Ayant achevé l’édition intégrale du Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa (ou plutôt de Bernardo Soares, son hétéronyme le plus proche), je m’emploie à dicter les extraits prélevés par écrit durant ma lecture :
Je suis né en un temps où la majorité des jeunes gens avaient perdu la foi en Dieu, pour la même raison que leurs ancêtres la possédaient - sans savoir pourquoi.
Je considère la vie comme une auberge où je dois séjourner, jusqu’à l’arrivée de la diligence de l’abîme.
… et de la hauteur majestueuse de tous mes rêves - me voici aide-comptable en la ville de Lisbonne.
Tout m’intéresse, rien ne me retient.
Vivre, c’est faire du crochet avec les intentions des autres.
Je lis et me voici libre. J’acquiers l’objectivité. Je cesse d’être moi, cet être dispersé.
Et aujourd’hui, en pensant à ce qu’a été ma vie, je me sens comme un animal transporté dans un panier entre deux gares de banlieue.
Entre la vie et moi, une vitre mince. J’ai beau voir et comprendre la vie très clairement, je ne peux la toucher.
La vie m’écœure comme un remède inutile.
J’écris comme un qui dort, et ma vie tout entière est un reçu sans signature.
Dans le poulailler qu’il ne quittera que pour mourir, le coq chante des hymnes à la liberté parce qu’on lui a donné deux perchoirs.
Certains travaillent par ennui : de même j’écris, parfois, de n’avoir rien à dire.
L’inaction console de tout.
Mieux vaut écrire que risquer de vivre, même si vivre se réduit à acheter des bananes au soleil, aussi longtemps que dure le soleil et qu’il y a des bananes à vendre.
A l’heure actuelle, le monde appartient aux imbéciles, aux agités et aux sans-cœurs. On s’assure aujourd’hui le droit de vivre par les mêmes moyens, pratiquement, que ceux qui vous assurent le droit d’être internés dans un asile : l’incapacité de penser, l’amoralité et la surexcitation.
J’ai une morale fort simple - ne faire à personne ni bien ni mal.
La vie pratique m’a toujours paru le plus malcommode des suicides.
Avoir touché les pieds du Christ, ce n’est pas une excuse pour faire des fautes de ponctuation.
Je ne pleure pas la perte de mon enfance ; je pleure parce que tout, y compris mon enfance, se perd.
La plupart des gens vivent, spontanément, une vie factice et impersonnelle.
« La plupart des gens sont d’autres gens » a dit Oscar Wilde, et avec raison.
Je m’irrite du bonheur de tous ces gens qui ne savent pas qu’ils sont malheureux.
Je crois bien que je ne cesserai jamais d’être aide-comptable dans un magasin de tissus. J’espère bien, avec une sincérité féroce, ne jamais devenir chef comptable.
Dans toutes les circonstances de ma vie, situations et rapports avec les autres - j’ai toujours été, aux yeux de tout le monde, un intrus. Qu’il s’agisse de ma famille ou de mes amis, j’ai toujours été perçu comme quelqu’un du dehors.
Il se trouve que je suis d’une froideur communicative, qui oblige malgré moi les autres à refléter ma façon de si peu sentir.
Nous vivons tous anonymes et distants les uns des autres ; déguisés, nous souffrons en demeurant inconnus.
Quelque amitié que je porte à quelqu’un, et si véritable que soit cette amitié, apprendre que cet ami est malade ou qu’il est mort ne me cause rien d’autre qu’une impression vague, indistincte, comme effacée, qui me fait honte.
Je suis un homme pour lequel le monde extérieur est une réalité intérieure.
On ne doit jamais faire aujourd’hui ce qu’on peut aussi bien négliger de faire demain.
Ne jamais lire un livre jusqu’au bout, ne jamais le lire en suivant le fil et sans rien sauter.
Ce Livre de l’Intranquillité, je l’ai lu jusqu’au bout et en suivant le fil mais j’ai obéi à la troisième injonction de Pessoa en sautant un certain nombre de paragraphes.
*
En bonus :
Supposons que je voie devant moi une jeune fille à l’allure masculine. Un être humain ordinaire dira simplement : « Cette jeune fille a l’air d’un garçon. » Un autre être humain tout aussi ordinaire, mais déjà plus conscient du fait que parler c’est dire, dira d’elle : « Cette jeune fille est un garçon. » Un autre encore, tout aussi conscient des devoirs de l’expression, mais poussé davantage encore par l’amour de la concision, cette vigueur de la pensée, dira d’elle : « Ce garçon. » Quant à moi, je dirai : « Cette garçon », violant la règle de grammaire la plus élémentaire, qui exige que s’accordent en genre et en nombre le substantif et l’adjectif. Et j’aurai fort bien dit ; j’aurai parlé dans l’absolu, photographiquement, loin de la platitude, de la norme, du quotidien. Aussi n’aurai-je pas parlé : j’aurai dit.
*
Pour conclure :
Dans ces impressions décousues, sans lien entre elles (et je n’en souhaite pas non plus), je raconte avec indifférence mon autobiographie sans événements, mon histoire sans vie. Ce sont mes Confessions, et si je n’y dis rien, c’est que je n’ai rien à dire.
