Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

23 avril 2019


En cette fin de semaine, des affichettes sommairement collées sur les murs du quartier annoncent que les Gilets Jaunes soutiennent les commerçants. Elles promeuvent le localisme (c’est mieux chez nous). D’autres affichettes annoncent « Annulé samedi. Maintenu dimanche ». Ce sont celles du Printemps de l’aître Saint Maclou, hors les murs en raison des travaux. L’annulation du samedi est bien sûr due aux Gilets Jaunes. Là aussi on vante le on est mieux entre nous. Les exposants sont des céramistes, ferronniers et verriers normands.
Ce samedi, à midi dix, je suis le seul client au Son du Cor lorsque les Jaunes se font entendre. Bientôt ils apparaissent, remontant la rue Eau-de-Robec, allant je ne sais où. Ils font beaucoup de bruit car ils ont une sono mais ne sont qu’une trentaine. Ces Jaunes chantant « On est là On est là » me rappellent les Orange qui arpentaient le boulevard Saint-Michel au début des années soixante-dix en chantant « Hare Krishna Hare Krishna ».  
Plus tard, je ne vois en ville que des Gendarmes Mobiles veillant sur la zone interdite. Le soir venu, j’apprends que les Gilets ne furent que trois cent cinquante à Rouen où aucun lacrymogène n’a été lancé. Ils espèrent faire mieux pour la trentième, nommée « A l’abordage » et qui visera l’Armada.
                                                            *
A Paris, place de la République, ce sont jets de projectiles, dégradations et incendies divers. Des envieux pillent les magasins Go Sport et Habitat. Des haineux crient aux Policiers « Suicidez-vous Suicidez-vous ».
                                                            *
L’après-midi de ce samedi, Le Rêve de l’Escalier profite du calme et du beau temps pour installer son invité bédéiste devant la bouquinerie. Un client quasi permanent du Sacre lit depuis sa table en terrasse le titre de la bédé.
-Tintin en Thaïlande, ça existe ça ?
Celle qui l’accompagne ne sait pas.
.Attends je vais voir, lui dit-il.
Pour aller voir il ne fait pas les trois mètres qui le séparent de la bédé, il met en marche son smartphone.
-Ah non, c’est une parodie, constate-t-il.
                                                           *
Dimanche midi, au Son du Cor, je subis la conversation d’un qui raconte comment il s’est fait nasser hier à République. Au moins une décennie que je croise dans différents cafés ce quinquagénaire à l’élocution déficiente et à chapeau rond. Autrefois, il portait un canotier qui lui donnait l’air d’espérer être repéré pour jouer dans un téléfilm tiré d’une nouvelle de Maupassant. Avec ses peutes, il ricanait des manifestations traversant la ville, auxquelles je participais. Il a été prof remplaçant (je l’ai vu se faire bordeliser sous mes fenêtres lors d’une sortie scolaire), puis promeneur de caniche, puis apprenti masseur, puis je ne sais quoi, et le voici devenu Gilet.
 

