Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

25 janvier 2019


Comme on peut toujours compter sur les coïncidences, après mes examens oculaires je lis ce mardi soir sur le site du Parisien deux articles alarmistes consacrés au glaucome. L’un est intitulé Elisabeth Quin : « le glaucome est une maladie muette qui fait flipper », un entretien sur ce que vit cette présentatrice d’Arte et sur le livre qu’elle vient d’en tirer La Nuit se lève (Grasset), l’autre Glaucome : pourquoi le dépistage est important. Pour augmenter mon inquiétude, dans les livres que je feuillette ensuite dans mon lit je tombe plusieurs fois sur le mot aveugle.
Après une nuit passée à cogiter, j’entre chez Book-Off à dix heures précises grâce à un sept heures cinquante-trois Rouen Paris sans retard (campagne enneigée, gros embouteillage sur l’autoroute, un poil de soleil, lecture du Gustave Flaubert d’Albert Thibaudet enfin grisaille sur la capitale). Comme chaque mercredi, je tire des rayonnages des ouvrages que je ne connais pas pour savoir de quoi ils parlent. L’un est Le Hibou de Nissim Aloni (Viviane Hamy). « Les légendes courent : un hibou vieux de mille ans rendrait aveugle quiconque ose l’approcher. », lis-je en quatrième de couverture. Je repose ça vite fait. Il y a peu de monde mais deux autres acheteurs me collent et je ne me gêne pas pour leur montrer mon irritation. In petto, je surnomme l’un le Nabot et l’autre le Crevard. Je ne suis pas sympa en mon for intérieur.
Malgré ces désappointements, l’escale m’est consolatrice. Tandis que les Beatles interprètent des chansonnettes du temps de l’insouciance, je mets quelques livres à un euro dans mon panier bleu, dont la réédition par La Bourdonnaye de Petites et grandes filles de Fuckwell, l’un des nombreux pseudonymes d’Alphonse Momas, fonctionnaire à la Préfecture de la Seine, théosophe et pornographe à publications clandestines de la fin du dix-neuvième siècle.
Autre escale consolatrice, Le Rallye, Péhemmu chinois où je rends à la gentille serveuse le stylo prêté il y a deux semaines et lui commande « comme d’habitude ». Pas loin de ma table sont les femmes de magasin dont les plats commandés par téléphone sont sur table à leur arrivée à midi pile. « Elle a sept ans, elle pisse partout, ça me gonfle, elle est jalouse de ma fille, du coup la nuit, je la laisse dehors », raconte l’une (elle parle de sa chienne). Celle qui a demandé une salade se bourre ensuite de pain. Au comptoir un joueur stressé est heureux de regagner les trois euros qu’il vient de dépenser. Je sors ma carte bancaire pour régler mes dix-huit euros quarante. « Sans contact ? » me demande la gentille serveuse. Il le faut bien.
Il pleuvouille à la sortie. C’est en métro que je rejoins le Centre Pompidou où m’attire le concert du Luo Ning Trio programmé en avant-première du Nouvel An chinois.
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Albert Thibaudet dans son Gustave Flaubert (Tel/Gallimard) : Ce n’est que par les Fleuriot-Cambremer que Flaubert est Normand, bourgeois bourgeoisant de ce pays où il a constamment vécu, dont il s’est imprégné de partout, tant par la curiosité artistique qui l’inclinait vers lui que par les colères qui le levaient contre lui.
Je ne peux décemment accuser Thibaudet de m’avoir piqué ce « bourgeois bourgeoisant », la première édition de son livre date de mil neuf cent trente-cinq.
 

