Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie quasiment chaque jour, via Internet, mon Journal sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.
-C’est toi qui me dis ça ! s’est-elle exclamée. Je dois rêver.
-Oui, c’est moi ; tu ne rêves pas, lui ai-je répondu. Tu n’es pas, non plus, dans un lit inconnu avec un autre homme.
-C’est bien toi qui m’as dit que le monde, tel qu’il était, n’était pas un cadeau à faire à un enfant ?
-Oui, j’ai dit ça.
-Et que les enfants, ça n’existait pas ? Qu’il n’y avait que des vieillards grabataires et incontinents.
-J’ai dit ça aussi. Je dis beaucoup de choses, tu sais. Et aujourd’hui où tu ne prends plus la pilule, je te dis que je voudrais un enfant de toi, mais à une condition.
-Laquelle?
-Que tu me fasses une fille.
Oui, une fille, lui ai-je dit, surtout pas un garçon qui me parlerait de football, de voitures, d’informatique et de jeux vidéo. Je veux une fille. Une fille qui vole de ses propres ailes. Une fille qui saute par-dessus les haies. Une fille qui se jette à l’eau. Une fille qui ne perde pas le nord. On l’appellera Eléonore, ai-je ajouté. Elle deviendra la plus belle des jeunes filles. J’aurai le droit de la désirer mais pas de la toucher.
Elle a pris mon sexe en érection entre ses doigts fins et l’a fait pénétrer au plus profond d’elle-même.
-Cette fois-ci, on baise pour de vrai, m’a-t-elle dit.
J’ai fermé les yeux et je les ai gardés clos jusqu’à l’orgasme. Quand je les ai ouverts, j’ai réalisé que j’étais seul dans mon lit et je me suis souvenu que c’était fini entre elle et moi. Je l’avais échappé belle.
Michel Perdrial
(Ce texte a paru en Belgique dans la revue Ecrits Vains n°21 en décembre 1996 dans une version légèrement différente.)
-Tu te gares toujours dans les banlieues, me reproche-t-elle.
C’est son anniversaire aujourd’hui et elle voudrait que la réalité adhère parfaitement à ses rêves. Je la comprends et elle n’aurait pas dû se mettre avec un mec aussi fauché que moi. J’essaie de le lui expliquer parfois mais elle ne m’écoute pas.
Laissant le hasard guider nos pas, nous arrivons au Marché aux Livres et Sandie retrouve le sourire. Elle furète et soupèse, ouvre un recueil, le parcourt, le repose. Des regards masculins s’attardent sur elle. J’ai l’habitude. Jeune, svelte, blonde, court vêtue, quel homme n’aurait pas envie d’elle ? Elle aime être regardée et parfois joue à exciter le désir de ses admirateurs. Elle peut à la perfection se transformer en Brigitte Bardot de rêve et quelquefois nous entrons dans un café ou un restaurant dans un silence médusé. Les mâles sont fascinés et leurs pauvres femmes font ce qu’elles peuvent pour les faire redescendre sur terre. Ça l’amuse, Sandie, de savoir que certains baiseront leur femme en pensant à elle et que d’autres se branleront en rêvant à son cul. Et je crois que j’aime l’idée que moi seul la cloue.
Elle finit par acheter deux livres de Donatien-Alphonse-François de Sade et me rappelle que nous devons aller voir les ruines de son château avant de rentrer en Normandie.
Puis nous découvrons le centre de la ville assailli par la mascarade des comédiens qui sont tous là car il faut être à Avignon, ne serait-ce que pour annoncer triomphalement sur les affiches futures : pièce créée à Avignon.
Ils colonisent le moindre trou à rats. Ils habillent les arbres et les poteaux indicateurs de leurs affiches. Ils défilent sur le toit des voitures. Ils claironnent. Ils s’égosillent. Ils veulent du monde dans leurs salles poussiéreuses et surchauffées. Il fait si beau dehors et la vie a tellement plus de talent que la plupart d’entre eux que ce serait plus simple de leur donner des mitraillettes. Ils pourraient conduire les spectateurs en rang par deux vers les théâtres.