20 avril 2019


Cette fois il fait vraiment beau à Rouen. Depuis deux jours mon emploi du temps d’après-midi est le même. Midi : terrasse du Son du Cor jusqu’à ce que l’ombre me rattrape. Quatorze heures trente : terrasse du Sacre jusqu’à ce que j’en aie assez. Ayant abandonné les décevantes Chroniques de La Montagne d’Alexandre Vialatte, j’ai pour compagnon le Journal (1939-1945) de Maurice Garçon.
A la première, je côtoie à nouveau les habitué(e)s de la pause du midi, l’employée de boulangerie, le mangeur de pizza, le fumeur de cigare, et celui qui a sa carte officielle de Con. Ce vendredi est de passage une jolie fille qui les années précédentes se vêtait en style néo baba et avait la chevelure teinte au henné. La voici en longue robe blanche, chaussures noires à talon, chevelure redevenue brune, penchée sur son ordinateur. Une seule explication possible : l’entrée dans la vie active (comme on dit).
A la seconde sont des habitué(e)s du genre fêtard(e)s, ainsi que le groupie du libraire du Rêve de l’Escalier, un garçon à qui autrefois j’ai payé un verre (bien obligé, il accompagnait celle avec qui j’avais rendez-vous) et qui ensuite ne m’a jamais dit bonjour.
Il faut dire que moi-même je ne dis bonjour à aucun des habitués du Son ou du Sacre. Pour les habituées, c’est selon.
                                                           *
Nouveauté fâcheuse à la terrasse du Son du Cor : deux tables hautes et moches offertes par une marque de bière. Et leurs sièges adaptés. De quoi illustrer l’expression : « Il va faire beau, les oies sont perchées ».
                                                           *
Sans avoir fait de statistiques, je peux affirmer que le nombre de crétin(e)s est plus grand au Sacre qu’au Son.
Exemple avec un quinquagénaire ce jeudi : « Le chêne, ça brûle pas comme ça. Tu mets une bûche dans la cheminée. Elle brûle pas. Faut alimenter. Et puis, à ce qui paraît, y a Daech qu’a revendiqué. J’arrive pas à retrouver le site. »
                                                          *
Le crétin (ou la crétine) de rue est également courant. Exemple près de chez moi ce vendredi face au dessin fait par nettoyage de la crasse sur le mur de l’Archevêché :
-C’est qui lui ? demande un moutard qui veut s’instruire.
-John Lennon, lui répond sa mère
-C’est Jeanne d’Arc, leur crie un clochard outré.
 

19 avril 2019


C’est dans le brouillard que me mène à Paris le train de sept heures cinquante-neuf ce mercredi. Le ciel est bleu quand je sors de terre à Ledru-Rollin. Au comptoir du Café du Faubourg (où l’on paie le café un euro dix), j’ai le temps de lire une partie des articles du Parisien consacrés à l’incendie de Notre-Dame avant d’entrer au lever de rideau chez Book-Off.
Rien de ce que je vis à Rouen ne me manque quand je suis en vadrouille dans les coins de la France, mais ne pas pouvoir aller chez Béo un fois par semaine m’est comme une punition. J’y reste donc un certain temps, dénichant ça et là des livres que je n’attendais pas, puis, après des passages inutiles au marché d’Aligre et chez Emmaüs, m’installe à ma table habituelle pour mon menu habituel au Péhemmu chinois Le Rallye. Mon voisinage est également habituel, provenant de l’atelier de couture, avec cette fois un homme. La conversation porte comme souvent sur les autres étages qui ne disent pas bonjour, puis il est question du vigile.
-Avant, il était racoleur à Saint-Michel dans la rue des restos, dit l’une.
-Racoleur ?
-Euh, comment on dit déjà ? Rabatteur ? Celui qui est dehors pour faire entrer des gens.
J’ai rendez-vous à treize heures sous Beaumarchais avec celle qui avait dû me faire faux bond (comme on dit) le mois dernier. Nous arrivons quasiment au même moment.
-Tu es bien élégante, lui dis-je.
Elle m’explique qu’elle ira ensuite à l’assemblée générale d’une copropriété dans le Marais où elle doit réussir à faire voter un gros budget. Notre temps commun sera donc limité.
Nous le passons au soleil, à la terrasse du Café Français, avec vue sur l’Opéra Bastille, évoquant les derniers évènements de nos vies respectives, puis elle file à son rendez-vous tandis que je vais voir la plaisante serveuse, six euros les deux cafés. Il est facile à Paris de payer plus cher qu’à Arcachon.
J’ai besoin d’aller voir la Cathédrale. Pédestrement, je rejoins l’Hôtel de Ville et constate que plusieurs ponts sont encore barrés. Il me faut poursuivre jusqu’à la place du Châtelet et traverser la Seine par le pont Saint-Michel. De cette rive gauche, mêlé à une foule qui bloque trottoir et piste cyclable, je contemple la dent creuse qu’elle est devenue.
Par la rue de la Huchette, je rejoins l’arrêt de bus en bas du Boul’Mich (comme on ne dit plus). Un Vingt et Un m’emmène à Opéra Quatre Septembre. J’ai encore le temps de fouiller au second Book-Off avant l’heure de mon train de retour.
                                                               *
« Métro Bistrot Magot », nouvelle publicité pour les jeux à perdre au Péhemmu chinois (je la remplacerais bien par « Métro Bistrot Gogo »). Une nounou y fait gratter son ticket par la huit neuf ans dont elle a la garde. Après son départ, la tenancière, qui a une fille du même âge, déclare à une autre cliente qu’on ne doit pas faire ça à un enfant.
                                                              *
Parmi les livres à un euro rapportés : Abécédaire de Czeslaw Milosz (Fayard), Le bal masqué de Giacomo Casanova de François Roustang (Petite Bibliothèque Payot) et Bonbon Robespierre, la terreur à visage humain de Sergio Luzzatto (Arléa). Que Maximilien ait eu un frère surnommé Bonbon, je l’ignorais.
 

