Après une succession de draches nocturnes, une pluie résiduelle me conduit ce mercredi à prendre le bus Effe Sept pour rejoindre la Gare de Rouen et son sept heures vingt-six terminus Paris. Dans la voiture Trois, j’ai pour voisin un jeune homme endormi et comme lecture La Reine du silence de Marie Nimier, candidate sur la liste « sans étiquette » de Marc-Antoine Jamet aux Municipales de Val-de-Reuil. Un livre qui commence ainsi : Mon père a trouvé la mort un vendredi soir, il avait 36 ans. Son Aston Martin DB 4 s’est écrasée contre le parapet du pont qui enjambe le carrefour des routes nationales 307 et 311, à quelques kilomètres de Paris. Un livre qu’elle a écrit quand elle tentait d’obtenir son permis de conduire devenu nécessaire depuis son installation en Normandie.
À l’arrivée dans la capitale, je choisis de rester à l’abri en prenant les métros Quatorze et Huit. Remonté en surface à Ledru Rollin, je trouve le Camélia fermé et devant son rideau métallique l’un des fils de la maison et deux potentiels clients. « On attend la clé », me dit le premier. L’autre fils a oublié de se réveiller. Il est actuellement dans le métro à Bastille.
Comme un semblant d’éclaircie est d’actualité je vais au Marché d’Aligre. Chez Émile, encore de la nippe. Chez Amine, toujours les mêmes livres.
Le Camélia ouvert, je m’installe à une table pour le café puis retrouve Marie Nimier racontant son écrivain de père, homme alcoolique et violent. J’apprends que j’aurais pu aller sur sa tombe à Saint-Brieuc cet automne. Personne ne nous a jamais proposé d’aller sur la tombe de notre père quand nous étions enfants. Nous passions pourtant nos vacances d’été dans la région. Nous descendions du train à Saint-Brieuc, puis nous prenions l’autocar jusqu’à Saint-Quay-Portrieux. Une femme au casque de spéléologue vient relever le compteur d’eau de l’immeuble qui bizarrement se trouve dans la cave du bar où l’on accède par une trappe derrière le comptoir. Il y a une rivière qui coule sous l’Opéra Garnier, apprends-je de la conversation des habitués qui sont dans le bâtiment.
À onze heures, je suis devant le café Tonton Lulu où j’ai rendez-vous avec un jeune homme qui m’a acheté deux livres épais pour huit euros. Deux minutes après arrive mon acheteur. Il me donne un billet de dix. « Je dois avoir deux euros », lui dis-je. « Ce n’est pas la peine, ce n’est pas cher. » Je le remercie et lui souhaite une bonne lecture.
Chez Book-Off je ne cesse d’être gêné par une mollassonne. Énervé, je ressors de là avec seulement deux livres à un euro : Quelques Historiettes ou petit éloge de l’anecdote en littérature de Jacques Bonnet (Denoël) et Munkey Diaries de Jane Birkin (Fayard), le premier volume de son journal, j’ai aimé le second on ne peut plus impudique.
Il pleut encore un peu quand je descends dans le métro. J’apprends que la ligne Huit est à l’arrêt à cause d’un bagage oublié. Demi-tour. Le prochain bus Soixante-Seize est dans dix-sept minutes. Pas d’abribus. Je traverse la rue et entre au Rallye. Longtemps que je n’ai pas déjeuné dans ce Péhemmu chinois. Je choisis le hareng pommes à l’huile et l’andouillette pommes sautées. Une de mes voisines parle de sa fille adolescente qui ne sort plus de sa chambre même pour manger. « Là, il faut commencer à s’inquiéter », lui dit l’autre.
Sorti, je retraverse et, miracle, un bus Soixante-Seize est annoncé dans cinq minutes. J’en descends à l’arrêt Hôtel de Ville d’où je rejoins le sous-sol du Book-Off de Saint-Martin. Las, on y entend encore cette foutue radio Chérie avec ses publicités crétinisantes pour les supermarchés et la Saint-Valentin « Il faut marquer le coup ». Point de livres à un euro pour moi mais le Routard Bretagne Sud deux mille vingt-deux deux mille vingt-trois à quatre euros que je ne laisse pas passer. Au rez-de-chaussée, dans le rayon Art des Beaux Livres à deux euros, je prélève Massacres d’André Masson (Skira Seuil). En payant, je me plains à l’employé de la radio affligeante. « On a voulu changer, me dit-il, on remettra Fip demain. »
Il ne pleut plus quand je rejoins L’Opportun. J’y termine La Reine du silence (le surnom que son père lui donnait) de Marie Nimier, son histoire à travers celle de son père, l’une comme l’autre accidentées. Ah, Nimier, comme l’écrivain ? Ou : Vous êtes parente de l’écrivain ? Ou encore : Vous avez un rapport avec l’écrivain ? Oui, un rapport avec l’écrivain, c’est le moins que l’on puisse dire. Je pense toujours qu’ils parlent de mon père, mais il est arrivé plusieurs fois qu’ils parlent de moi. Ils me demandaient si j’avais un rapport avec Marie Nimier. C’est une question assez troublante, en vérité.
La numérotation des voitures du seize heures quarante pour Rouen est inversée. Pour être en face de l’escalier mécanique à l’arrivée, je m’installe dans la voiture Quinze à une place dont heureusement personne ne vient me déloger. Je suis d’humeur mauvaise. Comme chaque année dans les jours qui précèdent le seize février.
Ce mercredi, entrer en Normandie, c’est entrer dans la pluie. En conséquence, c’est avec l’aide d’un bus Effe Sept que je rejoins la maison.