Nous passons notre temps à refuser des tracts et des invitations. Sandie m’entraîne vers la place du Palais. C’est là qu’elle a rencontré celui avec qui, la première fois, elle a fait l’amour. Pèlerinage.
Elle se souvient. La France traversée en stop avec un garçon abandonné au bord d’une route dans le Massif Central et l’arrivée seule à Avignon. Dix-huit ans et encore vierge bien que depuis l’âge de douze ans elle soit passée maître dans l’art de l’embrassade et du pelotage. Ça lui fait tout drôle d’être ici trois ans plus tard avec un autre.
Et toujours nous poursuivant les comédiens.
Nous nous réfugions dans la librairie de la rue des Teinturiers. Presque en face, nous découvrons la Tache d’Encre, restaurant attrayant où nous décidons de déjeuner.
Nous élisons une table retirée dans un coin de la salle et nous consultons le menu en écoutant Françoise Hardy chanter les années soixante. Au bar, un comédien spécialisé dans la publicité télévisée grâce à ses grandes oreilles prend un verre. Il a l’air bien plus vieux qu’à l’écran. A la table voisine, des techniciens discutent de conventions collectives. Ça énerve Sandie. Elle aimerait avoir la salle juste pour nous deux.
Aujourd’hui, Sandie a vingt-et-un ans. J’en ai trente-huit et parfois lorsque nous faisons l’amour, elle m’appelle Papa.
Elle est belle et perverse, sensible et mesquine, et déjà je sais que ça ne durera plus longtemps entre nous maintenant. Je lui souris.
Après le repas, nous nous asseyons dans la rue, au bord de l’eau, à l’ombre des roues à aubes. Une comédienne, une de plus, s’approche de nous et nous remet une publicité pour son spectacle. Elle regarde Sandie et lui dit :
-Mais vous jouez vous aussi, je crois. Dans quel théâtre déjà ?
Sandie est toute ravie.
-Tu vois, me dit-elle, pas besoin de beaucoup d’effort pour être une star !
Elle est encore charmée par cette méprise lorsque nous reprenons la route d’Uzès où nous sommes en villégiature.
Sur la place aux Herbes, nous faisons quelques courses pour le repas du soir. A l’étal d’une épicerie, je choisis quelques tomates et les mets dans un sac en papier. Sandie me regarde, un peu distante ; ce genre de tâche ménagère n’est pas pour elle. D’une voiture luxueuse, sort une femme discrètement bourgeoise. Elle s’avance vers moi et me dit :
-Lorsque vous en aurez fini avec Mademoiselle, vous me donnerez aussi un kilo de tomates, s’il vous plait.
Michel Perdrial
(Une version légèrement différente de ce texte a paru dans les revues Comme ça et Autrement n°8 en décembre 1996 et Diérèse n°12 en décembre 2000.)
Elle s’impatiente et s’étonne de mon calme. Normalement, je devrais déjà être hors de moi. Je sens que bientôt elle va me dire que je ne suis pas comme les autres.
-On peut essayer les grands magasins si tu veux, lui dis-je, Printemps ou Nouvelles Galeries ?
-Commençons par les Nougats, soupire-t-elle.
-Ah, et puis, j’en ai marre de ce soutien-gorge, s’exclame-t-elle en trifouillant sous son tee-shirt, il me fait mal.
-Tu es sûre que tu n’as pas mis les bonnets dans le dos ?
-Mais qu’il est con ce mec, et la voilà pliée de rire au milieu de la rue Saint-Romain.
Des Anglais à la recherche de l’Aître Saint-Maclou la regarde, intrigués. Mais sa bonne humeur ne dure pas, elle reprend sa litanie…et que rien de lui va…et que toutes les fringues sont moches dans cette ville. Heureusement, les Nougats ne sont pas loin.
Parmi les vêtements aguicheurs, j’aperçois un superbe body noir en lycra.
