Dernières notes
Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.
9 juin 2026
Après une nuit sans perturbation de voisinage, je constate que le ciel, lui, l’est toujours perturbé. Ce lundi matin, je ne traîne pas sur le chemin et ne suis atteint que par une fine mouillasse lorsque je petit-déjeune sur un banc face au Port de Tréboul, la boulangerie au perchoir étant en fermeture hebdomadaire.
Je dois mettre mon imperméable pour continuer le sentier de randonnée puis traverser la ville par le haut. « Nick sa mère, la réinsertion », lis-je sur le mur du raccourci du Crédit à Bricoles, officiellement le passage Jean-Bart.
À l’arrivée dans le Port du Rosmeur, seul Ar Baradaz est ouvert où le patron et ses habitués sont dans leurs mots croisés quotidiens. L’auvent est heureusement descendu qui me permet de continuer à lire quand la pluie se fait davantage sentir. On se réjouit dans la clientèle de festivités futures : « C’est la semaine prochaine qu’il y a une course de mobylettes ». « Quatorze mille soixante-huit habitants à Douarnenez, constate un lecteur d'Ouest France, quand je suis arrivé ici on était vingt et un mille. » La pluie redouble. La grisaille s’installe. On ne voit plus la côte d’en face. Mon voisin en est déjà à sa troisième bière. Pour ma part, je recule d’une case en m’installant à l’intérieur sur le siège défoncé avec un deuxième café et toujours le Journal de Lewis Carroll : J’envisage de demander au Comité de Direction, le trimestre prochain, de me nommer un successeur, afin que je puisse prendre ma retraite à la fin de l’année, alors que j’approcherai des cinquante ans, et que j’aurais été Maître de Conférences en Mathématiques pendant 26 ans exactement.
La pluie a presque cessé lorsque je repasse la butte pour rejoindre le Port Rhu. J’avise L’Optimist’e, un restaurant du bord de mer où il y a un menu du jour à vingt euros : accras de thon, mi-cuit de thon légumes pommes grenaille et crème dessert au caramel demi-sel. C’est bon, servi par un jeune homme qui semble tout droit sorti de l’École Hôtelière.
Ce restaurant est situé face au bateau-phare du Musée Maritime. Je le vois parfaitement à travers la vitre. Le Scarweather a été construit en mil huit cent quarante-sept au Royaume-Uni et était utilisé au large de Bristol. Il est non-motorisé, ne peut se déplacer qu'à l'aide d'un remorqueur. Sa lanterne était alimentée par des groupes électrogènes situés dans la salle des machines. Il était aussi équipé d'une corne de brume pneumatique. L'équipage était composé de deux équipes d'une dizaine d'hommes travaillant quatre semaines de suite en alternance.
On le voit aujourd’hui tout rouillé. L'association « Les Gardiens du bateau-phare » s'inquiète pour son avenir, jugeant qu’il se dégrade de jour en jour dans le Port-Rhu. Son dernier carénage remonte à deux mille huit et ce n’est qu’en ce mois de juin deux mille vingt-six qu’a lieu une opération de dépollution, la première depuis son acquisition par la ville en mil neuf cent quatre-vingt-onze, pour le purger des hydrocarbures restants. Commentaire des clients de ce matin chez Ar Baradaz : « C’est n’importe quoi, ce Port-Musée. »
Pendant mon repas, la pluie a cessé et un peu de soleil a surgi. J’attrape le bus de treize heures vingt dans lequel voyagent quatre femmes à valises que j’invite à descendre en même temps que moi à Sables Blancs puisque c’est là qu’est leur hôtel dont le nom ne me dit rien. Les laissant à leur recherche, je vais prendre un café au Gwell Mad. À l’intérieur car il y a encore trop de vent pour que la terrasse soit agréable. Un pilier de comptoir évoque le Débarquement de Normandie : « Moi j’étais pas né mais je me souviens très bien. » Quant à Lewis Carroll, il se réjouit de n’être pas toujours reconnu : C’est agréable d’avoir des amis qui pour une fois ne me connaissent pas comme écrivain. Pas plus tard qu’hier Mme Nash m’a annoncé qu’elle avait appris que l’auteur d’Alice était devenu fou.
Je vais ensuite marcher au-dessus de la plage, profitant d’un meilleur temps, avant de remonter la rue des Sables Blancs.
*
Il n’y a pas d’homme comme tout le monde. (Georges Perros)
Je dois mettre mon imperméable pour continuer le sentier de randonnée puis traverser la ville par le haut. « Nick sa mère, la réinsertion », lis-je sur le mur du raccourci du Crédit à Bricoles, officiellement le passage Jean-Bart.
À l’arrivée dans le Port du Rosmeur, seul Ar Baradaz est ouvert où le patron et ses habitués sont dans leurs mots croisés quotidiens. L’auvent est heureusement descendu qui me permet de continuer à lire quand la pluie se fait davantage sentir. On se réjouit dans la clientèle de festivités futures : « C’est la semaine prochaine qu’il y a une course de mobylettes ». « Quatorze mille soixante-huit habitants à Douarnenez, constate un lecteur d'Ouest France, quand je suis arrivé ici on était vingt et un mille. » La pluie redouble. La grisaille s’installe. On ne voit plus la côte d’en face. Mon voisin en est déjà à sa troisième bière. Pour ma part, je recule d’une case en m’installant à l’intérieur sur le siège défoncé avec un deuxième café et toujours le Journal de Lewis Carroll : J’envisage de demander au Comité de Direction, le trimestre prochain, de me nommer un successeur, afin que je puisse prendre ma retraite à la fin de l’année, alors que j’approcherai des cinquante ans, et que j’aurais été Maître de Conférences en Mathématiques pendant 26 ans exactement.
La pluie a presque cessé lorsque je repasse la butte pour rejoindre le Port Rhu. J’avise L’Optimist’e, un restaurant du bord de mer où il y a un menu du jour à vingt euros : accras de thon, mi-cuit de thon légumes pommes grenaille et crème dessert au caramel demi-sel. C’est bon, servi par un jeune homme qui semble tout droit sorti de l’École Hôtelière.
Ce restaurant est situé face au bateau-phare du Musée Maritime. Je le vois parfaitement à travers la vitre. Le Scarweather a été construit en mil huit cent quarante-sept au Royaume-Uni et était utilisé au large de Bristol. Il est non-motorisé, ne peut se déplacer qu'à l'aide d'un remorqueur. Sa lanterne était alimentée par des groupes électrogènes situés dans la salle des machines. Il était aussi équipé d'une corne de brume pneumatique. L'équipage était composé de deux équipes d'une dizaine d'hommes travaillant quatre semaines de suite en alternance.
