Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

19 août 2019


A Rouen depuis mon retour c’est jour de pluie sur jour de pluie, obligé de prendre un café sous l’auvent du Son du Cor, ce qui assombrit ma lecture, ou pis encore à l’intérieur du Faute De Mieux dans lequel il est difficile de trouver une table car s’y réfugient pour déjeuner tardivement des touristes étrangers, surtout italiens comme à chaque mois d’août.
Ce samedi, malgré la présence de deux serveurs, d’une serveuse et l’aide ponctuelle de la patronne, la confusion règne dans cette brasserie, les tables non desservies donnant à l’endroit un aspect fin de banquet assez déprimant. Autant dire que je m’y sens à peine toléré et que je dois attendre un bon moment qu’arrive mon café.
Peut-être aurais-je dû ne pas rentrer.
Pendant que j’étais à Vannes, constatant que je n’avais besoin que de quelques vêtements, d’un ordinateur portatif et d’un livre à lire, je songeais que pour le reste de ma vie, après avoir bazardé tout ce que je possède puis quitté mon appartement rouennais, je pourrais aller de location temporaire en location temporaire.
Cette rêverie en restera une, car s’il est un défaut que je ne peux nier, c’est mon manque d’audace.
                                                                *
Discussion de retour de vacances :
-Et vous avez fait des achats ?
-Oui, je me suis acheté un bob salade de fruits.
                                                                *
Sur la vitre du Môme Qui Pisse (bar à bière comme son nom l’indique) :
« Les mégots ne font pas de terreaux »
« N’oubliez pas que la main qui ramasse est celle qui vous sert »
Est-ce à dire qu’on ne se lave pas les mains dans cet établissement ?
 

16 août 2019


Malgré le risque de « rares averses », je traverse une ville de Rouen déserte ce quinze août afin de prendre, muni d’un billet à deux euros quatre-vingts, le train de sept heures douze pour Paris.
Je suis le seul à descendre à la gare de Val-de-Reuil et ne croise personne sur le sentier qui suit la rivière d’Eure jusqu’au Vaudreuil où, comme d’habitude, c’est vide grenier. Ce sentier est mal entretenu, envahi par des graminées. J’enjambe quelque arbres chus lors d’une récente tempête ainsi qu’un poteau de téléphone dont les fils ne sont qu’à un mètre de l’eau. Huit heures sonnent à l’église du village. Il me faut encore un quart d’heure de marche pour arriver au rond-point où commence le déballage. Jamais ce trajet ne m’a paru aussi long.
Le ciel étant fort couvert, je fais le tour sans tarder. Il est plus court cette année car nul n’est installé sur le terrain de foute pour des raisons techniques. Je ne trouve à acheter que quatre livres et c’est parce qu’on me les propose à cinquante centimes.
Dépité, je prends un café à un euro vingt à la terrasse du  Bar des Sports en compagnie d’un échantillon représentatif d’Eurois : « Bon bah, on va faire not’ p’tit tour et puis on va rentrer » « Tu décolles, Anatole ? ».
Comme mon train de retour n’est qu’à onze heures vingt-huit, je refais le circuit et trouve dans la foule des éventuels acheteurs ma sœur et mon beau-frère. Je leur demande s’ils peuvent me conduire à la gare. Ils m’invitent à prendre un café chez eux d’abord.
Avant de quitter Le Vaudreuil pour aller dans un autre village du coin, nous faisons un petit circuit souvenir : le bâtiment qui abritait l’entreprise de menuiserie de Grand-Oncle Fernand, l’immeuble qu’il avait construit pour en louer les appartements, la maison de la rue Bellot où je le vois encore arriver dans son Idée Dix-Neuf orange claque-sonnant vigoureusement Grand-Tante Suzanne pour qu’elle vienne lui ouvrir le portail.
                                                                *
Sans doute est-ce la dernière fois que je vais au vide grenier du Vaudreuil. Trop d’effort physique pour un rendement quasi nul.
                                                                *
En début d’après-midi, les « rares averses » se succèdent, dont l’auvent du Son du Cor me protège. Un peu moins le sont ceux qui déjeunent sous les parasols de la crêperie d’en face. La terrasse de celle-ci a repris tout son espace après les chutes de pierres qui l’avait amputée. A considérer la corniche au-dessous de laquelle mangent certains, je croise les doigts pour qu’il ne leur tombe pas sur la tête autre chose que des gouttes d’eau.
 

