Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

2 octobre 2026


« Mesdames et messieurs, fermeture de la gare, merci de vous diriger vers la sortie ». Tel est le propos de la voix de la Gare de Rouen ce jeudi alors que sur le quai Deux, j’attends le sept heures vingt-six pour Paris. Personne ne bouge. Trois minutes plus tard, nouvelle prise de parole : « Suite au message précédent, veuillez ne pas en tenir compte, essai télécom. » Un petit coup de flip pour débuter mon voyage, je n’avais pas besoin de cela.
Le train Nomad est à l’heure. Je suis en première, comme l’un de ma connaissance, pas jeune lui non plus et bien plus grand voyageur que moi, spécialiste de la Chine. Le train file tandis qu’à bâbord le soleil se lève en colorant les nuages, mais quand le chef de bord s’adresse à nous, c’est pour nous annoncer un passage à niveau en panne à Villennes et le détournement du train par « l’affreux petit chemin bucolique », comme l’appellent les navetteurs, avec une arrivée prévue à neuf heures dix. Ce qui ne me laisserait plus qu’une heure avant le départ de mon Tégévé.
Pourtant, nous ne sommes pas détournés. Je le constate en voyant la centrale de Porcheville à bâbord. Ce que confirme le chef de bord qui ne peut nous en dire plus. Il intervient à nouveau pour nous annoncer que le passage à niveau est réparé. Nous aurons peu de retard à l’arrivée à Paris. Une nouvelle frayeur quand le train s’arrête juste avant Villennes. Il repart aussitôt. Nous arrivons avec dix minutes de retard dans la capitale. Quelques mots échangés avec celui que je connais sur la bibliothèque d’Umberto Eco et le métro Quatorze me conduit Gare de Lyon où j’ai peu à attendre l’affichage du dix heures dix pour Nice.
Je voyage en seconde. Voiture Sept, place Quatorze, coté couloir, telle est ma réservation, que celle qui est à ma droite voudrait échanger pour être près de ses parents qui sont outre couloir. Je refuse. « Je vous préviens, je risque de me lever très souvent », me dit cette pécore. « Je sais bien que vous allez vous venger », lui dis-je. Ce train est direct jusqu’à Marseille puis ce sera Toulon où je descendrai. Encore une fois, je rêve d’aller d’un endroit à un autre sans avoir à voyager. Je sors Un roman russe d’Emmanuel Carrère dont il me reste une moitié à lire. Emmanuel Carrère est en reportage dans la Russie profonde et désolée. C’est une belle petite pute, hein ? répète Sacha, avant de détailler ses mensurations. Nous sommes un peu gênés, lui pas du tout : il est maquereau dans l’âme, c’est sa façon d’être fier de sa fille. Choupette, c’est comme ça que ses parents appellent la leur, ma voisine laide et en surpoids (comme on doit dire). Elle ne manque évidemment pas de me déranger pour aller je ne sais où quand je suis en train de manger mes sandouiches triangles. Cette fille adulte attend le feu vert de son père pour déjeuner. Je retrouve Emmanuel Carrère en plein désastre sentimental. Je me demande si écrire, pour moi, revient nécessairement à tuer quelqu’un. J’arrive au bout de ce livre qui m’aura été bien utile quand nous arrivons à Marseille, où il faut surveiller ses bagages, avant que l’on reparte dans l’autre sens.
Je descends à Toulon exactement quatre heures après avoir quitté Paris, comme prévu. Connaissant cette ville comme je la connais, je rejoins mon logis Air Bibi sans avoir à regarder mon plan. Mon logeur doit m’attendre devant la porte mais il n’arrive que cinq minutes après moi. Nous montons au deuxième. Cet appartement est plus grand que je ne pensais. Il donne sur deux rues piétonnières parallèles, près de la Cathédrale.
Après m’être installé, je descends à la Gare Maritime. La carte Mistral bus et bateaux pour une semaine en illimité est à neuf euros quatre-vingt-dix. Tout comme à mon dernier passage en avril deux mille vingt-quatre. La Mairie socialiste de Rouen devrait prendre exemple sur cette Mairie droitiste. Je retrouve ensuite le bar tabac en face de l’embarcadère des bateaux de « l’incontournable visite de la rade de Toulon ». Enfin presque. Fini le tripot La Gitane. Il est remplacé par le chic L’Escale où le café est à deux euros. Il fait chaud à Toulon, bien que le ciel soit gris en ce premier jeudi d’octobre.
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Trouvé un euro, place de la Liberté.

