Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

15 octobre 2026


Cette fois, la serveuse du Maryland ne manque pas de m’apporter un verre d’eau avec mon café allongé. « Je vous paie mon café sans verre d’eau », lui ai-je dit la dernière fois qu’elle était de service. « Merci de votre réflexion », m’avait-elle répondu. Quand je pars, elle me souhaite une bonne journée. Comme quoi (comme on dit).
Ce mercredi, je retourne à Sanary. Je monte à la Gare Routière sans pouvoir traverser la place de la Liberté en diagonale. Il semblerait qu’on y installe le Marché de Noël. Je prends le bus Soixante-Dix jusqu’à son terminus Bonnegrâce puis marche jusqu’à ma cible. C’est le jour du grand marché de Sanary qui se vante d’avoir été élu Plus Beau Marché de France. Il est vaste, bien situé en bord de mer, mais beau, non. Le plus beau marché du coin, c’est celui du cours Lafayette à Toulon.
Je passe derrière la Tour, une imposante tour carrée avec vue panoramique depuis sa plateforme (trop tard pour moi, je ne peux y monter pour cause d’échelles abruptes) et atteins le départ d’un chemin de croix de pente mesurée, la montée de l’Oratoire. Ça monte tranquillement, il ne faut pas épuiser la bourgeoisie locale. Des images dorées racontent la fin de vie du nommé Jésus. La dernière, la Résurrection, est devant la chapelle de Notre-Dame de Pitié. Une chapelle assez banale où sont à genoux deux femmes et un homme. Peut-être prient-ils pour Léon le Pape à qui on vient de découvrir un cancer du poumon.
Juste à côté est la villa cachée derrière une grille, le Moulin Gris, où Alma Malher et Franz Werfel, fuyant le nazisme, se réfugièrent temporairement. Je continue à monter, chemin de la Colline. Tout au bout est une autre villa, bien visible, La Tranquille, où Katia et Thomas Mann firent de même.
Pour redescendre, je prends un escalier assez affolant que je ne voudrais pas monter. Il me met au bord de l’eau. Arrivé dans le Port, je prends place, plus ou moins à l’ombre, à la terrasse du Café de Lyon. La vue serait belle sur le Port si elle n’était gâchée par les marchands de frusques du marché. La clientèle est bourgeoisement locale et le café seulement à un euro quatre-vingts. Je lis là un peu de Léautaud. Il fait une chaleur à suer. Certaines ont sorti l’éventail. L’une va aller voir Les Misérables, c’est le plus beau de tous les films faits du livre, il paraît. L’autre vient d’acheter le disque de Serge Lama.
Midi moins le quart, c’est le moment où le Café de Lyon se transforme en restaurant par l’ajout de nappes blanches sur les tables. Je vais manger ailleurs, derrière l’église Saint-Nazaire, une nouvelle fois au Fusiø. Dans le menu à vingt-cinq euros, je choisis le tartare de thon, le pavé de saumon et le choco noisettes. Derrière moi déjeune un couple de quinquagénaires. « Samedi, je me fais couper les cheveux, lui dit-elle, tu ferais bien d’y aller aussi, t’es moche. »
Pour rentrer, je trouve le bus Quatre-Vingt-Trois qui va aux Sablettes. J’en descends à La Seyne Centre. Aucun café n’est possible dans le Port de La Seyne. Je profite du bateau bus de quatorze heures pour rentrer à Toulon et le prendre au Grand Café de la Rade, en première ligne et à l’ombre. Mon pauvre Apollinaire a bien souffert et s’est bien débattu contre la mort. Il disait au médecin : « Sauvez-moi, docteur, sauvez-moi, je veux vivre ! » Tant de talent, et si charmant ! Je l’aimais beaucoup, moi qui ne suis pas prodigue. écrit Paul Léautaud à Madame Cayssac le seize novembre mil neuf cent dix-huit.
                                                                       *
À Six-Fours : un Espace Samuel Paty. C’est un rond-point. Une façon de rendre hommage sans se mouiller.

