Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

23 août 2019


Au Bistrot Charbon, je choisis la formule plat dessert à quatorze euros quatre-vingt-dix avec un verre de faugères à quatre euros quatre-vingt-dix, et pour plat, une brochette de bœuf sauce poivre gratin dauphinois qui s’avère plus que correcte. Près de moi déjeunent deux femmes quadragénaires qui parlent gestion du personnel. Je me demande dans quelle entreprise travaille la plus volubile jusqu’à ce que je comprenne qu’il s’agit de l’institution culturelle d’en face. J’apprends incidemment que la chenille sera arrêtée à partir du dix-neuf novembre en raison des travaux, ce qui obligera à fermer plus tôt pour évacuer le public par les ascenseurs. Deux autres femmes quadragénaires s’installent à ma droite, qui ne connaissent pas les deux autres, mais travaillent aussi au Centre Pompidou. L’une s’occupe de l’accrochage de l’exposition Bacon qui ouvrira le onze septembre. Derrière nous mangent un couple et leurs trois jeunes descendant(e)s. Après, ils iront voir le burodepapa.
Il est treize heures. J’aurais dû être sous Beaumarchais à attendre celle que j’espérais voir ce mercredi mais elle a dû annuler hier soir à cause d’un rendez-vous de travail, d’où un changement de programme et ma présence ici. Ma tarte Tatin tardant à venir, je demande à l’un des serveurs qu’il la fasse avancer. Un quart d’heure plus tard, après une nouvelle demande à un autre serveur, ce n’est plus ta tarte t’attends car elle arrive enfin et est acceptable.
En réglant à l’intérieur j’entretiens le patron du changement de nom du bistrot.
-II n’y pas que le nom qu’on a changé, me dit-il, on a tout changé, y compris les employés, ils oubliaient d’apporter les desserts.
-Ah oui, c’est beaucoup mieux maintenant, lui dis-je.
Je traverse la piazza et me voici, avec l’aide de la chenille, arrivé au Niveau Six. Je visite, sans vraiment m’y intéresser, l’exposition Préhistoire, une énigme moderne, où l’on trouve jusqu’à un film de Marguerite Duras Les mains négatives. Je retiens quand même Le cours des choses, grand tableau de Dubuffet, et Snake Circle de Richard Long.
Redescendu au Niveau Quatre, je fais le tour de l’exposition Sonja Ferlov Mancoba qui montre les sculptures, collages et dessins de l’artiste danoise, puis celui de l’exposition Takesada Matsutani qui retrace les soixante ans de carrière de cet artiste fasciné par la matière organique.
Enfin au Niveau Un, près de La Mezzanine fermée pour travaux, je passe par HX de Cao Fei, la première exposition personnelle consacrée au Centre Pompidou à une artiste chinoise, puis visite la seule exposition où je m’attarde Sans repentir, laquelle est consacrée aux plus de quarante ans de carrière de Bernard Frize, artiste de la contrainte que je connaissais déjà un peu.
Ayant bien rentabilisé ma carte d’adhèrent, je rejoins par la ligne Quatorze du métro l’autre Book-Off où, parmi les livres à un euro, seul fait ma joie Autour du Chat Noir de Maurice Donnay (Les Cahiers Rouges/Grasset).
Impossible désormais pour rentrer à Rouen d’éviter, gare Saint-Lazare, les barrières à Morin. De même que les banlieusards doivent passer par les barrières à Pécresse. Nous voici tous un peu plus asservis.
Ce qui n’empêche pas un mendiant de passer faire son petit laïus dans la bétaillère avant son départ. Comment est-il arrivé là ? C’est la question que tout le monde se pose.
                                                                  *
Le plus gros problème professionnel de la chargée du personnel : ayant dans un précédent poste convoqué deux fonctionnaires territoriales pour leur remonter les bretelles, celles-ci ont fait appeler le Samu après avoir « simulé la pamoison ».
 