30 septembre 2026


C’est le jour du renouvellement des baux, celui de ma fête et de mon retour à Rouen : bus TilT, train BreizhGo, Tégévé, métro parisien et train Nomad. Je ne pars pas tôt.
Encore une fois je monte jusqu’à Ty Coz et L’Apéro’z. Peu d’habitués dans ce dernier et un seul touriste (moi-même). Le contraste est grand avec le début du mois. Celui-ci aura été globalement beau. Ce qui a été une chance pour moi n’en est pas une pour la planète (la sécheresse et cetera).
À L’Apéro’z, on est tout remué. Jean-Claude, un habitué retraité, est mort. Ça faisait neuf jours qu’on ne l’avait pas vu et qu’on s’en inquiétait. Une crise cardiaque. Seul chez lui. Je vois qui c’est. Je l’avais repéré avec sa petite toque sur la tête. Au début du mois, il portait une trace de coup sur le visage. Il s’était battu avec un type qu’il hébergeait gratuitement pour le mettre dehors. Cette mort est-elle la conséquence de cette bagarre ? Nul ne l’envisage ici, à part moi.
Un dernier regard au beau ciel orangé derrière l’église Saint-Jacques et je redescends. À neuf heures quinze, le père de ma logeuse toque à la porte. Je lui remets les clés, quitte la Résidence de la Salle et descends la côte de la Salle jusqu’au banc abrité face au plan d’eau du Linkin où je lis un peu d’Un roman russe. Le bus TilT pour Lannion n’est qu’à neuf heures cinquante-huit. Il est à l’heure et son chauffeur ne me demande pas de mettre ma valise dans la soute.
En face de la Gare de Lannion est la brasserie Breizh Shelter où je m’installe en terrasse avec un café à deux euros, un verre d’eau et ma lecture qui heureusement me sied car j’en ai pour un moment ici. L’étonnant, c’est que je sois le seul client de cet abri breton jusqu’à onze heures et demie quand arrive un autre solitaire. Mon livre a appartenu à un certain M. Biolley. Il a souligné quelques mots et mis des traits dans les marges. Je ne pourrai donc pas le garder.
Un peu avant midi arrive une fille à valise avec une micro jupe plissée et des jambes tatouées. Je me trouve à l’entrée des toilettes en même temps qu’elle. Je la laisse passer car, me dit-elle, « J’ai mon covoiturage dans cinq minutes. » Il est des fois où on regrette de ne plus conduire. Je déjeune à l’intérieur de cette agréable brasserie, service rapide, cuisine correcte, d’un stèque à cheval et d’un café gourmand pour dix-huit euros puis je vais attendre le train BreizhGo de treize heures trente-quatre pour Plouaret Trégor.
J’y arrive à quatorze heures, une heure avant le passage dans ce coin perdu du Tégévé venant de Brest. Une carotte de tabac clignote à cent mètres sur la gauche, c’est aussi un café nommé L’Express avec un patron très aimable. Du plafond pendent des collants à mouches pas changés depuis longtemps. À ma gauche, une femme surnommée Gigi perd sa retraite dans les jeux à gratter tout en mangeant un panini. Mon café à un euro cinquante bu, je poursuis ma lecture.
Un Tégévé magnifiquement à l’heure quitte ce bourg peu attrayant. J’ai place en première dans une voiture peu chargée. Le calme est total. Je lis et parfois lève les yeux : un moulin à vent, un lama, une jolie blonde contrôleuse. À partir de la page quatre-vingt-dix, plus de traits au stylo dans mon livre, ce qui laisse à penser que le sieur Biolley n’a pas été plus loin. Peu avant l’arrivée à Paris, le chef de bord nous annonce quelques soucis sur la ligne Treize du métro. J’opte pour la Douze, ce qui fait beaucoup marcher dans les couloirs, même si le tapis roulant aide bien.
Je réussis à m’asseoir dans une rame chargée où il fait une chaleur éprouvante. Je retrouve cette même chaleur dans la Gare Saint-Lazare où je dois patienter pour enfin terminer mon voyage avec le train Nomad de dix-neuf heures quarante.
Il arrive du Havre et repart dans l’autre sens à l’heure mais il se traîne dans la nuit noire. Nous arrivons avec quinze minutes de retard. La faute à un « train de marchandises » devant nous. C’est l’explication, très normande, du chef de bord.