14 août 2019


A force d’avoir sous les yeux la carte du golfe du Morbihan, j’ai fini par y voir un crabe dont la tête est Vannes, au bout de l’une des pinces Locmariaquer, au bout de l’autre Arzon, comme antennes principales : Arradon et Séné. L’animal enserre deux grosses proies : l’île aux Moines et l’île d’Arz, ainsi que quantité de petites îles toutes privées. Je l’ai bien exploré durant ces deux semaines et en toute tranquillité. La foule se concentre à Vannes et aux embarcadères. Il suffit de faire deux cents mètres sur la côte pour être quasiment seul.
Ce mardi, je rentre, avec pour seule obligation en quittant le studio du quatrième étage, où j’ai bénéficié d’un calme absolu, de laisser la clé dans la boîte à lettres. Ce que je fais avant de passer une dernière fois devant Le Homard Frites puis au bout de l’étang au Duc. Tirant ma petite valise, je tourne ensuite à droite pour remonter vers la gare.
Un peu après dix heures trente, je prends place dans la voiture Vingt du Tégévé pour Paris. J’échappe de peu à la colonie de vacances qu’un employé de la Senecefe a accompagnée jusqu’à la voiture Dix-Neuf, annonçant sadiquement à ceux qui y avait une réservation qu’ils allaient avoir un voyage animé. Avant le départ, le contrôleur fait un apparition énervée : « Mesdames et messieurs, il y a des planches de surf, ça c’est pas possible, faudra vous faire livrer. » Deux jeunes hommes à la chevelure appropriée se lèvent. Je ne les vois pas revenir.
Ce Tégévé s’arrête à Redon puis à Rennes. Ensuite il file, des éoliennes, une autoroute dont on laisse les voitures sur place, des tunnels, et voici Montparnasse.
Le métro Treize m’emmène à Saint-Lazare. J’ai le temps de prendre un café à La Ville d’Argentan avant de monter dans le train de quatorze heures cinquante, peu fréquenté.
A seize heures, je suis comme prévu de retour à Rouen.
                                                                    *
Dans l’entrée de l’immeuble où je résidais : « Vos voisins ont déjà la fibre, pourquoi pas vous ? »
                                                                    *
Conclusion de deux semaines d’observation : le paddeule a le vent en poupe (si je puis dire).
 

