Ce serait dommage de ne pas noter, avant de ranger Un amour acéphale dans ma bibliothèque, ce que disent de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir Patrick et Isabelle Waldberg dans leur correspondance :
Je n’ai pas eu le temps de lire L’Etre et le Néant, mais j’ai vu Sartre assez souvent. C’est un petit personnage d’aspect repoussant au premier abord ; il a un œil complètement exorbité et dirigé lorsqu’il vous parle vers votre voisin le plus éloigné, de très grosses lunettes, une mousse de poils incolores au menton, car il est rarement rasé, et des vêtements généralement malpropres. Il vit dans une chambre d’une laideur intenable, au dernier étage d’un hôtel de la rue de Seine. Près de lui vit une femme, professeur comme lui, surnommée le Castor (La Nausée lui est dédiée). Le Castor s’appelle réellement Simone de Beauvoir et elle a publié sous ce nom un roman fleuve à clé intitulé L’Invitée. Je ne l’ai pas lu. Il paraît qu’on y retrouve Sartre et ses élèves, et leurs difficiles histoires d’amour (non prestigieuse !) (…) Le couple Sartre-Castor travaille à partir de 9 h du matin au Flore, où l’on peut voir toutes les tables à banquettes occupées par une quinzaine de personnages mâles et femelles, entre 19 et 35 ans, remplissant fébrilement des feuilles volantes de pattes de mouche bien appliquées. Parfois, si l’on monte au premier étage pour téléphoner, on aperçoit au fond de la salle Sartre ou l’un de ses disciples en train de changer de chaussettes, de mettre une cravate, ou de se brosser les dents (cette dernière activité beaucoup plus rare que les autres, bien entendu). Le Castor, qui doit avoir dans les 40 ans, serait une assez jolie femme si elle était soignée. Mais elle partage sans doute avec Sartre le mépris du corps, et certains détails, vus de près, tendent à diminuer le goût qu’on pourrait avoir pour elle. Les rapports de ces deux êtres sont extrêmement curieux ; leurs amis parlent d’« osmose spirituelle », on pense à la « caresse des âmes », aux « minettes de l’esprit » et autres semblables réjouissances. Pourtant Sartre n’est pas un être platonique, loin de là. Il papillonne autour de lui d’assez remarquables blondes à qui il sait parler de l’« existanz » autrement que par croquis. Il est très plaisant, boit bien, et ne dédaigne pas de passer la nuit à vadrouiller jusqu’au matin. Il faut ajouter qu’il a une très bonne voix, une grande simplicité et de l’enthousiasme. Je suis en excellents termes avec lui et le Castor. Patrick, Paris, le vingt-six novembre mil neuf cent quarante-quatre.
J’ai eu la surprise hier d’avoir la visite de Jean-Paul Sartre, ce qui m’a semblé très curieux justement après le long passage que vous lui avez consacré dans votre lettre. Il est ici pour faire la tournée des usines avec quelques journalistes. Isabelle, New York, le quinze janvier mil neuf cent quarante-cinq
Sartre fait la tournée des amis. Il a dîné chez Dolores et voit ce soir Georges. Il doit en sortir tout américanisé et voudra prendre un bain tous les jours à son retour à Paris. Il ouvrira des usines et des drugstores et fera convertir tout le monde aux longs voyages. Isabelle, New York, le vingt-deux janvier mil neuf cent quarante-cinq
Je n’ai pas eu le temps de lire L’Etre et le Néant, mais j’ai vu Sartre assez souvent. C’est un petit personnage d’aspect repoussant au premier abord ; il a un œil complètement exorbité et dirigé lorsqu’il vous parle vers votre voisin le plus éloigné, de très grosses lunettes, une mousse de poils incolores au menton, car il est rarement rasé, et des vêtements généralement malpropres. Il vit dans une chambre d’une laideur intenable, au dernier étage d’un hôtel de la rue de Seine. Près de lui vit une femme, professeur comme lui, surnommée le Castor (La Nausée lui est dédiée). Le Castor s’appelle réellement Simone de Beauvoir et elle a publié sous ce nom un roman fleuve à clé intitulé L’Invitée. Je ne l’ai pas lu. Il paraît qu’on y retrouve Sartre et ses élèves, et leurs difficiles histoires d’amour (non prestigieuse !) (…) Le couple Sartre-Castor travaille à partir de 9 h du matin au Flore, où l’on peut voir toutes les tables à banquettes occupées par une quinzaine de personnages mâles et femelles, entre 19 et 35 ans, remplissant fébrilement des feuilles volantes de pattes de mouche bien appliquées. Parfois, si l’on monte au premier étage pour téléphoner, on aperçoit au fond de la salle Sartre ou l’un de ses disciples en train de changer de chaussettes, de mettre une cravate, ou de se brosser les dents (cette dernière activité beaucoup plus rare que les autres, bien entendu). Le Castor, qui doit avoir dans les 40 ans, serait une assez jolie femme si elle était soignée. Mais elle partage sans doute avec Sartre le mépris du corps, et certains détails, vus de près, tendent à diminuer le goût qu’on pourrait avoir pour elle. Les rapports de ces deux êtres sont extrêmement curieux ; leurs amis parlent d’« osmose spirituelle », on pense à la « caresse des âmes », aux « minettes de l’esprit » et autres semblables réjouissances. Pourtant Sartre n’est pas un être platonique, loin de là. Il papillonne autour de lui d’assez remarquables blondes à qui il sait parler de l’« existanz » autrement que par croquis. Il est très plaisant, boit bien, et ne dédaigne pas de passer la nuit à vadrouiller jusqu’au matin. Il faut ajouter qu’il a une très bonne voix, une grande simplicité et de l’enthousiasme. Je suis en excellents termes avec lui et le Castor. Patrick, Paris, le vingt-six novembre mil neuf cent quarante-quatre.
J’ai eu la surprise hier d’avoir la visite de Jean-Paul Sartre, ce qui m’a semblé très curieux justement après le long passage que vous lui avez consacré dans votre lettre. Il est ici pour faire la tournée des usines avec quelques journalistes. Isabelle, New York, le quinze janvier mil neuf cent quarante-cinq
Sartre fait la tournée des amis. Il a dîné chez Dolores et voit ce soir Georges. Il doit en sortir tout américanisé et voudra prendre un bain tous les jours à son retour à Paris. Il ouvrira des usines et des drugstores et fera convertir tout le monde aux longs voyages. Isabelle, New York, le vingt-deux janvier mil neuf cent quarante-cinq