29 septembre 2026


Les dernières infos sur la grève du métro parisien de demain sont bonnes (pour moi). Aucune incidence sur le trafic. De quoi me tranquilliser. Un peu, car tout voyage est pour moi une source d’inquiétude.
C’est mon dernier jour à Perros-Guirec. Avant de rejoindre le Ranolien et de parcourir encore une fois la Côte de Granit Rose jusqu’au centre de Ploumanac’h, je petit-déjeune à L’Apéro’z tenu ce lundi matin par un employé qui a mis la télé sur une chaîne d’info répétée. Il me faut subir les dithyrambes sur la visite de Léon le Pape.
Comme chaque matin, en sortant du bar, j’ouvre la minuscule boîte à livres devant l’église Saint-Jacques et pour une fois y vois un livre que je peux prélever : Un roman russe d’Emmanuel Carrère en Folio. Je ne l’aurais peut-être pas payé un euro mais comme je n’ai plus rien à lire…
Le soleil est là quand le bus TilT de neuf heures dix me dépose au Ranolien, un temps idéal pour bien regarder ce que je ne verrai plus car il est certain que je ne reviendrai pas à Perros-Guirec, non que ça m’ait déplu, bien au contraire, mais le temps m’est compté et ce petit coin des Côtes d’Armor trop enclavé. En cours de chemin, trouvant ouvert le hangar de la Société Nationale de Sauvetage en Mer, je photographie la poupe du bateau vert et blanc nommé Président Toutain.
À l’arrivée à Saint-Guirec, j’ai le temps d’une pause sur un banc au-dessus de la plage et de son oratoire avant d’aller attendre le Macareux de dix heures quarante. Autrefois, les filles célibataires ou les veuves attendaient la marée basse pour piquer une aiguille ou une épingle sur le saint en bois de cet oratoire, particulièrement sur son nez. Si, après la marée haute, l’objet pointu était resté planté, elles étaient certaines de se marier avant la fin de l'année. La statue en bois ayant été remplacée par une statue en granit, la tradition s’est perdue.
Je descends de ce minibus à l’arrêt Le Port, m’apprête à réserver une table à L’Ardoise mais la formule du jour, tagliatelles saumon et île flottante, m’en dissuade (j’aurais pourtant aimé dire au revoir à Étienne mais tant pis). Je marche jusqu’à l’autre bout dans l’intention de réserver au Bistrot de la Rade pour son nouveau menu de la semaine : je le trouve en vacances. Je marche à nouveau jusqu’à l’autre bout et le Café du Port. Son menu du jour est toujours le même, avec son émincé de poulet très mince. Je réserve quand même car il n’y a rien d’autre, une table à l’intérieur car le soleil a disparu et un vent frais s’est levé. Tout cela m’amène à me dire que je pars au bon moment.
En attendant midi, je m’assois sur le banc d’en face, dans mon dos le Café du Port, devant moi le Port et j’ouvre Un roman russe, rassuré de découvrir que ça m’intéresse suffisamment pour ne pas avoir envie de l’abandonner au bout de vingt pages.
Ce sera un burgueur à seize euros cinquante avec peu de viande, ni dessert ni café. Je rentre tôt afin organiser mon départ.

