Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

2 avril 2020


J’apprécie, ce premier avril, d’être le seul client chez U Express, cinq minutes pour y aller, cinq minutes pour emplir mon panier, cinq minutes pour en revenir. Ce jour, pendant lequel, vu les circonstances (ne sommes-nous pas poissons rouges enfermés dans un bocal ?), on échappera aux blagounettes, est aussi un mercredi comme je le constate en écrivant 16 sur le calendrier, ainsi que le font les prisonniers dans leur cellule rendant visible le temps qui passe. Un mercredi que j’aurais dû passer à Nice. Il me fait songer à de plus anciens, ceux où je prenais le train pour Paris. Cet aller retour hebdomadaire me semble loin. C’était avant-guerre.
Avant-guerre, une expression qu’enfant j’entendais souvent dans la bouche de mon père et de mon grand-père. Il s’agissait pour eux d’évoquer quelque chose ayant existé et que la guerre avait fait disparaître. Quel sera notre après-guerre ?
Ce qui est certain, en ce qui me concerne, si je survis, on ne me verra pas avant longtemps assis dans une salle de spectacle, entouré pendant plus d’une heure de huit potentiels dangers.
J’évoque cela dans l’hypothèse où je serais déconfiné un jour. Il semble que notre gouvernement envisage cette opération par étapes et que les vieux ne seront pas les premiers servis.
Etre confiné quand tout le monde l’est, c’est acceptable. Etre confiné alors que d’autres ne le seront plus, ce me sera insupportable.
                                                                        *
Voici le Cent Six, la Salle de Musiques Zactuelles rouennaise, transformée en Salle de Médecines Zactuelles, les praticiens de la ville y traitant celles et ceux présentant des symptômes.
Je n’ai jamais aimé cette salle de spectacle en laquelle j’ai toujours vu un possible lieu de rassemblement d’opposants politiques surveillés par des soldats depuis les coursives.
J’espère ne pas avoir droit à un billet gratuit.
                                                                       *
Il y a les jours avec nuages et les jour sans. Ce mercredi est ensoleillé. Il me permet de passer la page mille du Journal intégral de Julien Green sur le banc du jardin. Côté traversée de mes cédés de Bashung j’avance : Cantique des cantiques (avec Chloé Mons), Bleu pétrole, Confessions publiques (double album en concert).
 