14 octobre 2026


Bis repetita, ce mardi de ciel bleu. Je m’apprête à prendre le bus Vingt-Trois direction Hyères quand arrive un bus Six dont le terminus est Terre Promise (pour qui la cherche, c’est à La Garde). Il s’arrête lui aussi à Isthmia où je dois descendre, alors j’y monte.
Une fois arrivé, je mets un bout de temps à trouver la route de la Basse Batterie qui descend longuement en contournant les propriétés privées cossues. J’arrive enfin à la chapelle Notre-Dame du Cap Falcon dédiée à tous les Pieds-Noirs enterrés en Afrique du Nord. Ne reculant pas devant l’effort, je grimpe le rude escalier qui y mène. De nombreux ex-voto sont accrochés sur une grille dans le dos de la Vierge.
Peu après est l’entrée par un escalier descendant de la partie de l’anse Méjean où je n’avais pas pu aller hier, mais déjà vue il y a deux ans. Je retrouve avec plaisir cet amas de constructions désordonnées. Le bar L’Escale est toujours là, tenu par un jeune trio (un homme et deux femmes). Je n’aime pas leur mentalité. Elles et lui se gaussent d’un qui leur a envoyé un message pour demander s’il était possible d’avoir un menu de groupe à trente euros par personne. « Trente euros, c’est ce qu’on a dépensé chacun au McDo », dit-l’une. Le café était à deux euros cinquante, il y a deux ans. Il l’est toujours.
Ayant appris par Var Actu que l’on pouvait à nouveau rejoindre Le Mourillon par le sentier littoral, avec quand même un détour par la route, je m’y risque. J’explore ainsi le magnifique cap Brun à l’aide de ce sentier à nombreuses marches à monter et à descendre et avec passage sur le gravier en bordure de mer. Puis c’est un rude escalier et plus loin un encore plus rude escalier, conséquence du dernier éboulement de rochers. Ce dernier mène sur la route de la corniche, laquelle descend jusqu’au rond-point des bus Trois.
L’un est là dont la conductrice, descendue de son véhicule, est en pause. Je lui dis bonjour. « Vous pouvez monter si vous voulez », me dit-elle. Ce n’est pas le même genre que celle de l’autre jour à Sanary.
Je descends à Maillol, rejoins le quai, remonte jusqu'à la Gare Maritime et embarque dans le bateau pour Les Sablettes. À midi cinq, je suis installé bien à l’ombre à la terrasse de La vie est une fête. Dans le menu à vingt et un euros cinquante, j’opte pour le hareng pommes à l’huile, la joue de bœuf confite polenta olives câpres et la brioche perdue. Après ce bon repas, je rejoins Le Prôvence Plage pour un café verre d’eau Léautaud. Sur la plage, on bronze. Dans la mer, on nage. L’été se prolonge.