13 août 2019


Ce lundi, un peu avant sept heures et demie, pour ma dernière journée dans le golfe du Morbihan, assis sous un abribus près de la gare, j’attends le premier bus Quatre afin d’aller à Arradon. Je suis en compagnie d’une fille qui préfère être accroupie dans un coin qu’assise à mon côté. A l’entrée de la gare routière se trouve un couple détonnant constitué d’un nain en ticheurte mauve et bermuda rose qui lui arrive aux chevilles et d’une élégante jeune femme voilée. Elle garde les valises tandis qu’il court partout à la recherche de renseignements.
A huit heures, je suis à Arradon. J’en photographie l’imposante église avant de marcher vers la mer par un sentier qui passe devant un campigne municipal qui m’aurait plu quand j’étais campeur. Le temps est fort nuageux. Je dois parfois ouvrir le parapluie. Arrivé au centre nautique, je trouve le chemin qui mène au bout de la pointe. Il longe la mer au plus près et permet la meilleure vue sur le golfe et ses îles, dont Irus, Holâvre, Logoden, Boëdic, et plus loin sur la pointe du Trec’h de l’île aux Moines et sur Port-Blanc et Séné. Assis sur un banc de pierre, je laisse passer une averse et bénéficie de l’apparition d’un arc-en-ciel.
De retour dans le port, je suis salué par la blonde serveuse qui éponge les tables de la terrasse de L’Abri Côtier (celui-là est usé). Je lui commande un café verre d’eau à un euro cinquante que je bois les fesses un peu mouillées puis m’informe de ce qu’on mange ici le midi. Elle me donne la carte. Je lui réserve ma table, la Treize. Elle ne me fait pas répéter mon patronyme et l’écrit sans erreur. « Vous êtes la première », lui dis-je.
Je retourne m’asseoir à la pointe et pose la veste car le soleil chasse partiellement les nuages. Quelques matinaux se promènent, dont je saisis au passage des bribes de conversations.
-C’est quand même quelqu’un de particulier, il habite une tour en béton.
-Il faut que je voie des personnes pour organiser le séjour déconnecté.
A midi, je me pointe à la terrasse de l’Abri Côtier et trouve sur la table Treize un galet à mon nom (écrit en capitale).
Cet endroit vaut par sa terrasse sur pilotis posée au plus près de l’eau. C’est idéal pour un dernier déjeuner morbihannais mais je n’attends pas merveille de la cuisine. Je commande un demi de chardonnay à dix euros. Il m’arrive avec une petite verrine de rillettes de poisson. Je choisis la « Déclinaison de la mer », quatorze euros, laquelle comporte huîtres, langoustines, bouquets, gravlax, rillettes « et bien plus ». Exceptionnellement, pour le galet à mon nom, j’en fais une photo destinée à mon vaste réseau social. Cela se laisse manger et suscite même la convoitise de qui ne prend qu’un verre à côté. Vers midi et demi, toutes les tables sont prises. Le peu de marmaille est loin de moi.
-Vous désirez autre chose ? me demande la serveuse blonde.
Je me décide pour un dessert : le tiramisu façon bretonne, pommes poêlées, vanille, caramel beurre salé, palets bretons émiettés, à huit euros, et le trouve fort bon. Soudain, le ciel devient noir. L’averse se déclenche tandis que gronde le tonnerre. Ma serveuse et ses collègues installent des gouttières entre les parasols et arrive ce qui devait arriver. L’une de ces gouttières cède sous le poids de l’eau et deux marmots sont douchés. Ils se mettent à hurler. Je ne suis pas le seul à trouver ça drôle. Le nuage part comme il était venu. Le soleil est là quand je bois un café au même prix que celui du matin.
-Est-ce que je peux emporter le galet à mon nom, demandé-je à cette serveuse en qui je vois déjà une vieille copine mais qui m’aura oublié avant ce soir.
-Non, je suis désolée, on les utilise tous les jours.
Dommage, cela aurait fait un bon souvenir de vacances.
                                                                            *
Un couple de sexagénaires ayant eu la chance d’une table libre à L’Abri Côtier.
Lui :
-Est-ce que vous avez des moules ?
-Non, on ne fait pas ça.
-Bon bah on mange pas là alors.
Il se lève, suivi de sa femme.
                                                                             *
Refrain du personnel des cafés et restaurants : «  En Bretagne, il fait beau plusieurs fois par jour ».
                                                                              *
Ici les ronds-points s’appellent des giratoires et ils ont droit à une plaque à leur nom.
 