1er avril 2020


Le Journal particulier 1936 de Paul Léautaud publié par Edith Silve en deux mille seize au Mercure de France, relate une nouvelle année de ses amours avec Marie Dormoy. On y retrouve un Paul Léautaud toujours aussi jaloux. En arrière-plan rôde encore Anne Cayssac, ancienne amante de Léautaud, surnommée par lui le Fléau.
Première série d’extraits pris en note lors de ma lecture :
Lundi six janvier : A cinq heures, le Fléau arrive, fort jolie (arrangée, naturellement) malgré ses soixante-huit ans, gracieuse, fort désirable. Elle reste à faire des recherches dans la collection du Mercure.
Mercredi huit janvier : Le Fléau a bien commencé, aujourd’hui, à me soutenir mordicus, comme le sachant, comme en ayant les preuves, que je voulais épouser Fernande Olivier. Je suis bien placé pour savoir que jamais je n’ai pensé ni dit ni écrit un mot de cela. Elle (Marie Dormoy) travaille sans arrêt à la copie à la machine de mon Journal.
Jeudi neuf janvier : Je me rappelle quand j’étais tout jeune homme, dans la maison que j’habitats, rue des Feuillantines, une locataire qui s’offrait presque à moi et que, sur le simple toucher de sa peau, je cessais complétement de voir.
Dimanche vingt-six janvier : Envie de quoi ? Envie de rien. Pas même de publier un volume ou un autre. Je le fais parce qu’il faut bien faire quelque chose. Je ne souffre nullement de faire mon ménage moi-même. Une seule chose : je voudrais bien être relevé de mes éternels paquets. Où est le temps que je caracolais, comme un gandin, la canne à la main, flâneur et curieux, je ne me promène plus et on ne me voit jamais sans mes sacs à provisions.
Jeudi six février : Il y a de cette ambition dans le fait qu’elle fait partie de je ne sais quels groupements, associations : femmes de lettres, association de la musique d’art, quelques autres dont je vois, chez elle, des bulletins, toutes ces prétendantes à militer, qui se rattrapent ici, en papotages, protocoles et titres, de tout ce qu’elles n’ont pas. (…)
J’ai continué à plaisanter : «  Comme tu vas être contente. Nous sommes brouillés. Je ne te baiserai plus. Quel soulagement, hein ? » Tout en me donnant et en me reprenant sa bouche.
Vendredi sept février : J’y joins un petit mot polisson et même plus, écrit ce soir : « Où sont les soirées du boulevard Jourdan où tu faisais si agréablement 69 ? Où tu (…) jusqu’à trois fois de suite ? Ce qui m’avait fait trouver pour toi, te le rappelles-tu ? cette salutation : « Je vous salue Marie pleine de foutre » et d’autres petites choses. »
Vendredi six mars : A l’Opéra, au moment de louer deux orchestres, pour mercredi prochain, nous nous trouvons arrêtés. Le smoking obligatoire. Je n’ai pas de smoking. J’ai un « habit ». Dans quel état ! Depuis vingt ans qu’il est empaqueté. Nous résilions la location. Elle me prendra à six heures, à la gare du Luxembourg, nous irons voir chez moi, ce qu’est devenu mon habit.
Dimanche huit mars : Arrivée à neuf heures. Charmante, tout de suite nue, et tout de suite sur le lit. Grand plaisir pour elle, en même temps que, de sa part, agréables caresses pour moi.
Mardi dix-sept mars : J’ai retrouvé, ce soir, après mon départ, en cherchant un La Rochefoucauld, dans mes livres en pile, dans un coin de mon cabinet, la dédicace de Suarès, qu’il m’a envoyée avec cet envoi : « A Paul Léautaud, qui nous rend l’esprit du XVIIIe siècle et le trait de Chamfort. » J’avais bien oublié que j’avais cela. Je laisse ce volume sur la table pour le lui montrer, jeudi. Comme la vie arrange les choses ! Quelles rencontres elle envisage ! Suarès, son amant (peut-être encore à cette époque, il faudra que je lui demande).
Dimanche vingt-deux mars : Nous avons encore parlé des huit jours à aller ensemble, passer, quelque part, cet été.
Je suis parti avec une excellente portion de lapin tout cuit pour mon dîner.
 

1er avril 2020


J’attaque cette troisième semaine de confinement par une journée sans sortie et ayant appris que certains ont eu une amende pour avoir noté jour et heure au crayon à papier sur leur attestation, je fais quelques nouveaux exemplaires des miennes. Evidemment, c’est d’une stupidité sans nom. Que craint-on ? Qu’un quidam se balade avec une gomme dans la poche et change l’heure pour rester plus longtemps dehors ? On peut faire la même chose en ayant dans la poche trois attestations, l’une où est écrit au stylo sept heures, la deuxième huit heures, la dernière neuf heures, et présenter celle qui correspond au moment du contrôle policier.
Je ne me hasarderai pas à demander à un membre des Forces de l’Ordre le pourquoi d’une obligation aussi idiote. Je ne suis pas sûr d’avoir toujours affaire à quelqu’un d’aussi aimable et souriant que dimanche dernier. Une accusation d’outrage est vite arrivée.
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Tous ces zélateurs de l’ultralibéralisme, ne jurant que par le privé et un Etat réduit à ses compétences régaliennes, les voici aujourd’hui comptant sur les subsides délivrés par le gouvernement pour maintenir leurs entreprises en vie. S’ils avaient le sens de l’honneur, ils refuseraient ces aides qui font d’eux des assistés, mais c’est beaucoup leur demander.
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Appris par Etienne Klein que chauve-souris est l’anagramme de souche à virus.
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« Je crains moins le virus que notre normalité », écrit dans une tribune Nicolas Mathieu, un romancier qui a eu le prix Goncourt pour un livre de peu d’intérêt (je le sais pour l’avoir parcouru devant une boîte à livres). Quand on a quarante et un ans comme lui, et qu’on ne pense qu’à soi, c'est sûr on peut écrire ça. Ses parents et ses grands-parents, s’ils sont encore vivants, doivent avoir un autre point de vue.
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L’hypothèse que nul ne fait : qu’on ne trouve aucun traitement et aucun vaccin efficaces contre ce coronavirus.
                                                          *
Je me tue à te dire qu’on ne va pas mourir, chante Alain Bashung dont je poursuis la réécoute. Aujourd’hui : Chatterton, Fantaisie militaire et L’imprudence.
 

