Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

18 janvier 2020


Nous sommes en mil neuf cent quarante-quatre et voici venir la Libération. Maurice Garçon, dans son Journal de Guerre (Julliard et Les Belles Lettres) ne manque pas d’en pointer les débordements dus aux « emportements populaires ». Dommage qu’on trouve aussi chez lui un « Je ne suis pas antisémite mais… ».
Six juin mil neuf cent quarante-quatre : Cécile Sorel me téléphone une nouvelle époustouflante. Le débarquement pratiqué du Havre à Cherbourg et, d’un élan foudroyant, les armées de débarquement auraient avancé de 100 kilomètres.
Vingt-huit juin mil neuf cent quarante-quatre : Lorsque Marat fut assassiné, la France prit le deuil. Quelques mois plus tard, on jetait ses ossements à la voirie. Je me méfie des emportements populaires.
Vingt-neuf juin mil neuf cent quarante-quatre : Je ne suis pas antisémite, surtout depuis qu’on persécute ces misérables. Mais tout de même, je crains, si l’on n’y prend garde, qu’ils reviennent avec des dents bien longues, un appétit féroce et des exigences intolérables.
Trente août mil neuf cent quarante-quatre : Quelqu'un me dit avoir entendu à la Téhessef qu’on aurait, à Paris, arrêté Sacha Guitry. Ce doit être curieux à voir. Dans huit jours, il se fera porter malade. Et je parie qu’il arrivera à s’en sortir.
Trois septembre mil neuf cent quarante-quatre : Un voisin que je rencontre me dit son indignation à l’égard de quelques habitants du village. Il m’explique qu’on se propose, le jour de la libération proche, de pendre trois ou quatre personnes parmi lesquelles David, le directeur de l’usine, et Minault, le mécanicien. On veut aussi tondre quelques femmes, ce qui est moins grave. J’essaie de calmer son ardeur. Je lui représente qu’il faut livrer les coupables à la justice mais se garder des fureurs populaires. Il hoche la tête et ne paraît pas convaincu.
Cinq septembre mil neuf cent quarante-quatre : Du bruit m’attira plus loin, rue Gambetta. Là encore, on avait forcé une boutique: on jetait à la voirie tous les livres de la librairie allemande. Des monceaux de volumes, deux ou trois mille peut-être. Des livres magnifiques, notamment des éditions d’art contenant les fac-similés en couleurs de quelques grands peintres. On en brûlait sur place, on en transportait d’autres en charrettes à bras sur la place du Palais où l’on avait allumé un grand feu ; j’aurais aimé empêcher cette destruction indigne de chez nous. Je n’ai même pas tenté. Je me serais fit huer inutilement et bousculer peut-être ; il y avait trop de joie à détruire pour qu’on pût contrer le plaisir de la foule. (…)
Puis la chienlit a commencé. La foule s’était grossie. On a avisé à une fenêtre de la préfecture une belle fille qui, paraît-il, était la semaine dernière encore milicienne. Elle a été saisie, giflée, bousculée, puis on lui a coupé les cheveux. La foule frémissait de joie. Les femmes, surtout, applaudissaient avec frénésie. Châtiment mérité peut-être, mais écœurant. On a parlé de pendre. Heureusement, quelques hommes armés, des francs-tireurs, se sont interposés. On l’a promenée dans les rues sous les outrages et les coups. A cette première a succédé une autre. J’ai vu tomber de magnifiques boucles blondes. Puis on faisait monter les patientes dans une charrette et on les conduisait au palais d’où, après un interrogatoire d’identité et une inculpation d’intelligence avec l’ennemi, on les envoyait à la prison. (…)
Rien ne ressemble plus à un petit garçon qu’une jeune femme qu’on vient de tondre.
 