12 août 2019


Ce dimanche, un peu avant huit heures, en attendant le bus Vingt-Trois qui va à Port-Blanc (commune de Baden), j’assiste aux préparatifs de départ du Ouibus pour Paris. Beaucoup de pauvres aux bagages bordéliques et quelques filles seules ou à deux s’agglutinent devant sa portière. Tous semblent craindre le chauffeur barbu de banlieue qui vérifie les billets et les bagages. Ils lui obéissent sans broncher.
Mon bus arrive avant que ce car Macron soit parti. Je suis le seul passager jusqu’à un autre arrêt en ville où montent trois femmes. Sur la droite, je découvre une montgolfière et la suis des yeux tant que c’est possible. Au bout d’une demi-heure de route, nous descendons à Port-Blanc, endroit connu pour posséder l’embarcadère le plus proche de l’île aux Moines. Elle est juste en face. Une navette partant toutes les demi-heures met cinq minutes pour l’atteindre, rien à voir avec mon voyage de l’autre jour depuis la Gare Maritime de Vannes.
Je ne suis pas venu là pour faire une nouvelle traversée moins onéreuse, mais pour me balader raisonnablement le long de la mer. Ce que je fais par un agréable sentier qui mène à Keriboul en passant par l’anse de Moustran. A ma droite, de l’eau et des bateaux. A ma gauche, de la campagne et des chevaux. Sur le bord du chemin, quelques arbres impressionnants.
Arrivé au but, je reviens sur mes pas et prends un café verre d’eau à deux euros sur la terrasse qui domine l’embarcadère du restaurant bistrononique Autour du Rocher. J’y suis seul pour lire le récit que fit Kafka de son voyage de Weimar à Jungborn, jusqu’à ce qu’arrive un sexagénaire qui demande un déjeuner. Il entend par là un grand café. « C’est une appellation locale ? » lui demande le serveur. « Non, tout le monde dit ça », répond-il.
Arrivé au bout du voyage de Kafka, je remonte la rue principale jusqu’au rond-point où se trouve le restaurant Le Ricochet. J’y réserve une table pour midi puis vais m’asseoir sur un banc mouillé (il a plu cette nuit) afin d’observer le mouvement des bateaux et le stress de ceux qui craignent de ne pas avoir de place dans la navette.
J’ai la table Sept à l’intérieur du Ricochet d’où je vois ceux qui ont choisi de s’amasser sous la terrasse couverte. Dans l’autre partie de la salle où je suis se regroupent des gars du pays dans les cinquante soixante ans. Ils en boivent un avant d’aller retrouver leur femme ou leur solitude pour le déjeuner.
Le menu du dimanche est à vingt euros et le quart de Luberon rouge à sept. Je choisis le moelleux de chèvre au lard fumé et à la crème ciboulette, l’échine de porc confite sauce cidre pommes persillées et la tatin mangue pommes caramel gingembre. Tout cela est apporté avec gentillesse par les différentes serveuses. Ce n’est que bon, loin d’être excellent comme ce le fut hier pour un euro de moins au Mor Braz de Saint-Gildas-de-Rhuys.
Après un café à un euro cinquante, je marche sur la côte en direction de Larmor Baden mais guère loin pour raison de fatigue. Je retourne m’asseoir sur mon banc et en attendant qu’il soit l’heure du bus de retour à Vannes, j’y prends le soleil comme un vieux.
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Autant, quand j’étais dans le bassin d’Arcachon, nul(le) n’avait de difficulté pour comprendre et écrire mon patronyme quand je réservais une table dans un restaurant, autant dans le golfe du Morbihan, nul(le) ne le comprend ou l’écrit comme il faut. Parfois même, on renonce : « Je vous reconnaîtrai ».
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Sur le quai de Port-Blanc, une femme avec son mari et son chien. C’est ce dernier qu’elle appelle mon chéri.
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Invisible de Port-Blanc, cachée par l’île aux Moines, l’île d’Arz. De même qu’à Rouen, il convient de ne pas prononcer la dernière lettre de « la rue aux Ours », il convient ici de ne pas prononcer la dernière lettre de « l’île d’Arz ». Or, arz signifie ours. Etonnant, non ?
                                                           *
Sous ma fenêtre du quatrième étage, de l’autre côté de la rue, une boutique dans une maison en pierre. Son nom, Nude, et la petite lumière allumée toute la journée ont de quoi faire fantasmer. Il ne s’agit que d’un institut de maquillage permanent où je ne vois jamais entrer personne.
 

