Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

24 février 2026


Lecture au café de Lettres à Anna de Marina Tsvetaeva. Anna, c’est Anna Teskova que Marina a connue en mil neuf cent vingt-deux à Prague lors d’une soirée littéraire. La plupart des lettres sont envoyées de France, Marina Tsvetaeva ayant quitté Prague pour Paris en mil neuf cent vingt-cinq. Elle réside alors en banlieue, d’abord à Meudon puis à Vanves, et rêve de revenir à Prague sans jamais y parvenir.
Il n’y a personne chez qui je pourrais venir le soir, délestant mes épaules du poids de la journée, qui m’ouvrirait grand sa porte et serait à coup sûr content de me voir, pas l’ombre d’un être humain auquel il ne serait pas obligé de demander au préalable : On peut ? Ici, personne n’a besoin de moi.
J’ai - des connaissances. Mais comme tout cela est glacial, convenu, comme tout tient à un fil et est accroché à un fétu de paille ! quelle inhumanité…
Gontcharova. Avec Gontcharova j’ai eu des liens d’amitié tant que j’ai écrit sur elle. Dès que j’ai eu terminé - pas la moindre lettre d’elle en deux ans, pas le moindre signe de vie, comme si je n’existais pas. Si on se voyait - c’était parce que je le voulais. Elle a sa vie, ses habitudes, je ne me suis pas suffisamment incrustée, je ne suis pas devenue nécessaire La blessure s’est vite refermée.
Quant aux hommes, inutile d’en parler. Ce sont de mauvais amis ! (Meudon, le vingt-cinq février mil neuf cent vingt-cinq)
Un homme, en voici un, évoqué à la date du vingt-huit décembre mil neuf cent trente-cinq, dans une lettre envoyée de Vanves, Ivan Bounine :
Vous savez peut-être que Bounine a depuis une dizaine d’années un jeune amour (fille adoptive ? histoire d’amour ? - un amour) - ancienne étudiante de Prague, Galina Kouznetsova. Elle vit avec eux, est allée avec eux en Suède, elle est des leurs. Véra a supporté - et accepté. Tout le monde la condamne, moi je suis en admiration : Bounine ne peut pas sans elle. Véra, donc - elle est restée : elle s’est conduite en mère.
Avec Galina, je suis polie.
Avec les Bounine, nous avons des relations amicales, sans proximité : je viens voir Véra.
-Voilà-
Récemment, à ma soirée poétique, près des caisses, Bounine a fait la connaissance d’Alia sans savoir que c’était ma fille. - « Charmante demoiselle » - et il a bavardé, plaisanté comme ça avec elle pendant une dizaine de minutes. À l’entracte - il a refilé vers elle (…). Pendant toute la deuxième partie, il n’a pas mis les pieds dans la salle, est resté assis avec elle à la caisse. Il l’a aussi invitée chez lui pour le lendemain - à déjeuner (…).
La charmante demoiselle a quinze ans et les (…) sont dû à V. Morkovine, un ami de Marina Tsvetaeva, qui a censuré cette correspondance lors de sa publication à Prague en mil neuf cent soixante-neuf.
                                                            *
En mil neuf cent trente-neuf, Marina Tsvetaeva quitte Paris pour rejoindre son imbécile de mari, officier russe blanc rentré au pays et devenu agent du pouvoir soviétique. Cela est l’occasion dans le train qui la conduit au bateau au Havre d’un Point Rouen le douze juin mil neuf cent trente-neuf :
On approche de Rouen où, un jour, la gratitude humaine a brûlé Jeanne d'Arc. (Mais 500 ans plus tard, une Anglaise lui a élevé un monument sur ce même emplacement.)
Bientôt, son mari et leur fille sont arrêtés.
Sans travail, ayant dû quitter Moscou, usée par les privations, Marina Tsvetaeva se suicide le trente et un août mil neuf cent quarante et un.