24 janvier 2019


« … il suffit d’une ligne pour que l’on entende l’inimitable voix d’Henri Calet » écrit un anonyme en quatrième de couverture de son livre peu épais Les Grandes Largeurs publié chez L’Imaginaire/Gallimard dans lequel l’écrivain narre des souvenirs personnels en flânant dans Paris, spécialement dans le quatorzième et vers les Ternes. Je partage ce point de vue.
De cette délectable lecture, je retiens la façon qu’a Calet de désigner les toilettes : « les closettes » et son « Il était bonisseur » qui me fait apprendre le sens de ce mot : baratineur professionnel (jusqu’ici je ne connaissais que Hubert Bonisseur de la Bath).
Un court extrait :
Il se trouve que je connais le Vésinet ; j’y suis allé il y a quelques semaines en quête d’un logement. C’est une localité où je m’installerais volontiers si les banlieues, quelles qu’elles fussent, ne m’inspiraient  de la topophobie.
                                                                   *
Titrer Ermite à Paris l’édition française des pages autobiographiques d’Italo Calvino est la technique qu’a employé l’éditeur Gallimard pour augmenter la vente, mais ce n’est pas le séjour parisien de l’oulipien qui me retient dans ce livre ; je préfère les pages titrées Journal américain 1959-1960 qui rendent compte de son invitation outre atlantique avec quatre autres écrivains européens: le poète anglais Alfred Tomlinson, Claude Ollier, Fernando Arrabal et Hugo Claus (un sixième, Günter Grass, ayant été recalé à la visite médicale).
Un extrait :
A la party chez Rosset, il y a Allen Ginsberg avec une sale barbe noire dégueulasse, un tee-shirt blanc sous une veste foncée et croisée, des tennis aux pieds. Avec lui il y a toute une suite de beatniks encore plus barbus et plus sales. (…)
Ginsberg vit comme mari et femme avec un autre barbu et voudrait qu’Arrabal assiste à leurs étreintes amoureuses entre barbus. A mon arrivée à l’hôtel, je trouve Arrabal effrayé et scandalisé parce qu’ils ont voulu le séduire.
Et aussi :
J’ai vu en librairie un très beau livre pour enfants : Leo Lionni, Little Blue and Little Yellow (an Astor book published by McDowell) Journal des premiers jours à New York, novembre mil neuf cent cinquante-neuf.
 

22 janvier 2019


Morose pour de bon en ce Blue Monday censé être le jour le plus déprimant de l’année. Ce n’est pas d’avoir choisi ce jour pour ma visite bisannuelle chez le dentiste, contrôle et détartrage, tout va bien de ce côté, pour le moment. Ce n’est pas non plus d’avoir passé la semaine dernière dans des cabinets médicaux. Chez l’ophtalmo qui surveille mon risque de glaucome, moyennement rassurante, ma tension oculaire est encore dans la norme, mais à la limite supérieure malgré les gouttes dans les yeux chaque soir. Chez la dermatologue qui ne trouve rien d’inquiétant à mes grains de beauté. Chez l’orthoptiste pour un examen du champ visuel au résultat un peu angoissant, il y a une atteinte c’est sûr mais il faudrait avoir ceux des années passées pour comparer, votre ophtalmo vous en dira plus. Non, la raison de ma tristesse est ailleurs.
Ce dimanche, je découvre un message qui m’était passé inaperçu depuis des mois sur la page consacrée à mes Textes en Revues du réseau social Effe Bé. L’expéditrice est une femme dont j’ai eu les trois enfants (des jumeaux et leur sœur cadette) pendant plusieurs années dans ma classe au Bec-Hellouin. Elle me demande si je suis bien celui qu’elle appelle le maître d’école. Comme chaque fois que je trouve trace d’ancien(ne)s élèves, je l’interroge sur ce que deviennent ses enfants. Sa réponse est terrible. L’un des jumeaux s’est suicidé à l’âge de vingt ans et l’autre l’a suivi il y a deux ans en laissant trois enfants.
Jamais encore je n’avais eu vent d’élèves pour qui cela avait mal tourné.
 