On le voit aujourd’hui tout rouillé. L'association « Les Gardiens du bateau-phare » s'inquiète pour son avenir, jugeant qu’il se dégrade de jour en jour dans le Port-Rhu. Son dernier carénage remonte à deux mille huit et ce n’est qu’en ce mois de juin deux mille vingt-six qu’a lieu une opération de dépollution, la première depuis son acquisition par la ville en mil neuf cent quatre-vingt-onze, pour le purger des hydrocarbures restants. Commentaire des clients de ce matin chez Ar Baradaz : « C’est n’importe quoi, ce Port-Musée. »
Pendant mon repas, la pluie a cessé et un peu de soleil a surgi. J’attrape le bus de treize heures vingt dans lequel voyagent quatre femmes à valises que j’invite à descendre en même temps que moi à Sables Blancs puisque c’est là qu’est leur hôtel dont le nom ne me dit rien. Les laissant à leur recherche, je vais prendre un café au Gwell Mad. À l’intérieur car il y a encore trop de vent pour que la terrasse soit agréable. Un pilier de comptoir évoque le Débarquement de Normandie : « Moi j’étais pas né mais je me souviens très bien. » Quant à Lewis Carroll, il se réjouit de n’être pas toujours reconnu : C’est agréable d’avoir des amis qui pour une fois ne me connaissent pas comme écrivain. Pas plus tard qu’hier Mme Nash m’a annoncé qu’elle avait appris que l’auteur d’Alice était devenu fou.
Je vais ensuite marcher au-dessus de la plage, profitant d’un meilleur temps, avant de remonter la rue des Sables Blancs.
*
Il n’y a pas d’homme comme tout le monde. (Georges Perros)
8 juin 2026
Après une nuit perturbée par l’arrivée de quidams imbibés vers deux heures du matin dans une des maisons d’en face et par leur conversation ponctuée de rires idiots passant à travers les murs et les fenêtres, j’ai le plaisir d’avoir un ciel à peu près bleu au-dessus de la tête lorsque je suis le bord de terre dont je fais une photo de la côte découpée vers Saint-Jean.
Mon petit-déjeuner pris au perchoir, le ciel redevenu gris, je fais le chemin dans l’autre sens. L’absence de bus le dimanche et la flemme de marcher l’après-midi font que je reste aux Sables Blancs, le seul endroit de Douarnenez dont je ne connaissais pas les potentialités.
Lors de mes précédents passages à Tréboul, j’avais marché jusqu’au début de cette plage et, peu intéressé par le sable (même blanc), je n’avais pas été plus loin. Or les cafés et les restaurants ne sont visibles que lorsqu’on est à l’autre bout. Il aura fallu que je prenne ce logement rue des Sables Blancs pour le découvrir.
Je m’assois sur mon banc habituel, sous la ouaibecame des Sables Blancs. On ne m’y voit pas. En revanche, il est possible de me contempler de dos lorsque je monte vers Saint-Jean chaque matin à une heure qui n’est jamais la même.
Un gus soulève son chien et le pose sur le muret afin qu’il voie la mer. « Allez, on y va ! », entends-je derrière moi. C’est l’heure de l’entrée en action des longeuses et longeurs de côte. Pour moi, celle de rejoindre le Gwell Mad pour un allongé lecture. Je suis toujours dans le Journal de Lewis Carroll : J’ai été invité à déjeuner aujourd’hui par Mme Cradock, mais j’ai décliné l’invitation pour la double raison que je ne sors pas le dimanche et que je ne déjeune pas en ville. Un vieux discute avec un autre au fond de la salle : « Hier j’ai vu le défilé des pédés. Oh là là, y en avait… » Un alcoolisé se fait éjecter. Sa mère est déjà venue récupérer sa voiture afin qu’il ne l’utilise pas.
En ce qui concerne mon déjeuner dominical, Mme Cradock ne m’ayant pas invité, j’achète chez Pop un pokébole saumon gravlax à quatorze euros cinquante, ce qui est cher pour ce que c’est. Pour dessert, j’ai un pain aux raisins de la boulangerie à deux euros quatre-vingt-dix. Je mange cela sur mon banc jusqu’à ce que je sois envahi par une foule de bicyclistes à chasubles jaunes venus garer leurs machines contre le muret. Une vélo-école « le vélo au quotidien en Cornouaille ». Moitié de Blancs, moitié de Noirs, d’où je déduis qu’il s’agit d’une opération destinée aux habitants d’un quartier (comme on dit).
Je retrouve la clientèle typique d’un bar tabac jeux pour le café au Gwell Mad. Un retraité au comptoir : « J’ai l’impression que quand je travaillais, j’étais plus détendu. » D’autres discutent nourriture pour chien : « Les os de poulet, tu peux lui donner. C’est les os de lapin qu’il faut pas. Ils sont trop pointus. » « Comme la bite à René, quoi. »
Villa Croisic qui devait ouvrir à onze heures ne le fait qu’à quinze heures. En cause la maladie d’une employée, m’explique la jeune fille qui a ses lunettes. Pour la même raison, ce sera fermé lundi et mardi. Ce qui est dommage. Sur la terrasse de la pelouse, tandis que le ciel devient de plus en plus noir, je retrouve Lewis Carroll qui ne photographie pas que des petites filles : J’ai réussi non sans mal a persuadé Ruskin de venir se faire photographier et rester déjeuner avec nous.
*
Deux hommes sont moins dangereux qu’un seul. Dix plus dangereux que cent. (Georges Perros)
Mon petit-déjeuner pris au perchoir, le ciel redevenu gris, je fais le chemin dans l’autre sens. L’absence de bus le dimanche et la flemme de marcher l’après-midi font que je reste aux Sables Blancs, le seul endroit de Douarnenez dont je ne connaissais pas les potentialités.
Lors de mes précédents passages à Tréboul, j’avais marché jusqu’au début de cette plage et, peu intéressé par le sable (même blanc), je n’avais pas été plus loin. Or les cafés et les restaurants ne sont visibles que lorsqu’on est à l’autre bout. Il aura fallu que je prenne ce logement rue des Sables Blancs pour le découvrir.
Je m’assois sur mon banc habituel, sous la ouaibecame des Sables Blancs. On ne m’y voit pas. En revanche, il est possible de me contempler de dos lorsque je monte vers Saint-Jean chaque matin à une heure qui n’est jamais la même.
Un gus soulève son chien et le pose sur le muret afin qu’il voie la mer. « Allez, on y va ! », entends-je derrière moi. C’est l’heure de l’entrée en action des longeuses et longeurs de côte. Pour moi, celle de rejoindre le Gwell Mad pour un allongé lecture. Je suis toujours dans le Journal de Lewis Carroll : J’ai été invité à déjeuner aujourd’hui par Mme Cradock, mais j’ai décliné l’invitation pour la double raison que je ne sors pas le dimanche et que je ne déjeune pas en ville. Un vieux discute avec un autre au fond de la salle : « Hier j’ai vu le défilé des pédés. Oh là là, y en avait… » Un alcoolisé se fait éjecter. Sa mère est déjà venue récupérer sa voiture afin qu’il ne l’utilise pas.
En ce qui concerne mon déjeuner dominical, Mme Cradock ne m’ayant pas invité, j’achète chez Pop un pokébole saumon gravlax à quatorze euros cinquante, ce qui est cher pour ce que c’est. Pour dessert, j’ai un pain aux raisins de la boulangerie à deux euros quatre-vingt-dix. Je mange cela sur mon banc jusqu’à ce que je sois envahi par une foule de bicyclistes à chasubles jaunes venus garer leurs machines contre le muret. Une vélo-école « le vélo au quotidien en Cornouaille ». Moitié de Blancs, moitié de Noirs, d’où je déduis qu’il s’agit d’une opération destinée aux habitants d’un quartier (comme on dit).