23 février 2026


Ce samedi matin, je vais pédestrement jusqu’à la Gare de Rouen pour imprimer mon billet de train de mercredi prochain puis je descends dans le métro afin de prendre le premier en direction de Technopôle. J’en descends à Hôtel de Ville de Sotteville, traverse en diagonale la place du marché et ai le désagrément de trouver clos Le Rocher de Cancale. Une grande pancarte indique « Fermé ». Aucune information n’est donnée sur la cause ni la durée. L’ancienne patronne, encore là samedi dernier, aurait pu me le dire puisqu’elle sait très bien que je viens chaque samedi. Je la voue aux gémonies. Les deux brasseries voisines étant également fermées, je n’ai plus qu’à rentrer à Rouen avec le bus Effe Sept.
L’après-midi, au café où j’ai mes habitudes et qui ne fermerait pas sans prévenir, je me heurte à un autre rocher : Zibaldone de Giacomo Leopardi. Ce livre lourd de deux mille quatre cents pages, dont le titre peut être traduit par « Mélange » ou « Macédoine », acheté lors du dernier désherbage de la Bibliothèque de Sotteville, est trop compliqué pour moi qui manque d’intérêt pour tout ce qui est réflexion. Je n’aime rien tant que de rester à la surface des choses.
                                                            *
Se réveiller et constater que l’on rêvait qu’on ne rêvait pas. Impression étrange.

20 février 2026


Sorti déçu de ma lecture de la biographie d’Honoré de Balzac par Pierre Sipriot, peu d’éléments concrets sur la vie de l’écrivain et souvent tirés des lettres envoyées à Madame Hanska, du déjà lu donc, et trop d’analyses en longueur de ses écrits, ce qui n’apprend rien sur lui. Avant de la revendre au poids au Bibliovore, j’en sauve ce propos cité par Sipriot de Mlle de Dino, nièce de Talleyrand, dans sa Chronique de 1831 à 1862, en date du vingt-huit novembre mil huit cent trente-six :
M. de Balzac, qui est tourangeau, est venu dans la contrée pour y acheter une petite propriété. Il s’est fait amener ici par un de mes voisins. Malheureusement, il faisait un temps horrible, ce qui m’a obligé à le garder à dîner.
J’ai été polie mais très réservée. Je crains les publicistes, gens de lettres, faiseurs d’articles ; j’ai tourné ma langue sept fois dans ma bouche avant de proférer un mot, j’ai été ravie quand il est parti. Il est vulgaire de figure, de ton, et, je crois, de sentiments : sans doute, il a de l’esprit, mais il est sans verve ni facilité dans la conversation. Il y est même très lourd, il nous a tous examinés et observés de la manière la plus minutieuse. M. de Talleyrand surtout. Je me serais bien passée de cette visite et, si j’avais pu l’éviter, je l’aurais fait. Il vise à l’extraordinaire et raconte de lui-même mille choses auxquelles je ne crois nullement.
Autre lecture décevante : On vient chercher Monsieur Jean de Jean Tardieu, un choix hétéroclite de textes de l’écrivain. J’en sauve ce souvenir d’adolescence, il a quinze ans :
Cela concerne mon « initiation » par la soi-disant gouvernante (en fait la servante) d’un homme politique de petite envergure qui demeurait à l’étage au-dessous. Cette femme, une Méridionale d’une quarantaine d’années, plutôt courte et boulotte mais assez appétissante, avait préféré que notre première « expérience » eût lieu, à la sauvette, dans le fameux couloir qui donne sur le palier de l’ascenseur : nous pouvions, de la sorte, mieux surveiller une arrivée inopportune : celle du père, qui se signale si bien à l’avance, ou celle, plus discrète et plus furtive, de ma mère, par conséquent plus dangereuse…