17 janvier 2020


Point de blocage de grévistes pour aller à Paris ce mercredi avec le sept heures cinquante-six, ce plaisir est réservé à qui veut aller à Caen, nécessité de prendre un train jusqu’à Elbeuf puis des cars assureront le relais.
Pendant le trajet, le jour a largement le temps de se lever sur un joli ciel rose, une coproduction des polluants et de la poussière du Sahara. Arrivé au but, voulant assurer, je descends sous terre par l’hélicoïdal qui mène au métro Quatorze. Je quitte celui-ci à Gare de Lyon.
Reste à trouver la sortie de cet établissement ferroviaire compliqué puis à marcher rues de Lyon et Ledru-Rollin pour arriver chez Book-Off cinq minutes après l’ouverture.
Les métros Huit et Trois circulent à nouveau et je ne manque pas de les prendre. Ils sont peu fréquentés et l’on peut s’y asseoir. Le reste sans changement : après le premier Book-Off, le marché d’Aligre, Emmaüs, le Péhemmu chinois pour déjeuner, le second Book-Off.
Dans ce dernier, je trouve le vieux bouquiniste, pas vu depuis longtemps, pas au mieux de sa forme, muni d’une canne et assis pour consulter les livres. Il m’explique qu’à cause des métros absents et des bus bondés, il ne pouvait pas se déplacer. Nous nous bonnannons.
-Je vais essayer de poursuivre le livre de ma vie, me dit-il, bientôt soixante et onze ans, j’aimerais que ça continue encore un peu.
Je le croyais plus vieux, suis surpris qu’il n’ait que deux ans de plus que moi. Il me parle de la difficulté qu’il a à vendre ses livres.
-Vous n’avez pas quelques petits Matzneff dont tirer profit ? le plaisanté-je.
Il me raconte que lorsqu’il avait vingt ans, il lui est arrivé de le voir, Gabriel Matzneff, au Select où il était en compagnie de Philippe Sollers et de Jean-Edern Hallier.
-Je buvais un café dans un coin et eux buvaient du whisky ou du champagne. Sollers toujours entouré de jolies filles.
-J’ai aussi vu Sollers et Hallier s’engueuler à la Closerie des Lilas, ajoute-il.
                                                              *
Au Péhemmu chinois, un ouvrier ayant cédé aux sirènes de l’accession à la propriété : « Ça fait sept ou huit ans que toutes mes vacances, je les passe à travailler à la baraque. »
                                                              *
Chez Book-Off, un employé enrhumé on ne peut plus français muni d’un masque de protection à la japonaise.
                                                              *
Parmi les livres à un euro prélevés dans les deux Book-Off : Traité des excitants modernes d’Honoré de Balzac (Arléa), De l’essentielle hétérogénéité de l’être d’Antonio Machado (Rivages poche), Ornement et crime d’Adolf Loos (Rivages poche) et Berezina de Sylvain Tesson (éditions Guérin).
                                                              *
Lecture de train : Le reste sans changement, dernier volume des carnets d’André Blanchard (Le Dilettante), ultimes notes prises avant la mort en septembre deux mille quatorze, dans lesquelles, toujours enfermé dans son « nous » de majesté, l’écrivain se montre bien déprimé et un brin climatosceptique. Rien noté, si ce n’est ceci, lié à l’actualité : Bref, un écrivain a tous les droits, à condition d’ajouter que c’est à ses risques, et qu’il ne saurait s’en plaindre.
 

16 janvier 2020


Ecouter France Culture ces derniers temps, c’est comme faire un exercice à trous à l’école, sauf que les trous sont bouchés par les titres de la plaie liste, parfois pour seulement deux minutes. Cette grève contre la diminution du budget et du personnel hoquette. Cela a pour effet de me rendre distrait. Quand se fait à nouveau entendre la voix d’un présentateur, j’ai du mal à l’écouter. Qui était l’invité de Guillaume Erner ce mardi matin ? De quoi ont-ils parlé ? A midi, je ne le sais plus.
La grève contre la réforme des retraites ne va pas mieux. Je ne lui en donne plus pour longtemps. L’opération âge pivot a eu pour effet de tuer tout espoir de retrait, lequel, dès la deuxième semaine du mouvement, quand le nombre de manifestants a commencé à décroître, était déjà mince.
Ce mardi, entendant le bruit des pétards des manifestants passant rue de la République, je les suppose peu nombreux. Demain mercredi il est prévu un rassemblement à la gare de Sotteville dès cinq heures du matin. Cela sent le blocage et m’inquiète pour mon aller à Paris. Lequel, pour la première fois depuis le début du mouvement, se fera avec le train que j’ai choisi il y a un mois, tout comme le retour.
                                                               *
« Sans blocages, la grève n’est rien », est-il écrit en rouge sur le mur de la Poste rue de la Jeanne. Si je suis bien renseigné, c’est un professeur des écoles qui est l’auteur de cet aveu de faiblesse. Après un passage en garde à vue, il est retourné écrire sur son tableau noir.
 