11 août 2019


Après une nuit perturbée par le grand vent, me voici de retour ce samedi matin dans le bus Vingt-Quatre, d’où je descends à l’arrêt Pharmacie à Saint-Gildas-de-Rhuys. Pharmacie, il y a, et bien seule. Un panneau indique le bourg. Je marche vers celui-ci, n’y arrive qu’au bout d’un long moment, guidé par le clocher de l’église. Près d’elle sont installés des manèges forains. Demain, c’est la fête au village et hélas ces manèges tournent déjà, rendant pour moi impraticable le café proche.
Je continue donc vers où je crois être la mer, sans la trouver. Je me renseigne. Il faut encore marcher et marcher. Quand j’y suis, c’est à la hauteur d’une grande plage balayée par le vent. Elle n’a d’intérêt que pour les cervolistes et les planchistes. Un chemin de grande randonnée suit la côte. Je le prends mais il n’est constitué que de sable. J’en ai vite plein les chaussures et plein le dos.
A chaque fois que je pars en escapade, il y a une journée qui tourne mal. Cette fois, ce serait bien ce samedi. Une dame autochtone me laisse espérer un restaurant mais il est encore loin. J’avance comme je peux, pestant et désespérant, du sable jusque dans les cheveux, me demandant comment je vais pouvoir, sans carte détaillée, trouver un autre arrêt de bus, car il ne saurait être question de faire le chemin dans l’autre sens.
Enfin j’aperçois le restaurant. Il a nom Le Mor Braz. J’y entre à midi moins le quart. La jeune femme blonde qui m’accueille s’attend à une réservation mais je lui dis simplement « Je suis perdu ». Cela ne la déconcerte pas. Elle met en marche son smartphone et me montre où nous sommes, mais elle ne sait pas me renseigner pas sur ce que je dois faire. Elle me conseille d’aller demander au campigne un peu plus loin.
En attendant, je lui réserve une table pour midi et quart et vais m’asseoir sur une pierre abritée du vent où je médite sur mes déboires.
A l’heure dite, un jeune homme au louque de surfeur me donne une table qui a vue sur un Océan Atlantique toujours aussi moutonneux. Je choisis le menu à dix-neuf euros avec un quart de chardonnay à sept. Dès l’entrée, je suis conquis. Ces ravioles du Dauphiné au coulis de homard sont excellentes. Il en est de même de la sorte de chausson aux moules dont je n’ai pas le nom exact. Et pareillement pour la soupe d'abricot à la mousse de ricotta. J’ai finalement bien fait de m’égarer. Un café à deux euros et me voici de nouveau dans le vent.
Je vais au campigne. Son responsable est en pause, mais un jeune vacancier à vélo règle mon problème. Il me suffira de longer le golf du Kerver et arrivé à la voilerie je trouverai un arrêt de bus.
Ce que je fais, marchant le long d’un bois puis du golf, protégé du vent et du sable. J’arrive à la route départementale et vois l’abribus. Cet arrêt qui me sauve après tant de kilomètres s’appelle Le Net.
                                                                  *
De retour à Vannes, je passe à une autre pharmacie. Celle située en face de mon logement temporaire. Il s’agit de renouveler les gouttes qui sont censées contrôler mon glaucome. Pas un jour sans que je pense à ce qui m’attend. Pas un jour sans que je ferme l’œil gauche et trouve que j’y vois flou avec le droit malgré les lunettes.
 

10 août 2019


Il ne sera pas dit que je m’aurai pas pris de car à Vannes. Me voici ce vendredi à la gare routière où je monte à neuf heures vingt dans le car Breizhgo qui pour deux euros vous emmène à Rochefort-en-Terre. Une femme blonde fait de même. Bientôt nous roulons sur d’étroites routes dans une verdoyante campagne. La femme descend à Sulniac, joli village à maisons de pierre. Je reste seul avec la conductrice. C’est ensuite La Vraie-Croix puis Questembert dont le marchand de lunettes n’a pas laissé passer l’occasion, il a appelé son magasin Optiquestembert. A dix heures vingt, nous sommes à Rochefort-en-Terre. Le car me laisse en dehors du centre de cette « Cité de caractère » qui a reçu en deux mille seize le titre de « Village préféré des Français ».