31 mars 2020


Quatrième et dernière série d’extraits pris en note lors de ma lecture du Journal particulier 1935 de Paul Léautaud, dans lequel il narre son histoire d’amour avec Marie Dormoy :
Vendredi premier novembre : A propos d’un fragment des Mémoires de Colette, que je lui ai apporté, elle me raconte qu’il paraît que Willy avait besoin de dire des grossièretés en faisant l’amour, qu’il avait toujours un livre obscène à côté de lui, qu’elle trouve cela curieux et me demande ce que j’en pense. Je lui réponds que ce n’est pas à moi d’avoir une opinion là-dessus.
Jeudi vingt et un novembre : Lui ai raconté aussi la rencontre de cette Gina avec « le Fléau », chez le pharmacien du « Fléau », Gina, demandant : « Et Léautaud, vous le voyez toujours ? Il va bien ? Il a toujours sa petite canne ? »  (ma canne de théâtre) et « le Fléau » disant qu’elle s’est retenue de lui répondre : « Mais oui, sa petite canne et sa grosse pine. »
Dimanche vingt-quatre novembre : En effet, l’envie est sérieuse. Cela a bien duré une bonne minute. Elle a eu ce mot après : « C’est délicieux de te pisser dans la bouche » – avec un ton qui en disait long sur son plaisir.
Ensuite, étendue, très vive jouissance pour elle, en lui faisant minette, en même temps un doigt allant et venant comme une queue, et un autre doigt de même l’enculant. (…)
Quant à moi : zéro. Je bandais à peine. Je n’ai rien pu faire malgré toute son aide, tous ses trémoussements, si en train qu’elle était, me branlant merveilleusement pour tâcher de me faire mieux bander. Rien que grand plaisir à frotter. J’étais furieux, navré, vexé ! « Une pine de carton. » Elle dit : « Non. » je dis » Quoi ? Non ? » (…) Elle répond alors en riant : « Mou de veau, plutôt. »
Lundi vingt-cinq novembre : Nous passons un moment sur le divan, moi à lui donner des baisers, en l’appelant ma grosse fille, comme je fais souvent. Elle me dit : « Cela m’amuse, quand tu m’appelles ta fille. Cela t’exciterait, si j’étais ta fille ?... » Je lui dis : « Dame ! Peut-être ! Cela ajouterait un petit quelque chose d’équivoque. Entendre sa maîtresse vous dire : « Donne-moi ta queue. » C’est charmant. Mais entendre sa fille vous dire : « Papa, donne-moi ta queue ! » Ce doit être encore mieux.
Vendredi vingt-neuf novembre : Je lui ai fait prendre ce soir sur son divan cette pose délicieuse, couchée sur le côté, en chien de fusil, le dos tourné vers moi – qui laisse paraître les lèvres. Autrement joli à voir chez le « Fléau », avec son con charnu, aux grosses lèvres, qui, dans cette pose, dépassent entre les cuisses comme une grande bouche sensuelle ; ses merveilleuses fesses ajoutant encore à l’agrément de la vue, alors que Marie Dormoy n’a pas de fesses plus qu’un homme qui n’en aurait guère.
Enfin, encore une fois, je suis parti, bien désenchanté.
Dimanche vingt-neuf décembre : J’ai reparlé le premier du dépôt de mon journal chez elle, restant à ma disposition, et, en cas de ma mort, de son dépôt par ses soins à la Bibliothèque Doucet, et de sa publication par elle, si elle veut, les droits partagés entre elle et « le Fléau »…
                                                                        *
A propos du dimanche dix-sept février, cet extrait d’une lettre inédite de Marie Dormoy à Paul Léautaud, datée de septembre mil neuf cent trente-quatre, collection particulière, cité en note : Comme le monde est mal fait, tout de même. Par moments, j’ai été… très amoureuse de mon père. Mais il n’y eut rien. Il était mystique, il avait une telle horreur de tout ce qui était sexuel. Je crois même qu’il se défendait beaucoup de la tendresse qu’il avait pour moi parce qu’il la sentait un peu trouble. Il ne supportait pas que je sois décolletée ni que j’aie les bras nus.
 