21 janvier 2019


« La colère de Rouen ! », c’est sous cet intitulé que le groupe Gilets Jaunes appelle ses adeptes à envahir les rues de la ville pour l’acte dix (comme ils disent). La Cégété locale a décidé d’en être, nouvelle tentative de mariage de la carpe et du lapin.
Vers neuf heures et demie, traversant un jardin de l’Hôtel de Ville où des chiens promènent leurs propriétaires, j’ouvre la boîte à livres. Ne s’y trouve qu’un livre jaune du Masque signé Craig Rice. Il est intitulé Maman déteste la police, de quoi vous valoir des ennuis en cas de fouille. Je fais le tour de la ville à la recherche d’une galette des rois qui me convienne. Je découvre ainsi que cette fois le lieu de rassemblement des Jaunes est le parvis de la Cathédrale. Au carrefour République/Général-Leclerc, un petit groupe d’hommes en noir m’inquiète. Je les crois à l’affût d’un mauvais coup, jusqu’à ce que j’aperçoive leurs brassards rouges marqués Police. Ils contrôlent quelques quidams qui leur semblent suspects. J’y échappe et trouve ma galette dans la petite boulangerie de la rue Alsace-Lorraine.
Après cela, plus moyen de sortir de la maison. Tout l’après-midi, ce ne sont que bruits d’explosions. Les Jaunes, débarrassés de la Cégété, cavalent de rue en rue, poursuivis par les Bleus. Parfois suffisamment près pour que j’entende leurs chants et leurs slogans anti Macron. « Macron démission », c’est ce que scandaient les participants pendant la réunion de la femme aux cheveux jaunes à la Mutualité dimanche dernier ; on aurait dit l’assemblée générale des Gilets.
Le centre de Rouen est tellement petit qu’il n’y a aucun endroit où se sentir en sécurité le samedi après-midi. Partout, on peut se trouver pris entre les lanceurs de cailloux et les lanceurs de gaz ou de balles en plastique qui peuvent faire perdre un œil. Cette fois, deux camions lanceurs d’eau ont été ajoutés à la panoplie. Ils servent surtout à éteindre les feux de poubelles.
A dix-neuf heures, voulant voir le résumé de la journée sur France Trois, j’apprends qu’en protestation contre les agressions de journalistes les semaines passées, la chaîne a décidé de ne pas couvrir l’évènement.
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Vu cette semaine sur les murs le nombriliste « Rouen influence le monde » et près du Carrefour City de la rue de la Jeanne un « Libérons Dettinger, brûlons Castaner ».
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Sur le panneau de bois recouvrant la vitrine fendue du lunetier chic Le Lanchon : « Soldes sur les monocles pour les mutilés ».
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La blagounette du moment : Macron ne pouvant plus prendre de bains de foule, il prend des bains de maires.
 