J’arrive par le côté du château et entre illico dans son parc déjà fréquenté par bien des familles. Des employés communaux s’activent à la préparation de la fête médiévale du quinze août qui fera de ce lieu un enfer. Je fais moult photos de ce château puis des maisons de la rue principale, m’ingéniant à éviter toute présence humaine. Combien de fois je pense : « Enlevez-moi ces deux cons », comme disait Jean-Pierre Mocky, mort hier à quatre-vingt-six ans, lorsque des intrus étaient dans son cadre.
Au passage, je retiens une table au Pélican. Arrivé à l’autre bout de la rue, je découvre la terrasse qu’il me faut, place Saint-Michel. L’endroit s’appelle Les Ardoisières. Le café y est à un euro trente, ce qui est une preuve de la générosité du patron.
Vers midi, le vent se met à souffler fort. Impossible de manger en terrasse, c’est la salle chic du Pélican qui m’accueille, ambiance feutrée, éclairage choisi, musique un brin sirupeuse en sourdine. Par la porte restée ouverte, j’ai vue sur la glycine bicentenaire de l’Hôtel de Ville et sur qui passe devant.
Celui que je pense être le patron et la serveuse sont des plus professionnels. J’opte pour le menu à dix-neuf euros avec en entrée le haddock émincé aux condiments et aromates  et en plat le mignon de porc, jus de viande au lait. Pour accompagner le premier je commande un verre de muscadet et pour le second un verre d’Anjou, chacun à quatre euros cinquante.
Cela ne vaut pas mon repas d’hier. La nouvelle cuisine m’ennuie, surtout ses petits légumes fades, de même que ce personnel trop policé. Heureusement, le vent tourne à la tempête, des parasols s’envolent, la serveuse se précipite dehors, enfin de l’imprévu.
Je ne suis pas seul dans cet établissement mais les autres convives sont loin de moi, je n‘entends guère ce qu’ils disent. Le chef tape deux coups quand un plat est prêt. C’est une maison où l’on enlève les miettes de pain à l’aide d’un couteau. Le dessert me surprend car il est excellent : un onctueux au chocolat cœur crème vanille et sauce arabica.
-Est-ce qu’il vous faut une fiche pour passer dans vos frais ? me demande la serveuse qui peut-être m’estime incapable de fréquenter ce genre d’endroit pour mon loisir.
-Vous ferez attention, les marches sont hautes, me dit-elle quand je m’apprête à sortir.
La tempête a partiellement vidée les rues de Rochefort-en-Terre. Je me procure un plan à l’Office du Tourisme auprès d’une jolie brune longiligne. Il m’aide à trouver la chapelle Saint-Michel. Elle est fermée mais un judas (oui) permet de voir son intérieur. Je visite ensuite Notre-Dame-de-la-Tronchaye puis vais boire un café aux Ardoisières. Il est accompagné d’un carabreizh, l’original caramel au beurre salé.
A dix-sept heures dix, toujours par grand vent, je retrouve le car BreizhGo et sa conductrice dont je suis durant tout le trajet le seul passager. Par bonheur, il n’existe pas encore de loi interdisant à un homme d’être seul dans un car avec la femme qui le conduit.
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Une affiche qui invite au Grand Pardon de Notre-Dame-de-la-Tronchaye le quinze août avec en caractères énormes : « Repas : Jambon à l’os »
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A Rochefort-en-Terre, également : une boutique nommée L’Etang Moderne.
 