Je retrouve la clientèle typique d’un bar tabac jeux pour le café au Gwell Mad. Un retraité au comptoir : « J’ai l’impression que quand je travaillais, j’étais plus détendu. » D’autres discutent nourriture pour chien : « Les os de poulet, tu peux lui donner. C’est les os de lapin qu’il faut pas. Ils sont trop pointus. » « Comme la bite à René, quoi. »
Villa Croisic qui devait ouvrir à onze heures ne le fait qu’à quinze heures. En cause la maladie d’une employée, m’explique la jeune fille qui a ses lunettes. Pour la même raison, ce sera fermé lundi et mardi. Ce qui est dommage. Sur la terrasse de la pelouse, tandis que le ciel devient de plus en plus noir, je retrouve Lewis Carroll qui ne photographie pas que des petites filles : J’ai réussi non sans mal a persuadé Ruskin de venir se faire photographier et rester déjeuner avec nous.
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Deux hommes sont moins dangereux qu’un seul. Dix plus dangereux que cent. (Georges Perros)
7 juin 2026
De la pluie et du vent toute la nuit, un peu de soleil entre deux nuages quand je marche jusqu’au Port de Tréboul au-dessus duquel apparaît un arc-en-ciel raccord avec l’actualité locale. Une première étape avec petit-déjeuner perché, puis je poursuis vers Port Rhu et le Port du Rosmeur.
« On n’est jamais assez rigoureux dans le choix de nos ennemis », c’est la première chose que j’entends lorsque je m’assois sous la véranda de Ty Gamalou où la gentille brune, jolie par ailleurs, m’apporte un café verre d’eau sans que j’aie à le demander. « Oui c’est bien ça, merci beaucoup ». Tandis que je lis le Journal de Lewis Carroll, on parle ici de Marjane Satrapi, morte de tristesse à cinquante-six ans, un an après le décès de son mari. « C’est à vous cette merveille ? » demande une vieille vapoteuse à un jeune père d’enfançon. C’est exagéré. Une autre vieille reporte sa tasse et son verre au comptoir et part sans payer. Simple distraction. Lewis Carroll est à Nijni Novgorod : C’est ainsi que nous sommes allés à l’hôtel Smernovaya (ou quelque chose d’approchant), endroit vraiment infâme, même si, à n’en pas douter, c’était le meilleur de la ville.
Je reste ici jusqu’à dix heures et quart qui semble être le moment où se donnent rendez-vous les familles à poussettes. C’est que nous sommes samedi, comme ne me l’a pas dit le simplet dont la fenêtre était fermée lors de mon passage. Le temps se gâtant, à peine dehors sur le quai que je rentre aux Flots Bleus pour un autre café verre d’eau lecture. À ma gauche, un jeune homme et une jeune femme discutent de cercles de parole sur le harcèlement et le consentement pour des élèves de Cours Moyen. Ce sont des animateurs de débat scolaire, des intervenants dont je ne sais quelle est la compétence. Leur dialogue sur les cercles de parole tourne en rond. Ils vivent de peu, elle récemment séparée après huit ans et demi, lui qui a peut-être trouvé un logement : « Je croise les doigts pour que ce soit un vieux compteur, que je puisse niquer l’électricité ».
Pour déjeuner je retrouve Port Rhu et choisi À Tribord, un restaurant antillo-breton sans musique. Je mange à l’intérieur à cause du vent dans une salle sombre où je suis face à une bibliothèque emplie de livres inintéressants qui sortent tout droit d’une boîte à livres. On dirait la cambuse d’un bateau, à ma gauche un gouvernail. Tout est fait maison (comme on dit). Mon choix : rougail saucisse à quinze euros et far breton à trois euros.
Ce bon repas terminé, je remonte sur la place des bus. Y stationnent un camion à plateforme avec sono et deux camionnettes transformées en chars à ballons arc-en-ciel. C’est ici le départ de la première Pride de Douarnenez. Il est treize heures vingt-cinq. Le rassemblement est appelé pour treize heures trente, avec départ à quatorze heures. Petit circuit dans le haut de la ville avant une dispersion dans les bars du Port du Rosmeur et des fêtes dans des cleubes le soir. Le temps n’aide pas. Le vent froid souffle de plus en plus fort et la pluie menace. Il y a quand même du monde. Cette première est donc une réussite pour ses organisateurs. Ce qu’on ne sait pas, c’est l’étendue de la réprobation autour.
Ce défilé partira sans moi qui monte dans le bus Un de quatorze heures cinq afin de rejoindre les Sables Blancs pour un café verre d’eau lecture Villa Cornic. « Alors comme hier ? me demande la jeune fille derrière le comptoir, un expresso sans sucre mais avec le petit chocolat. » « C’est ça, et vous, vous n’avez plus de lunettes ? » « C’est parce que j’ai fait du cheval ce matin, il n’y a que pour mon cheval que je les enlève. »
Il n’y a que pour lire que je mets les miennes. Encore une fois à la table haute, le vent empêche l’extérieur. Luiza chante Oh laissez-moi vivre comme je veux. Lewis Carroll est de retour chez lui. Les familles du samedi arrivent ici aussi : « À partir du moment où tu touches et on t’a demandé de ne pas toucher, c’est une bêtise. »
*
On écrit parce que personne n’écoute. (Georges Perros)
« On n’est jamais assez rigoureux dans le choix de nos ennemis », c’est la première chose que j’entends lorsque je m’assois sous la véranda de Ty Gamalou où la gentille brune, jolie par ailleurs, m’apporte un café verre d’eau sans que j’aie à le demander. « Oui c’est bien ça, merci beaucoup ». Tandis que je lis le Journal de Lewis Carroll, on parle ici de Marjane Satrapi, morte de tristesse à cinquante-six ans, un an après le décès de son mari. « C’est à vous cette merveille ? » demande une vieille vapoteuse à un jeune père d’enfançon. C’est exagéré. Une autre vieille reporte sa tasse et son verre au comptoir et part sans payer. Simple distraction. Lewis Carroll est à Nijni Novgorod : C’est ainsi que nous sommes allés à l’hôtel Smernovaya (ou quelque chose d’approchant), endroit vraiment infâme, même si, à n’en pas douter, c’était le meilleur de la ville.
Je reste ici jusqu’à dix heures et quart qui semble être le moment où se donnent rendez-vous les familles à poussettes. C’est que nous sommes samedi, comme ne me l’a pas dit le simplet dont la fenêtre était fermée lors de mon passage. Le temps se gâtant, à peine dehors sur le quai que je rentre aux Flots Bleus pour un autre café verre d’eau lecture. À ma gauche, un jeune homme et une jeune femme discutent de cercles de parole sur le harcèlement et le consentement pour des élèves de Cours Moyen. Ce sont des animateurs de débat scolaire, des intervenants dont je ne sais quelle est la compétence. Leur dialogue sur les cercles de parole tourne en rond. Ils vivent de peu, elle récemment séparée après huit ans et demi, lui qui a peut-être trouvé un logement : « Je croise les doigts pour que ce soit un vieux compteur, que je puisse niquer l’électricité ».