22 août 2019


Juste avant que je quitte mon appartement ce mercredi matin, l’homme au chapeau m’envoie la photo d’une affiche de la Ville de Rouen. « La belle éveillée » est fière des travaux de bétonnage de ses différentes places dont s’est rendue coupable la Métropole (sur l’image, c’est celle de la gare, avec un arbrisseau en premier plan pour faire vert).  « Chaque matin, voyant cette affiche, je pense à toi. », m’écrit-il. « Vanter une ville en montrant la gare qui permet de la fuir, c'est effectivement très rouennais. », lui réponds-je.
Fuir Rouen une fois par semaine en allant respirer à Paris, il en est de nouveau question. C’est la bétaillère de sept heures vingt-huit qui m’y emmène. Dans la voiture sont trois campagnardes quinquagénaires en vadrouille dont la particularité est de parler fort. Avant qu’un habitué leur disent de mettre une sourdine, j’ai le temps de noter « J’suis passée par chez Marie-Cécile hier soir, ils étaient déjà à table sous la véranda. » « Pourquoi je l’ai eue au téléphone ? J’ai dû dire : Je vais l’appeler comme ça. »
Afin de ne pas arriver trop tôt au Café du Faubourg, je prends le bus Vingt-Neuf pour rejoindre la place de la Bastille. Elle est toujours en travaux. Pour du meilleur ou pour du pire, je ne peux encore le dire. On y circule désormais partiellement à double sens. La rue du Faubourg Saint-Antoine est elle aussi en chantier. Nulle voiture ne passe entre la Bastille et le Péhemmu chinois. Il en résulte un silence un peu perturbant. Comme chez Book-Off quand on n’y diffuse pas de musique.
Je trouve dans cette boutique quelques pépites à un euro : l’édition Phébus grand format de Sœur Monika d’E T A Hoffmann Et tirant son glaive, il l’approcha de la porte secrète du plaisir., Les cocus du vieil art moderne de Salvador Dali (Les Cahiers Rouges/Grasset) Le désir érotique est la ruine des esthétiques intellectualistes., Les vacances d’un enfant de Louis Scutenaire (Passé Présent/ Les Eperonniers) L’unijambiste se fatigue de l’insistance du marmot à frapper sur son clou., Le Grand Quelque Chose de Ron Padgett (Joca Seria) quand je termine une lettre par « cordialement », je rougis de honte., enfin, pas le moindre, Transparaître de Séverine Daucourt (Lanskine), convaincu par la lecture d’un seul poème dont la chute me fait dire : Quel talent !
Sorti de là, je rejoins Beaubourg avec le bus Soixante-Seize. New New étant en vacances, je choisis de déjeuner face au Centre Pompidou dans ce qui s’appelait Le Bistrot du Centre la dernière fois que j’y suis passé et maintenant Le Bistrot Charbon. Il est très exactement midi quand je prends place en terrasse face à l’institution culturelle en partie cachée par des échafaudages et des palissades colorées. Les gros travaux ont commencé.
                                                                            *
… / il m’avait traînée dans sa tente / baiser une fille inconsciente / pour une fois je ne suis pas tombée enceinte j’ai juste attrapé ses boutons de fièvre / me suis sentie coupable / d’amnésie / de l’ivresse répandue sur la banquette (j’avais pissé dans sa voiture) / des quolibets des autres / dont j’espérais qu’aucun ne m’avait touchée / suis rentrée les vêtements sales la gueule de bois / réflexe cliché / de me laver longuement / faire tourner la machine le tambour et la tête avec / j’avais confiance en lui / la bonté qui le caractérisait / il trouvait ça normal / moi aussi / et davantage / j’ai trouvé que je le méritais / il était si gentil / je n’ai même pas pensé je me suis fait violer mais juste au problème d’accord masculin ou féminin du participe passé. (Séverine Daucourt)
 