-Tu devrais essayer ça, lui dis-je.
-Ah non, c’est trop indécent. Jamais je n’oserai porter ça, se récrie-t-elle.
-Mais si, essaie-le au moins.
Elle se laisse convaincre et se rend dans une cabine d’essayage. Quelques minutes plus tard, elle m’appelle.
-Tu veux que je t’aide à le fermer ?
-Tu es vraiment un vieil obsédé ! Non viens voir.
J’entre dans la cabine. Elle m’explique qu’elle ne peut pas porter ça, que ses seins sont encore plus visibles que si elle était nue, que sa famille serait scandalisée de la voir ainsi vêtue.
-Tu devrais oublier tes parents parfois, lui dis-je. Ça te va très bien. Attends que je regarde de plus près.
Elle me repousse.
-Va-t-en ou je crie. Je ne veux pas que tu me touches.
J’obéis mais avant de sortir je glisse son soutien-gorge dans le sac que je porte en bandoulière.
Quand elle me rejoint, elle est vraiment furieuse. Elle me dit que je suis un vrai gamin et que jamais plus elle ne fera les magasins avec moi.
-Mais tu es mieux comme cela. Tu n’as plus mal et puis tes seins sont si menus qu’ils tiennent tout seuls.
-Ça m’irrite le frôlement du tee-shirt sur les bouts. Ça les fait se dresser et tout le monde le voit.
-Si tes tétons se tendent, petite fille, c’est parce que tu es folle de désir pour moi, il n’y a pas d’autre raison.
-Tu peux rêver. Allez rends-le moi, s’il te plaît, gémit-elle, en s’accrochant à mon bras.
-Pas question et n’insiste pas sinon je le sors de mon sac et j’improvise une vente aux enchères ici dans le magasin. Je suis sûr qu’il y a plein de fétichistes que ça intéresserait.
Elle renonce et nous sortons des Nougats.
L’après-midi s’achève et elle n’a pas trouvé ce qu’elle voulait mais que désirait-elle ? Nous décidons de rentrer à Villeneuve et retournons à ma voiture.
Elle est encore vexée de la subtilisation de son sous-vêtement.
-Si c’était moi qui t’avais piqué ton slip, on t’entendrait gueuler jusqu’au bout de la ville, me dit-elle.
-Pas du tout. Je n’aurais absolument rien dit. Je comprendrais bien que tu veuilles t’approprier ce qui enveloppe la partie de mon corps que tu préfères.
-Alors, vas-y, donne-le moi, me défie-t-elle.
-D’accord, allez, viens…
Je l’entraîne à l’intérieur de la Cathédrale. J’avise un confessionnal et j’entre dans la guérite du curé. J’ôte prestement mon jean et fais glisser mon slip que je lui envoie par la porte entrouverte. Elle regarde avec inquiétude autour d’elle avant de l’empocher nerveusement tandis que je me rhabille.
-Tu es vraiment fêlé, me dit-elle.
C’est ainsi que nous regagnons Villeneuve, dans sa poche mon slip, dans mon sac son soutien-gorge.
-Imagine, lui dis-je, qu’un meurtre vienne d’être commis et que les gendarmes à la recherche de l’arme du crime arrêtent toutes les voitures et fouillent leurs occupants, on aurait l’air malin…
Son sourire ne dure qu’un instant ; à la sortie du virage, deux gendarmes nous font signe de stopper sur le bas-côté.
Michel Perdrial
(Ce texte a paru dans la revue Supérieur Inconnu n°5 d’octobre/décembre 1996.)
C’est la première chose qu’elle m’a dite lorsque j’ai réussi à l’attirer chez moi. C’était son truc à elle. Pas moyen de s’envoyer en l’air sans le secours de cette répétitive musique. Et comme je n’avais pas le miraculeux adjuvant, la voilà qui m’entraîne chez le disquaire le plus proche pour en faire l’emplette.