13 octobre 2026


« C’est triste quand c’est comme ça », déclare le fleuriste en ôtant les fleurs de son petit train. Il est désolé d’être le seul ambulant du cours Lafayette le lundi. Moins d’animation, mais c’est l’occasion de bien voir ce boulevard arboré. Dans le port, les nuages roses sont souillés par la fumée noire d’un ferry. Quand je relève les yeux, il n’est plus là. Comme c’est le jeune serveur qui opère au Maryland, j’ai mon verre d’eau avec mon café.
Ce lundi, je vise deux anses aussi baptisées calanques : Méjean que je connais déjà et Magaud que je ne connais pas. Autrefois, on pouvait les rejoindre à pied par le sentier côtier depuis Le Mourillon. Ce sentier est fermé pour raison d’insécurité, comme je l’ai appris à mes dépens la fois précédente.
Le bus Vingt-Trois qui va à Hyères a un arrêt Magaud sur la route de la corniche. Je prends celui de huit heures trente à l’arrêt Lafayette devant l’église des intégristes. Peu après l’arrêt Magaud, une voie goudronnée descend vers la calanque, de plus en plus pentue. Peu avant la mer, cette voie se divise en une fourche. Tout droit, ça mène aux quelques cabanons de l’anse Magaud et au resto nommé La Calanque qui n’ouvre que l’été. À droite, ça va à un petit port entouré de quelques bâtisses à l’architecture hasardeuse. « Association des pêcheurs plaisanciers du Port Méjean », est-il indiqué. Je suis donc arrivé sans l’avoir voulu à l’anse Méjean. Je suis rejoint par un pêcheur à la ligne venu en scouteur et par un résident sorti prendre l’air et marquer son territoire. C’est un bien bel endroit, Méjean
De Port Méjean, on a belle vue sur l’autre partie de l’anse, mais impossible de la rejoindre par le sentier côtier, la falaise est éboulée, c’est barré. Il faut remonter puis redescendre je ne sais où. Avec la sagesse qui me caractérise, je décide de reporter l’autre bout de Méjean à demain. De retour sur la route de la corniche, je n’ai qu’à attendre deux minutes pour voir arriver un bus Vingt-Trois terminus Gare de Toulon.
J’en descends au Mourillon, à l’arrêt Fort Saint-Louis, et me trouve une place de première ligne à la terrasse de La Réserve. Le ciel est complètement bleu et pas un poil de vent pour gêner ma lecture de Léautaud sitôt le café bu.
Pour déjeuner, je rentre au centre de Toulon avec un bus Trois dont je descends à Maillol. Je rejoins le quai et marche jusqu’à L’Air du Temps. Je peux m’installer en terrasse dès midi moins le quart. La formule du jour : lapin à la niçoise et gâteau au chocolat. C’est le restaurant le plus proche du « premier réseau de bateaux bus de France ».
Mon repas terminé, je prends le premier pour Les Sablettes et la terrasse de bord de mer du Prôvence Plage. Un café et je me replonge dans ma lecture. J’ai le courage de mes ridicules comme de mes manques de goût, et je vous dirai tout net que la mer ne me dit rien. Elle est là à cent mètres de ma fenêtre, et je regarde cela comme une grande étendue d’eau sale. écrit Paul Léautaud à Paul Morisse le vingt-huit septembre mil neuf cent quatorze. Pour fuir l’arrivée des Allemands, il s’est laissé emmener à Pornic par Madame Cayssac (dite le Fléau), son amante, et le mari de celle-ci (dit le Bailli).

12 octobre 2026


Pas encore croisé un(e) voisin(e) dans l’escalier de l’immeuble de mon logis Air Bibi. Je les entends le monter ou le descendre et ensuite aucun bruit ne me parvient des appartements. Les marches de cet escalier sont constituées de bois et de tomettes hexagonales rouges. C’est exactement le même que celui, intérieur, de mon appartement rouennais. Cela me donne l’impression d’être revenu chez moi lorsque je le rentre.
Un léger vent frais accompagne mon petit-déjeuner du Maryland. Je le fais durer car nous sommes dimanche. Je dois attendre le bateau bus de neuf heures cinq pour aller à Saint-Mandrier. Cela sans verre d’eau car la serveuse ne me l’a pas apporté et quand j’ai réclamé n’en a pas tenu compte. Si l’on veut être gentil avec elle, on peut dire qu’elle est décontractée ; sinon, qu’elle ne fiche pas grand-chose.
Un vide-greniers occupe la place devant la Mairie de Saint-Mandrier. Je le parcours sans illusion et donc sans déception. Je rejoins ensuite l’autre côté de la presqu’île. Arrivé à la plage de la Coudoulière, je marche vers le fort mais me garde bien, instruit par l’expérience, de me lancer dans la grimpette qui y mène.
À côté est le Domaine de l’Ermitage, ancienne exploitation agricole maintenant aux mains du Conservatoire du Littoral où ce jour c’est la Fête de la Cougourdo qui commence par un défilé conduit par une musique provençale.
Revenu au centre du village, je prends place la terrasse de La Goélette qui a vue sur le Port pour un café verre d’eau Léautaud. Désormais, une lettre sur deux de celui-ci est consacrée aux chiens perdus ou aux chats trouvés. Je saute donc une lettre sur deux.
Le vent me décourage de déjeuner à l’une des terrasses d’ici et l’intérieur des restaurants ne me tente pas. Aussi rentré-je à Toulon avec le bateau qui arrive à midi et me contenté-je du Grand Buffet à Volonté du Grand Café de la Rade avant un café verre d’eau Léautaud à L’Escale.