*
J’écris souvent dans le Rouen-Paris. C’est une ligne propice aux divagations. Je prends ce train plusieurs fois par semaine, j’y ai mes habitudes, je m’y sens comme à la maison. Beaucoup de gens dorment, surtout au retour, moi je noircis des pages, mais il est rare que je les relise. (Marie Nimier, La Reine du silence)
À l’arrivée dans la capitale, je choisis de rester à l’abri en prenant les métros Quatorze et Huit. Remonté en surface à Ledru Rollin, je trouve le Camélia fermé et devant son rideau métallique l’un des fils de la maison et deux potentiels clients. « On attend la clé », me dit le premier. L’autre fils a oublié de se réveiller. Il est actuellement dans le métro à Bastille.
Comme un semblant d’éclaircie est d’actualité je vais au Marché d’Aligre. Chez Émile, encore de la nippe. Chez Amine, toujours les mêmes livres.
Le Camélia ouvert, je m’installe à une table pour le café puis retrouve Marie Nimier racontant son écrivain de père, homme alcoolique et violent. J’apprends que j’aurais pu aller sur sa tombe à Saint-Brieuc cet automne. Personne ne nous a jamais proposé d’aller sur la tombe de notre père quand nous étions enfants. Nous passions pourtant nos vacances d’été dans la région. Nous descendions du train à Saint-Brieuc, puis nous prenions l’autocar jusqu’à Saint-Quay-Portrieux. Une femme au casque de spéléologue vient relever le compteur d’eau de l’immeuble qui bizarrement se trouve dans la cave du bar où l’on accède par une trappe derrière le comptoir. Il y a une rivière qui coule sous l’Opéra Garnier, apprends-je de la conversation des habitués qui sont dans le bâtiment.
À onze heures, je suis devant le café Tonton Lulu où j’ai rendez-vous avec un jeune homme qui m’a acheté deux livres épais pour huit euros. Deux minutes après arrive mon acheteur. Il me donne un billet de dix. « Je dois avoir deux euros », lui dis-je. « Ce n’est pas la peine, ce n’est pas cher. » Je le remercie et lui souhaite une bonne lecture.
Chez Book-Off je ne cesse d’être gêné par une mollassonne. Énervé, je ressors de là avec seulement deux livres à un euro : Quelques Historiettes ou petit éloge de l’anecdote en littérature de Jacques Bonnet (Denoël) et Munkey Diaries de Jane Birkin (Fayard), le premier volume de son journal, j’ai aimé le second on ne peut plus impudique.
Il pleut encore un peu quand je descends dans le métro. J’apprends que la ligne Huit est à l’arrêt à cause d’un bagage oublié. Demi-tour. Le prochain bus Soixante-Seize est dans dix-sept minutes. Pas d’abribus. Je traverse la rue et entre au Rallye. Longtemps que je n’ai pas déjeuné dans ce Péhemmu chinois. Je choisis le hareng pommes à l’huile et l’andouillette pommes sautées. Une de mes voisines parle de sa fille adolescente qui ne sort plus de sa chambre même pour manger. « Là, il faut commencer à s’inquiéter », lui dit l’autre.
Sorti, je retraverse et, miracle, un bus Soixante-Seize est annoncé dans cinq minutes. J’en descends à l’arrêt Hôtel de Ville d’où je rejoins le sous-sol du Book-Off de Saint-Martin. Las, on y entend encore cette foutue radio Chérie avec ses publicités crétinisantes pour les supermarchés et la Saint-Valentin « Il faut marquer le coup ». Point de livres à un euro pour moi mais le Routard Bretagne Sud deux mille vingt-deux deux mille vingt-trois à quatre euros que je ne laisse pas passer. Au rez-de-chaussée, dans le rayon Art des Beaux Livres à deux euros, je prélève Massacres d’André Masson (Skira Seuil). En payant, je me plains à l’employé de la radio affligeante. « On a voulu changer, me dit-il, on remettra Fip demain. »
Il ne pleut plus quand je rejoins L’Opportun. J’y termine La Reine du silence (le surnom que son père lui donnait) de Marie Nimier, son histoire à travers celle de son père, l’une comme l’autre accidentées. Ah, Nimier, comme l’écrivain ? Ou : Vous êtes parente de l’écrivain ? Ou encore : Vous avez un rapport avec l’écrivain ? Oui, un rapport avec l’écrivain, c’est le moins que l’on puisse dire. Je pense toujours qu’ils parlent de mon père, mais il est arrivé plusieurs fois qu’ils parlent de moi. Ils me demandaient si j’avais un rapport avec Marie Nimier. C’est une question assez troublante, en vérité.
La numérotation des voitures du seize heures quarante pour Rouen est inversée. Pour être en face de l’escalier mécanique à l’arrivée, je m’installe dans la voiture Quinze à une place dont heureusement personne ne vient me déloger. Je suis d’humeur mauvaise. Comme chaque année dans les jours qui précèdent le seize février.
Ce mercredi, entrer en Normandie, c’est entrer dans la pluie. En conséquence, c’est avec l’aide d’un bus Effe Sept que je rejoins la maison.
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J’écris souvent dans le Rouen-Paris. C’est une ligne propice aux divagations. Je prends ce train plusieurs fois par semaine, j’y ai mes habitudes, je m’y sens comme à la maison. Beaucoup de gens dorment, surtout au retour, moi je noircis des pages, mais il est rare que je les relise. (Marie Nimier, La Reine du silence)