On a baisé toute la nuit avec Ravel. Elle était vraiment au point pour régler ses extases sur la mélodie et au bout d’un moment, j’ai fini par y prendre goût et à gicler juste au bon instant.
Au petit matin, elle est repartie me laissant épuisé avec un disque de plus dans ma discothèque. Je ne l’ai jamais revue mais ce qui est sûr, c’est que maintenant je ne peux plus entendre le Boléro de Ravel sans bander.
Michel Perdrial
(Ce texte a paru dans la revue Supérieur Inconnu n°5 en octobre/décembre 1996.)
Il y a des jours où elle ne mange que du chocolat noir.
Il y a des jours où elle aime que les hommes regardent ses jambes dans la rue.
Il y a des jours où elle pense très fort à la mort.
Il y a des jours où elle chante sans cesse une chanson idiote.
Il y a des jours où elle se promène nue dans son appartement.
Il y a des jours où elle lit le dictionnaire.
Il y a des jours où elle a l’impression de vivre.
Il y a des jours où elle rêve qu’elle se caresse devant dix hommes qui la regardent et se masturbent.
Il y a des jours où elle trouve que la musique classique abuse du violon.
Il y a des jours où elle ne parle à personne.
Il y a des jours où elle veut redevenir petite fille pour cueillir des pâquerettes dans les prés.
Il y a des jours où elle téléphone à un homme choisi au hasard dans l’annuaire.
Il y a des jours où elle n’a pas envie de sucer son amant.
Il y a des jours où elle souhaite un ventre tout rond avec un bébé à l’intérieur.
Il y a des jours où elle se demande s’il règne autant de désordre dans la tête des autres que dans la sienne.
Il y a des jours où elle aimerait être un homme, mais ça ce n’est pas souvent.
Michel Perdrial
(Ce texte a paru dans la revue Le Bord de l’Eau n°21 en octobre 1996 et dans la revue Supérieur Inconnu n°5 en octobre/décembre 1996.)
J’aimerais la voir entièrement nue. Je le lui dis. Elle laisse glisser la fourrure ; s’allonge sur le canapé, un lys entre les seins ; me regarde ; me sourit. Elle attend que j’appuie, que la lumière du flash éclaire son corps diaphane.
Elle a obturé les vitres des fenêtres du salon avec ses cours de médecine par crainte de quelque voisin curieux. Elle est seule avec moi qu’elle ne connaît pas. Je bande.
Elle se place debout contre le mur. Des œillets blancs en éventail sur son ventre effleurent ses seins. Leurs tiges se perdent dans son buisson, s’irriguent à sa source. La pellicule avance dans l’appareil.
Elle disparaît dans sa chambre. En attendant son retour, je lis quelques pages d’Un endroit où aller de Robert Penn Warren. Elle apparaît vêtue de chaussures noires à talon, d’une minijupe un peu vulgaire et d’un chemisier transparent ouvert sur sa poitrine. Elle s’appuie contre le mur et me dit :
-J’attends mes clients.
Je lui demande :
-Tu prends combien ?
-Je ne sais pas. Combien faut-il prendre ?
-Cent francs la pipe. Deux cents francs l’amour. C’est les prix.
-Alors d’accord. Cent francs la pipe, deux cents francs l’amour.
Je lui tends un billet de cent francs et ouvre mon jean. Sa bouche sangsue couleur sang me …
Mais non, je n’ai rien dit. Je ne dis jamais rien. Elle me dit :
- J’attends mes clients.
Je me tais et appuie sur le déclencheur. Une image supplémentaire et ainsi de suite jusqu’à en obtenir vingt-quatre.
Quelques jours plus tard, je la revois. Je lui montre les photos. Elle les étale sur la table basse, à gauche celles qu’elle n’aime pas, à droite celles qui lui plaisent. Je lui dis que je n’y vois pas la même chose qu’elle mais elle ne m’interroge pas à ce sujet. Nous en arrivons, je ne sais par quel chemin, à parler d’économie. Elle me fait une conférence sur le fonctionnement de la Bourse, m’explique les répercussions de la chute des actions sur la santé des entreprises. Je l’écoute distraitement et la regarde sur ses photos, nue.