11 octobre 2026


Direction le Stade Mayol ce samedi matin après le Maryland pour attendre le bus Trois direction Le Mourillon. J’en descends à l’arrêt La Mitre.
À droite commence le sentier côtier qui va jusqu’à la Tour Royale en passant par la plage de la Mitre, un sentier pavé doté de nombreux escaliers. Au détour d’un surgit la Mitre. Ce rocher qui sort de l’eau a l’allure d’une bite rugueuse. Un belvédère permet de se repérer. La vue est belle sur le large de l’île de Porquerolles à la presqu’ile de Saint-Mandrier. Arrivé à la toute petite plage Pipady, j’aperçois la Tour Royale. Pour atteindre celle-ci, il faut marcher sur des rochers mouillés au ras de la mer. Je l’ai fait la première fois que je suis venu ici, y ai renoncé la deuxième et ne m’y risque pas davantage ce samedi. Je fais demi-tour. Sur une table demi-ruinée qui n’était pas là à l’aller, cette invitation : « Vous pouvez la prendre si vous êtes bricoleur ».
Je reste sur ma réserve et rejoins celle de l’allée Frédéric-Mistral pour un café verre d’eau Léautaud. Du onze au quatorze septembre mil neuf cent huit, il est en voyage à Rouen avec Rémy de Gourmont et Louis Dumur. Cela vaut deux cartes postales à Blanche Blanc qui se fait appeler madame Léotaud, l’une du Gros-Horloge, l’autre de Bonsecours : Un peu gêné d’être ici quand tu es là-bas, très sincèrement. Il faudra tâcher de revenir ensemble. La ville est très intéressante. Une molle promesse évidemment non suivie d’effet.
« Je m’arrête pas à Maillol », annonce le chauffeur de bus de retour alors qu’on y est presque. « S’il y en a qui veulent descendre… », ajoute-t-il avant de s’arrêter.  Il y en a. « C’est à cause du match », dit un renseigné. Tout est déjà barriéré autour du stade surveillé par la maréchaussée.
Je rejoins le cours Lafayette et chez Béchir pour le couscous. L’un présente sa vieille mère : « Je suis venu manger avec vue sur la mère. » Toujours aussi bon ce couscous, avec un petit peu moins de mouches énervantes. Pour le café, c’est à L’Escale. On y écoute Joe Dassin et son petit pain au chocolat.

