Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

8 mai 2020


Ce jeudi, à neuf heures, je suis le premier patient (et apparemment le seul en ce début de matinée) de mon médecin traitant et de l’interne qui lui tient compagnie. « Ah, je n’ai pas encore mis mon masque », s’excuse-elle quand j’entre dans la salle d’auscultation. Lui non plus. Ils s’en munissent tandis que je m’assois face au bureau (de mon côté, je m’en passe puisqu’on ne l’exige pas ici).
Je leur montre mon compte-rendu d’échographie et demande combien de temps je peux rester en cet état. Un certain temps, un an peut-être, ou deux ou trois, mais ça finira par s’aggraver et donc l’opération est inéluctable. Le docteur me donne le nom de deux chirurgiens.
Je lui parle alors de mon nouveau souci, une gêne dans l’oreille droite, peut-être un bouchon de cérumen. Il m’examine et récuse cette hypothèse. Cela a plus à voir avec un problème dentaire. Comment savoir lorsque la plupart de mes dents sont dévitalisées ? Il me prescrit un bain de bouche. Si ça persiste, voir le dentiste.
Enfin, je lui demande une ordonnance pour mon contrôle technique annuel par prise de sang que je ne compte pas faire avant la seconde moitié d’août.
Après avoir salué la jeune et sympathique interne et son maître de stage, je règle les vingt-cinq euros sans contact à la secrétaire. « Vous avez du gel hydro alcoolique si vous voulez vous laver les mains avant de sortir », me dit-elle. Je le fais, pour sitôt après toucher deux poignées de portes avant de me retrouver sur le boulevard.
En face, un employé des transports publics nettoie les boutons des portes de la rame de métro du prochain départ. Dès qu’il a terminé, de nouveaux voyageurs y posent leurs mains douteuses.
Je rentre par le réseau des petites rues situées au-dessus du jardin de l’Hôtel de Ville. A un croisement, je vois sortir de chez lui l’un de ma connaissance, pas vu depuis longtemps. Je lui demande comment ça va. Il me raconte ses soucis d’indépendant, deux activités professionnelles arrêtées, l’une qui va reprendre lundi mais pour l’autre, pas tant que les cafés et restaurants ne seront pas rouverts. « Et toi ? » me dit-il. Je lui parle de cette hernie et de l’opération qui m’inquiète.
-Ce n’est rien, me dit-il, ce n’est rien.
Il peut m’en parler, il a été opéré. Oui, on peut bouger dès qu’on est rentré chez soi. Il faut simplement ne rien porter pendant huit jours. Le plus désagréable, c’est le réveil après l’anesthésie.
Bon bon bon, de toute façon, je n’envisage pas l’opération avant cet hiver. Pour le moment, j’ai surtout besoin de me sentir libre de partir ici où là, selon ce qu’il sera possible de faire.
Rentré, j’écoute mon cédé des débuts de Jean Ferrat, d’avant l’époque où il deviendra chanteur du Parti Communiste, quand il se permettait encore des chansons d’amour sans prétention, comme De Nogent jusqu’à la mer Y a de la brume dans tes yeux gris / De Nogent jusqu'à Paris / Lentement va mon chaland / De Paris jusqu'à Rouen / Y a du rêve dans tes yeux verts / De Rouen jusqu'à la mer.
Trois ouvriers sans masques travaillent à moins d’un mètre l’un de l’autre dans le studio en rénovation tandis que je poursuis ma lecture du Journal de Pepys au soleil du jardin. Deux partent à midi et demi et le dernier reste jusqu’à treize heures, tout comme moi.
En ce début d’après-midi, je commence ma grande traversée Ferré, trente-cinq cédés à écouter à peu près dans l’ordre chronologique. Léo Ferré, c’est bien dès le début et ça ne fait que prendre de l’ampleur.
Après ces cinquante jours de confinement, je lui ressemble de plus en plus du point de vue capillaire. Entre deux cédés, j’appelle ma coiffeuse que j’imagine se préparer à la reprise dans son petit salon. Elle n’y est pas mais me rappelle de chez elle en soirée. Rendez-vous est pris. Ce n’est pas pour tout de suite.
                                                                             *
Ce Macron en bras de chemise, hier, pour parler aux professionnel(le)s de la Culture, sa gestuelle surjouée et ses propos un peu perchés, notamment la référence au jambon et au fromage de Robinson Crusoé comme kit de survie.
Quand il retourne dans la cale de son bateau échoué, Robinson n’en revient pas qu’avec de la viande et du fromage. Cela, notre Président s’est bien gardé de le dire, des fois que ça donnerait des idées à certains.
Allons au texte de Daniel Defoe, cité par Simon Leys dans son étude sur Chesterton publiée sur le site de L’Express  le vingt et un avril deux mille douze :
Ainsi, pour Chesterton, l'un des plus grands poèmes jamais écrits se trouve dans Robinson Crusoé: cette liste de toutes les choses que Robinson réussit à sauver du naufrage de son navire: « deux fusils, une hache, trois sabres, une scie, trois fromages de Hollande, cinq pièces de viande de chèvre séchée... »
                                                                               *
Dommage que les bistrots soient fermés, cela aurait été le moment de baptiser le sandouiche jambon fromage : « Garçon, un Macron s’il vous plaît ».
 

