Une saine occupation

Texte paru dans la revue Verso n°131 en décembre 2007

Je la reconnais bien là ma famille, chacun toujours prêt à bousculer l’autre pour être au premier plan, chacun toujours prêt à marcher sur l’autre pour être le premier servi. Mon père, ma mère, mon oncle et ma tante; ils avaient mis leurs habits du dimanche, ceux avec lesquels ils se croyaient élégants.
Le peintre à qui ils louaient ce sous-sol insalubre leur avait proposé de poser pour lui. Je dois dire qu’il ne les a pas ratés. Ils ont l’air aussi avides, sournois et crétins que dans mon souvenir sur ce tableau inachevé.
Inachevé, un mot qui leur convient bien à ces quatre salopards.
Un matin, le peintre avait disparu sans payer ses arriérés de loyer, leur laissant en héritage cette croûte où la tante Pauline n’est qu’à peine esquissée, mais suffisamment hélas pour que j’y retrouve son visage de hyène grimaçante.
Tout à l’heure, après le repas, je quitterai discrètement mes frères, ma sœur, mon cousin et mes cousines, qui ressemblent tant à leurs géniteurs, et je sortirai dans le jardin où je mettrai le feu à quelques brindilles. J’y déposerai ce foutu tableau. Les voir disparaître dans les flammes, mon père, ma mère, mon oncle et ma tante, me fera tellement de bien.
 


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