Je suis né en un temps où la majorité des jeunes gens avaient perdu la foi en Dieu, pour la même raison que leurs ancêtres la possédaient - sans savoir pourquoi.
Je considère la vie comme une auberge où je dois séjourner, jusqu’à l’arrivée de la diligence de l’abîme.
… et de la hauteur majestueuse de tous mes rêves - me voici aide-comptable en la ville de Lisbonne.
Tout m’intéresse, rien ne me retient.
Vivre, c’est faire du crochet avec les intentions des autres.
Je lis et me voici libre. J’acquiers l’objectivité. Je cesse d’être moi, cet être dispersé.
Et aujourd’hui, en pensant à ce qu’a été ma vie, je me sens comme un animal transporté dans un panier entre deux gares de banlieue.
Entre la vie et moi, une vitre mince. J’ai beau voir et comprendre la vie très clairement, je ne peux la toucher.
La vie m’écœure comme un remède inutile.
J’écris comme un qui dort, et ma vie tout entière est un reçu sans signature.
Dans le poulailler qu’il ne quittera que pour mourir, le coq chante des hymnes à la liberté parce qu’on lui a donné deux perchoirs.
Certains travaillent par ennui : de même j’écris, parfois, de n’avoir rien à dire.
L’inaction console de tout.
Mieux vaut écrire que risquer de vivre, même si vivre se réduit à acheter des bananes au soleil, aussi longtemps que dure le soleil et qu’il y a des bananes à vendre.
A l’heure actuelle, le monde appartient aux imbéciles, aux agités et aux sans-cœurs. On s’assure aujourd’hui le droit de vivre par les mêmes moyens, pratiquement, que ceux qui vous assurent le droit d’être internés dans un asile : l’incapacité de penser, l’amoralité et la surexcitation.
J’ai une morale fort simple - ne faire à personne ni bien ni mal.
La vie pratique m’a toujours paru le plus malcommode des suicides.
Avoir touché les pieds du Christ, ce n’est pas une excuse pour faire des fautes de ponctuation.
Je ne pleure pas la perte de mon enfance ; je pleure parce que tout, y compris mon enfance, se perd.
La plupart des gens vivent, spontanément, une vie factice et impersonnelle.
« La plupart des gens sont d’autres gens » a dit Oscar Wilde, et avec raison.
Je m’irrite du bonheur de tous ces gens qui ne savent pas qu’ils sont malheureux.
Je crois bien que je ne cesserai jamais d’être aide-comptable dans un magasin de tissus. J’espère bien, avec une sincérité féroce, ne jamais devenir chef comptable.
Dans toutes les circonstances de ma vie, situations et rapports avec les autres - j’ai toujours été, aux yeux de tout le monde, un intrus. Qu’il s’agisse de ma famille ou de mes amis, j’ai toujours été perçu comme quelqu’un du dehors.
Il se trouve que je suis d’une froideur communicative, qui oblige malgré moi les autres à refléter ma façon de si peu sentir.
Nous vivons tous anonymes et distants les uns des autres ; déguisés, nous souffrons en demeurant inconnus.
Quelque amitié que je porte à quelqu’un, et si véritable que soit cette amitié, apprendre que cet ami est malade ou qu’il est mort ne me cause rien d’autre qu’une impression vague, indistincte, comme effacée, qui me fait honte.
Je suis un homme pour lequel le monde extérieur est une réalité intérieure.
On ne doit jamais faire aujourd’hui ce qu’on peut aussi bien négliger de faire demain.
Ne jamais lire un livre jusqu’au bout, ne jamais le lire en suivant le fil et sans rien sauter.
Ce Livre de l’Intranquillité, je l’ai lu jusqu’au bout et en suivant le fil mais j’ai obéi à la troisième injonction de Pessoa en sautant un certain nombre de paragraphes.
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En bonus :
Supposons que je voie devant moi une jeune fille à l’allure masculine. Un être humain ordinaire dira simplement : « Cette jeune fille a l’air d’un garçon. » Un autre être humain tout aussi ordinaire, mais déjà plus conscient du fait que parler c’est dire, dira d’elle : « Cette jeune fille est un garçon. » Un autre encore, tout aussi conscient des devoirs de l’expression, mais poussé davantage encore par l’amour de la concision, cette vigueur de la pensée, dira d’elle : « Ce garçon. » Quant à moi, je dirai : « Cette garçon », violant la règle de grammaire la plus élémentaire, qui exige que s’accordent en genre et en nombre le substantif et l’adjectif. Et j’aurai fort bien dit ; j’aurai parlé dans l’absolu, photographiquement, loin de la platitude, de la norme, du quotidien. Aussi n’aurai-je pas parlé : j’aurai dit.
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Pour conclure :
Dans ces impressions décousues, sans lien entre elles (et je n’en souhaite pas non plus), je raconte avec indifférence mon autobiographie sans événements, mon histoire sans vie. Ce sont mes Confessions, et si je n’y dis rien, c’est que je n’ai rien à dire.