31 mars 2020


Je suis tellement le premier client de la boulangerie du Fournil du Carré d’Or à sept heures trente-cinq ce lundi que la patronne doit aller me sortir un pain du four devant lequel son mari s’active. Je leur souhaite une bonne journée et bon courage puis rentre au confinage.
Grâce au ciel (bleu) et aux murs d’alentour qui coupent le vent frisquet que j’entends mugir dans le pansement de plastique blanc qui entoure la base de la flèche de la Cathédrale aux travaux arrêtés, je retrouve le banc du jardin et poursuis la lecture du Journal intégral de Julien Green dont j’ai dépassé la moitié des mille trois cents pages.
Quand je lève les yeux, je peux voir la pelouse pousser. Le copropriétaire résident qui se charge habituellement de la tondre ne semble pas décidé à s’en occuper cette année. Trois ou quatre tulipes ont pris la suite des trois ou quatre jonquilles désormais fanées. Cet endroit qu’il y a vingt j’ai connu explosion florale n’est plus que verdure en désordre, conséquence du remplacement de l’entreprise chargée de son entretien par la plus ou moins bonne volonté d’habitants plus ou moins doués. L’arbre, quant à lui, a été tondu un jour où je n’étais pas là, peut-être par un de ces coiffeurs sans diplôme qui prolifèrent en ville.
                                                                   *
Pas prêt d’en terminer avec la deuxième lettre de l’alphabet dans ma réécoute du domaine francophone de ma cédéthèque. Après Barbara, une compilation de l’érotique Brigitte Bardot (l’exemple même de l’artiste qui aurait dû mourir jeune) puis une compilation des succès de Ricet Barrier suivie du double album en public Tel quel où il est nu sur la pochette. Quel plaisir de retrouver La Servante du château, Isabelle v’là le printemps, Eh ! la Marie, Les Cousins de Paris et Les Vacanciers. Puis vient Bashung, quatre premiers albums : Pizza, Play blessures, l’étrange Réservé aux Indiens et Osez Joséphine.
                                                                   *
Je boude toujours France Culture, réfugié sur France Musique que j’accuse d’abus de Bach.
                                                                   *
Tuer le temps, expression que je déteste et que je lis ici où là chez celles et ceux qui ne savent pas quoi en faire. C’est plutôt le temps qui nous tue. Quelles que soient les circonstances, j’en manque.
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De Ricet Barrier : Ils ressemblent tellement à des bovins / Que dans leurs yeux, il passe des trains.

 