28 septembre 2026


Impossible de savoir le temps qu’il fait depuis l’intérieur de mon logis Air Bibi, la pluie annoncée est-elle déjà là à huit heures moins le quart ? Que non. Il fait encore beau au moment où je commence à remonter la pente.
La file d’attente est de mise à la boulangerie Ty Coz, de même que l’animation au bar tabac L’Apéro’z, grâce à Stéphane, le patron. Ce dimanche matin, il fait le bilan : « Je me suis aperçu que le milieu commerçant, c’est un milieu individualiste et poujadiste. Aucune solidarité, que de la jalousie. »
Il est temps pour moi de regarder de plus près l’église Saint-Jacques dont le nom me fait évidemment songer à mon frère décédé. Je fais quelques photos de cette belle bâtisse solidement campée sur ses bases. J’y serais entré si elle n’avait été fermée.
Les nuages arrivant, je reçois quelques gouttes tandis que je redescends vers mon hébergement provisoire. Je laisse passer l’averse en préparant la suite, celle d’après le retour à Rouen.
Il ne pleut plus quand je suis la pente qui mène au Linkin et au Port. Direction L’Ardoise où je réserve ma table préférée pour midi. Le grand parasol me servira de parapluie si besoin. Je m’installe ensuite à l’intérieur du Café du Port. Le café bu, j’y termine Écrits autobiographiques de Mikhaïl Boulgakov.
À L’Ardoise, je commande une nouvelle fois la pizza Calzone, ce chausson m’ayant fort plu la semaine dernière, et puis aucune des pizzas d’ici ne comporte mon trio de prédilection : chorizo câpres anchois. Pour le dessert, je verrai ailleurs : pas un à moins de douze euros. Vingt et un degrés, un petit vent mais point de pluie, c’est la météo de mon repas. Un peu cramé sur le dessus cette fois le chausson. Ça arrive je suppose et je n’en fais pas une histoire.
Je me procure une amandine aux abricots à la Boulangerie du Port, encore ouverte et tenue par une dame courageuse et gentille. Je prends la promenade jusqu’à l’autre bout du Port, traverse la pelouse du Linkin et entre à La Terrasse pour la manger avec un café.
En face de ce troquet, et donc en bas de la côte de mon logement, était la Gare de Perros-Guirec Elle permettait de rejoindre Lannion par la voie ferrée. Le train longeait le Port puis passait sur le terre-plein avant de tourner à droite dans les terres. Il m’aurait plu de n’avoir que la côte à descendre avec ma petite valise et mon sac à dos pour être au premier train de mon retour à Rouen.