7 mai 2020


Première fois ce mercredi que je me trouve rejoint par un autre client à la boulangerie. Un jeune homme qui reste dehors tant que la patronne, qui aura traversé tout le confinement sans masque, n’en a pas fini avec moi. La rue Saint-Nicolas n’est plus déserte à sept heures quarante.
Une heure plus tard, je croise aussi du monde, dont un homme qui s’efface pour me laisser passer au bout de la ruelle, là où elle ne fait qu’un mètre de largeur. Parmi ces humains qui sont de sortie, des artisans ayant repris la réfection d’appartements ou de façades.
Mes courses faites chez U Express, je poursuis la réécoute de la lettre Effe de ma cédéthèque francophone avec Pamplemousse mécanique des Fatals Picards, me souvenant du concert gratuit de plein air au parc Henri-Barbusse de Saint-Etienne-du-Rouvray. C’était au début du mois de juin deux mille sept et j’étais bien accompagné. Les chansons des débuts des Fatals Picards m’amusent toujours. Je crois qu’on n’a jamais aussi bien décrit la réalité de la vie d’un prof de collège de périphérie que dans La sécurité de l’emploi.
Des artisans, il y en a aussi dans la copropriété, un homme âgé au masque mis uniquement sur la bouche et un aide sans masque qui éternue à tout va. Ils changent les toilettes d’un appartement inoccupé du rez-de-chaussée.
Le soleil revenu me permet de reprendre la lecture de Pepys au jardin. Au-dessus de ma tête, un codétenu éditorialise au téléphone «  à mon avis … l’erreur du gouvernement … à mon avis … ». A midi, des sirènes hululantes me rappellent que nous sommes le premier mercredi du mois. N’est-ce pas la première fois que je les entends à Rouen ? Les réentendrai-je un jour à Paris ?
Vers treize heure trente, je dois rentrer à cause de la chaleur. J’écoute Daniel Fernández chanter son confinement volontaire Dans une vieille cabane en plein cœur de la forêt / Je me suis enfermé trois mois avec Blanche Neige qui m’aimait / J’avais bouclé toutes les portes et tiré tous les volets / Pas de nouvelles, pas de mauvaises informations / Juste le Cantique des cantiques et un roman d’Aragon. puis je continue avec les deux premiers cédés de lui devenu Nilda. Les artistes sont souvent à goûter dans leurs débuts.
Vers quinze heures, je sors mes tréteaux et le plateau dont le poids n’est pas forcément compatible avec mon hernie débutante pour tapoter la suite de mes notes de lecture du premier volume du Journal de Samuel Pepys tandis que la propriétaire du studio en travaux, porteuse d’un masque, s’entretient avec un autre artisan, démuni de masque.
Avant de relouer à un(e) étudiant(e) : faire des travaux devenus indispensables sans que ça coûte trop cher.
                                                                        *
La couronne d’Angleterre, c’était plus palpitant avant, au temps de Samuel Pepys :
Dix-neuf juillet mil six cent soixante-deux : Comme il pleuvait fort sur le fleuve, je débarquai et me mis à l’abri pendant que le roi arrivait dans son bateau, allant vers les Downs à la rencontre de la reine. Le Duc étant parti hier. Mais je me dis que cela diminuait l’idée que je me faisais d’un roi, qu’il ne puisse commander à la pluie.
Neuf octobre mil six cent soixante-deux : Il me dit qu’on croit la reine enceinte, car les carrosses ont ordre de rouler très doucement dans les rues.
Trois novembre mil six cent soixante-deux : J’y rencontrai Pearse le chirurgien – qui me dit que milady Castlemaine est engrossée ; mais bien que ce soit le fait du roi, comme son mari est à Londres et qu’il la voit quelquefois, bien que sans jamais manger ou coucher avec elle, c’est à lui qu’on l’attribuera.
Dix novembre mil six cent soixante-deux : La ville, me dit-on, est fort mécontente et tout le monde est au courant du bâtard que le roi a eu de Mrs Haslerigg.
 