30 mars 2020


Troisième série d’extraits pris en note lors de ma lecture du Journal particulier 1935 de Paul Léautaud, dans lequel il narre son histoire d’amour avec Marie Dormoy :
Vendredi six septembre : Elle lit Le Neveu de Rameau que je lui ai prêté, en lui disant tout ce que j’en pense. Trouve aussi que c’est de premier ordre. Mais célèbre encore, en même temps, L’Idiot de Dostoïevski. Elle ne me fera jamais donner dans cette littérature de cabanon.
Jeudi douze septembre : Il s’agit de ce qu’elle m’a dit sur ses débuts : assise sur les genoux de Michelot qui la consolait d’un chagrin de famille, sentant sous elle quelque chose de dur, tâtant, c’était Michelot qui bandait, il lui montre ce que c’est. Je lui demande : « Cela t’a fait plaisir à voir ? – Pour sûr ! » Et venir dire : « Le physique de l’amour ne m’intéresse pas. » Plutôt le contraire ! (…)
Et une autre encore : la fois qu’elle m’a dit, en réponse à ma demande : ce qui représentait du plaisir pour elle : « Tenir la queue de l’homme qui est mon amant. » Si diable ce n’est pas le physique de l’amour ?
Je vais me coucher, j’en ai par-dessus la tête.
Vendredi quatre octobre : Rentré chez moi, je me suis rasé, et mis du linge propre. Il ne faut jamais se montrer négligé à une femme, surtout dans une scène d’explication.
Samedi matin cinq octobre : A noter aussi, hier soir, étant au lit, très gaie, riant, je lui dis : « Mais tu es très gaie. Voilà que tu ris maintenant. » Réponse : « Je ne sais pas ce que j’ai. Je suis énervée. » Non seulement canailles mais folles aussi. Voilà les femmes. (…)
Il y a eu aussi, hier soir, la partie « polissonneries ». Pourquoi ne pas la noter ? 1° Elle est venue me tenir la queue quand j’ai été pisser dans ses W.-C. 2° Parlant de notre rendez-vous, chez moi, dimanche prochain, je lui ai dit : « Espérons que tu auras le con en meilleur état. J’ai envie de te faire minette en même temps que tu pisserais. » Elle : « On verra cela   . » Son visage ne disait pas non du tout, au contraire.
Lundi sept octobre : « Comment ? Mais on te bouffe le con en même temps que tu viens de pisser, après qu’on t’a fait décharger, et tu restes là sans un mot, sans un frémissement, complètement insensible. Tu crois que c’est flatteur pour moi ? C’est extrêmement tout le contraire : amoureuse de carton. Est-ce que je ne montre pas mon plaisir quand tu me suces la queue, moi ? »
Mercredi neuf octobre : Elle me répond : « Oh ! Jamais je n’aurais pu toucher une femme. » Je lui dis : « Mais tu n’aurais pas à la toucher. » Je redis : « Tu ne serais pas l’homme, tu serais la femme. Tu n’aurais qu’à écarter les cuisses et à te laisser bouffer le con. «  Elle se récrie : « Ah ! Non ! Non ! Je n’aimerais pas du tout cela. «  Je lui dis alors : « Tu sais, moi, je n’y tiens pas. Je considère cela comme un privilège à moi, à moi seul, de te bouffer le con ! Tu entends ? »  – « Oui ! » Conversation qui lui a valu le sifflet d’un agent, pour avoir continué malgré un barrage.
Samedi douze octobre : J’ai tout de même dit, ce qu’elle a dû entendre : « Je n’aime pas qu’on se fiche de moi. «  Je me suis diablement retenu jusqu’à mon départ pour chez moi, de lui envoyer un petit bleu : « Je ne viens pas ce soir. »
Jeudi vingt-quatre octobre : Ma propriétaire veut que je prenne une assurance contre l’incendie si je fais installer le chauffage central. Je n’ai jamais voulu et je ne veux à aucun prix mettre de l’argent dans une assurance de ce genre. Elle m’a offert de payer. J’ai dit non. Si je brûlais, quel argent compenserait la perte de mes papiers ? Bien la preuve que c’est sans intérêt.
Jeudi trente et un octobre : L’esprit de polissonnerie du « Fléau », ses trouvailles libertines, comme par exemple, m’accueillant, le jour de l’An, les jupes troussées, m’offrant son con : » Eh bien ! Tu ne lui souhaites pas la bonne année ? » (le Fléau, Anne Cayssac, sa maîtresse précédente)
 

30 mars 2020


Après avoir, comme tout le monde, bénéficié d’une heure de confinement en moins grâce à un changement d’heure qui cette année ne provoque pas la moindre polémique, je demande à mon ordinateur quand se lève le jour ce dimanche. Sept heures trente-huit, me répond-il. J’inscris sept heures trente-cinq sur mon autorisation de sortie et le moment venu met le pied dehors.
Cette fois, je quadrille le quartier dans l’autre sens avec un petit détour par la rue Damiette où deux antiquaires ont laissé leurs richesses éclairées afin de faciliter le travail des cambrioleurs. J’emprunte ensuite les rues de l’Hôpital et Ganterie jusqu’à la rue de la Jeanne que je descends jusqu’à celle du Gros qui est comme les autres absolument déserte. « Tiens, un être humain », semble se dire la jeune employée masquée de la boulangerie Paul qui s’occupe de la vente à emporter. Je suis à plus de cinq mètres d’elle mais nous éprouvons l’envie ou le besoin de nous dire bonjour.
J’en suis à me dire que j’aurais dû prendre mon appareil pour photographier la Cathédrale sur fond de ciel légèrement rose quand face à moi apparaît une voiture de la Police.
Elle s’arrête à ma hauteur. Sa conductrice, qui n’a pas de masque, baisse la vitre.
 -Bonjour monsieur, me dit-elle avec un grand sourire.
-Je fais un peu d’exercice physique, lui dis-je.
-Pas de problème si vous avez votre attestation.
-Oui, je l’ai faite à la main car je n’ai pas d’imprimante,
-Pas de problème si vous avez mis l’heure.
Elle regarde à distance.
-Sept heures trente-cinq, parfait, bonne journée, conclut-elle, toujours aussi souriante
Elle n’a pas même regardé mon nom, ni demandé ma carte d’identité, ni ne s’est gendarmée que j’aie écrit la date et l’heure au crayon à papier.
                                                             *
Plus question d’aller lire au soleil dans le jardin à cause d’un vent froid venu de Scandinavie. Là-haut, les amis de Stockholm continuent leur vie de liberté. Ainsi en ont décidé ceux qui gouvernent le pays, tablant sur la responsabilité des Suédois pour respecter volontairement la distanciation sociale et sur un nombre d’habitants plus raisonnable que dans beaucoup d’autres pays européens. On verra (qui vivra), comme écrivait Georges Perros.
                                                            *
Images d’un de ces pays où les humains se reproduisent comme des lapins, l’Inde : des centaines de milliers d’individus les uns contre les autres, tous voulant monter dans des cars afin de rejoindre leurs campagnes d’origine à l’annonce du confinement.
                                                            *
Les traits tirés d’Emmanuel Macron et d’Olivier Véran, l’air abattu d’Edouard Philippe.
                                                            *
Dans la soirée, l’annonce de l’admission de Christophe en réanimation à Paris. Soixante-quatorze ans.
 