14 janvier 2020


L’autre semaine, au Café des Chiens, tandis que je tapote sur mon ordinateur, une mère et sa fille, installées à la table voisine, n’ont qu’un sujet de conversation : les menus des restaurants de la ville qu’elles étudient sur leurs mobiles. La fille énonce avec un mélange d’envie et d’appréhension (les calories) la liste des plats proposés. J’ai reconnu en elle, à la maigreur de ses poignets, une anorexique.
Après un long périple qui les fait même passer par La Vieille Gabelle d’Evreux, où j’ai des souvenirs de normalien, la fille trouve que le plus simple ce serait de manger une salade ici dimanche midi. Elle téléphone à son père pour l’en avertir puis elle demande à réserver une table et apprend ainsi que dans cette brasserie on ne fait pas à manger ce jour-là.
En la regardant s’éloigner, je songe à celle qui habitait il y a une quinzaine d’années dans le sous-sol du bâtiment faisant face à ma maison, une jolie petite anorexique de qui j’avais fait la connaissance. Pendant quelques mois, je suis parfois allé chez elle et parfois elle a frappé à ma porte. Une grosse copine à elle la ravitaillait, lui apportant de gros sacs de supermarché. Cette âme charitable ne m’aimait pas et ne cessait de la mettre en garde contre moi.
Anorexique et boulimique, cette jeune voisine s’était fait vomir si souvent que ses dents avaient été rongées par l’acide. Son père, qui était du métier, avait dû lui refaire entièrement la dentition.
Egalement atteinte de tocs, il lui en fallait des retours à sa serrure avant de pouvoir s’éloigner de chez elle.
-Tu ne l’as pas su, me dit-elle un jour, mais la première fois que tu m’as parlé devant le passage piéton de la rue de la République, tu es venu à mon secours, je n’arrivais pas à traverser.
Quand j’allais chez elle, dans cette cave où elle s’était enterrée, c’est toujours moi qui faisais le thé, ce qui évitait une succession d’allumages et d’éteignages de la plaque électrique. Parfois, elle le prenait assise sur mes genoux. Rien n’était plus éloigné d’elle que le désir sexuel.
Une fois où elle avait fait sauter l’électricité chez elle, elle vînt se doucher chez moi. Une douche interminable avec une telle succession d’ouvertures et de fermetures de la douchette que je dus la menacer de couper l’eau pour qu’elle cesse.
De plus en plus maigre, elle restait parfois trois jours sans ouvrir le rideau de sa minuscule fenêtre, ce qui me laissait le temps de l’imaginer morte. Une nuit, ayant laissé sa porte ouverte, elle vit débouler dans sa chambre un clochard qui cherchait un endroit où dormir et réussit à le convaincre de ressortir.
Je suis allé la voir quand elle fit un séjour au Céhachu à un étage où il y avait surtout  des filles de son âge qui étaient là pour des téhesses. On la pesait toute nue chaque jour pour voir si elle prenait de poids. Puis son père la fit hospitaliser en psychiatrie à Saint-Etienne-du-Rouvray et là pas question de la voir, visites interdites même pour la famille.
Au retour, elle déménagea dans un appartement du côté de la Croix-de-Pierre où je suis allé une fois. Ensuite je ne l’ai plus revue. Je me demande si elle est encore en vie.
Il me reste des photos d’elle, que j’ai faites une après-midi dans son sous-sol.
                                                                              *
Après son départ, le sous-sol a été acheté par un jeune couple qui y a fait d’énormes travaux. Ceux-ci terminés, le garçon a couché avec une autre fille. Je me souviens d’elle pleurant assise sur les marches quand elle l’a su.
Cet appartement souterrain est ensuite resté inoccupé de nombreuses années. Depuis environ deux ans, il est loué à des touristes via Air Bibi. Ce dimanche matin, ce n’est pas la première fois, je viens au secours d’un couple qui n’arrive pas à le quitter. Le bouton pour ouvrir la grille est sur le côté.
                                                                              *
Longtemps j’ai été attiré par les anorexiques. Depuis le jour où je vis à Apostrophes Valérie Valère, qui se suicida à vingt et un ans. J’ai des photos d’elle sur une étagère de ma bibliothèque consacrée aux ouvrages érotiques.
 