27 septembre 2026


Un ciel est en feu au-dessus du Port alors que je monte vers l’église après une nuit paisible sans couple à côté. Ce samedi matin, Stéphane, le patron de L’Apéro’z a les idées claires. Il recadre ses habitués du comptoir qui causent de la venue du Pape en France : « Nous ne sommes pas un pays catholique. Nous sommes un pays laïc de tradition catholique. » En terrasse deux hommes discutent aussi de ça : « Ma femme, elle est athée. » « Ma femme aussi, elle aime pas la religion. » « Ah bah, les femmes, c’est pas parfait. »
Double bus pour la dernière fois, je retourne à Trébeurden. À l’arrêt Office de Tourisme, pour rejoindre le Port, je prends une méchante descente nommée venelle de C’hra rouz. J’y croise une femme, jeune, et pourtant à bout de souffle.
Au bout du Port est mon objectif du jour, modeste, la pointe du Castel. Je fais le tour par un agréable sentier de ce bel endroit parsemé de rochers aux formes remarquables d’où l’on domine les bateaux amarrés. En face, c’est l’île Milliau que l’on peut atteindre à pied lors des marées basses, une île déserte où l’on trouve un dolmen. Elle dispose d’un gardien qui a une place réservée pour sa voiture dans le Port.
Un banc dominant la plage de Tresmeur et ses cabines blanches m’accueille à l’issue de mon exploit. C’est samedi, le jour des familles. À peine descendu de voiture, la marmaille chouine. Les mères tentent de maîtriser la situation. Les pères suivent. Le mot que l’on entend le plus est « Non ».
Je remonte jusqu’à l’Office de Tourisme par la rue du Port raisonnablement pentue afin de rentrer avec le bus TilT de douze heures seize. Il se présente avec quatre minutes de retard. Sa conductrice prend son temps et arrive ce qui aurait déjà pu arriver : quand nous sommes enfin à Trégastel, le deuxième bus est déjà parti. Le suivant est dans quatre heures. Une jeune femme qui voulait se rendre à Ploumanac’h est la seconde victime. « Je vais y aller à pied, me dit-elle, ça va je marche bien. » Impossible pour moi de marcher jusqu’à Perros. Hier, j’ai dit trop vite adieu à Trégastel. M’y voici coincé jusqu’au prochain départ, celui de seize heures trente-cinq.
Au moins y a-t-il ici de quoi manger. Je vise L’Hippocampe, la crêperie de la baie de Sainte-Anne. Las, elle est fermée le samedi. Je me rabats sur une gargote nommée O’Ty Marché qui propose une formule entrée plat à dix-neuf euros cinquante : tempura de crevettes et brandade de morue. J’y déjeune sur une table de trottoir, avec vue sur l’Office de Tourisme.
La cuisine est très correcte. Je sors de là rassasié et vais m’asseoir sur une pierre de la baie Sainte Anne avec en face l’île de Costaérès, le phare de Ploumanac’h et au loin à droite la chapelle de La Clarté. Être retenu plusieurs heures à Trégastel, il y a pire comme punition. C’est le moment de sortir Écrits autobiographiques de Boulgakov. J’en suis aux lettres de plus en plus désespérées qu’il écrit à Staline pour lui demander l’autorisation de quitter le pays, lesquelles restent sans réponse.
Comme il y a non loin un Carrefour City, j’y fais mes dernières courses de survie pour le soir puis rejoins La Civette où le café est toujours à un euro soixante. Au comptoir, ça picole ferme et on s’embrouille à propos d’autres qui ne sont pas là.
Le seize heures trente-cinq est à l’heure, conduit par le même chauffeur que ce matin. Je lui indique que je suis resté bloqué ici toute l’après-midi. Il me dit qu’il n’y a pas de correspondance entre les deux bus, que parfois ça coïncide et parfois non, car le deuxième ne peut pas attendre. Il est obligé de partir à l’heure pour être à la Gare de Lannion avant le départ du train.
Heureusement que cette mésaventure m’est arrivée la dernière fois que je devais prendre ces deux bus. Plus tôt, cela m’aurait freiné dans mon désir d’aller à L’Île Grande et à Trébeurden.
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Kenneth White a vécu pendant quarante ans sur les hauteurs de Trébeurden dans sa maison du Champ Blanc et y est mort dans la nuit du vendredi onze août deux mille vingt-trois. Une maison située sur la route de Lannion, loin de la mer, hors de la portée de mes pieds. Ce qui ne me contrarie pas car je n’avais aucune envie d’aller la voir. Quand des livres de lui me sont tombés sous la main (comme on dit), ils ne m’ont pas donné envie de les lire.
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Si j’avais eu une question à poser à Kenneth White, ça aurait été celle-ci : Pourquoi Trébeurden alors qu’il y a tant de plus belles villes côtières en Bretagne ?