29 mars 2020


Deuxième série d’extraits pris en note lors de ma lecture du Journal particulier 1935 de Paul Léautaud (Mercure de France), dans lequel il narre son histoire d’amour avec Marie Dormoy :
Mardi seize avril : Je le dirai une fois de plus : je n’ai connu de bonheur que celui d’être ainsi seul, chez moi, avec mes rêveries même amères. On ne devrait ni désirer ni chercher aucun autre.
Dimanche dix-neuf mai : Après le plaisir, promenade à Châtenay, pour voir s’il est vrai que Paulhan s’est fait élire conseiller municipal, le pauvre, c’est vrai.
Jeudi vingt-trois mai : Ce soir, elle dîne et passe la soirée chez Vollard. Impossible pour moi ne pas passer une mauvaise soirée, toujours pour ces soupçons que j’ai, en dépit de tout. L’âge de Vollard ne signifie rien. Un homme qui ne fait l’amour que très rarement, peut prendre plaisir à toucher des seins, un con, à se faire toucher.
Dimanche sept juillet : J’étais si content après l’avoir quittée hier tantôt, au Bon Marché, lui ayant offert une livre de chocolat chez Fauchon, lui ayant dit de s’offrir quelque chose (elle allait au Printemps) à mon compte jusqu’à 100 francs. Voilà l’amour.
Vendredi douze juillet : Je suis allé ce soir à sa petite réception en l’honneur du sculpteur Maillol, pour lui faire plaisir, car moi, non seulement ces affaires ne m’amusent pas mais je les trouve complétement ridicules. Comme j’ai toujours dit : « Je n’aime pas voir ma maîtresse entourée de tant de gens. » Elle, mise comme une princesse. Ce que cela doit coûter !
Dimanche vingt-huit juillet : Je lui ai aussi raconté, pendant notre pause au bois de Verrières, ce drame passionnel de Vigo, cette jeune fille attachant son fiancé à un arbre, lui bandant les yeux, comme par jeu, lui s’y prêtant, et cela fait, lui plantant un couteau dans la gorge, et arrêtée, déclarant : « Il avait une autre maîtresse. »
Lundi douze août : Pendant qu’elle était au lit, étendue nue, elle me dit : « Va chercher les ciseaux. » Je lui demande ce qu’elle en veut faire. Elle me dit : « Tu couperas ce que tu veux (à son pubis). » Je lui dis qu’il est trop tard, qu’à force de porter sur moi le médaillon que j’avais acheté à cet effet,  je l’ai perdu.
Mercredi vingt et un août : J’ai oublié de noter : une chose aussi qui me dépitait dans ces voyages, c’est de prendre des repas dans des restaurants cotés, plein de gens, de descendre dans des hôtels dernier confort. Je préfèrerais une auberge, dans une petite localité campagnarde. Ce que, justement, elle, elle n’aime pas, ce dont elle ne veut à aucun prix.
Lundi deux septembre : Il faut convenir que pour un homme épris et plein de désirs, s’entendre dire par sa maîtresse : « Mon cher, ces désirs ne m’intéressent plus », c’est d’un triste de taille.
Jeudi cinq septembre : Sur un petit papier à part, qu’elle me prie de déchirer aussitôt lu : « Justement, ce matin, dans un bois, avant d’arriver à Langres, j’avais très envie de te pisser sur la queue » Evidemment, c’est charmant, si c’est vrai.
 

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