05 mai 2020


La pire journée de la confinerie, ce mardi, s’agissant du temps, une pluie incessante qui conduit à se féliciter de ne pouvoir rien faire en ville où, j’imagine, des commerçants se creusent la cervelle pour savoir comment rouvrir la boutique en suivant les instructions des médecins qui nous gouvernent.
Je ne serai pas de ceux qui feront redémarrer le commerce, quoique racheter une voiture pourrait être une bonne idée, vu le mode dégradé selon lequel vont recirculer les trains, qui seront quand même des lieux de danger.
Avant-guerre, mes sorties dans cette ville, c’était le plus souvent aller lire ou écrire dans des estaminets où je restais une heure ou deux sans consommer autre chose qu’un café. Quand ils rouvriront en mode dégradé, une table sur deux, je n’y serai plus le bienvenu. A peine le café bu, ma table sera lorgnée par des quidams en file indienne, à un mètre l’un de l’autre, masqués de préférence, et le patron aura envie que je la libère.
Ce qui faisait l’intérêt de ma vie finissante est annihilé et le restera après le déconfinement, plus de cafés où l’on peut traîner, plus de restaurants à buffet, plus de trains avec lesquels voyager en liberté, plus de bouquineries où s’attarder sans risque (chez Book-Off les allées font un mètre de largeur). Tous ces lieux sont ou vont être transformés en annexe d’hôpital, sans pour autant être sûrs. Autant aller boire, manger, lire ou écrire à la cafétéria du Céhachu.
Ma seule sortie de la journée, cinq pas jusqu’à la boîte à lettres où je trouve les masques envoyés de Paris il y a une semaine par celle pour qui je m’inquiète, tant elle accumule les ennuis.
                                                                        *
Il faudra encore attendre pour que reviennent dans l’hypercentre de Rouen les familles de l’Eure et du Pays de Caux, dont les membres, le samedi vers seize heures, entraient dans les cafés pour sitôt la commande passée se succéder aux toilettes. Pas de cafés ouverts, pas de toilettes. Pas de toilettes, pas de clients dans les boutiques.
                                                                        *
Après une compilation des premières chansons de Leny Escudero sur laquelle figure une photo de lui avec des cheveux courts, j’attaque la lettre Effe de ma cédéthèque francophone par Mylène Farmer qu’un jour je vis (ou crus voir) surgissant d’une voiture juste devant moi puis se jetant dans un immeuble situé un peu plus haut que le Jardin du Luxembourg, d’abord Cendres de lune puis Ainsi soit je… puis L’autre… puis Anamorphosée puis un double cédé en concert.
Cette réécoute me rappelle une des années où je faisais l’instituteur dans la Grande Section de l’Ecole Maternelle du Pivollet, passage des Turbulents, à Val-de-Reuil. Pendant la récréation, les petites filles, sans y comprendre goutte, chantaient Je je suis libertine je suis une catin tandis qu’un garçon, victime d’un défaut de prononciation, au lieu de « Tu vas au but » disait à ses copains « Tu vas aux putes ».
                                                                         *
C’est le vingt-quatre février mil sept cent soixante-sept que dans son Journal Samuel Pepys évoque pour la deuxième fois la ville de Rouen :
Je m’enquis de ce Français qui, dit-on, mit le feu à la Cité et qui fut pendu pour cela. Selon ses propres aveux, il avait été engagé par un Français de Rouen, avait lancé, à l’aide d’un bâton, une grenade dans la fenêtre d’une maison, bien que le maître de cette maison, le boulanger du roi, son fils et sa fille, jurent que cette fenêtre n’existait pas, et que l’incendie n’a pas commencé en cet endroit. Cependant, ce personnage, qui, bien que niais et d’humeur mélancolique, ne parlait pas comme un fou, jura qu’il avait bien mis le feu.
Une note de bas de page établit les faits. Robert Hubert, horloger à Londres et natif de Rouen, avait été jugé en septembre mil six cent soixante-six et exécuté le vingt-sept octobre suivant. La seule preuve contre lui était ses aveux. Il ne possédait pas toutes ses facultés mentales et avait débarqué à Londres deux jours après le début du Grand Incendie.
 