Elle me raccompagne et, tandis que je l’embrasse, me dit que les examens approchent, qu’elle va passer tout son temps à travailler et puis que, de toute façon, il n’y aura pas de nouvelles photos, qu’elle devait être folle le jour où elle m’a dit oui.
Michel Perdrial
(Ce texte a paru dans la revue Supérieur Inconnu n°5 en octobre/décembre 1996.)
Bientôt, il ne sait plus que lui dire et pour trouver de quoi occuper cette après-midi morne et froide, il lui propose de lire quelques-unes de ses histoires.
La fille qui ne veut pas faire l’amour lit les histoires de l’homme qui écrit des histoires et aimerait lui faire l’amour. A l’issue de sa lecture, elle dépose sur le lit le recueil de nouvelles. La coccinelle en couleur qui l’illustre semble se promener sur la courtepointe. Tous deux restent un long moment silencieux puis elle parle :
- A quoi tu penses ?
- Je pense que jamais les filles et les garçons ne pourront se comprendre. Et toi à quoi pensais-tu ?
- Je pensais aux textes que je viens de lire. C’est difficile de les lire sans être troublée.
Elle ajoute que sans doute il va penser qu’elle ne sait pas ce qu’elle veut mais que, si elle osait, elle prendrait sa main et la mettrait entre ses cuisses.
Il ne dit rien, ne bouge pas. Elle ouvre sa chemise et pose la main de l’homme sur son sein puis la fait descendre sur son ventre. L’homme qui écrit des histoires songe que s’il avait besoin d’une raison pour laquelle écrire, ce serait précisément celle-là.
Michel Perdrial
(Ce texte a paru dans la revue Supérieur Inconnu n°5 en octobre/décembre 1996.)
Nous suivions la camionnette noire fleurie de gerbes multicolores. Deux ou trois dans chaque voiture. Cela faisait un tout petit cortège. A chaque carrefour, l'un des passagers de la camionnette en descendait et arrêtait les voitures qui venaient en sens inverse. Il rejoignait ensuite son véhicule en courant comme un dératé, la cravate rejetée par-dessus son épaule. Ceci nous faisait sourire pourtant ce n'était pas le moment. Et cela ainsi jusqu'à ce que nous quittions la ville, que nous arrivions en bordure de la forêt à l'entrée du cimetière.
Nous marchions tristement derrière le cercueil porté par quatre hommes aux épaules couvertes de pellicules. Quelques-unes d'entre nous pleuraient. Certains aussi. Des tréteaux attendaient la boîte en bois verni qui y était déposée. L'homme qui tout à l'heure courait dans les rues de Louviers faisait un discours ridicule d'où il ressortait que quarante-deux ans c'était bien jeune pour mourir. Puis, l'un des porteurs de cercueil marmonnait:
-Merde, on a oublié les immortelles.
Il courait les chercher dans la camionnette. L'un après l'autre, nous en déposions une sur le cercueil. Puis, celui-ci était à nouveau soulevé par les quatre porteurs.
Nous grimpions dans la terre fraîche jusqu'au grand trou gardé par deux fossoyeurs appuyés sur leurs pelles. Le cercueil y descendait lentement retenu par des cordes. Nous jetions une nouvelle immortelle sur son couvercle, chacun à notre tour, tout au fond du trou. Je réussissais à viser en plein cœur.
Michel Perdrial
(Ce texte a paru dans la revue L’Art du Bref n°15 en juillet/août 1996 et a été mis en onde dans l’émission Clair de Nuit sur France Culture le 3 février 1997.)
Je la trouve au crépuscule vêtue d’une blouse grise en coton rêche qui marbre sa peau nue de rougeurs brutales. Elle en a relevé les manches et c’est à pleines mains qu’elle enduit le papier peint de mille papillons dont elle recouvre les murs de son futur salon de lecture. La colle, translucide et gluante, tiède et nacrée, glisse au long de ses doigts et elle me regarde, la lèvre un peu boudeuse, les yeux un peu inquiets, comme une enfant prise en faute.