20 août 2019


L’autre semaine, me disant « Tiens cela fait longtemps que cette fille avec qui je suis « ami » sur Effe Bé ne donne plus de ses nouvelles», je découvre que je n’en suis plus.
Je lui envoie ce message :
« Je n'avais pas encore remarqué que tu m’avais viré de ta liste d'« amis ». S'il y a une chose que je regrette bien, c'est de t'avoir offert un livre un jour. »
Elle me répond ceci :
« Bonsoir Michel, Oui en effet j'avais supprimé beaucoup d'amis masculins quand j'étais avec mon ex compagnon. Navrée que tu le prennes ainsi. »
Comment aurais-je dû le prendre ? Et quelle logique de faire suivre sa rencontre avec ce garçon néo barbu, qu’on aurait pu croire choisi sur catalogue tant il était typique du genre, par cette élimination ? Voyait-elle ces hommes comme un cheptel dans lequel elle aurait pu puiser et dont elle n’avait plus l’usage ?
Déjà, autrefois, au moment de sa rencontre avec celui qu’elle appelait son fiancé, cette fille m’avait écrit qu’elle n’avait plus le temps de boire un verre avec moi en raison de l’intensité de sa vie amoureuse et de sa vie professionnelle.
La vie amoureuse a tourné court. Quant à sa vie professionnelle… je viens de comprendre qu’elle est liée à ce magasin de déco de la rue Saint-Nicolas dont j’ai écrit que je lui voyais peu d’avenir (ça, cela aurait pu être une bonne raison de me supprimer).
 

19 août 2019


A Rouen depuis mon retour c’est jour de pluie sur jour de pluie, obligé de prendre un café sous l’auvent du Son du Cor, ce qui assombrit ma lecture, ou pis encore à l’intérieur du Faute De Mieux dans lequel il est difficile de trouver une table car s’y réfugient pour déjeuner tardivement des touristes étrangers, surtout italiens comme à chaque mois d’août.
Ce samedi, malgré la présence de deux serveurs, d’une serveuse et l’aide ponctuelle de la patronne, la confusion règne dans cette brasserie, les tables non desservies donnant à l’endroit un aspect fin de banquet assez déprimant. Autant dire que je m’y sens à peine toléré et que je dois attendre un bon moment qu’arrive mon café.
Peut-être aurais-je dû ne pas rentrer.
Pendant que j’étais à Vannes, constatant que je n’avais besoin que de quelques vêtements, d’un ordinateur portatif et d’un livre à lire, je songeais que pour le reste de ma vie, après avoir bazardé tout ce que je possède puis quitté mon appartement rouennais, je pourrais aller de location temporaire en location temporaire.
Cette rêverie en restera une, car s’il est un défaut que je ne peux nier, c’est mon manque d’audace.
                                                                *
Discussion de retour de vacances :
-Et vous avez fait des achats ?
-Oui, je me suis acheté un bob salade de fruits.
                                                                *
Sur la vitre du Môme Qui Pisse (bar à bière comme son nom l’indique) :
« Les mégots ne font pas de terreaux »
« N’oubliez pas que la main qui ramasse est celle qui vous sert »
Est-ce à dire qu’on ne se lave pas les mains dans cet établissement ?
 

16 août 2019


Malgré le risque de « rares averses », je traverse une ville de Rouen déserte ce quinze août afin de prendre, muni d’un billet à deux euros quatre-vingts, le train de sept heures douze pour Paris.
Je suis le seul à descendre à la gare de Val-de-Reuil et ne croise personne sur le sentier qui suit la rivière d’Eure jusqu’au Vaudreuil où, comme d’habitude, c’est vide grenier. Ce sentier est mal entretenu, envahi par des graminées. J’enjambe quelque arbres chus lors d’une récente tempête ainsi qu’un poteau de téléphone dont les fils ne sont qu’à un mètre de l’eau. Huit heures sonnent à l’église du village. Il me faut encore un quart d’heure de marche pour arriver au rond-point où commence le déballage. Jamais ce trajet ne m’a paru aussi long.
Le ciel étant fort couvert, je fais le tour sans tarder. Il est plus court cette année car nul n’est installé sur le terrain de foute pour des raisons techniques. Je ne trouve à acheter que quatre livres et c’est parce qu’on me les propose à cinquante centimes.
Dépité, je prends un café à un euro vingt à la terrasse du  Bar des Sports en compagnie d’un échantillon représentatif d’Eurois : « Bon bah, on va faire not’ p’tit tour et puis on va rentrer » « Tu décolles, Anatole ? ».
Comme mon train de retour n’est qu’à onze heures vingt-huit, je refais le circuit et trouve dans la foule des éventuels acheteurs ma sœur et mon beau-frère. Je leur demande s’ils peuvent me conduire à la gare. Ils m’invitent à prendre un café chez eux d’abord.
Avant de quitter Le Vaudreuil pour aller dans un autre village du coin, nous faisons un petit circuit souvenir : le bâtiment qui abritait l’entreprise de menuiserie de Grand-Oncle Fernand, l’immeuble qu’il avait construit pour en louer les appartements, la maison de la rue Bellot où je le vois encore arriver dans son Idée Dix-Neuf orange claque-sonnant vigoureusement Grand-Tante Suzanne pour qu’elle vienne lui ouvrir le portail.
                                                                *
Sans doute est-ce la dernière fois que je vais au vide grenier du Vaudreuil. Trop d’effort physique pour un rendement quasi nul.
                                                                *
En début d’après-midi, les « rares averses » se succèdent, dont l’auvent du Son du Cor me protège. Un peu moins le sont ceux qui déjeunent sous les parasols de la crêperie d’en face. La terrasse de celle-ci a repris tout son espace après les chutes de pierres qui l’avait amputée. A considérer la corniche au-dessous de laquelle mangent certains, je croise les doigts pour qu’il ne leur tombe pas sur la tête autre chose que des gouttes d’eau.
 