5 mai 2020


Ce lundi matin je m’avance masqué dans la ville et c’est d’une redoutable efficacité puisque, lorsque j’entre à l’Imagerie Médicale des Beaux-Arts, à l’angle des rues du Canuet et des Basnages, la secrétaire m’accueille d’un « bonjour madame ».
Mon genre rectifié, elle s’enquiert du nom de mon médecin traitant et de mon adresse. Comme il ne saurait être question qu’elle touche quoi que ce soit ayant passé dans mes mains, c’est moi-même, tenu à distance par un cordon, qui glisse ma Carte Vitale dans l’appareil puis mon ordonnance dans un scanner. Après quoi, je suis invité à m’installer dans une salle d’attente qui a l’avantage d’être vaste, aucun risque de promiscuité.
A l’heure précise de mon rendez-vous, une radiologue me fait entrer dans son cabinet de consultation et me demande d’enlever mon pantalon, de me laver les mains et enfin de m’allonger sur la table d’examen. Après m’avoir badigeonné le bas-ventre, elle y promène la douchette échographique en me posant quelques questions. Parfois, il me faut gonfler le ventre. Cela dure un moment. Je sens qu’elle tâtonne. Finalement, elle m’annonce « une toute petite petite hernie » :
-Vous ne risquez pas l’occlusion.
L’opération n’est pas urgente, que je voie avec mon généraliste ce qu’il en pense. Je lui avoue mon peu d’enthousiasme pour une opération dans les circonstances présentes. « Je comprends », me répond-elle.
-Je vais rédiger mon compte-rendu, vous allez pouvoir repartir avec, m’apprend-elle avant de me dire au revoir.
Je la remercie, renfile mon pantalon et vais m’asseoir dans la salle d’attente de l’accueil, presque aussi vaste que l’autre.
Cinq minutes plus tard, la secrétaire appelle mon nom. Je glisse à nouveau ma Carte Vitale dans l’appareil pour le règlement puis repars dans des rues quasiment désertes avec mon petit dossier sous le bras, ni vu ni connu.
A demi soulagé par le résultat, je suis fort heureux quand, ma porte refermée derrière moi, je peux me démasquer.
                                                                         *
C’est d’Elmer Food Beat 30 cm que j’introduis dans ma platine, retrouvant avec plaisir Caroline, Daniela, Linda, Brigitte, L’Infirmière, La Caissière de chez Leclerc et même La Grosse Jocelyne, un disque que m’avait fait découvrir une fille de Nantes avant que le groupe, originaire de cette ville, soit connu partout.
C’était pendant la période débridée qui a suivi ma libération des liens du mariage. Avant moi, cette fille avait baisé avec un autre enseignant devenu par la suite Ministre de l’Education Nationale dans un gouvernement de Droite.
Et dans la bouche de Daniela / Il y a toujours de la place / Pour les copains qui passent.
                                                                          *
Evidemment, quand au jardin je me remets à la lecture du Journal de Samuel Pepys, je tombe sur ça, daté du onze janvier mil six cent soixante-sept : Ce jour, appris la mauvaise nouvelle que mon père souffre beaucoup de son vieux mal, sa hernie, ce qui me préoccupe.
 