18 avril 2019


Il est vingt et une heures ce lundi quinze avril quand le carillon de Notre-Dame de Rouen emplit l’espace sonore de sa tristesse. Depuis plus de deux heures, Notre-Dame de Paris est en feu.
La flèche a chu perçant la voûte. La charpente aux vingt hectares de chêne est presque entièrement détruite. On est inquiet pour les beffrois. Tout peut s’écrouler.
Je reste à regarder ces images désolantes jusqu’à ce que les nouvelles soient rassurantes. Les tours jumelles resteront debout.
Le plus probable, c’est que les travaux en cours sur la flèche sont la cause de l’incendie. La flèche de la Cathédrale de Rouen, plus haute que celle de la Cathédrale de Paris, est échafaudée pour la même raison et pour des années. Les ouvriers y ont travaillé tout l’été dernier. En ce moment, ils semblent ne pas y être. Ils reviendront. Si le feu s’y mettait et que la flèche chavirait, j’ai l’impression qu’elle pourrait atteindre mon logis.
                                                                   *
Chez les Gilets Jaunes, ceux qui accusent Macron d’avoir organisé l’attentat de Strasbourg puis l’explosion d’une boulangerie parisienne pour nuire au retentissement médiatique de leurs déambulations du samedi vont maintenant l’accuser d’avoir mis le feu pour obtenir un sursis avant de présenter ses conclusions. Cet incendie qui démarre juste avant sa prise de parole, « comme par hasard ».
                                                                  *
Quand même Paris a bien morflé ces derniers temps. D’abord les attentats islamistes, puis les exactions des Jaunes et de leurs alliés en noir, maintenant l’incendie de sa Cathédrale.
Je n’y suis entré qu’une fois, bien accompagné.
Si, comme disent certains, la reconstruction prend des décennies, je n’aurai pas l’occasion d’y retourner.
Si, comme disent d’autres, cela ne prend que dix ans, peut-être serai-je là pour voir la fin des travaux.
Si, comme dit un autre, on va faire ça en cinq ans, ah ah ah…
                                                                 *
Et comme on pouvait s’y attendre, le chœur des bonnes âmes s’épanche : Et pourquoi qu’on trouve tant d’argent pour une église et pourquoi qu’on n’en a pas pour les misérables, gna gna gna…
 

17 avril 2019


C’est une nouvelle fois à La Tonne qu’a lieu ce lundi quinze avril l’amicale rencontre avec les exilés à Stockholm. Etant le seul sans obligation, je me charge dans la matinée de la réservation de la table et suis le premier sur place à midi. Les revenants arrivent peu après, accompagné de leur enfant aîné. Ils m’apprennent que nous serons sept et non cinq comme annoncé.
L’aimable patron et sa serviable serveuse s’emploient à ajouter deux rallonges à notre table ronde, l’ovalisant. Y prennent place après nous les deux qui arrivent de l’autre bout de Rouen, dont l’un avec chapeau, puis celle qui ne savait plus où était le restaurant. En raison de nos différents emplois du temps (travail pour les uns, rendez-vous pour d’autres) et des habitudes alimentaires de chacun(e), notre repas est assez désordonné, la serveuse faisant face à toutes les exigences. Nous devisons agréablement cependant qu’au comptoir s’exprime confusément une clientèle déjà bien alcoolisée.
Après des suppléments de frites, le dessert et le café, chacun(e) part à tour de rôle selon ce qu’il ou elle doit faire. Pour régler ma part. je récapitule mon menu avec la serveuse : saucisses lentilles, moelleux au chocolat, quart de vin rouge et café.
-Il y a aussi les portions de frites, lui dis-je.
-Oh les frites on s’en fout, me répond elle.
Je reste seul avec l’ami de Stockholm et son descendant, lequel contrairement à sa réputation se tient tranquille. Nous poursuivons la conversation à la terrasse du Faute de Mieux, servis après le départ de ses deux agréables serveuses par la patronne revêche.
Rejoints par la mère de l’enfant sage, nous convenons de nous retrouver au même endroit pour le repas d’automne puis nous séparons, eux partant pour l’Eure et se désolant par avance d’avoir pour programme familial du soir Emmanuel Macron à la télévision.
A cette heure, personne n’aurait envisagé la suite.
 