10 octobre 2026


Ce vendredi, le jour se lève sur plus de bleu que de gris et donc direction Les Sablettes avec le bateau bus de huit heures trente.
À l’arrivée, je file à gauche vers le port de Saint-Elme puis rejoins un escalier en béton suivi d’un escalier en pierre au milieu duquel pousse un arbre. Tous deux mènent à une plateforme boisée. C’est un terrain militaire parsemé de bâtiments en ruine très photogéniques. Je sais que j’ai déjà fait ces photos mais je recommence. Je traverse ensuite le massif forestier nommé le Pin Rolland au bout duquel sur une place une vingtaine de vieilles commencent leur gymnastique sous la conduite d’une aussi vieille : « Allez, toutes petites flexions ! » J’arrive à la plage Sainte-Asile. Au-dessus de cette plage, le bar tabac restaurant Le Mas Sainte-Asile est toujours là, inchangé.
Je trouve place à sa terrasse ensoleillée avec vue sur la pointe Saint-Elme d’où je viens et au loin le cap Sicié et ses Deux Frères. Le soleil dans le dos, je rouvre Léautaud. Quatre jeunes pompiers en tenue orange arrivent avec leur canot de sauvetage pour un café croissants. Qu’est-ce qu’y s’racontent ? Des histoires de pompiers. « Il faisait soleil ici, on arrive sur l’autoroute, de la grêle et tout. »
De retour aux Sablettes, je trouve un banc à l’abri du vent sur la promenade pour continuer à lire tranquillement. Que de livres qu’on a aimés et qu’on sème ensuite en route, comme on sème les gens. écrit Paul Léautaud à Henri Châtelain en mil neuf cent sept.
La vie est une fête, c’est le nom, oublié de noter, du restaurant où j’ai déjeuné lors de mon premier passage ici. Cette fois, c’est à côté, chez Annananta, du menu découverte « fusion Inde et Méditerranée » à vingt et un euros : tartare de saumon frais, roulade d’agneau confit sept heures et salade de fruits frais. Annananta ne fournit pas de pain, m’annonce la serveuse un peu blasée, il faut commander un nan. Je choisis celui au fromage.
« Il est confit pendant sept heures, alors il ne reste plus grand-chose. » C’est le commentaire que fait mon voisin lorsqu’arrive devant lui la roulade d’agneau qui représente peu dans l’assiette. Il déjeune avec une collègue. Ce sont des militaires. Ils parlent du Charles (c’est le petit nom du Charles de Gaulle), d’un pilote de Rafale qui ne se prend pas pour de la merde. « Y en a des Top Gun sur le Charles », dit-elle. La nourriture est bonne, mais je sors avec l’impression de m’être fait avoir. En cause : les parts minuscules et le nan au fromage facturé cinq euros.
Je traverse le marché à demi remballé et rejoins Prôvence Plage pour un café au-dessus de la plage. Comme chaque jour passe la bande de musiciens brésiliens. Percussions, chants et cabrioles. Elle récolte quelque argent. Une autre fait de même sur le quai de Toulon mais de façon assez nulle et ne récolte rien. Je ne suis pas sûr que ce soit des Brésiliens, bien qu’ils soient habillés aux couleurs de ce pays et en portent le drapeau.
                                                                  *
Aux Sablettes, des pelleteuses raclent le fond de la mer pour reconstituer la plage. Un hommage à Sisyphe.

9 octobre 2026


La stridulation d’une sorte de grillon urbain se fait entendre lorsque j’ouvre la fenêtre côté rue des Boucheries alors qu’il fait encore nuit. Toulon est la seule ville du Var où sont encore annoncées des averses par Météo France. Descendant le cours Lafayette, je m’inquiète du ciel noir au-dessus de la rade.
Effectivement, ça tombe un peu tandis que je petit-déjeune au Maryland. Je décide d’aller quand même aux Sablettes ce jeudi et cela avec le bateau bus de huit heures trente. Alors que je suis à bord, une grosse averse me signifie que je n’aurais pas dû. Je ne descends pas et fais le trajet dans l’autre sens sous une autre averse.
À l’arrivée, il pleut toujours. Je trouve refuge à la terrasse bien abritée de La Réale. Je lis là un moment Léautaud en attendant que ça s’améliore. Regardez autour de vous, tous les livres qui paraissent, les gens vivent au milieu des livres et ne savent que les piller, ou les imiter. écrit-il à Eugène Monfort en mil neuf cent six. « Après-midi peu nuageux », disent les locaux.
Et même avant, car, vers dix heures trente, je peux aller zoner dans le dédale des ruelles que je connais par cœur, faire des courses de survie chez Utile, les déposer dans mon logis temporaire et repartir pour le quai où tout est déjà sec, hormis quelques flaques.
Le temps ensoleillé et chaud est de retour quand, pour déjeuner, je choisis L’Air du Temps, entre MaxiLivres et le Grand Café de la Rade, avec vue sur la Gare Maritime et sur qui passe. En formule à seize euros cinquante sont proposées une blanquette de veau et une île flottante. C’est un repas vite servi et suffisamment bon.
Sorti de là, je me mets à la recherche de la Maison de la Photographie que la gentille jeune fille de l’Office de Tourisme a pointé sur mon plan. Elle est bien cachée, place du Globe, et présente l’exposition gratuite Martin Parr Short & Sweet sur deux niveaux. Des photos en noir et blanc aux photos en couleur, des années quatre-vingt-dix à nos jours, cinq séries sont exposées The Small World, Dance, Beaches, Establishments et Fashion explorant, comme on le sait, les univers du tourisme mondialisé, des loisirs collectifs, des sociabilités balnéaires, des codes vestimentaires ou des rituels sociaux. L’installation Common Sense clôt le parcours, une immersion dans l’univers visuel du photographe : gros plans, objets de consommation, textures et fragments du quotidien. Nous sommes une demi-douzaine de visiteurs visiteuses dont un couple qui pourrait figurer sur une image du défunt et que je photographie discrètement.
Le temps est de nouveau menaçant lorsque je veux prendre un café. Aussi je choisis une table abritée à L’Escale. « Le vent est moche », commente le serveur qui a l’air d’en connaître long sur le sujet. Je reprends ma lecture des lettres de Léautaud. On se traîne au petit bonheur, passant son temps à se dire demain, en pensant à hier, c’est la vie. Dire qu’il y a des gens qui trouvent cela triste ! ces gens ne savent pas se remuer, trouver les occasions de plaisir. Ce n’est pourtant pas difficile. écrit Paul Léotaud à Paul Blondeau en mil neuf cent sept. Vers quatorze heures quarante-cinq, la pluie est de retour et se font saucer des groupes de vieux et de vieilles qui attendent le prochain tour de rade, celui de quinze heures, plus de Gendarmes à l’embarquement.
À la première accalmie, je choisis de rentrer. Peu après mon logeur arrive avec du matériel de chez Free pour mettre en marche l’immense téléviseur que je ne pouvais pas faire fonctionner jusqu’à présent.
                                                              *
Dans le bateau bus Les Sablettes Toulon : une jeune fille qui lit Lolita.