4 mai 2020


Première information de ce dimanche matin : la mort d’Idir, le chanteur kabyle, d’une « maladie pulmonaire », à l’âge de soixante-dix ans. Je l’avais vu en concert gratuit au Théâtre Charles Dullin du Grand-Quevilly. C’était en mars deux mille sept pour l’ouverture du festival métropolitain Les Transeuropéennes, disparu depuis. Une centaine de personnes avaient dû rester dehors et à l’issue l’agglo avait offert champagne et petits fours épicés. C’était une période faste. Si je m’en souviens si bien, c’est que j’ai raconté cela dans la première partie de mon Journal.
C’est le deuxième chanteur qui sera mort avant que j’atteigne son initiale dans la réécoute alphabétique de ma cédéthèque francophone. J’en suis à Jacques Dutronc avec le bon C Q F Dutronc, les moyens Brèves rencontres et Madame l’Existence et enfin son concert au Casino de Paris, puis je passe  à Stephan Eicher, dont je ne suis pas fou, Engelberg, Carcassonne et Louanges.
Dans la deuxième moitié de l’après-midi, l’absence de gouttes d’eau et la douceur de la température me permettent de lire un peu du Journal de Samuel Pepys sur le banc du jardin. Depuis le début du confinement, l’arbre a largement eu le temps de passer de tondu à feuillu.
                                                              *
Olivier Véran, Ministre de la Santé, fait les gros yeux. Attention si vous n’êtes pas sages, point de déconfinage.
Un chantage de mauvais prof auquel personnellement je me suis toujours refusé, préférant dire à mes élèves : « Oui on ira en voyage scolaire le onze mai, en attendant vous vous tenez tranquille. »
                                                             *
Idir, je l’ai découvert comme tout le monde avec A Vava Inouva qui passait et repassait sur les radios en mil neuf cent soixante-seize. M’a toujours étonné le fait qu’on annonce cette chanson sous le nom de son compositeur et non pas sous celui de celle qui l’interprète et sans qui elle n’aurait pas eu un tel succès.
Il faut se donner un peu de mal pour trouver son nom : Mila.
                                                            *
Entendu à la radio ou à la télé, l’autre jour, un invité évoquant la mortalité chez les humains de sexe mâle, déclarer : « Il y a aussi le virus des soixante-dix ans. »
 