19 février 2026


S’armer de courage et d’un parapluie pour rejoindre la Gare de Rouen en se disant qu’on aurait peut-être dû annuler, c’est encore un foutu jour de pluie et mon sort ce mercredi.
Dans la voiture Trois du sept heures vingt-six je bénéficie d’une place sans voisinage immédiat et de la compagnie d’Édith Thomas. Âgée de quarante-trois ans, celle qui fut l’amante de Dominique Aury narre dans Le Témoin compromis ses désillusions politiques. Je suis lasse des romans, des miens comme de ceux des autres. À quoi bon le truchement de personnages imaginaires lorsque l’on écrit que pour se donner à soi-même un peu de solidité et d’existence… Le jour est levé lorsque nous atteignons Porcheville. Sur l’autoroute, ça bouchonne tandis que nous filons sous le ciel gris.
Dans le métro Huit je suis hypnotisé par le mouvement des mains de la jeune crocheteuse qui me fait face. « Le parapluie ! », lui dis-je quand elle se lève à République. Elle allait l’oublier. « Merci beaucoup », me sourit-elle.
Une mouillasse m’accueille à la sortie Ledru Rollin. Pour s’abriter Le Camélia est là. « De la pluie, encore de la pluie, toujours de la pluie », se plaint la météo du Parisien. J’y lis les derniers développements de l’enquête sur la bagarre mortelle de Lyon. La victime présentée comme un gentil garçon par ses parents bien que fleurtant avec les néonazis. Les agresseurs présentés comme de braves garçons par leurs amis alors qu’ils sont aussi violents que ceux d’en face. Une histoire de couillus qui aiment se battre contre d’autres couillus. Aucune Féministe pour analyser ça.
Trop de monde au Book-Off d’à côté et pas assez de livres à un euro pour moi, seulement La première main de Rosetta Loy (Mercure de France) et Femmes de Paris, femmes de lettres et autres portraits inédits d’Irène Némirovsky (Denoël).
Dans le métro Un qui me conduit à Saint-Opportune, un sexagénaire à cheveux blancs fait les mots croisés de La Croix (Personnage imaginaire, en quatre lettres : Dieu). Au mur des stations, une publicité « Pays Catalan Pyrénées-Orientales » retient mon attention.
Chez Au Diable des Lombards j’adapte mon choix au temps qu’il fait : soupe à l’oignon gratinée et bourguignon légumes vapeur. Sur l’écran muet, des images de la France inondée, un bel exemple de productivisme punitif.
Au Book-Off de Saint-Martin, Fip est de retour et suffisamment de livres à un euro sont dans mon panier quand je remonte au rez-de-chaussée : Michel-Ange face aux murs d’Armand Farrachi (L’un et l’autre Gallimard), Octobre de Christopher Isherwood (Rivages), Le Caillou mort d’amour de Charles Cros (Petite Bibliothèque Ombres), Écrits français de Walter Benjamin et Analyser la situation de Pierre Autin-Grenier (Finitude). J’y ajoute, au rayon Art à deux euros, Journal de la Guerre 1914-1918 de l’Enfant Yves Congar, futur cardinal (Cerf).
La mouillasse persiste quand je rejoins L’Opportun où une seule table est libre. Des vacanciers occupent les autres, mangeant encore à quatorze heures trente. Un couple de quinquagénaires de Mont-Saint-Aignan à ma droite. Un trio italien composé de deux branlotins boutonneux et de leur mère à ma gauche. Mon café bu, je retrouve Edith Thomas. Elle m’ennuie avec ses histoires de la Résistance. « Rendez-nous Jésus », est-il écrit sur la porte des toilettes. Je quitte ce café sous une pluie battante.
Le haut des cheminées de Porcheville est dans la brume quand le seize heures quarante ralentit pour se laisser dépasser par un train de banlieue. La Seine n’en est pas encore à déborder. Ça va finir par arriver.
De la pluie, encore de la pluie, toujours de la pluie à Rouen. Je me serre contre d’autres sous l’abribus en attendant un Effe Sept ou un Onze.

17 février 2026


Tourmenté le temps de ce lundi, des averses de grésil, des éclaircies, des coups de vent. On pourrait se croire en mars, au temps des giboulées, mais non, nous sommes le seize février. C’est le jour de mon anniversaire, celui des trois quarts de siècle.
Soixante-quinze ans, un point de bascule, dès demain je serai plus près des quatre-vingts que des soixante-dix. Ce sera le Nouvel An lunaire, l’année du Cheval de feu. Ma nouvelle année est donc sous un signe que spontanément j’associe au dynamisme et à la passion.
« Profite au mieux de ce temps précieux qui te permet encore d'être autonome et de voyager », m’écrit celle qui me tenait la main il y a un quart de siècle, la première à me souhaiter un bon anniversaire.
                                                             *
La citation du jour : C’est naître qu’il aurait pas fallu. (Louis-Ferdinand Céline Mort à crédit)