Pour déjeuner je retrouve Port Rhu et choisi À Tribord, un restaurant antillo-breton sans musique. Je mange à l’intérieur à cause du vent dans une salle sombre où je suis face à une bibliothèque emplie de livres inintéressants qui sortent tout droit d’une boîte à livres. On dirait la cambuse d’un bateau, à ma gauche un gouvernail. Tout est fait maison (comme on dit). Mon choix : rougail saucisse à quinze euros et far breton à trois euros.
Ce bon repas terminé, je remonte sur la place des bus. Y stationnent un camion à plateforme avec sono et deux camionnettes transformées en chars à ballons arc-en-ciel. C’est ici le départ de la première Pride de Douarnenez. Il est treize heures vingt-cinq. Le rassemblement est appelé pour treize heures trente, avec départ à quatorze heures. Petit circuit dans le haut de la ville avant une dispersion dans les bars du Port du Rosmeur et des fêtes dans des cleubes le soir. Le temps n’aide pas. Le vent froid souffle de plus en plus fort et la pluie menace. Il y a quand même du monde. Cette première est donc une réussite pour ses organisateurs. Ce qu’on ne sait pas, c’est l’étendue de la réprobation autour.
Ce défilé partira sans moi qui monte dans le bus Un de quatorze heures cinq afin de rejoindre les Sables Blancs pour un café verre d’eau lecture Villa Cornic. « Alors comme hier ? me demande la jeune fille derrière le comptoir, un expresso sans sucre mais avec le petit chocolat. » « C’est ça, et vous, vous n’avez plus de lunettes ? » « C’est parce que j’ai fait du cheval ce matin, il n’y a que pour mon cheval que je les enlève. »
Il n’y a que pour lire que je mets les miennes. Encore une fois à la table haute, le vent empêche l’extérieur. Luiza chante Oh laissez-moi vivre comme je veux. Lewis Carroll est de retour chez lui. Les familles du samedi arrivent ici aussi : « À partir du moment où tu touches et on t’a demandé de ne pas toucher, c’est une bêtise. »
*
On écrit parce que personne n’écoute. (Georges Perros)
6 juin 2026
Des voiles à l’horizon ce vendredi matin, celles de petits bateaux quittant le port de Tréboul. On se lève tôt chez les plaisanciers. Le soleil est là entre deux nuages. En marchant sur le sentier, j’ai en tête le sujet d’inquiétude qui touche l’une qui m’est chère.
Arrivé au Port de Tréboul, je choisis de petit-déjeuner à la table haute de la boulangerie à machine à sous avec mes amis les choucas plutôt que subir la soupe à la grimace de la patronne du Café de l’Yser.
La récompense lorsqu’on monte sur la butte par la rue qui démarre de la place de l’Enfer, c’est d’entendre, arrivé à son sommet : « Bon vendredi, monsieur ! ». Je salue à mon tour celui que je nomme cordialement le simplet et lui souhaite de même.
Dans le Port du Rosmeur, le Bistrot de la Mouette et Ty Gamalou sont voisins. Le premier étant fermé, c’est sous la véranda du second que je m’installe. La gentille brune qui m’apporte un expresso verre d’eau ressemble tellement à la gentille brune du café d’à côté que je me demande si elles ne seraient pas sœurs. À laquelle oserais-je le demander ?
Je reprends là le Journal de Lewis Carroll : On m’a montré une très jolie toile que Mme Ward est en train d’exécuter : une scène bretonne représentant un enfant en train de conduire un veau… Les nuages gris réapparaissent avec leurs averses subites. « J’espère qu’il va pas pleuvoir demain pour la Pride », dit ma voisine à son mari qui est content d’avoir reçu des livres d’Olivia Rosenthal.
Pour déjeuner, la drache terminée, je repasse côté Port Rhu et entre, place de l’Enfer, à la Conserverie DZ (DZ étant le petit nom de Douarnenez, un peu compromettant depuis qu’une mafia se fait appeler ainsi). J’opte pour la formule entrée plat à vingt euros : cinq huîtres Prat ar coum et le filet de volaille frites maison et sauce homard. Les cinq huîtres s’avèrent être six, en provenance des Abers. Le plat du jour est bon. Il y a de la clientèle autour de moi et le service est attentif.
Je remonte sur la butte pour quelques courses chez Carrefour City puis prends le bus Un jusqu’au Bon Coin. Un passage à mon logis Air Bibi pour m’alléger et c’est la descente à pied aux Sables Blancs et un banc où lire en observant les petits bateaux à voiles blanches.
Compagnons des mauvais jours Je vous souhaite une bonne nuit, ainsi suis-je accueilli à quinze heures Villa Cornic où le café m’est servi par une jeune fille à lunettes. Je m’installe à la même table haute qu’hier d’où l’on peut surveiller la Baie et retrouve mon compagnon du moment en Russie (Lewis Carroll y voyage en mil huit cent soixante-sept). Un quatuor s’installe à la table la plus proche. Le choix de tables est pourtant grand. Tous quatre sont comme attirés par un aimant. Non pas par moi, mais par la table déjà occupée. L’être humain est tellement grégaire.
*
Aimez-vous les uns les autres et foutez-moi la paix. (Georges Perros)
Arrivé au Port de Tréboul, je choisis de petit-déjeuner à la table haute de la boulangerie à machine à sous avec mes amis les choucas plutôt que subir la soupe à la grimace de la patronne du Café de l’Yser.
La récompense lorsqu’on monte sur la butte par la rue qui démarre de la place de l’Enfer, c’est d’entendre, arrivé à son sommet : « Bon vendredi, monsieur ! ». Je salue à mon tour celui que je nomme cordialement le simplet et lui souhaite de même.
Dans le Port du Rosmeur, le Bistrot de la Mouette et Ty Gamalou sont voisins. Le premier étant fermé, c’est sous la véranda du second que je m’installe. La gentille brune qui m’apporte un expresso verre d’eau ressemble tellement à la gentille brune du café d’à côté que je me demande si elles ne seraient pas sœurs. À laquelle oserais-je le demander ?
Je reprends là le Journal de Lewis Carroll : On m’a montré une très jolie toile que Mme Ward est en train d’exécuter : une scène bretonne représentant un enfant en train de conduire un veau… Les nuages gris réapparaissent avec leurs averses subites. « J’espère qu’il va pas pleuvoir demain pour la Pride », dit ma voisine à son mari qui est content d’avoir reçu des livres d’Olivia Rosenthal.
Pour déjeuner, la drache terminée, je repasse côté Port Rhu et entre, place de l’Enfer, à la Conserverie DZ (DZ étant le petit nom de Douarnenez, un peu compromettant depuis qu’une mafia se fait appeler ainsi). J’opte pour la formule entrée plat à vingt euros : cinq huîtres Prat ar coum et le filet de volaille frites maison et sauce homard. Les cinq huîtres s’avèrent être six, en provenance des Abers. Le plat du jour est bon. Il y a de la clientèle autour de moi et le service est attentif.
Je remonte sur la butte pour quelques courses chez Carrefour City puis prends le bus Un jusqu’au Bon Coin. Un passage à mon logis Air Bibi pour m’alléger et c’est la descente à pied aux Sables Blancs et un banc où lire en observant les petits bateaux à voiles blanches.