3 mai 2020


Ce samedi matin est marqué par la colère des pharmaciens et autres professionnels dits de santé suite à l’annonce par la grande distribution (comme elle s’appelle elle-même) de la mise en vente dès lundi de millions de masques jusque-là introuvables, peut-être ceux commandés en Chine par mon codétenu du troisième étage. Ne fréquentant pas cette grande distribution, je n’en aurai pas davantage. Quand même, je demande au caissier de U Express si certains arriveront jusqu’ici. « Cela m’étonnerait », me répond-il.
Malgré quelques nuages venus d’une direction inhabituelle, je peux lire sur le banc du jardin. Après la peste, Samuel Pepys fait face à l’incendie de Londres, dont heureusement pour lui sa maison sort indemne, le feu s’arrêtant au bout de sa venelle. Ayant pris accidentellement dans une boulangerie, cet incendie se propagea durant quatre jours et quatre nuits sur deux cents hectares, détruisant environ treize mille deux cents maisons ainsi que de nombreux monuments. Il ne laissa debout qu’un cinquième de la ville. Cent mille personnes se retrouvèrent à la rue. Pepys raconte cela très bien avant de faire revenir son or et son argent mis en sûreté. Ce qui ne revint pas, ce fut la peste, vaincue par les flammes. Cette lecture est agréablement accompagnée par le concert de carillon hebdomadaire puis par le calme.
C’est à l’intérieur que je poursuis le tapotage de ma prise de notes de lecture du premier tome de son Journal en reprenant ma réécoute des cédés francophones à la lettre Dé. Une mienne connaissance s’inquiète de mon classement à cette lettre d’Albin de la Simone « Mon côté bibliothécaire trouve à redire même si vous faites comme vous voulez », m’écrit-elle. Je me suis posé la question. Devais-je le mettre avec Nina Simone ou près de Vincent Delerm ? Mon choix est un peu tendancieux, je le reconnais. Cela aurait plus simple s’il avait gardé son véritable nom, Albin L'Eleu de la Simone.
Je n’ai pas ce genre de problème avec le plébéien Dutronc, un de mes compagnons d’adolescence, dont j’écoute deux compilations (disques Vogue) des succès des années soixante. La seconde se termine hélas par des niaiseries post Jacques Lanzmann datant du début des années soixante-dix : Le petit jardin, La France défigurée, La ballade du bon et des méchants, J’comprends pas. Je ne comprends pas non plus. Heureusement, par la suite, Dutronc sortira du trou.
                                                                      *
Cela fait aujourd’hui un quart de siècle qu’est mort à La Rochelle, de façon naturelle ou provoquée, mon frère Jacques. Dans son recueil « les animots », il écrivait : on ne confondra pas ma mort avec une gousse d’ail.
 

2 mai 2020


Quoi de plus tentant ce matin de Premier Mai qu’une sortie pédestre reprenant partiellement le chemin de la sempiternelle manif à laquelle je m’abstenais de participer avant guerre, sauf quand le père Le Pen fut au second tour de la Présidentielle et peut-être aussi une fois où il s’agissait de marcher contre le recul de l’âge de départ à la retraite.
A six heures trente, le jour à peu près levé, sous un ciel gris, muni d’un parapluie, je remonte la rue de la Rép puis tourne à gauche dans celle du Canuet que je parcours jusqu’à sa fin. Il faudrait ensuite descendre une partie du boulevard des Belges avant de mettre le cap sur la Préfecture, mais une manif ça s’abandonne avant la fin.
Aussi, je redescends vers l’hypercentre par la rue Cauchoise. Sur la porte du Rêve de l’Escalier, une annonce avec faute d’orthographe indique qu’on n’y rachètera plus de livres jusqu’à une date indéterminée, ce dont je me doutais. A la réouverture des magasins, cette bouquinerie fera partie des lieux dans lesquels j’aurai du mal à entrer tant que le virus courra. La raison en est sa forme de couloir avec passage très étroit devant la caisse. Par le passé déjà, je n’y restais guère quand s’y trouvaient plus de trois personnes.
Après être passé sous l’église de la Jeanne et avoir brièvement ouvert mon parapluie, je remonte la rue du Gros jusqu’à la Cathédrale et à sept heures dix je suis chez moi où mes activités sont chaque jour les mêmes. Je l’ai voulu ainsi et que ferais-je sinon ?
A la lettre Dé de ma cédéthèque, cela commence par Dani, une compilation de son meilleur avec l’inoubliable Comme tu les aimes de quand elle était jeune avec cette bouche qui inspirait à mes seize ans des pensées lubriques. Puis vient le souchonien Un homme d’Albin de la Simone, sympathique garçon avec qui j’ai discuté une après-midi sans savoir que c’était lui, à Paris, chez Philippe Dumez qui, lui, par la suite s’est révélé l’être beaucoup moins. J’enchaîne avec le premier de Vincent Delerm, son meilleur, avec des chansons qui pourraient aider à passer à l’acte un dimanche (ou autre jour férié) où l’on songerait à se suicider. Je termine avec Pour lui, la compilation du meilleur de Lucienne Delyle ; pour le feu de la Saint-Jean, cette année c’est fichu.
                                                                          *
A chaque fois qu’une éclaircie me donne l’espoir d’aller lire sur le banc du jardin, une averse le douche.
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Naïve / Craintive / Captive / Comme tu les aimes / Aimante / Démente / Savante / Comme tu les aimes (Dani)
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Pour me consoler un peu des miens, j’ai les soucis de santé de Samuel Pepys :
Dix octobre mil six cent soixante et un : Rentré chez moi avec l’intention de passer une soirée joyeuse, car c’est mon sixième anniversaire de mariage, mais j’ai si mal à un testicule que je me suis meurtri dernièrement, que je prends mon souper et au lit, dolent ; ma femme et moi assez joyeux tout de  même.
Onze octobre mil six cent soixante et un : Toute la journée avec un cataplasme sur mon couillon ; me lève un peu le soir, puis me recouche, un peu soulagé par rapport à la nuit dernière.
Quinze octobre mil six cent soixante et un : Retour chez moi fort dolent ; trop marché aujourd’hui si bien que j’ai fait de nouveau enfler mon testicule, ce qui me préoccupe fort.
 