16 février 2026


Après une journée de pluie et avant une nouvelle précipitation, je saisis, ce samedi, l’occasion d’un semblant de soleil pour faire une photo des premières rares fleurs du jardin, des jonquilles qui ne dureront pas. Dommage qu’il soit trop tôt pour que je puisse en bénéficier depuis le banc.
Le soleil est toujours là quand je lis au Rocher de Cancale. C’est peut-être la dernière fois que je vois Martine, la patronne. « Bientôt la quille ! », lui dit un habitué. « Si tout va bien, c’est pour vendredi. Dernière ligne droite. » Son départ était annoncé pour ce dimanche. Il est déjà repoussé de quelques jours. Il n’est donc pas impossible qu’elle soit encore là dimanche prochain. En attendant, elle distille quelques formules dont elle a le secret. Comme celle-ci : « On est sali par la boue et rincé par le purin. » Peu dans la clientèle évoquent la fête du jour, la Saint-Valentin, faute de présent et par crainte du futur : « Quand on se recase à nos âges, faut se méfier. »
                                                                *
Rue Saint-Romain, un jeune homme au téléphone : « Hier, j’ai fait huit commandes sur Amazon à cause du stress. Que des conneries. Et là, il me reste que trois cents euros sur mon compte au milieu du mois. »
                                                                *
Une tempête Nils à laquelle la Normandie a échappé, et dont le nom a dû peiner celle qui ne m’écrit plus.

12 février 2026


Après une succession de draches nocturnes, une pluie résiduelle me conduit ce mercredi à prendre le bus Effe Sept pour rejoindre la Gare de Rouen et son sept heures vingt-six terminus Paris. Dans la voiture Trois, j’ai pour voisin un jeune homme endormi et comme lecture La Reine du silence de Marie Nimier, candidate sur la liste « sans étiquette » de Marc-Antoine Jamet aux Municipales de Val-de-Reuil. Un livre qui commence ainsi : Mon père a trouvé la mort un vendredi soir, il avait 36 ans. Son Aston Martin DB 4 s’est écrasée contre le parapet du pont qui enjambe le carrefour des routes nationales 307 et 311, à quelques kilomètres de Paris. Un livre qu’elle a écrit quand elle tentait d’obtenir son permis de conduire devenu nécessaire depuis son installation en Normandie.
À l’arrivée dans la capitale, je choisis de rester à l’abri en prenant les métros Quatorze et Huit. Remonté en surface à Ledru Rollin, je trouve le Camélia fermé et devant son rideau métallique l’un des fils de la maison et deux potentiels clients. « On attend la clé », me dit le premier. L’autre fils a oublié de se réveiller. Il est actuellement dans le métro à Bastille.
Comme un semblant d’éclaircie est d’actualité je vais au Marché d’Aligre. Chez Émile, encore de la nippe. Chez Amine, toujours les mêmes livres.
Le Camélia ouvert, je m’installe à une table pour le café puis retrouve Marie Nimier racontant son écrivain de père, homme alcoolique et violent. J’apprends que j’aurais pu aller sur sa tombe à Saint-Brieuc cet automne. Personne ne nous a jamais proposé d’aller sur la tombe de notre père quand nous étions enfants. Nous passions pourtant nos vacances d’été dans la région. Nous descendions du train à Saint-Brieuc, puis nous prenions l’autocar jusqu’à Saint-Quay-Portrieux. Une femme au casque de spéléologue vient relever le compteur d’eau de l’immeuble qui bizarrement se trouve dans la cave du bar où l’on accède par une trappe derrière le comptoir. Il y a une rivière qui coule sous l’Opéra Garnier, apprends-je de la conversation des habitués qui sont dans le bâtiment.
À onze heures, je suis devant le café Tonton Lulu où j’ai rendez-vous avec un jeune homme qui m’a acheté deux livres épais pour huit euros. Deux minutes après arrive mon acheteur. Il me donne un billet de dix. « Je dois avoir deux euros », lui dis-je. « Ce n’est pas la peine, ce n’est pas cher. » Je le remercie et lui souhaite une bonne lecture.
Chez Book-Off je ne cesse d’être gêné par une mollassonne. Énervé, je ressors de là avec seulement deux livres à un euro : Quelques Historiettes ou petit éloge de l’anecdote en littérature de Jacques Bonnet (Denoël) et Munkey Diaries de Jane Birkin (Fayard), le premier volume de son journal, j’ai aimé le second on ne peut plus impudique.
Il pleut encore un peu quand je descends dans le métro. J’apprends que la ligne Huit est à l’arrêt à cause d’un bagage oublié. Demi-tour. Le prochain bus Soixante-Seize est dans dix-sept minutes. Pas d’abribus. Je traverse la rue et entre au Rallye. Longtemps que je n’ai pas déjeuné dans ce Péhemmu chinois. Je choisis le hareng pommes à l’huile et l’andouillette pommes sautées. Une de mes voisines parle de sa fille adolescente qui ne sort plus de sa chambre même pour manger. « Là, il faut commencer à s’inquiéter », lui dit l’autre.
Sorti, je retraverse et, miracle, un bus Soixante-Seize est annoncé dans cinq minutes. J’en descends à l’arrêt Hôtel de Ville d’où je rejoins le sous-sol du Book-Off de Saint-Martin. Las, on y entend encore cette foutue radio Chérie avec ses publicités crétinisantes pour les supermarchés et la Saint-Valentin « Il faut marquer le coup ». Point de livres à un euro pour moi mais le Routard Bretagne Sud deux mille vingt-deux deux mille vingt-trois à quatre euros que je ne laisse pas passer. Au rez-de-chaussée, dans le rayon Art des Beaux Livres à deux euros, je prélève Massacres d’André Masson (Skira Seuil). En payant, je me plains à l’employé de la radio affligeante. « On a voulu changer, me dit-il, on remettra Fip demain. »
Il ne pleut plus quand je rejoins L’Opportun. J’y termine La Reine du silence (le surnom que son père lui donnait) de Marie Nimier, son histoire à travers celle de son père, l’une comme l’autre accidentées. Ah, Nimier, comme l’écrivain ? Ou : Vous êtes parente de l’écrivain ? Ou encore : Vous avez un rapport avec l’écrivain ? Oui, un rapport avec l’écrivain, c’est le moins que l’on puisse dire. Je pense toujours qu’ils parlent de mon père, mais il est arrivé plusieurs fois qu’ils parlent de moi. Ils me demandaient si j’avais un rapport avec Marie Nimier. C’est une question assez troublante, en vérité.
La numérotation des voitures du seize heures quarante pour Rouen est inversée. Pour être en face de l’escalier mécanique à l’arrivée, je m’installe dans la voiture Quinze à une place dont heureusement personne ne vient me déloger. Je suis d’humeur mauvaise. Comme chaque année dans les jours qui précèdent le seize février.
Ce mercredi, entrer en Normandie, c’est entrer dans la pluie. En conséquence, c’est avec l’aide d’un bus Effe Sept que je rejoins la maison.
                                                              *
J’écris souvent dans le Rouen-Paris. C’est une ligne propice aux divagations. Je prends ce train plusieurs fois par semaine, j’y ai mes habitudes, je m’y sens comme à la maison. Beaucoup de gens dorment, surtout au retour, moi je noircis des pages, mais il est rare que je les relise. (Marie Nimier, La Reine du silence)