13 janvier 2020


En mil neuf cent quarante-quatre, Maurice Garçon, dans son Journal de Guerre (Julliard et Les Belles Lettres) évoque le premier bombardement de Rouen par les alliés, notamment à travers le témoignage de Cécile Sorel qui était sur place puisqu’elle jouait Madame Capet au Théâtre une heure plus tôt. Un épisode que Maria Casarès, le tenant d’une autre, narra cinq ans plus tard à Albert Camus dans l’une de ses missives, comme je l’avais noté à la lecture de leur Correspondance publiée par Gallimard.
Dix-neuf avril mil neuf cent quarante-quatre : Au Palais, j’apprends qu’en même temps Rouen a été mis en flammes ; la cathédrale brûle et avec elle le Palais, la rue de la Ganterie, le vieux marché. Le centre de la ville détruit, voilà qui est impardonnable. Ces férocités ne se justifient que s’ils débarquent demain. Alors ce serait le combat avec ses horreurs, mais s’il ne s’agit que d’une préparation à longue échéance, de pareilles cruautés sont inutiles et constituent une faute qui aliène les bonnes volontés.
Quatre mai mil neuf cent quarante-quatre : Dîner avec Cécile Sorel.
Elle est courageuse, cette vieille femme qui paraît toujours cinquante ans. Elle était à Rouen le jour, ou plutôt la nuit, où un bombardement anglais a détruit la moitié de la ville.
Elle dit :
-Mon heure n’était pas venue…
Et elle ajoute :
-Je ne dirais pas cela à n’importe qui, mais je suis heureuse d’avoir vu ça… J’ai passé une heure aux enfers… Décidément, c’est un mauvais lieu…
Elle me fait une description terrifiante. Les bombes tombant sur la maison dont elle avait gagné la cave. La sortie en hâte dans une atmosphère étouffante, et la vision d’horreur d’une ville en feu.
-Les flammes se reflétant dans l’eau répandue dans les rues… Le panache magnifique de la fumée enrobant le ciel… Un combat d’avions au ras des maisons… Les ténèbres vaincues et les maisons respectées qu’on fait sauter à la dynamite pour faire la part du feu… Le Dante n’avait rien vu…
 

11 janvier 2020


Le cinéma Pathé des Docks n’en veut plus mais le Secours Populaire a plus d’un tour dans son sac de livres. Il en propose donc d’occasion dans un autre endroit de ce lointain centre commercial où je mets rarement le pied mais qui pour beaucoup est l’éden du samedi après-midi.
Je m’y rends pédestrement ce vendredi matin sous une brouillasse qui ne m’oblige pas à ouvrir le parapluie. La promenade de bord de Seine n’est à cette heure fréquentée que par quelques coureuses et coureurs. Sur l’autre rive, derrière le Palais de la Métropole, nulle fumée ne signale d’incendie Seveso. Lubrizol a repris une activité partielle depuis plusieurs semaines. La marchandise est désormais stockée ailleurs.
Il est dix heures moins le quart quand les portes automatiques s’ouvrent devant moi. Des tables dans l’espace central du rez-de-chaussée indiquent que c’est là que ça se passe. La vente doit débuter à dix heures. Certains m’ont précédé. Les dames du Secours les rappellent à l’ordre quand ils s’emparent d’un livre. Je suis tenté d’imiter ces pressés et résiste jusqu’à moins cinq.
Finalement, je n’ai que trois livres dont j’aurais pu me dispenser dans mon sac. Considérons que j’ai fait une bonne action, me dis-je en donnant mes cinq euros à l’une des caissières.
N’ayant point envie de faire le retour à pied, je rejoins l’arrêt Mont-Riboudet des bus Teor et monte dans le premier qui se présente. A l’arrêt Fac de Droit un flot d’étudiant(e)s s’y engouffre. On se croirait dans un bus parisien par temps de grève. Toute cette jeunesse descend à Théâtre des Arts et file vers le métro afin de rejoindre les quartiers populaires.
                                                                      *
Parmi les conséquences dommageables de l’incendie de Lubrizol, Rouen sera ville étape du Tour de France en deux mille vingt-deux, annonce fier de lui Hervé Morin (ce n’est pas lui qui aurait dû le faire mais Monsieur le Duc n’a pas pu s’empêcher).
                                                                      *
« Retraites : la cérémonie des voeux annulée à la mairie du Havre pour cause de grabuge », titre France Trois Normandie. J’adore ce mot : grabuge.
 