1er mai 2020


Elle venant de la rive gauche, moi de la rive droite, c’est logiquement sur le pont de l’île Lacroix, qu’au prétexte d’une sortie liée à l’activité physique individuelle, nous nous rencontrons, avant que drache ne tombe, pour une transaction à but non lucratif, mais néanmoins non autorisée pas l’état d’urgence sanitaire.
En échange du masque qui me sera nécessaire lundi prochain pour mon examen médical, je lui remets deux livres qui j’espère lui plairont. Puis, avec l’air dégagé de qui n’a rien fait de mal, nous repartons chacun de notre côté.
Le mauvais temps ne m’incite pas à prolonger la promenade. Rentré, au fil de la journée, tout en lisant Pepys puis tapotant mes notes de lecture du même, je poursuis ma réécoute alphabétique du domaine francophone de ma cédéthèque, lettre Cé suite et fin.
Se succèdent donc dans ma platine d’une façon fort hétéroclite Chansons pour de rire de Coluche, Retrouvailles de Nicolas Comment (à qui j’ai vendu un livre avant guerre) et Xavier Waechter (sur des textes de Bernard Lamarche-Vadel), Mes plus grands succès d’Eddy Constantine, Cornu et à 3 de Cornu (il n’y eut pas de troisième disque) et Live de Patrick Coutin (enregistré à Lille, avec pour couverture une paire de fesses assez moyenne).
Cornu, ça me plaît beaucoup, les textes et la voix de Julie Bonnie, son violon poussé jusqu’à saturation. Celle qui me l’a fait découvrir, depuis longtemps me tient pour mort.
                                                                            *
Cornu, Je suis fière (mes fesses) : J'aime mes fesses et je t'aime, ma sœur / J'aime mes seins et j'aime aussi, les tiens / Sincèrement je vous mélange, mes frères / Dans la glace je perçois bien, vos lèvres.
                                                                            *
Vingt-trois avril mil six cent soixante et un, couronnement de Charles II, de notre envoyé spécial Samuel Pepys :
Mais j’avais une telle envie de pisser que je sortis un peu avant que le roi n’eût achevé toute ses cérémonies et remontai le long de l’abbaye jusqu’à la Grand-Salle de Westminster, en faisant tout le trajet derrière des barrières, au milieu de 10 000 personnes, sur un sol recouvert de drap bleu – avec des tribunes tout le long. (…)
Si jamais je fus saoul, c’est bien cette fois-là – je ne m’en rendis pas compte sur le moment, car je plongeai dans le sommeil jusqu’au matin. Lorsque je me réveillai, je me sentis humide de ma propre vomissure. C’est ainsi que se termina cette journée dans l’allégresse universelle…
 

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