J’empoigne l’anse du seau de colle et entraîne ma poupée jusqu’à la salle de bains. Ma poupée ne dit rien, elle a appris à se taire.
J’ôte les boutons de la blouse grise qui glisse sur le carrelage et j’installe ma poupée dans la baignoire de porcelaine blanche. Je plonge les mains dans la colle gélatineuse et j’en enduis son corps fragile. Mes doigts courent partout sur sa peau, de ses seins pointés à ses fesses dures, de son dos creusé à sa fente ardente. Maculée et souillée, elle me regarde sortir mon sexe gonflé et c’est une arme que je braque sur elle, une arme crachant son lait chaud et odorant qui se mêle à la colle épaisse. Ma poupée ne doit s’étonner de rien.
D’une eau tiède et limpide, je rince ma poupée puis la savonne avec douceur, les doigts plein de mousse onctueuse, inventant sur sa peau des chemins inédits.
La toilette de ma poupée doit être complète. Mes doigts s’insinuent dans son sexe dont j’écarte les lèvres pour y appliquer le jet violent de la douchette. Ma poupée sait si bien se laisser faire.
Puis, je lui lave les cheveux, massant longuement ses tempes et sa nuque, sa vie courant sous mes doigts, à ma merci, si ténue.
Enfin, d’une serviette chaude, je sèche son corps rougi, je peigne délicatement ses cheveux de fée et sa toison si discrète puis je poudre de talc neigeux sa peau meurtrie.
Lorsque je l’allonge sur son lit moelleux, à l’abri d’une couverture épaisse, une larme bleutée coule sur sa joue, lentement. Ma poupée sait ne pas se plaindre.
Je lui prépare alors un repas léger sur un plateau que je dépose à son chevet. Je lui donne la becquée comme à un oiseau tombé du nid. Ma poupée avale tout ce qu’on lui donne, petite fille obéissante.
Je lui apporte une tisane bien chaude et je la regarde boire. Elle vide la tasse au plus vite comme je le lui ai demandé et je la laisse reprendre souffle.
Dans sa cuisine, je dispose sur la table de bois massif tout ce qu’elle devra prendre au petit-déjeuner demain matin. Quand je reviens dans la chambre, le somnifère dissous dans la tisane a fait son effet, ma poupée dort comme un bébé.
J’ouvre les placards et je dépose sur une chaise les vêtements que devra porter ma poupée pour aller à son cours de danse : surtout pas de soutien-gorge, mais une petite culotte de dentelle blanche, des bas diaphanes, un chemisier qui laisse deviner, une jupe plissée d’enfant sage.
Je regarde ma montre. Il va me falloir rentrer chez moi. Il me reste juste le temps.
Je découvre le corps nu de ma poupée inconsciente. J’ouvre ses cuisses et plante mon bâton dans son fruit rouge. Je la poinçonne comme un sauvage, lui murmure des obscénités au creux de son oreille sourde, lui gicle au plus profond en criant son nom.
Ma poupée est à moi, j’en fais ce que je veux…
Michel Perdrial
(Ce texte a paru dans la revue Nouvelle Donne n°10 en juillet 1996 et dans le recueil Erotica en 1999)
Michel Perdrial
(Ce texte a paru dans la revue Supplément d’Ame n°5 en mars 1996.)
Me voici maintenant sur le chemin de Rouen avec pour destination le Centre Hospitalier Régional et Universitaire. C’est la troisième fois en deux ans que je vais me faire aspirer quelques centilitres de sang. Je connais les lieux et je n’ai même plus besoin de prendre rendez-vous. Je suis un numéro sur un dossier anonyme où figurent les résultats des précédents dépistages du virus.
Négatifs.