19 janvier 2019


Ce jeudi, de neuf heures à dix heures, sur France Culture, dans son émission La Fabrique de l’Histoire, Emmanuel Laurentin diffuse un documentaire intitulé Rendre le pouvoir aux citoyens ? Louviers 1965-1983, l’occasion pour moi d’un retour en arrière sur deux périodes de ma vie car j’habitais cette ville lorsque le médecin Ernest Martin, à la tête d’une liste de gauche de la gauche y était élu, une première fois comme Maire de mil neuf cent soixante-cinq à soixante-neuf, une seconde fois comme Premier Adjoint de soixante-seize à quatre-vingt-trois
Parmi les intervenant(e)s, il en est trois que je connais : Jean-Charles Houel, Isabelle Martin et  François Bureau.
Jean-Charles Houel était journaliste à La Dépêche de Louviers, déclinaison locale de La Dépêche d’Evreux, hebdomadaire socialiste dont il réussit à faire de la version lovérienne le porte-voix de ce qui allait s’appeler le Cag (Comité d’Action de Gauche). Je le revois parcourant la ville au volant de sa Rodéo, la version Renault de la Méhari de Citroën. Aujourd’hui, son adresse est celle qui était la mienne lorsque je vivais chez mes parents, mais il n’habite pas dans ma maison natale. Lorsque mon père a fait faillite avec son exploitation fruitière, il a mis en vente la propriété sous forme de lots et il a fallu renuméroter la rue.
Isabelle Martin est l’une des enfants d'Ernest. Elle était responsable du Service Information pendant la seconde période. Je l’aimais bien et passais plus souvent que nécessaire la voir à la Mairie. Je n’avais pas loin à aller. De retour à Louviers après quelques années à la campagne, j’habitais rue de l’Hôtel de Ville (aujourd’hui rue Pierre Mendès-France) chez celle avec qui j’allais bientôt me marier et partir vivre au Bec-Hellouin (erreur funeste).
François Bureau était en même temps que moi élève de l’école primaire Anatole France, rue Pampoule, mais dans une classe supérieure. Je n’étais pas copain avec lui et, par la suite, l’appréciais peu mais je ne sais plus pourquoi.
Sur le site de France Culture, à la page de La Fabrique de l’Histoire, figure une photo prise par Jean-Charles Houel. On y voit l’équipe municipale du Cag sur les marches de la Mairie en mil neuf cent soixante-dix-sept. Ernest Martin, période cheveux longs, est au premier rang comme il se doit. A sa gauche, cheveux en brosse, Henri Fromentin, le Maire, imprimeur, ancien résistant. A sa droite, Faupoint, dont j’ai oublié le prénom, responsable local de la Céheffedété (qui n’avait à voir avec ce qu’elle est actuellement). Derrière le Maire, François Bureau et sa petite moustache. A droite du Maire, un savoureux duo constitué de Sabine Desnoyers et de Charles Houel (père de Jean-Charles), elle anarchiste de la communauté L’Endehors (sise dans la forêt de Saint-Lubin), lui Gendarme à la retraite. A la droite de ce dernier, un instituteur membre du Péhessu dont je tairai le nom (ayant travaillé plus tard à sa proximité dans une école de Val-de-Reuil et découvert que derrière le politique aux idées larges se cachait un enseignant terrifiant les enfants, effet secondaire peut-être de sa participation à la Guerre d’Algérie). Au bout de ce premier rang est une femme dont je ne sais plus rien.
Derrière cette femme se trouve Chantal, dont je tais le patronyme. J’étais amoureux d’elle lorsque j’étais en troisième au collège Ferdinand Buisson où elle était en quatrième. Sa maison familiale était dans la même rue que la mienne, loin du collège, ce qui nous contraignait à user du vélo  Pendant une semaine, la neige nous obligea à y aller à pied. Je me souviens précisément du jour où, au retour, je la suivis en bandant  A un moment, nous prîmes comme raccourci un chemin de terre nommé la sente la Plaquette. J’avais envie de la rattraper pour la plaquer contre un mur. Je n’en ai évidemment rien fait. Je sais que je ne lui étais pas indifférent. Nombreuses sont les filles avec qui il aurait pu se passer quelque chose si je n’avais pas été si timoré. A l’époque de la photo, elle était devenue institutrice et vivait avec l’un de ceux avec qui j’habitais en pseudo communauté au hameau des Grands-Baux, commune des Baux-Sainte-Croix, au début des années soixante-dix.
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Surprise d’entendre dans le documentaire un extrait d’un reportage d’époque sur la réalisation d’un disque de chansons d’enfants avec Jean Naty Boyer à l’école des Acacias, de retrouver l’accent du Sud-Ouest de son directeur, Claude Labro. J’ai suivi ça de près car j’enseignais dans cette école à ce moment-là, en classe maternelle à titre expérimental (les hommes n’y étaient encore admis qu’officieusement).
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Je n’ai pas participé de façon active à la politique mise en place par le Cag. Une fois, je suis allé à la réunion plénière qui précédait chaque conseil municipal et me suis suffisamment ennuyé pour n’y pas retourner.
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Isabelle Martin, à la fin de ce documentaire fidèle aux faits et à l’esprit d’un temps révolu : « C’était une expérience avec beaucoup d’illusions, avec beaucoup d’énergie, mais on s’est quand même heurté au principe de réalité. »
 