8 octobre 2026


Si j’arrive assez bien à deviner comment le temps va tourner en Bretagne car c’est le même qu’en Normandie, je me trouve démuni face au ciel noir de Toulon ce mercredi matin. Deux grosses averses sont déjà tombées. L’accalmie est là quand je marche sur le cours Lafayette avec mon pain au chocolat. Presque pas de marché n’est installé. Si j’en crois la météo, le pire est à venir en milieu de journée. Une traversée de la rade en bateau ne serait pas raisonnable et aucun bus ne permet d’aller quelque part sans avoir à marcher ensuite. Ce sera donc une journée à laisser ma carte des transports Mistral dans ma poche. Pour mon petit-déjeuner, je préfère L’Escale au Maryland car on y trouve une pergola.
Sur le quai, c’est un défilé de parapluies ouverts ou fermés et de valises tirées par qui revient de Corse ou de Sardaigne. Une nouvelle grosse averse m’apprend que le toit de la pergola n’est pas étanche. Ce qui n’enchante pas les nouveaux propriétaires. Ils font des photos et appellent l’entreprise l’ayant installée.
J’opère une courte translation le long du quai jusqu’à La Réale, une grande brasserie aux sièges confortables. Je commande un café verre d’eau à deux euros puis ouvre Léautaud. Un serveur s’adresse à l’eau qui tombe du ciel : « Ça va la pluie ! Tranquille ! ». Ce ne sont plus des averses, c’est un déluge permanent qu’il me faut affronter pour remonter à mon logis provisoire vers dix heures.
Une accalmie me permet de redescendre sur le quai sans être trop mouillé. Je fais le tour du MaxiLivres situé face à la Gare Maritime où on ne trouve heureusement rien qui puisse m’intéresser. Les livres y sont à moitié prix du neuf.
J’assure mon déjeuner en retournant plus tôt que je ne le pensais au Grand Buffet à Volonté du Grand Café de la Rade où arrive après moi « Bonjour, on a réservé, on est trente » un groupe de jeunes gens, filles et garçons, Français et Allemands. Suit un groupe de huit filles. À l’extérieur, la pluie y va à fond. L’un des serveurs a pour tâche principale de vider les auvents remplis d’eau à l’aide d’un balai.
J’ai à peine rejoint La Réale pour le café que la pluie montre qu’elle peut faire encore mieux (ou pire) avec en bonus le tonnerre. Sur le quai quasi désert passent des militaires qui courent, l’air de rien.

1 2 3 4 5 » ... 418