14 août 2019


A force d’avoir sous les yeux la carte du golfe du Morbihan, j’ai fini par y voir un crabe dont la tête est Vannes, au bout de l’une des pinces Locmariaquer, au bout de l’autre Arzon, comme antennes principales : Arradon et Séné. L’animal enserre deux grosses proies : l’île aux Moines et l’île d’Arz, ainsi que quantité de petites îles toutes privées. Je l’ai bien exploré durant ces deux semaines et en toute tranquillité. La foule se concentre à Vannes et aux embarcadères. Il suffit de faire deux cents mètres sur la côte pour être quasiment seul.
Ce mardi, je rentre, avec pour seule obligation en quittant le studio du quatrième étage, où j’ai bénéficié d’un calme absolu, de laisser la clé dans la boîte à lettres. Ce que je fais avant de passer une dernière fois devant Le Homard Frites puis au bout de l’étang au Duc. Tirant ma petite valise, je tourne ensuite à droite pour remonter vers la gare.
Un peu après dix heures trente, je prends place dans la voiture Vingt du Tégévé pour Paris. J’échappe de peu à la colonie de vacances qu’un employé de la Senecefe a accompagnée jusqu’à la voiture Dix-Neuf, annonçant sadiquement à ceux qui y avait une réservation qu’ils allaient avoir un voyage animé. Avant le départ, le contrôleur fait un apparition énervée : « Mesdames et messieurs, il y a des planches de surf, ça c’est pas possible, faudra vous faire livrer. » Deux jeunes hommes à la chevelure appropriée se lèvent. Je ne les vois pas revenir.
Ce Tégévé s’arrête à Redon puis à Rennes. Ensuite il file, des éoliennes, une autoroute dont on laisse les voitures sur place, des tunnels, et voici Montparnasse.
Le métro Treize m’emmène à Saint-Lazare. J’ai le temps de prendre un café à La Ville d’Argentan avant de monter dans le train de quatorze heures cinquante, peu fréquenté.
A seize heures, je suis comme prévu de retour à Rouen.
                                                                    *
Dans l’entrée de l’immeuble où je résidais : « Vos voisins ont déjà la fibre, pourquoi pas vous ? »
                                                                    *
Conclusion de deux semaines d’observation : le paddeule a le vent en poupe (si je puis dire).
 