10 février 2026


Ce lundi neuf février est le jour de mon rendez-vous à la pharmacie Anton & Willem près du Square Verdrel. Je dois y recevoir la deuxième dose du vaccin contre le zona. Mon rendez-vous est à neuf heures et quart. Je suis bien sûr en avance. Comme les deux pharmaciennes n’ont pas d’autre client, elles peuvent sans attendre se pencher sur mon cas.
L’une prépare le matériel. L’autre remplit les documents. Je lui dis que la vaccination contre le tétanos ne sera pas nécessaire car mon médecin traitant a mis à jour mon carnet de vaccination qu’il avait négligé de remplir. Le prochain rappel est pour deux mille trente-deux, ce qui me laisse rêveur. En revanche, ce médecin a fait disparaître du nouveau carnet de vaccination qu’il m’a donné la vaccination contre les maladies à pneumocoques et la première dose du vaccin contre le zona. Peut-être n’est-il pas satisfait de me voir recourir à la concurrence. « On va retrouver tout cela sur Ameli. »
Sa consœur, ayant préparé ma dose à l’arrière, m’appelle. Je m’assois sur la chaise pliante blanche dans le réduit du bas de l’escalier. Je choisis l’épaule gauche. Elle me pique sans que je sente grand-chose. Me voilà tranquille avec cette vaccination qui n’a lieu qu’une fois dans sa vie.
Il me restera à subir le rappel de vaccination annuelle contre la grippe à l’automne. Quant au Covid, comme prochainement j’entre dans un âge où il est recommandé de faire deux rappels par an, ce sera tous les six mois. Plus le temps passe, plus mes défenses immunitaires décroissent Ça s’appelle la vieillesse. Le message est clair. Il est temps que tu laisses la place.
                                                              *
La vieillesse dans toute sa caricature, c’est la tête de Jack Lang. Voulant y échapper par la chirurgie esthétique, le voici transformé en fruit confit, momifié de son vivant.

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