16 avril 2019


Ma première nuit de retour à Rouen est troublée par les cris d’une chatte en mal de sexe dans le jardin. Vers deux heures du matin, j’entends sa propriétaire lui courir après sans succès. Manifestement, on ne lui a pas livré le mode d’emploi avec l’animal. N’en pouvant plus, je déménage dans la petite chambre d’où je n’entends plus rien.
Ce dimanche est le deuxième jour du vide grenier organisé dans le quartier Augustins Molière. Sachant qu’on s’y installe tardivement, je ne sors qu’à huit heures et suis saisi par le froid qui règne ici.
Ce retour brutal à l’hiver m’est une première déception. La seconde n’en est pas vraiment une, car je n’attendais rien de ce déballage qui depuis quelques années n’est plus ce qu’il était, et effectivement je n’y trouve rien, et pas davantage quand j’y repasse vers midi. L’un de ma connaissance, qui m’interpelle de la table où il prend un café, résume ainsi la chose : « C’est misérable ».
                                                                  *
Un bruit que j’aurais évité en passant deux semaines à Arcachon, celui de la deuxième partie des travaux de ravalement de l’immeuble d’en face, en particulier la fâcheuse musique émise par la radio Chérie qu’écoutaient les ouvriers. Tout est terminé. La façade, qui appartient à celui qui la regarde, est désormais vert clair et blanc cassé. C’est lumineux et plutôt réussi, même si le rafistolage des pans de bois est trop visible.
                                                                 *
« Chut ! Bébé dort » est-il écrit sur un écriteau à fond rouge désormais accroché aux barreaux d’une fenêtre du rez-de-chaussée à l’autre bout de la ruelle, où pérorent les guides touristiques le jour et stagnent les fêtards la nuit, Inefficacité garantie.
                                                                 *
Un arbuste en pot de plus dans le jardin, placé sur la pelouse par je ne sais quel(le) voisin(e),. Une mocheté dont j’ignore le nom. J’en ai déjà vu sur les tombes dans les cimetières.
 