13 août 2019


Ce lundi, un peu avant sept heures et demie, pour ma dernière journée dans le golfe du Morbihan, assis sous un abribus près de la gare, j’attends le premier bus Quatre afin d’aller à Arradon. Je suis en compagnie d’une fille qui préfère être accroupie dans un coin qu’assise à mon côté. A l’entrée de la gare routière se trouve un couple détonnant constitué d’un nain en ticheurte mauve et bermuda rose qui lui arrive aux chevilles et d’une élégante jeune femme voilée. Elle garde les valises tandis qu’il court partout à la recherche de renseignements.
A huit heures, je suis à Arradon. J’en photographie l’imposante église avant de marcher vers la mer par un sentier qui passe devant un campigne municipal qui m’aurait plu quand j’étais campeur. Le temps est fort nuageux. Je dois parfois ouvrir le parapluie. Arrivé au centre nautique, je trouve le chemin qui mène au bout de la pointe. Il longe la mer au plus près et permet la meilleure vue sur le golfe et ses îles, dont Irus, Holâvre, Logoden, Boëdic, et plus loin sur la pointe du Trec’h de l’île aux Moines et sur Port-Blanc et Séné. Assis sur un banc de pierre, je laisse passer une averse et bénéficie de l’apparition d’un arc-en-ciel.
De retour dans le port, je suis salué par la blonde serveuse qui éponge les tables de la terrasse de L’Abri Côtier (celui-là est usé). Je lui commande un café verre d’eau à un euro cinquante que je bois les fesses un peu mouillées puis m’informe de ce qu’on mange ici le midi. Elle me donne la carte. Je lui réserve ma table, la Treize. Elle ne me fait pas répéter mon patronyme et l’écrit sans erreur. « Vous êtes la première », lui dis-je.
Je retourne m’asseoir à la pointe et pose la veste car le soleil chasse partiellement les nuages. Quelques matinaux se promènent, dont je saisis au passage des bribes de conversations.
-C’est quand même quelqu’un de particulier, il habite une tour en béton.
-Il faut que je voie des personnes pour organiser le séjour déconnecté.
A midi, je me pointe à la terrasse de l’Abri Côtier et trouve sur la table Treize un galet à mon nom (écrit en capitale).
Cet endroit vaut par sa terrasse sur pilotis posée au plus près de l’eau. C’est idéal pour un dernier déjeuner morbihannais mais je n’attends pas merveille de la cuisine. Je commande un demi de chardonnay à dix euros. Il m’arrive avec une petite verrine de rillettes de poisson. Je choisis la « Déclinaison de la mer », quatorze euros, laquelle comporte huîtres, langoustines, bouquets, gravlax, rillettes « et bien plus ». Exceptionnellement, pour le galet à mon nom, j’en fais une photo destinée à mon vaste réseau social. Cela se laisse manger et suscite même la convoitise de qui ne prend qu’un verre à côté. Vers midi et demi, toutes les tables sont prises. Le peu de marmaille est loin de moi.
-Vous désirez autre chose ? me demande la serveuse blonde.
Je me décide pour un dessert : le tiramisu façon bretonne, pommes poêlées, vanille, caramel beurre salé, palets bretons émiettés, à huit euros, et le trouve fort bon. Soudain, le ciel devient noir. L’averse se déclenche tandis que gronde le tonnerre. Ma serveuse et ses collègues installent des gouttières entre les parasols et arrive ce qui devait arriver. L’une de ces gouttières cède sous le poids de l’eau et deux marmots sont douchés. Ils se mettent à hurler. Je ne suis pas le seul à trouver ça drôle. Le nuage part comme il était venu. Le soleil est là quand je bois un café au même prix que celui du matin.
-Est-ce que je peux emporter le galet à mon nom, demandé-je à cette serveuse en qui je vois déjà une vieille copine mais qui m’aura oublié avant ce soir.
-Non, je suis désolée, on les utilise tous les jours.
Dommage, cela aurait fait un bon souvenir de vacances.
                                                                            *
Un couple de sexagénaires ayant eu la chance d’une table libre à L’Abri Côtier.
Lui :
-Est-ce que vous avez des moules ?
-Non, on ne fait pas ça.
-Bon bah on mange pas là alors.
Il se lève, suivi de sa femme.
                                                                             *
Refrain du personnel des cafés et restaurants : «  En Bretagne, il fait beau plusieurs fois par jour ».
                                                                              *
Ici les ronds-points s’appellent des giratoires et ils ont droit à une plaque à leur nom.
 