9 août 2019


Un temps prévu incertain ce jeudi mais je me lance, allant à la gare de Vannes à pied et grimpant vers huit heures dans un bus Vingt-Quatre en forme de car. Pour la modique somme d’un euro dix, il permet d’aller à Arzon, au bout de la presqu’île de Rhuys, en cinquante minutes. Nous sommes cinq au départ et peu montent en cours de route  Après Sarzeau (où vécut Lesage à qui l’on doit Gil Blas et Le Diable boiteux), nous filons tout droit, laissant sur le côté Saint-Gildas-de-Rhuys (où Abélard fut prieur). Le trajet se termine à l’entrée d’Arzon, au port du Crouesty. Mille quatre cents bateaux de plaisance y sont amarrés.
Je ne m’y attarde pas. Je prends le chemin côtier qui longe l’Atlantique. Il me fait retrouver la Bretagne que j’aime, bruit des vagues, odeur de goémon, côte rocheuse découpée. Après une belle balade qui met un peu à mal mon pied gauche et mon genou droit, j’arrive à Port Navalo, plus authentique que son concurrent. Je passe aussi vite que je peux devant l’embarcadère où une foule de vacanciers et autres attendent les bateaux pour Locmariaquer (en face) et Belle-Ile (un peu plus loin). Arrivé sur le bord du port, je m’arrête au Vieux Puits, un bar tabac maison de la presse restaurant à terrasse donnant sur la mer. Le café n’y coûte qu’un euro quarante et m’est apporté avec un pichet d’eau par une jolie serveuse à nattes. C’est le lieu idéal pour terminer la lecture du voyage de Kafka à Paris.
Je mangerais bien ici, me dis-je quand j’arrive au bout. « On ne fait pas de réservation mais on vous trouvera une table », me dit la patronne. Je vais m’asseoir un peu plus loin sur un muret, près d’une petite plage où un quidam joue de la trompette. A ce moment-là, la pluie se met à tomber. Un arbre m’en protège un peu.
Vers midi cela s’aggrave, la patronne ne sait pas comment tenir sa promesse, une partie de la terrasse étant maintenant proscrite et l’autre occupée par des buveurs. Une voix me hèle du jardin situé derrière la salle de café :
-Vous êtes tout seul ? Venez par là. 
C’est le patron. Il me montre une petite table ronde à l’abri sous une sorte de véranda où il était occupé à classer des papiers.
-On va vous mettre là, vous serez juste à côté de la cuisine, vous pourrez surveiller le chef par la lucarne.
Près de moi se trouve aussi le vieux puits qui donne son nom à l’établissement. On y entend un bruit de cascade. Une grille sur la margelle empêche d’y tomber. Que pouvais-je espérer de mieux que d’être ici. Pour fêter ça, je commande six huîtres avec un verre de muscadet pour huit euros et un tartare de bœuf au couteau à l’italienne avec pommes grenaille à quatorze euros avec un verre de Saint-Nicolas-de-Bourgueil à trois euros cinquante.
-Je vous fais faire des kilomètres, dis-je à la serveuse qui m’apporte les deux verres tandis que le patron est parti ouvrir mes huîtres.
-Elles sont de la rivière de Penerf, me dit-il en revenant. Quand vous aurez terminé, vous pourrez dire au chef de lancer le tartare.
Je préfère que ce soit l’une des serveuses qui s’en charge. De temps en temps, elles viennent fumer en s’excusant, c’est leur endroit pour ça. « Cela ne me dérange absolument pas, leur dis-je, je suis un privilégié d’être ici ». Sur le toit de la véranda la pluie redouble. Le jeune chef n’est pas optimiste pour la suite de l’après-midi, « avec la marée descendante ».
Son tartare qui repose sur une salade composée est excellent. Je l’en félicite et le signale au patron qui me dit en confidence qu’avant il travaillait à côté. « C’est quelqu’un qui aime son métier ». A côté, c’est le restaurant chic de l’endroit.
Ce patron m’est fort sympathique. Je lui trouve un faux air de Miossec. Il trimbale un tas de choses, dont une petite bouteille d’eau minérale, dans son pantalon multipoches et il est trempé d’avoir été dehors.
Je prends un café pour prolonger le plaisir. Il est au prix du bar : un euro quarante. Après avoir remercié le chef, je remercie les serveuses et la patronne. Le patron étant parti on ne sait où, je la charge de lui dire tout mon contentement.
Il ne pleut presque plus quand je retrouve le bord de mer, aussi poursuis-je le chemin côtier jusqu’à la pointe de Bilgroix puis celle de Monteno. Depuis elles deux, selon Le Guide du Routard, « on a sans doute le plus impressionnant point de vue sur le golfe de Morbihan ». Ce jeudi, évidemment, c’est un peu dans la brume.
Fatigué, je souhaite en rester là. Un couple m’aide à trouver le chemin qui ramène au bourg. C’est plus long que je pensais. Après être entré dans l’église, banale, je rejoins enfin le port du Crouesty.
Quel changement depuis le matin, un alignement de commerces bas de gamme et de restaurants vulgaires sont ouverts et emplies de familles. C’est à une table rose de la terrasse du Bar Glacé, abrité bien qu’il ne pleuve plus, que je bois un café à un euro cinquante en attendant l’heure du bus de retour. Celui-ci est davantage rempli qu’à l’aller et perd un peu de temps dans les embrouillages à l’entrée de Vannes.
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Sur un panneau autorisant le passage sur un chemin privé, une affichette nationaliste : « E Brezhoneg En breton ! ».
                                                                *
Sur le chemin côtier, entre les deux ports, la « tombe du petit mousse », celle d’un privilégié qui est enterré seul, sous une dalle surmontée d’une croix et entourée de murets. Il s’agit d’un marin du dix-neuvième siècle âgé d’une trentaine d’années dont le cadavre retrouvé au bout de deux mois n’a pas pu être identifié. Son état a nécessité des obsèques sur place.
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Une femme belge à son trois ans prénommé Bastien :
-Est-ce que papa, il a regardé les autres femmes ? S’il le fait, tu me le dis. S’il regarde les femmes, c’est comme s’il regardait un autre petit enfant. Y a que Bastien.
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La rivière de Penerf est un fleuve qui se jette entre Damgan et Sarzeau, dans la rade de Penerf, à la limite nord de Mor braz, baie de l'Océan Atlantique dans le département du Morbihan, m’apprend Ouiquipédia.
 

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