Compagnons des mauvais jours Je vous souhaite une bonne nuit, ainsi suis-je accueilli à quinze heures Villa Cornic où le café m’est servi par une jeune fille à lunettes. Je m’installe à la même table haute qu’hier d’où l’on peut surveiller la Baie et retrouve mon compagnon du moment en Russie (Lewis Carroll y voyage en mil huit cent soixante-sept). Un quatuor s’installe à la table la plus proche. Le choix de tables est pourtant grand. Tous quatre sont comme attirés par un aimant. Non pas par moi, mais par la table déjà occupée. L’être humain est tellement grégaire.
*
Aimez-vous les uns les autres et foutez-moi la paix. (Georges Perros)
5 juin 2026
Vents fort, température fraiche, ciel hésitant, averses annoncées et une mer un peu agitée lorsqu’à marée haute je la longe par mon sentier quotidien ce jeudi matin.
Mon petit-déjeuner pris au Café de l’Yser, je rejoins Port Rhu puis du même pas passe la butte pour enfin atteindre le Port du Rosmeur. Je ne sais combien cela fait de kilomètres mais cela me fatigue plus que cela devrait. Je décline. Ce n’est pas moi qui fêterais mon centième anniversaire comme Allen Ginsberg l’a fait hier (dans quel état ?). Peut-être aurais-je dû me droguer quand j’étais jeune.
Une gentille brune m’accueille au Bistrot de la Mouette. « Vous savez ce qui vous ferait plaisir ? » Rien à voir avec la patronne du Café de l’Yser, agréable avec ses connaissances, dédaigneuse avec moi qui ne suis pas d’ici.
Mon expresso bu, j’ouvre le Journal de Lewis Carroll : M Rossetti est venu dîner avec les Munro. Il s’est offert à faire venir Robert Browning mercredi pour une photographie. Apparemment, les hommes célèbres sont comme les catastrophes : « ils n’arrivent jamais seuls ». Clara Luciani et Alex Kapranos chantent Summer Wine. À une table voisine un couple de sexagénaires, elle qui écrit dans un carnet et lui qui a près de lui un épais Livre de Poche : Romans et Nouvelles de Virginia Woolf. Ce café n’usurpe pas son nom : un de ces oiseaux défèque sur un couple assis en première ligne. Pendant qu’ils filent se nettoyer aux toilettes, leur table est lavée par une soudaine drache.
Retour du ciel bleu. C’est le moment de se poser sur le banc d’en face Les Filets Bleus d’où l’on a si belle vue sur les petits bateaux et les façades du front de mer.
Pour déjeuner, je choisis, au bout du quai, le restaurant Edelya qui a un menu de la semaine à vingt et un euros : taboulé maison à l’anchois et tomates confites, volaille rôtie champignons bruns et clafoutis à la griotte. C’est fort bon, mais je me sens oppressé d’en être le seul client entre midi et une heure moins le quart. À ce moment-là arrivent deux duos puis une solitaire qui se risque à l’extérieur.
Je rentre aux Sables Blancs avec le bus de quatorze heures zéro cinq dans lequel je manque m’endormir. Je prends le café à l’extérieur de Villa Cornic malgré les coups de vent, ignorant la possibilité d’une averse. J’ai tort car tout à coup de grosses gouttes s’abattent sur moi. Juste le temps de mettre mon livre dans ma poche. Je suis douché entre ma table et le dedans où je poursuis ma lecture. Lewis Carroll vient de recevoir les premiers exemplaires d’Alice au pays des merveilles mais son modèle le déçoit : Rencontre avec Alice et Mlle Prickett dans la cour : Alice me paraît très changée mais je ne dirais pas vraiment en mieux : elle est probablement en train de traverser la traditionnelle et ingrate période de transition. écrit-il le onze mai mil huit cent soixante-cinq.
*
Travailler ! Travailler ! Comme si j’avais le temps. (Georges Perros)
Mon petit-déjeuner pris au Café de l’Yser, je rejoins Port Rhu puis du même pas passe la butte pour enfin atteindre le Port du Rosmeur. Je ne sais combien cela fait de kilomètres mais cela me fatigue plus que cela devrait. Je décline. Ce n’est pas moi qui fêterais mon centième anniversaire comme Allen Ginsberg l’a fait hier (dans quel état ?). Peut-être aurais-je dû me droguer quand j’étais jeune.
Une gentille brune m’accueille au Bistrot de la Mouette. « Vous savez ce qui vous ferait plaisir ? » Rien à voir avec la patronne du Café de l’Yser, agréable avec ses connaissances, dédaigneuse avec moi qui ne suis pas d’ici.
Mon expresso bu, j’ouvre le Journal de Lewis Carroll : M Rossetti est venu dîner avec les Munro. Il s’est offert à faire venir Robert Browning mercredi pour une photographie. Apparemment, les hommes célèbres sont comme les catastrophes : « ils n’arrivent jamais seuls ». Clara Luciani et Alex Kapranos chantent Summer Wine. À une table voisine un couple de sexagénaires, elle qui écrit dans un carnet et lui qui a près de lui un épais Livre de Poche : Romans et Nouvelles de Virginia Woolf. Ce café n’usurpe pas son nom : un de ces oiseaux défèque sur un couple assis en première ligne. Pendant qu’ils filent se nettoyer aux toilettes, leur table est lavée par une soudaine drache.
Retour du ciel bleu. C’est le moment de se poser sur le banc d’en face Les Filets Bleus d’où l’on a si belle vue sur les petits bateaux et les façades du front de mer.
Pour déjeuner, je choisis, au bout du quai, le restaurant Edelya qui a un menu de la semaine à vingt et un euros : taboulé maison à l’anchois et tomates confites, volaille rôtie champignons bruns et clafoutis à la griotte. C’est fort bon, mais je me sens oppressé d’en être le seul client entre midi et une heure moins le quart. À ce moment-là arrivent deux duos puis une solitaire qui se risque à l’extérieur.
Je rentre aux Sables Blancs avec le bus de quatorze heures zéro cinq dans lequel je manque m’endormir. Je prends le café à l’extérieur de Villa Cornic malgré les coups de vent, ignorant la possibilité d’une averse. J’ai tort car tout à coup de grosses gouttes s’abattent sur moi. Juste le temps de mettre mon livre dans ma poche. Je suis douché entre ma table et le dedans où je poursuis ma lecture. Lewis Carroll vient de recevoir les premiers exemplaires d’Alice au pays des merveilles mais son modèle le déçoit : Rencontre avec Alice et Mlle Prickett dans la cour : Alice me paraît très changée mais je ne dirais pas vraiment en mieux : elle est probablement en train de traverser la traditionnelle et ingrate période de transition. écrit-il le onze mai mil huit cent soixante-cinq.
*
Travailler ! Travailler ! Comme si j’avais le temps. (Georges Perros)
4 juin 2026
Il n’est pas nécessaire de se demander s’il va pleuvoir ce mercredi car il pleut déjà. Point de naïade matinale quand je rejoins par le chemin côtier le Port de Tréboul. C’est jour de grand marché, donc le Café de l’Yser est ouvert tôt. « Ça va être une belle journée si ça continue comme ça », se plaint un commerçant ambulant. « Jusqu’à vendredi, c’est prévu », lui répond un autre. La patronne installe néanmoins sa grande terrasse de sous les arbres car ses tables occupent tout l’intérieur du petit troquet.