12 août 2019


Ce dimanche, un peu avant huit heures, en attendant le bus Vingt-Trois qui va à Port-Blanc (commune de Baden), j’assiste aux préparatifs de départ du Ouibus pour Paris. Beaucoup de pauvres aux bagages bordéliques et quelques filles seules ou à deux s’agglutinent devant sa portière. Tous semblent craindre le chauffeur barbu de banlieue qui vérifie les billets et les bagages. Ils lui obéissent sans broncher.
Mon bus arrive avant que ce car Macron soit parti. Je suis le seul passager jusqu’à un autre arrêt en ville où montent trois femmes. Sur la droite, je découvre une montgolfière et la suis des yeux tant que c’est possible. Au bout d’une demi-heure de route, nous descendons à Port-Blanc, endroit connu pour posséder l’embarcadère le plus proche de l’île aux Moines. Elle est juste en face. Une navette partant toutes les demi-heures met cinq minutes pour l’atteindre, rien à voir avec mon voyage de l’autre jour depuis la Gare Maritime de Vannes.
Je ne suis pas venu là pour faire une nouvelle traversée moins onéreuse, mais pour me balader raisonnablement le long de la mer. Ce que je fais par un agréable sentier qui mène à Keriboul en passant par l’anse de Moustran. A ma droite, de l’eau et des bateaux. A ma gauche, de la campagne et des chevaux. Sur le bord du chemin, quelques arbres impressionnants.
Arrivé au but, je reviens sur mes pas et prends un café verre d’eau à deux euros sur la terrasse qui domine l’embarcadère du restaurant bistrononique Autour du Rocher. J’y suis seul pour lire le récit que fit Kafka de son voyage de Weimar à Jungborn, jusqu’à ce qu’arrive un sexagénaire qui demande un déjeuner. Il entend par là un grand café. « C’est une appellation locale ? » lui demande le serveur. « Non, tout le monde dit ça », répond-il.
Arrivé au bout du voyage de Kafka, je remonte la rue principale jusqu’au rond-point où se trouve le restaurant Le Ricochet. J’y réserve une table pour midi puis vais m’asseoir sur un banc mouillé (il a plu cette nuit) afin d’observer le mouvement des bateaux et le stress de ceux qui craignent de ne pas avoir de place dans la navette.
J’ai la table Sept à l’intérieur du Ricochet d’où je vois ceux qui ont choisi de s’amasser sous la terrasse couverte. Dans l’autre partie de la salle où je suis se regroupent des gars du pays dans les cinquante soixante ans. Ils en boivent un avant d’aller retrouver leur femme ou leur solitude pour le déjeuner.
Le menu du dimanche est à vingt euros et le quart de Luberon rouge à sept. Je choisis le moelleux de chèvre au lard fumé et à la crème ciboulette, l’échine de porc confite sauce cidre pommes persillées et la tatin mangue pommes caramel gingembre. Tout cela est apporté avec gentillesse par les différentes serveuses. Ce n’est que bon, loin d’être excellent comme ce le fut hier pour un euro de moins au Mor Braz de Saint-Gildas-de-Rhuys.
Après un café à un euro cinquante, je marche sur la côte en direction de Larmor Baden mais guère loin pour raison de fatigue. Je retourne m’asseoir sur mon banc et en attendant qu’il soit l’heure du bus de retour à Vannes, j’y prends le soleil comme un vieux.
                                                          *
Autant, quand j’étais dans le bassin d’Arcachon, nul(le) n’avait de difficulté pour comprendre et écrire mon patronyme quand je réservais une table dans un restaurant, autant dans le golfe du Morbihan, nul(le) ne le comprend ou l’écrit comme il faut. Parfois même, on renonce : « Je vous reconnaîtrai ».
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Sur le quai de Port-Blanc, une femme avec son mari et son chien. C’est ce dernier qu’elle appelle mon chéri.
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Invisible de Port-Blanc, cachée par l’île aux Moines, l’île d’Arz. De même qu’à Rouen, il convient de ne pas prononcer la dernière lettre de « la rue aux Ours », il convient ici de ne pas prononcer la dernière lettre de « l’île d’Arz ». Or, arz signifie ours. Etonnant, non ?
                                                           *
Sous ma fenêtre du quatrième étage, de l’autre côté de la rue, une boutique dans une maison en pierre. Son nom, Nude, et la petite lumière allumée toute la journée ont de quoi faire fantasmer. Il ne s’agit que d’un institut de maquillage permanent où je ne vois jamais entrer personne.
 

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