A Evreux, pour les Bouquinistes de l’Iton

29 août 2016


Ce samedi matin, le jour pas encore levé, je ne croise que de la viande saoule dans les rues de Rouen entre chez moi et la halte routière, des groupes où l’on s’engueule, des couples qui se font des serments d’ivrogne. Je suis ensuite seul sous l’abri à attendre l’autocar qui doit me mener après de multiples détours en deux heures à Evreux, la ville de Normandie où il doit faire le plus chaud, trente-sept degrés annoncés. L’opération Les Bouquinistes de l’Iton, jumelée avec un Festival de la Bédé, y est de nouveau organisée. Celui qui s’en charge s’était fâché avec l’ancien Maire, Socialiste, il s’entend mieux avec le nouveau Maire, Droitiste.
A six heures trente, le car siglé Département de l’Eure arrive. Je paie mes quatre euros et m’y installe. J’en suis le seul passager jusqu’à Igoville. On doit y supporter la radio Haine Erre Gît, sa musique actuelle et ses publicités « voir conditions en magasin ». Cet autocar passe par tous les endroits liés à ma vie entre la naissance et la trentaine, pas que des bons souvenirs. Traversant de nombreux villages et quelques villes, il semble aller d’un ralentisseur à un autre.
A l’arrivée à Evreux, place Dupont-de-l’Eure, ne sachant précisément où est l’arrêt, je me lève et m’avance dans le couloir. Un freinage brusque manque de me faire perdre l’équilibre mais je me rétablis adroitement.
L’Iton n’est pas loin, jolie petite rivière longée d’une promenade sur laquelle sont installés non seulement des bouquinistes mais aussi des particuliers et des associations, dont le Secours Populaire qui semble ne vendre que des livres trouvés dans des poubelles. Certains particuliers proposent également des livres en très mauvais état. Ailleurs c’est mieux mais je n’y trouve rien.
-Vous n’avez pas l’air de bonne humeur, me dit l’ancienne bouquiniste de la rue des Bons-Enfants.
Je lui demande si elle a vendu certains des livres qu’elle avait eu un peu de mal à m’acheter il y a quelques semaines. Tous, me dit-elle.
Un particulier m’interpelle alors que j’étudie son étalage.
-On se connaît, tu m’as remplacé à Val-de-Reuil à la maternelle des Cerfs-Volants quand tu étais Zilien, c’était en quatre-vingt-dix-sept, quatre-vingt-dix-huit.
Je ne souviens pas de cet épisode et le visage de cet ancien collègue ne me dit absolument rien.
Une autre vendeuse portant un ticheurte Peace and Love me connaît, m’apprend-elle en citant mon nom, et même depuis Mai Soixante-Huit.
-En soixante-huit, j’avais dix-sept ans. Vous avez toujours le même ticheurte ?
-On s’est croisé autour du Cag, la Comité d’Action de Gauche.
-J’ai dû aller une fois ou deux au Chalet à cette époque, lui dis-je en cherchant qui ça peut bien être, sans succès.
Nous concluons en constatant que les temps ont bien changé et qu’il souffle un vent mauvais.
Plusieurs allers et retours achèvent de me convaincre que ce n’est pas une bonne matinée pour moi. Je trouve quand même à deux euros les Lettres à sa famille d’Alain-Fournier (Fayard) et à un euro L’avenir dure longtemps suivi de Les faits de Louis Althusser (Stock/IMEC).
Une vendeuse propose un carton de Découvertes Gallimard, état neuf, à un euro pièce. J’en informe la bouquiniste de ma connaissance. J’ai un peu de mal à la convaincre que c’est une affaire pour elle mais elle finit pas y aller voir et quand je repasse par là, le carton n’y est plus.
Avisant la Pléiade Les Stoîciens, j’en demande le prix à sa vendeuse. Huit euros, me dit-elle. J’hésite. Ce pourrait être une bonne affaire si je la revendais mais j’y renonce. Un peu plus tard, je me ravise et y retourne.
-Huit euros, vous m’avez dit tout à l’heure.
-Quoi ! s’exclame l’homme à son côté.
C’est son mari, absent précédemment.
-C’est trente euros cette Pléiade, tu le sais bien, tu ne l’as quand même pas proposée à huit ?, dit-il rudement à sa femme.
J’ai loupé une affaire mais je me console en constatant que je suis responsable d’une belle engueulade conjugale.
Vers onze heures et demie, alors qu’il commence à faire une chaleur terrifique, je quitte les lieux et vais déjeuner chez le kebabier le plus proche de la place Dupont-de-l’Eure où l’on emplit aimablement ma bouteille d’eau très fraîche que je bois en rentrant par l’autocar de douze heures cinquante-trois.
A son arrivée à la halte routière de Rouen, un voyageur muni d’une valise à roulettes se lève avant l’arrêt. Un freinage brusque lui fait perdre l’équilibre. Il tombe lourdement. Le voyageur voisin l’aide à se relever. Il est sonné, a une sérieuse écorchure au bras.
-Il ne faut jamais se lever avant l’arrêt du car, lui dit le chauffeur.
                                                                    *
J’aimerais être sûr que ce chauffeur ne fait pas exprès de freiner brusquement quand il voit quelqu’un debout dans son car.