18 janvier 2019


Le soleil se lève derrière le Palais de Justice à l’arrivée à Paris ce mercredi. Je l’ai ensuite dans les yeux à certains moments dans le bus Vingt qui me conduit à Bastille et cela me change de la grisaille normande. Ce bus est pris dans l’embouteillage des travaux de la place mais comme je suis en avance, ayant pris le train de sept heures vingt-trois, cela m’arrange. Par la vitre, je constate que l’intérieur du Café des Phares n’est plus qu’amas de gravats. Sans doute profite-t-il des circonstances pour se refaire, à moins que la Banque de France ne soit en train de l’avaler.
Je marche ensuite rue du Faubourg Saint-Antoine. C’est au tour de sa deuxième moitié d’être désamiantée. Certains scouteuristes, ne voulant faire le détour, l’empruntent à contresens ou sur le trottoir.
Le café bu au Café du Faubourg, je trouve chez Book-Off à un euro Les excentriques anglais d’Edith Sitwell (Le Promeneur/Gallimard) et Faubourgs de Paris d’Eugène Dabit (L’Imaginaire/Gallimard).
Le soleil étant toujours présent, je rejoins le quartier Beaubourg pédestrement et y déjeune, face au Centre Pompidou, au Bistrot du Centre, d’une tranche de gigot d’agneau aux herbes accompagnée de haricots verts crème à l’ail. Le quart de côtes-du-rhône m’est servi dans un verre de bonne taille. Cela fera dix-neuf euros. Cet établissement fait l’angle avec la rue de Venise, aussi étroite que celles de là-bas. Bien que situé à cet endroit éminemment touristique, il est surtout fréquenté par des habitué(e)s. Hormis moi-même, quatre lycéen(ne)s (un garçon trois filles) viennent d’ailleurs. Elles et lui sont en voyage d’étude dans la capitale et ont les moyens de manger au restaurant tous les jours. Leur conversation roule d’abord sur Parcoursup puis il est soudain question des peintures d’Yves Klein réalisées par plaquage de femmes nues enduites de peinture bleue.
-En fait, déclare le garçon, c’est un gros pervers et sous prétexte de l’art il fait ça.
Les trois filles acquiescent. Les temps sont mûrs pour l’organisation d’une nouvelle exposition d’Art Dégénéré.
Impossible d’accéder au rayon Erotisme dans La Caverne du Gai Rossignol. Des cartons de livres l’encombrent. Nul libraire ne s’y trouve. Le lieu ne respire pas le dynamisme commercial. J’en ressors, passe pour rien chez Gilda, traverse la Seine sous un ciel à peu près bleu et remonte le boulevard Saint-Michel jusqu’à Gibert Bleu. Parmi les livres de trottoir, je trouve à un euro Le Delta de Vénus de Sandro Zanotto que publia Jean-Jacques Pauvert en mil neuf cent soixante-dix-sept.
Un bus Vingt et Un doit m’emmener jusqu’à Opéra Quatre Septembre mais pris dans l’embouteillage des travaux de la rue de Rivoli, il prend suffisamment de retard pour que son chauffeur n’aille pas au bout. Il nous débarque à Louvre Rivoli. Je poursuis à pied, Comédie Française, Conseil d’Etat, Palais Royal, passage de Choiseul, et me voici au Bistrot d’Edmond.
-Je suis sûr que je vous ai déjà vu ailleurs qu’ici, me dit la serveuse volubile au rire atypique.
Dans un autre bar peut-être, mais avant elle travaillait du côté de Couronnes où je ne mets que très rarement la tête et le reste.
-Vous n’êtes pas de Rouen ? lui demandé-je.
Non, mais elle y a fait un stage d’un mois, il y a dix ans, quand elle avait seize ans. Elle ne se souvient plus du nom du café, ni de la rue, ni de rien. « C’était il y a longtemps », me répète-t-elle.
-Je trouverai, se promet-elle quand je paie mon euro vingt.
Au second Book-Off, je mets la main sur un grand livre d’images à deux euros : Eros à Pompéi (Le cabinet secret du Musée de Naples) que publia Robert Laffont en mil neuf cent soixante-quinze (les Romains, ces gros pervers).
                                                             *
Chez Book-Off :
-C’est un film, mais à la base c’était un livre.
Il y avait déjà « du coup » et « en fait » pour polluer les conversations, voici maintenant que se répand cet « à la base ».
                                                            *
Annonce du chef de bord dans le train du retour : « Mesdames et messieurs, merci de bien vouloir libérer les sièges indûment occupés par vos bagages ». J’aime cet « indûment ».
 

17 janvier 2019


Idée hardie que celle qu’a Françoise Frenkel d’ouvrir en mil neuf cent vingt et un la première librairie française de Berlin. D’autant plus qu’elle est juive. Abandonnant tout au dernier moment (mil neuf cent trente-neuf), elle gagne la France où elle espère trouver la sécurité. Celle-ci envahie, elle tente de fuir en Suisse. Après plusieurs échecs, et échappant de peu à la déportation, elle réussit son coup en mil neuf cent quarante-trois.
Deux ans plus tard, elle raconte son périple sous le titre Rien où poser la tête. Son livre publié à Genève passe inaperçu.
Plusieurs décennies après, un exemplaire est trouvé dans un déballage des compagnons d’Emmaüs à Nice. Grâce à quoi, l'ouvrage est republié par Gallimard dans la collection L’Arbalète en deux mille quinze, augmenté d’une préface de Patrick Modiano et d’un dossier de Frédéric Maria.
Mon exemplaire était à un euro chez Book-Off. Sa lecture m’a fort intéressé. J’ai notamment apprécié l’absence de pathos dans la narration de Françoise Frenkel. Extrait :
Finalement, on pénétrait par fournées de dix à quinze personnes pour comparaître devant une jeune fille assise à une table chargée de classeurs et de monceaux de dossiers. Elle était brune, de taille moyenne. Ses gestes étaient énergiques. Tout en elle respirait une assurance qui contrastait avec l’attitude inquiète des réfugiés.
Elle examinait les papiers, interrogeait d’un ton impératif, parlait par monosyllabes, prenait des notes rapides et ne répondait jamais aux questions anxieuses. Elle regardait le quémandeur du regard sombre d’une Parque, maîtresse du sort d’autrui. Lorsqu’elle trouvait son interlocuteur particulièrement abattu, humilié et inquiet (il y avait parmi eux des vieillards, des malades et tous, d’ailleurs, même les jeunes, étaient plus ou moins désemparés), un sourire ironique se répandait sur son visage.
Les réfugiés l’appelaient « la nazie » et ils la craignaient.
(…)
Un fond de sadisme doit être caché en tout homme pour se dévoiler lorsqu’une occasion s’en présente. Il suffisait qu’on ait donné à ces garçons, somme toute paisibles, le pouvoir abominable de chasser et de traquer des êtres humains sans défense pour qu’ils remplissent cette tâche avec une âpreté singulière et farouche qui ressemblait à de la joie.
                                                            *
Nul ne sait ce que devint Françoise Frenkel après mil neuf cent quarante-cinq. Il semble qu’elle ait vécu à Nice. Gallimard a cherché en vain ses ayants droit.
 