Mon petit-déjeuner terminé, je remets mon vêtement de pluie et reprends le sentier jusqu’à Port Rhu. Ce fichu temps m’est l’occasion de découvrir la belle salle de premier étage du Brise-Glace. Je m’installe à une table en demi-cercle située devant une fenêtre, avec vue sur la terrasse balayée de pluie et sur le Roi Gradlon, du reggae en fond sonore. C’est le lieu parfait pour ouvrir le Journal de Lewis Carroll : Il a plu fort toute la journée, ce qui m’a permis de faire un peu de calcul intégral. Devant l’autre fenêtre, deux hommes parlent affaires, des associés entre lesquels règne une légère tension.
La pluie ne cesse pas et le vent redouble. Par chance le mercredi est (avec le samedi) le jour d’ouverture à dix heures trente de la Médiathèque (les autres jours, c’est à quinze heures). Je m’y transporte et demande à la dame de l’accueil s’il y a là le livre Hôtel Ty Mad la bonne maison d’Alain Cariou. « Je ne pense pas que nous l’ayons », me dit-elle. Elle vérifie avec son ordinateur. C’est non mais on peut le mettre sur la liste des acquisitions souhaitées. Je lui dis que je ne suis là que pour quelques semaines. « Ou bien alors, vous pouvez l’acheter à l’Hôtel. » « Je ne voulais que le consulter. Ce n’est pas grave. Est-ce que je peux rester fureter ? » Bien sûr. Elle m’indique où trouver les rayonnages de littérature autre que le roman.
Il y a là le fond Perros. Deux étagères de tout ce qui a été publié par et sur George Perros. J’en extrais Je suis toujours ce que je vais devenir, une coédition Calligramme Bretagnes au format « beau livre » de mil neuf cent quatre-vingt-trois groupant le texte d’un entretien enregistré en mil neuf cent soixante-treize à Douarnenez « dans le cabinet de travail situé à l’étage d’une maison vétuste au-dessus du port » et des dessins et peintures de Perros. S’agissant des dessins et peintures, de style abstrait, je les trouve peu convaincants mais je relis l’entretien avec intérêt, relis parce que je possède la réédition en petit format de cet ouvrage chez Dialogues, acheté un jour à Rouen chez feu Le Rêve de l’Escalier. Cela commence ainsi :
-George Perros, qui êtes-vous ?
-Je suis toujours ce que je vais devenir… Je ne sais pas ce que je suis. Demain je saurai, demain je saurai ce que je suis aujourd’hui. J’ai toujours l’esprit d’escalier. Vivre dans le présent, c’est une possibilité : c’est pour ça que socialement je suis complètement nul. Je ne peux pas me situer quelque part. Alors? ça peut aussi s'appeler l'impatience. Je ne peux pas me fixer, je n'ai pas d'idées non plus spécialement, je peux penser le contraire dans le moment même de l'élocution. Autrement dit, je ne peux pas faire de politique, parce que je suis beaucoup trop contradictoire avec moi-même et mes contradictions se placent ailleurs que dans le lieu social.
Un beau bâtiment de deux étages, cette Médiathèque qui porte son nom. Le domaine des adultes est au second. Je suis à l’une des tables alignées contre la baie vitrée qui donne sur une cour intérieure. Aux autres tables ne sont que des jeunes femmes. Chacune avec son ordinateur. Certaines avec leur gourde. Pas toutes avec un livre.
Le temps passe vite ici. J’en sors à midi et vais au plus près pour déjeuner, chez An Ifern. Au menu : salade de chèvre chaud au miel, saucisse bretonne sauce cidre avec frites salade et gaufre au caramel. Je retrouve la serveuse débutante avec son petit bijou dans la lèvre inférieure.
Je prends le café aux Sables Blancs chez Gwell Mad. En salle, les habituels piliers de comptoir aux discours hasardeux et deux jeunes Allemandes à ordinateur silencieuses. Il est quinze heures trente quand le ciel enfin s’éclaircit et que je peux aller traîner en bord de mer.
*
On n’écrit toujours qu’à deux doigts de se taire. (Georges Perros)
Mon petit-déjeuner terminé, je remets mon vêtement de pluie et reprends le sentier jusqu’à Port Rhu. Ce fichu temps m’est l’occasion de découvrir la belle salle de premier étage du Brise-Glace. Je m’installe à une table en demi-cercle située devant une fenêtre, avec vue sur la terrasse balayée de pluie et sur le Roi Gradlon, du reggae en fond sonore. C’est le lieu parfait pour ouvrir le Journal de Lewis Carroll : Il a plu fort toute la journée, ce qui m’a permis de faire un peu de calcul intégral. Devant l’autre fenêtre, deux hommes parlent affaires, des associés entre lesquels règne une légère tension.
La pluie ne cesse pas et le vent redouble. Par chance le mercredi est (avec le samedi) le jour d’ouverture à dix heures trente de la Médiathèque (les autres jours, c’est à quinze heures). Je m’y transporte et demande à la dame de l’accueil s’il y a là le livre Hôtel Ty Mad la bonne maison d’Alain Cariou. « Je ne pense pas que nous l’ayons », me dit-elle. Elle vérifie avec son ordinateur. C’est non mais on peut le mettre sur la liste des acquisitions souhaitées. Je lui dis que je ne suis là que pour quelques semaines. « Ou bien alors, vous pouvez l’acheter à l’Hôtel. » « Je ne voulais que le consulter. Ce n’est pas grave. Est-ce que je peux rester fureter ? » Bien sûr. Elle m’indique où trouver les rayonnages de littérature autre que le roman.
Il y a là le fond Perros. Deux étagères de tout ce qui a été publié par et sur George Perros. J’en extrais Je suis toujours ce que je vais devenir, une coédition Calligramme Bretagnes au format « beau livre » de mil neuf cent quatre-vingt-trois groupant le texte d’un entretien enregistré en mil neuf cent soixante-treize à Douarnenez « dans le cabinet de travail situé à l’étage d’une maison vétuste au-dessus du port » et des dessins et peintures de Perros. S’agissant des dessins et peintures, de style abstrait, je les trouve peu convaincants mais je relis l’entretien avec intérêt, relis parce que je possède la réédition en petit format de cet ouvrage chez Dialogues, acheté un jour à Rouen chez feu Le Rêve de l’Escalier. Cela commence ainsi :
-George Perros, qui êtes-vous ?
-Je suis toujours ce que je vais devenir… Je ne sais pas ce que je suis. Demain je saurai, demain je saurai ce que je suis aujourd’hui. J’ai toujours l’esprit d’escalier. Vivre dans le présent, c’est une possibilité : c’est pour ça que socialement je suis complètement nul. Je ne peux pas me situer quelque part. Alors? ça peut aussi s'appeler l'impatience. Je ne peux pas me fixer, je n'ai pas d'idées non plus spécialement, je peux penser le contraire dans le moment même de l'élocution. Autrement dit, je ne peux pas faire de politique, parce que je suis beaucoup trop contradictoire avec moi-même et mes contradictions se placent ailleurs que dans le lieu social.
Un beau bâtiment de deux étages, cette Médiathèque qui porte son nom. Le domaine des adultes est au second. Je suis à l’une des tables alignées contre la baie vitrée qui donne sur une cour intérieure. Aux autres tables ne sont que des jeunes femmes. Chacune avec son ordinateur. Certaines avec leur gourde. Pas toutes avec un livre.
