourquoi le frôlent-ils ainsi ? Ils le regardent avec leurs yeux globuleux.
Il se lève et se met à courir. La pente l’appelle. Il dévale le chemin qui mène vers la Seine. Il appelle Lucie.
Il se jetterait dans le fleuve qu’on n’en serait pas étonné. A moins qu’il ne se fasse renverser par une voiture en traversant la route au bas de la colline. A moins qu’il ne se réveille d’un mauvais rêve, nu dans les bras de Lucie, au cœur d’une prairie grouillante de papillons et de coccinelles. A moins qu’il ne soit le jouet d’un autre qui écrit son histoire et qui n’a jamais connu Lucie.
 


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