Dans la salle d’attente couleur pastel sont assises deux jeunes femmes à l’allure d’hôtesses, les lèvres parfaitement dessinées de rouge. Je leur dis bonjour et m’installe sur une chaise près de la porte. C’est minuscule et surchauffé. Il n’y a rien à lire, j’aurais dû emporter un bouquin.
Les deux jeunes femmes me regardent en coin surtout lorsqu’elles pensent que j’ai les yeux ailleurs. C’est sûr, avec ma silhouette longiligne et mes cheveux trop longs, elles me prennent pour un homosexuel malade. Elles doivent être contentes que je ne sois pas assis plus près d’elles.
Je me demande quelle vie dissolue les a amenées là. Des aventures ? Un amant ? Des amants ? A moins qu’elles ne soient call-girls…
-Je ne suis pas à l’aise ici, murmure l’une à l’oreille de l’autre, j’aurais dû emporter un bouquin.
L’infirmière vient la chercher et quelques minutes après elle revient le sourire aux lèvres. Peut-être n’avait-elle peur que de la prise de sang…
-Déjà, s’étonne son amie.
-Eh oui, je fais les choses rapidement quand il le faut, répond-elle.
-Et elle est bien, elle est très douce, ajoute-t-elle en parlant de l’infirmière.
« Pourvu qu’elles soient douces » chantonne-t-elle en reprenant son sac. Elles quittent la pièce sans me dire au revoir. Ça va être mon tour. La porte s’ouvre. Je suis seul dans la salle d’attente mais l’infirmière annonce quand même :
-Monsieur Michel X…
Je la précède et m’installe dans le fauteuil tandis qu’elle enfile des gants, préservatifs translucides. Elle est blonde, souriante, douce et jolie comme doit l’être une infirmière.
J’ai le courage de regarder les deux tubes remplis de mon sang, mais au moment où elle retire l’aiguille, j’imagine comme chaque fois qu’un geyser de sang va jaillir de mon bras ou qu’une bulle d’air va entrer dans la veine et griller d’un coup mon cerveau.
-Vous aurez les résultats dans une semaine. Vous viendrez les chercher ?
Oui, je viendrai les chercher. Je lui dis merci et au revoir tandis qu’elle rassemble les flacons et ma fiche pour envoyer le tout au laboratoire.
Monsieur Michel X… va avoir la trouille pendant une semaine.
Michel Perdrial
(Ce texte a paru dans une version légèrement différente dans la revue Le Bord de l’Eau n°16 en juillet/août 1995.)
Je lui montre les autres, ceux qui attendent leur tour. Tous ces marins qui ont le sexe prêt à déborder après leur long séjour en mer. Ils ne pensent qu’à une seule chose : la baiser. Fort et bien. C’est ce que je lui dis en la secouant brutalement, sans relâche.
L’un des hommes a ouvert sa braguette et arrose le sol d’un long jet d’urine fumante. Je lui tourne la tête pour qu’elle le voie bien. Elle enfonce ses ongles dans mon dos, me griffe et me zèbre. Elle s’excite de mon corps offert et surtout de savoir qu’il me faudra la voir prise par d’autres.
Elle me supplie :
-Dis-moi encore que je suis une salope et une pute. Insulte-moi. Fais-moi mal. Tue-moi.
Je lui plonge la tête dans l’eau. Elle n’est plus qu’une éponge à pluie, qu’une éponge à sperme. Avilie, pervertie, humiliée, je la fais poupée docile.
Elle jouit avec moi en me mordant les lèvres. C’est un lundi après-midi. Nous sommes nus sur le tapis rouge du salon. Le soleil entre par la porte-fenêtre grande ouverte et chauffe nos corps repus. Nous venons de faire l’amour avec toute la tendresse que nous savons y mettre. Cette fois-ci, je l’ai emmenée à Hambourg se faire sauter par des marins en rut.
-J’ai bien aimé, me dit-elle.
Michel Perdrial
(Ce texte a paru dans la revue Le Bord de l’Eau n°16 en juillet/août 1995 et dans le recueil Erotica en 1999.)