16 janvier 2019


Ayant entendu dire que pour Schopenhauer porter une barbe, c’était afficher ses génitoires au bas du visage, je fais une recherche pour trouver son texte. Il s’agit d’une note infrapaginale dans son ouvrage Parerga et Paralipomena :
Il suffit de regarder autour de soi ! On peut même voir, comme symptôme extérieur de la grossièreté triomphante, la compagne habituelle de celle-ci, la longue barbe ; cet attribut sexuel au milieu du visage indique que l’on préfère à l’humanité la masculinité commune aux hommes et aux animaux. On veut être avant tout un mâle, « viril », et seulement après un homme. La suppression de la barbe, à toutes les époques et dans tous les pays hautement civilisés, est née du sentiment légitime opposé : celui de constituer avant tout un être humain, en quelque sorte un être humain « au sens abstrait du terme », sans tenir compte de la différence animale de sexe. La longueur de la barbe a toujours, au contraire, marché de pair avec la barbarie, que son seul nom rappelle. Voilà pourquoi les barbes ont fleuri au Moyen Âge, ce millénaire de la grossièreté et de l’ignorance, dont nos nobles contemporains s’efforcent d’imiter le costume et l’architecture.
La barbe, dit-on, est naturelle à l’homme. Assurément : et pour ce motif elle lui convient parfaitement dans l’état de nature ; mais sa suppression lui convient de la même façon dans l’Etat civilisé. Celle-ci témoigne en effet que la force bestiale, dont le signe caractéristique est cette excroissance particulière au sexe mâle, a dû céder à la loi, à l’ordre et à la civilisation. La barbe augmente la partie animale du visage et la met en relief : elle lui donne par là son aspect si étrangement brutal : on n’a qu’à regarder de profil un homme à barbe pendant qu’il lit ! On voudrait faire passer la barbe pour un ornement — ornement que, depuis deux cents ans, on n’était accoutumé à trouver que chez les juifs, les Cosaques, les capucins, les prisonniers et les voleurs de grand chemin. La férocité et l’air atroce que la barbe imprime à la physionomie proviennent de ce qu’une masse plutôt sans vie occupe la moitié du visage, et la moitié exprimant le côté moral. En un mot, toute pilosité est bestiale, tandis que sa suppression est le signe d’une civilisation supérieure. La police doit d’ailleurs être en droit d’interdire la barbe, parce qu’elle est un demi-masque sous lequel il est difficile de reconnaître son homme et qui favorise tous les désordres.
De quoi susciter une jolie polémique si à son époque Schopenhauer avait eu des lecteurs.
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Aujourd’hui les polémiques prospèrent grâce à Internet. Ne voilà-t-il pas qu’un écrivain cathodique de cinquante ans, ayant de nombreux lecteurs et beaucoup moins de talent que Schopenhauer, a récemment déclaré qu’il préférait les femmes de vingt-cinq ans à celles de son âge. Que n’avait-il pas fait là ! Ces dernières, et d’autres, lui sont tombées dessus à bras raccourcis.
Ayant le même vice que lui, je ne la ramène pas.
 

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