15 avril 2019


D’un ancien passage à Arcachon, je n’avais gardé comme souvenir que celui d’une ville qui ne m’avait pas retenu. Elle n’est certes pas aussi belle que La Rochelle ou Saint-Jean-de-Luz mais loin d’être laide comme La Baule ou les Sables-d’Olonne. Son architecture de front de mer est disparate, avec des réussites et des échecs, partiellement masqués par de beaux arbres, près desquels je marche encore une fois ce samedi en direction du Café de la Plage.
-C’était le dernier, dis-je un heure plus tard en payant mes deux euros, merci pour votre accueil.
Je n’ai rendez-vous avec ma logeuse qu’à midi, aussi passé-je une partie de la matinée à profiter du soleil sans vent en bord de mer et l’autre à tenter de trouver de l’intérêt aux chroniques de Vialatte au Café des Marquises.
Celle que j’attends arrive à l’heure dite.
-Vous n’avez pas eu de problème avec la voisine ? me demande-elle.
-Non, je l’ai parfois entendue téléphoner mais rien de bien gênant.
L’isolation sonore de ce bel immeuble bourgeois est un peu déficiente. J’ai aussi entendu ronfler cette dame jamais vue.
Ma valise a perdu une roulette en arrivant à Arcachon, la faute aux travaux urbains près de la gare. C’est donc à bout de bras que je la porte jusqu’à Maison et Tartines face à l’Hôtel de Ville, un établissement mi déco mi resto où officient trois femmes de générations différentes. Elles sont d’accord pour la garder jusqu’à l’heure de mon Tégévé. Tout est à vendre ici, jusqu’à la table et la chaise où je m’installe, ainsi que les couverts et le set de table qui porte en étiquette son prix.
La jeune fille qui prend ma commande a l’air sage qui convient à ce genre d’endroit où des femmes viennent déjeuner avec leurs copines. J’opte pour la formule à douze euros quatre-vingt-dix qui me donne droit à une tarte courgette chèvre tomate séchée suivie d’un tiramisu, des nourritures vertueuses qui me donnent l’impression de faire attention à ma santé. Le vice est représenté par un verre de vin rouge à quatre euros quatre-vingt-dix.
L’addition réglée et ma valise confiée, je m’assois une dernière fois face à la mer, sous un ciel bleu et sans le moindre vent. Un handicapé en voiture électrique avec gilet jaune et drapeau tricolore fait sa petite manif à lui tout seul dans l’indifférence générale. Un branlotin accompagné de trois branlotines déclare à l’une qu’elle n’est pas qualifiée pour parler d’éjac faciale. Au bout de l’embarcadère le va-et-vient des bateaux est incessant.
Je termine par une balade dans le Parc Mauresque où un panneau sur la porte de toilettes les annonce « réservées aux membres du club ». Cette polysémie me ravit. Elles sont ouvertes et j’y sors le mien.
Adieu Arcachon, ville où je ne reviendrai pas et où j’aurai passé deux bonnes semaines. Le Tégévé Inouï part à seize heures quatorze. Il s’arrête à Facture-Biganos puis à Bordeaux Saint-Jean où il se remplit, notamment de mères et grands-mères avec enfants en bas âge ou un peu plus vieux. Juste avant la fermeture des portes, un huit ou neuf ans lance à son père planté sur le quai « Passe une bonne solitude. Achète un chien ou un chat. »
Nous filons à presque trois cents kilomètres heure. A mi-chemin, Sarah, notre barista, annonce qu’elle vend des tickets de métro à deux euros cinquante (joli bénéfice). A l’approche de la capitale, elle reprend la parole pour dire qu’il y a moins trente pour cent sur tout le bar sauf  les tickets de métro.
Nous arrivons à Paris Montparnasse à dix-neuf heures huit. J’ai quarante minutes avant le départ de mon train Paris Rouen pour rejoindre Saint-Lazare par la ligne Treize du métro. Plus de temps qu’il n’en faut. Las, c’était compter sans cette nuisance hebdomadaire : la manifestation des Gilets Jaunes. Le conducteur de la rame annonce que sur ordre de la Préfecture, il n’ira pas plus loin que Duroc. Je me rabats sur la ligne Douze. Pour la même raison, nous restons arrêtés à Concorde, serrés comme sardines pendant dix minutes, portes bloquées. J’arrive à Saint-Lazare cinq minutes après le départ de mon train, remarquablement à l’heure, pour lequel j’avais une place en première à treize euros soixante, non remboursable, non échangeable.
Insultant mentalement les Jaunes de tout mon vocabulaire, j’achète un billet de seconde classe à seize euros pour le train suivant, un omnibus surchargé, où au moins je suis assis, et n’arrive à Rouen qu’à vingt et une heures quarante-huit, sans avoir été contrôlé.
 