10 janvier 2020


Dans le confortable Corail qui m’emmène à Paris ce mercredi, ma jolie voisine à trottinette lit Le charme discret de l’intestin, ce qui nuit à l’atmosphère poétique générée par ma lecture de Promenades et souvenirs, l’un des derniers textes écrits par Gérard de Nerval avant qu’il ne se suicide. Quand elle descend à Val-de-Reuil, je n’ose lui souhaiter une bonne digestion.
Ce jour n’est pas comme prévu. Celle qui me tenait la main et travaille à Bastille, avec qui je devais déjeuner pour fêter le début de la nouvelle année, a préféré reporter à une date ultérieure pour cause de trop de travail et de grève du métro qui complique ses rendez-vous professionnels. Je sais combien elle en bave depuis un mois. Comme beaucoup d’autres. En passant à Asnières, j’ai une pensée pour celle qui me tenait la main avant elle et qui souffre des mêmes difficultés de transport.
A l’arrivée dans la capitale, en allant pédibus jusqu’à Quatre Septembre, je vois pour la première fois, maintenant que les vacances de Noël sont terminées, l’ampleur du problème. Du monde du monde du monde plein les rues. Que de piéton(ne)s, que de bicyclistes, que de trottineuses et trottineurs, que de dangers encourus.
Au Bistrot d’Edmond, j’évite le sujet qui fâche, me contentant de bonnaner celle qui me sert un café. On ne solde pas chez Book-Off et rien ne semble avoir été mis en rayon pour moi. Après avoir dépensé un euro, je rejoins à pied l‘église Saint-Eustache puis la rue Saint-Martin avec l’intention d’explorer la librairie Le Gai Rossignol. Las, je la trouve fermée, sans explication. Le sandouichier d’en face ne sait me dire si c’était ouvert les jours passés.
Pour traverser la Seine, je passe devant un Théâtre de la Ville en grands travaux. C’est là que se trouvait la rue de la Vieille Lanterne où Gérard de Nerval fut découvert pendu à l’aube du vingt-six janvier mil huit cent cinquante-cinq. Place Saint-Michel, j’entre à l’annexe de Gibert Jaune où sont regroupés les livres bradés. C’est pour apprendre sa prochaine fermeture. Les ouvrages pour la jeunesse seront donnés à des associations, les autres bennés, se désole la vendeuse qui juge que les livres, ça n’intéresse plus personne.
Fermé, un restaurant au bout de la rue de la Harpe l’est déjà, devant lequel des employés désolés discutent avec le comptable.
-Il va déposer le bilan, commente le cuisinier de La Cochonnaille où j’entre pour déjeuner, et eux ils ne seront pas payés avant trois ans.
-Toujours en trottinette, dis-je à la charmante patronne quand elle arrive.
-Oui, pour l’instant, je garde ça.
Nous nous bonnannons puis dans le menu à douze euros, je choisis les œufs mayonnaise maison, le filet mignon de porc (spécialité) et la mousse au chocolat.
Sorti de là, j’entre successivement chez Gibert Bleu et Gibert Jaune à la recherche des volumes qui me manquent du journal honni. Tout a disparu, vendu ou mis au rebut.
Dépité, je rentre sous les arcades de la rue de Rivoli encombrée de toutes les cochonneries que le petit commerce propose aux touristes. Deuxième fois que je rejoins, depuis le Quarter Latin, Saint-Lazare pédestrement. Il n’y aura pas de troisième.
                                                           *
Il est véritablement difficile de trouver à se loger dans Paris. (…)
J’ai parcouru les quartiers de Paris qui correspondent à mes relations, et n’ai rien trouvé qu’à des prix impossibles, augmentés par les conditions que formulent les concierges. écrivait Gérard de Nerval au milieu du dix-neuvième siècle.
                                                           *
Verrons-nous maintenant les médiathèques et les bibliothèques se débarrasser des volumes du journal de Gabriel Matzneff par elles achetés? Les bibliothèques de Rouen n’en possèdent que deux. Celles de Paris davantage, dont certains marqués indisponibles.
 