Le temps passe vite ici. J’en sors à midi et vais au plus près pour déjeuner, chez An Ifern. Au menu : salade de chèvre chaud au miel, saucisse bretonne sauce cidre avec frites salade et gaufre au caramel. Je retrouve la serveuse débutante avec son petit bijou dans la lèvre inférieure.
Je prends le café aux Sables Blancs chez Gwell Mad. En salle, les habituels piliers de comptoir aux discours hasardeux et deux jeunes Allemandes à ordinateur silencieuses. Il est quinze heures trente quand le ciel enfin s’éclaircit et que je peux aller traîner en bord de mer.
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On n’écrit toujours qu’à deux doigts de se taire. (Georges Perros)
3 juin 2026
Toute la nuit de la pluie, comme en témoignent les flaques qu’il me faut contourner sur le sentier côtier ce mardi matin tôt. Ça va retomber dans la journée, prévoit la Météo Agricole. Au bout de la plage des Sables Blancs, une jeune femme entre promptement dans l’eau, nage un peu sur le dos puis me fait face quand elle remonte sur le sable. Je ne sais pas ce que j’admire le plus : son courage ou ses petits seins nus.
Le Café de l’Yser non encore ouvert, c’est un petit-déjeuner perché à la deuxième boulangerie de Tréboul qui précède mon arrivée à Port-Rhu puis la montée sur la butte. « Bon mardi, on est mardi ; alors bon mardi », me crie un quidam de sa fenêtre lorsque je suis presque au sommet. « Bon mardi », lui réponds-je avec un signe de la main. Lui, je ne le range pas dans la catégorie des cinglés mais dans celle, plus aimable, des simplets.
Aucun café n’ouvrant avant neuf heures autour des Halles, je descends au Port du Rosmeur. Les Filets Bleus sont fermés. J’essaie Ar Baradaz à la terrasse duquel sont des gars du pays occupés aux mots croisés de la presse quotidienne régionale. Faute d’auvent, je m’assois prudemment à l’intérieur sur une banquette tellement molle que je perds dix centimètres. Mon allongé à un euro quatre-vingts bu, je retrouve Charles Lutwidge Dogson qui devient officiellement Lewis Carroll (pseudonyme dérivé de Louis et Charles) le premier mars mil huit cent cinquante-six à la demande d’un directeur de revue auquel il a envoyé un poème.
Vers dix heures et quart, je vais au bout du Port puis reviens sur mes pas jusqu’à Ty Gamalou qui bénéficie d’une véranda ouverte sur la mer, un expresso verre d’eau à un euro soixante-dix, de la musique de jazz et la lecture du Journal de Lewis Carroll. J’ai commencé un poème sur « Rien » : cela fera peut-être un bon sujet, mais je n’en ai pas encore fait grand-chose. Parmi les habitués, il y a ceux qui cherchent à voir le dauphin présent dans le Port et ceux qui parlent du pétrolier russe Tagor arrivé dans la Baie.
Pour déjeuner, faute d’inspiration, je retourne au Vintage. Au menu du jour : assiette de charcuterie, lomo rôti sauce moutarde pommes grenaille salade et gâteau nantais. Près de moi, un fils à sa vieille mère : « Il va falloir qu’on aille en face. C’est joli en face. Non ? Tu veux pas ? » « On y est déjà allé une fois. » Plus de plat du jour à midi et demie alors que c’est loin d’être complet. Cela m’étonne que ne protestent pas celles et ceux qui sont obligés de manger une assiette de pâtes. L’entrée et le dessert sont si petits que j’ai l’impression d’avoir choisi le menu enfant. Je sors d’ici en me disant que c’était la dernière fois.
Un bus Un me dépose à Saint-Jean d’où je reviens pédestrement jusqu’à la plage des Sables Blancs. Il ne pleut toujours pas. La Météo Agricole n’est pas plus fiable que Météo France. Malgré le vent, mon café est en terrasse au Gwell Mad où je poursuis ma lecture. Je dois reconnaître avec tristesse qu’aucun changement ou presque n’est intervenu dans mes mauvaises habitudes. constate Lewis Caroll à la fin de l’année mil huit cent cinquante-six.
*
Areski mort, pauvre Brigitte Fontaine, je crains qu’elle ne dure pas longtemps.
*
Il faut écrire pendant que c’est chaud. (Georges Perros)
Le Café de l’Yser non encore ouvert, c’est un petit-déjeuner perché à la deuxième boulangerie de Tréboul qui précède mon arrivée à Port-Rhu puis la montée sur la butte. « Bon mardi, on est mardi ; alors bon mardi », me crie un quidam de sa fenêtre lorsque je suis presque au sommet. « Bon mardi », lui réponds-je avec un signe de la main. Lui, je ne le range pas dans la catégorie des cinglés mais dans celle, plus aimable, des simplets.
Aucun café n’ouvrant avant neuf heures autour des Halles, je descends au Port du Rosmeur. Les Filets Bleus sont fermés. J’essaie Ar Baradaz à la terrasse duquel sont des gars du pays occupés aux mots croisés de la presse quotidienne régionale. Faute d’auvent, je m’assois prudemment à l’intérieur sur une banquette tellement molle que je perds dix centimètres. Mon allongé à un euro quatre-vingts bu, je retrouve Charles Lutwidge Dogson qui devient officiellement Lewis Carroll (pseudonyme dérivé de Louis et Charles) le premier mars mil huit cent cinquante-six à la demande d’un directeur de revue auquel il a envoyé un poème.
Vers dix heures et quart, je vais au bout du Port puis reviens sur mes pas jusqu’à Ty Gamalou qui bénéficie d’une véranda ouverte sur la mer, un expresso verre d’eau à un euro soixante-dix, de la musique de jazz et la lecture du Journal de Lewis Carroll. J’ai commencé un poème sur « Rien » : cela fera peut-être un bon sujet, mais je n’en ai pas encore fait grand-chose. Parmi les habitués, il y a ceux qui cherchent à voir le dauphin présent dans le Port et ceux qui parlent du pétrolier russe Tagor arrivé dans la Baie.
Pour déjeuner, faute d’inspiration, je retourne au Vintage. Au menu du jour : assiette de charcuterie, lomo rôti sauce moutarde pommes grenaille salade et gâteau nantais. Près de moi, un fils à sa vieille mère : « Il va falloir qu’on aille en face. C’est joli en face. Non ? Tu veux pas ? » « On y est déjà allé une fois. » Plus de plat du jour à midi et demie alors que c’est loin d’être complet. Cela m’étonne que ne protestent pas celles et ceux qui sont obligés de manger une assiette de pâtes. L’entrée et le dessert sont si petits que j’ai l’impression d’avoir choisi le menu enfant. Je sors d’ici en me disant que c’était la dernière fois.
Un bus Un me dépose à Saint-Jean d’où je reviens pédestrement jusqu’à la plage des Sables Blancs. Il ne pleut toujours pas. La Météo Agricole n’est pas plus fiable que Météo France. Malgré le vent, mon café est en terrasse au Gwell Mad où je poursuis ma lecture. Je dois reconnaître avec tristesse qu’aucun changement ou presque n’est intervenu dans mes mauvaises habitudes. constate Lewis Caroll à la fin de l’année mil huit cent cinquante-six.