14 avril 2019


Un soleil éblouissant se lève derrière la grande roue d’Arcachon vers laquelle je marche pour l’avant-dernière fois ce vendredi. Il laisse entrevoir une belle journée que je choisis de passer au Pyla-sur-Mer, appelée Le Pilat avant que le snobisme ne s’en mêle, et bien connue par sa dune.
Le bus Baïa Un de dix heures quarante est déjà devant la gare quand je m’y présente avec un quart d’heure d’avance. Je paie un euro pour un ticket et vais m’asseoir. Derrière moi sont deux sexagénaires qui m’exaspèrent à ne pas comprendre dans quel bus elles sont. Ne sachant pas que Le Pyla-sur-Mer fait partie de La Teste-de-Buch, elles craignent que ce bus ne les emmène ailleurs. Je pourrais les rassurer mais n’en ai pas envie. Les autres passagers sont également des touristes, français, anglais, allemands. Tous veulent voir la dune et y grimper. Les derniers arrivés voyagent debout.
Vingt-cinq minutes plus tard, je suis le seul à descendre à l’arrêt Mairie du Pyla. Où donc pourrait se trouver le restaurant Les Deux Chênes recommandé par Le Guide du Routard il y a neuf ans ? Je demande à un autochtone en tenue de sport. Ça ne lui dit rien, mais allez donc voir là-bas, il y en a un de restaurant, devant lequel je passe tous les jours quand je cours mais je n’ai jamais fait attention à son nom, ça a tellement changé Le Pyla. La Poste est pourtant délicieusement désuète, que je photographie.
C’est bien mon restaurant. Je réserve une table sous les chênes auprès d’une charmante serveuse puis marche jusqu’au bord de la mer par l’accès du Cercle de Voile. Des bancs permettent de s’asseoir à l’entrée du bassin. De l’autre côté, c’est Le Cap-Ferret avec son phare à bout rouge, à gauche la dune. Elle a l’air proche mais un panneau l’indique à cinq kilomètres.
A midi j’ai le choix de la table. J’en prends une entre les deux chênes, à un emplacement qui laisse passer le soleil. L’ambiance est campagnarde, point maritime. Mon Guide du Routard posé sur la table, bien qu’ancien, me vaut un verre de kir offert. Il annonçait en deux mille neuf un menu du jour à douze euros le midi en semaine. Il est désormais à quatorze euros quatre-vingt-dix.
Je choisis les moules marinières à la crème suivies de la pièce du boucher (d’origine charolaise) frites salade et les accompagne d’un quart de bordeaux rouge d’appellation contrôlée à six euros quatre-vingt-dix. Trois ouvriers de générations différentes installés à ma gauche font de même mais refusent le verre pour le vin, préférant boire celui-ci dans le verre à eau « On n’est pas des bourgeois ».
Ces voisins trouvent les moules excellentes et je partage leur avis, bien longtemps que je n’en ai mangées d’aussi belles et goûteuses. Dans leur conversation, il est question d’un intérimaire dans la même entreprise depuis quinze ans et du patron qui a de la chance de ne pas se faire choper, puis d’accidents du travail : un mort à cause d’une toupie, une perte de testicules à cause d’une numérique.
Des couples prennent également place sous les chênes, plusieurs de retraités et un d’actifs où l’homme mange avec sa femme en travaillant au téléphone « N’hésitez pas à me solliciter ».
Vers une heure arrive la famille sans laquelle l’échantillon ne serait pas complet : père, mère, branlotin, branlotine, pré branlotine. « Pouvez-vous nous accueillir à cinq ? » Les trois descendants se chamaillent déjà pour choisir leur place. La plus jeune se prénomme Colombe, ce n’est pas avec ce genre de volatile qu’on peut avoir la paix. La mère est muette, le père élève la voix de temps à autre. Il porte une casquette Ping, et non Pine comme j’avais cru le lire d’abord, cela aurait pu, vu les trois conséquences. Un rouge-gorge vient se poser sur le goulot d’une bouteille d’Abatilles, l’eau d’Arcachon.
Pour dessert, je choisis le gâteau basque et il est délicieux. « C’était parfait », dis-je, lorsque je paie, à la patronne aussi aimable et efficace que ses deux serveuses, lesquelles ont fort à faire. S’il y a du monde au jardin sous les chênes, il y en a aussi en terrasse de trottoir et dans la salle.
Le chemin pour aller jusqu’à la dune aurait été côtier, peut-être aurais-je eu envie de poursuivre mais les propriétés privées allant jusqu’à la mer, il faudrait marcher le long de la route et ça non, même sur une piste pour piétons. Je pourrais continuer en bus mais la perspective de côtoyer des semblables à celles et ceux qui étaient dans le premier m’en empêche. Surtout, j’ai un mauvais souvenir de cette dune du Pyla, même si je ne sais plus pourquoi.
Je reste donc un moment au centre du Pyla-sur-Mer à regarder la mer près du Cercle de Voile, où nul n’en fait. Dans l’après-midi, je rentre à Arcachon où malgré le soleil un vent frisquet nuit aux allers et retours sur la promenade de bord de mer, comme le constatent de nombreux dépités.
 

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