9 janvier 2020


Ce mardi matin, je commence la journée en achetant au Drugstore le numéro spécial de Charlie Hebdo « Nouvelles censures… Nouvelles dictatures », me souvenant de ce mercredi d’il y a cinq ans où, planté au carrefour Chemin Vert Richard Lenoir, j’assistais aux suites de l’action criminelle des deux frères islamistes dans les locaux du journal.
C’est comme si j’y étais encore, voyant passer l’un des blessés sur un brancard puis les politiciens Larcher et Lellouche. De même suis-je toujours planté près de deux Gendarmes Mobiles le jour de la manifestation du onze janvier.
Evoquant ce numéro dénonçant la censure, Le Parisien écrit : « « Hier, on disait merde à Dieu, à l’armée, à l’Église, à l’État. Aujourd’hui, il faut apprendre à dire merde aux associations tyranniques, aux minorités nombrilistes, aux blogueurs et blogueuses qui nous tapent sur les doigts comme des petits maîtres d’école », écrit Riss, le directeur de la rédaction, dans son éditorial. »
La citation est tronquée. Riss écrit : « Hier, on disait merde à Dieu, à l’armée, à l’Église, à l’État. Aujourd’hui, il faut apprendre à dire merde aux associations tyranniques, aux minorités nombrilistes, aux blogueurs et blogueuses qui nous tapent sur les doigts comme des petits maîtres d’école quand au fond  de la classe on ne les écoute pas et qu’on prononce des gros mots : « couille molle, enculé, pédé, connasse, poufiasse, salope, trou du cul, pine d’huître, sac à foutre ».
Cette censure d’un texte dénonçant la censure illustre le fait que la bataille est perdue. Le combat de Charlie Hebdo est un combat d’arrière-garde. Le Nouvel Ordre Moral a gagné.
                                                         *
Gallimard, en ce jour anniversaire, retire de la vente les volumes du journal intime de l’épouvantable Gabriel Matzneff par lui édités, que sans doute Philippe Sollers avait publiés dans sa collection L’Infini sans les lire. De quoi mériter le Tartuffe d’Or pour l’année deux mille vingt.
                                                        *
Au cœur de l’article que Daniel Bougnoux, dans son blog Le Randonneur publié par La Croix, consacre à l’affaire Matzneff, cette incidente relative à un écrivain plus connu et reconnu :
« C’est dans son jardin de curé qu’eut lieu devant moi une petite scène assez pénible, d’un jeune homme qui pouvait avoir l’âge adulte, et venait sur sa moto rançonner le grand écrivain, « qui lui devait bien ça ». Et Tournier de s’exécuter, en me prenant à témoin pour soupirer sur le charme des enfants qui passe si vite, et s’évanouit dans les pilosités, les mauvaises manières, l’appât du gain  et le goût des grosses cylindrées… Je ne sais comment seraient reçues aujourd’hui quelques-unes des déclarations, indéniablement pédophiles elles aussi, qui parsèment son œuvre. »
 

1 2 3 4 5 » ... 200