*
Areski mort, pauvre Brigitte Fontaine, je crains qu’elle ne dure pas longtemps.
*
Il faut écrire pendant que c’est chaud. (Georges Perros)
2 juin 2026
Tous les matins, sur le chemin de Grande Randonnée, je passe devant la statue bicéphale de Max Jacob, une tête pour le mondain, une tête pour le chrétien. Notre point commun : avoir séjourné à l’Hôtel Ty Mad (deux ans en ce qui le concerne, une semaine en ce qui me concerne). Un peu plus haut, c’est le cimetière marin dans lequel est enterré George Perros. Entre les deux, au-dessus de la petite plage Saint-Jean, une boîte à livres. Je serais surpris d’y trouver un ouvrage de ces deux écrivains.
Soleil sur le Port de Tréboul, ce lundi premier jour de juin. Comme le Café de l’Yser est fermé, je mange mon pain au chocolat sur un banc puis reprends la marche jusqu’à Port Rhu. Je bois l’allongé chez An Ivern, dont la terrasse est au soleil, face à de mignons petits voiliers, et y commence ma nouvelle lecture : Journal de Lewis Carroll. Le texte est la traduction par Philippe Blanchard de celui de l’édition anglaise due à Roger Lancelyn Green qui, pour complaire aux descendants, l’a expurgée de certains passages concernant ses relations familiales. Pas de censure en ce qui concerne les relations de l’écrivain, photographe et mathématicien avec ses amies enfants qui ne laissent rien entrevoir de suspect, dit Roger Lancelyn Green dans sa préface. Quatre cahiers sur treize ont disparu, sans doute perdus.
Quand le ciel devient gris, je passe côté Rosmeur et vais voir de près les quelques bateaux de pêche puis je me pose sous la véranda des Filets Bleus où l’on parle encore une fois du manque de clientèle. « Ils vont tous arriver au mois de juillet. » « Oui, c’est le calme avant la tempête. »
Je poursuis là ma lecture de Charles Lutwidge Dogson, futur Lewis Carroll, jusqu’à onze heures, quand arrive un duo (mère fils ?). Tandis qu’il est parti commander, elle s’empare du petit bouquet d’œillets posé sur sa table pour en couper deux. Un qu’elle met dans sa poche. L’autre qu’elle jette sur le pavé. Ce monde est empli de personnes bizarres, pour ne pas dire cinglées.
À l’heure du déjeuner, je repasse côté Port Rhu et opte pour le menu du jour à vingt euros quatre-vingts d’An Ifern : crevettes roses mayonnaise maison, pavé de lieu jaune rôti asperges vertes pleurotes pommes de terre crème safranée et fraises Chantilly. Je mange à l’intérieur pour cause de petit vent frais et de pluie possible. Le service est assuré par la fille des patrons qui met au courant une serveuse dont c’est le premier jour. Je suis l’un des quatre cobayes. On se croirait dans un restaurant pédagogique.
Je remonte sur la butte, fais mes courses chez Carrefour City puis attends le bus Un de treize heures vingt. « Qui n’a pas de problèmes ? Celui qui dit qu’il n’en a pas se ment à lui-même. » Ainsi philosophe-t-on sous l’abribus.
La sonnette pour demander l’arrêt du minibus est en panne. Il faut y suppléer vocalement. « Le Bon Coin », dis-je au chauffeur.
Libéré de mes courses, je rejoins les Sables Blancs. Villa Cornic étant fermée, c’est à l’intérieur du Gwell Mad que je prends un expresso. Au comptoir sont deux habitués. L’un cherche à vendre des bouteilles de Château Margaux qu’il a récupérées il y a longtemps. Comment ça ? « Je peux pas le dire. » Je reprends ma lecture : 16 février 1855 Deuxième tentative pour apprendre le patinage. Je n’ai pas tardé à faire une grosse chute, en mettant trop de hâte à aller vite : je me suis ouvert le front ; cela a mis un terme à ma prestation pour la journée.
*
J’ai l’esprit de fuite. (Georges Perros)
Soleil sur le Port de Tréboul, ce lundi premier jour de juin. Comme le Café de l’Yser est fermé, je mange mon pain au chocolat sur un banc puis reprends la marche jusqu’à Port Rhu. Je bois l’allongé chez An Ivern, dont la terrasse est au soleil, face à de mignons petits voiliers, et y commence ma nouvelle lecture : Journal de Lewis Carroll. Le texte est la traduction par Philippe Blanchard de celui de l’édition anglaise due à Roger Lancelyn Green qui, pour complaire aux descendants, l’a expurgée de certains passages concernant ses relations familiales. Pas de censure en ce qui concerne les relations de l’écrivain, photographe et mathématicien avec ses amies enfants qui ne laissent rien entrevoir de suspect, dit Roger Lancelyn Green dans sa préface. Quatre cahiers sur treize ont disparu, sans doute perdus.
Quand le ciel devient gris, je passe côté Rosmeur et vais voir de près les quelques bateaux de pêche puis je me pose sous la véranda des Filets Bleus où l’on parle encore une fois du manque de clientèle. « Ils vont tous arriver au mois de juillet. » « Oui, c’est le calme avant la tempête. »
Je poursuis là ma lecture de Charles Lutwidge Dogson, futur Lewis Carroll, jusqu’à onze heures, quand arrive un duo (mère fils ?). Tandis qu’il est parti commander, elle s’empare du petit bouquet d’œillets posé sur sa table pour en couper deux. Un qu’elle met dans sa poche. L’autre qu’elle jette sur le pavé. Ce monde est empli de personnes bizarres, pour ne pas dire cinglées.
À l’heure du déjeuner, je repasse côté Port Rhu et opte pour le menu du jour à vingt euros quatre-vingts d’An Ifern : crevettes roses mayonnaise maison, pavé de lieu jaune rôti asperges vertes pleurotes pommes de terre crème safranée et fraises Chantilly. Je mange à l’intérieur pour cause de petit vent frais et de pluie possible. Le service est assuré par la fille des patrons qui met au courant une serveuse dont c’est le premier jour. Je suis l’un des quatre cobayes. On se croirait dans un restaurant pédagogique.
Je remonte sur la butte, fais mes courses chez Carrefour City puis attends le bus Un de treize heures vingt. « Qui n’a pas de problèmes ? Celui qui dit qu’il n’en a pas se ment à lui-même. » Ainsi philosophe-t-on sous l’abribus.
La sonnette pour demander l’arrêt du minibus est en panne. Il faut y suppléer vocalement. « Le Bon Coin », dis-je au chauffeur.
Libéré de mes courses, je rejoins les Sables Blancs. Villa Cornic étant fermée, c’est à l’intérieur du Gwell Mad que je prends un expresso. Au comptoir sont deux habitués. L’un cherche à vendre des bouteilles de Château Margaux qu’il a récupérées il y a longtemps. Comment ça ? « Je peux pas le dire. » Je reprends ma lecture : 16 février 1855 Deuxième tentative pour apprendre le patinage. Je n’ai pas tardé à faire une grosse chute, en mettant trop de hâte à aller vite : je me suis ouvert le front ; cela a mis un terme à ma prestation pour la journée.
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J’ai l’esprit de fuite. (Georges Perros)
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