26 septembre 2026


Curieux couple que celui d’à côté de mon logis Air Bibi. Elle et lui rentrent à vingt-trois heures et s’agitent pendant une heure, marchant en tous sens, ouvrant et fermant portes et placards, puis rebelote de quatre heures à cinq heures du matin. Que font-ils ? Pas l’amour, c’est sûr (en quoi c’est un couple moderne). Quand je sors à sept heures vingt, je vois deux gros sacs poubelle devant leur porte.
En cette fin septembre, il fait presque noir dans la première côte. Heureusement, j’ai mes yeux de lynx (pour combien de temps encore ?). La seconde côte est éclairée. Certains lampadaires, quand je passe dessous, augmentent leur lumière.
Le patron est de retour à L’Apéro’z, plus volubile que jamais. Il raconte en boucle ses vacances à Belle-Île. « Tu connais Belle-Île ? C’est beau. Tu devrais y aller. » Le jour se lève sur un ciel gris pour cette journée qui sera celle de mon ultime passage à Trégastel (Tu connais Trégastel ? C’est beau. Tu devrais y aller).
Descendu du bus TilT place Sainte-Anne je marche en bord de côte entre la baie Sainte-Anne et Coz Pors en passant par la base de la presqu’île Renote et adieu Trégastel. Au moment où je rejoins le point de départ du Macareux, une classe maternelle descend d’un car pour une visite de l’Aquarium Marin. Il doit s’agir d’une moyenne section. Une photo devant la statue de la pieuvre avant d’entrer ? La maîtresse explique à certains que s’ils se mettent derrière la statue, on ne les verra pas sur la photo. Cela me rappelle des souvenirs. Si c’est une école catholique, ces enfants ne couperont pas à la grimpette jusqu’au Père Éternel.
Descendu du Macareux, je me dirige vers L’Ardoise. « Ah, Monsieur Michel ! » « Bonjour, Monsieur Étienne. » « Je te donne ta table préférée ? » J’apprécie toujours quand quelqu’un ou quelqu’une de bien plus jeune que moi prend l’initiative de me tutoyer.
Il fait encore plus gris quand je vais m’asseoir sur le terre-plein pour attendre midi avec Boulgakov. Celui-ci est aux prises avec la canaille soviétique puante et servile. Dommage qu’il ajoute farcie de juifs.
À L’Ardoise, la formule du jour, c’est sauté de bœuf thaï et moelleux au chocolat. Cela fort bon comme toujours. Le panneau lumineux de la ville affiche dix-neuf degrés. On ne les sent pas, la faute à un petit vent.
Le soleil ferait bien d’apparaître, me dis-je en m’asseyant à la terrasse du Café du Port. Il le fait enfin à treize heures quarante-cinq. À une table voisine, une femme, à propos de je ne sais quoi, déclare : « C’est pas un jugement mais je trouve ça nul. »

25 septembre 2026


Un beau ciel bleu ce jeudi matin au-dessus de l’église Saint-Jacques dans cette ville paisible où les bicyclistes n’utilisent pas d’antivol quand ils s’arrêtent à la boulangerie ou au tabac. Jamais je ne croise de zonards, de clochards ou de mendiants. Les portes d’entrée de l’immeuble où je dors ne disposent pas d’interphone ou de badgeur, on entre librement. La Police Municipale roule dans deux petites Dacia et je ne pense pas qu’il y ait des caméras de surveillance. Perros-Guirec semble à l’abri du monde incertain. Peut-être est-ce pour cela qu’elle est oubliée du réseau des cars BreizhGo. À la place, ces rares bus TilT qui, en fait, sont des cars (toutes les places assises et ceintures à boucler) appartenant à la société Transdev. Le billet BreizhGo est désormais à trois euros. Ici, ça me revient à soixante centimes par trajet (sans abonnement mensuel, ce serait soixante-quinze centimes).
À L’Apéro’z, on fait la vaisselle à la main. « Nous, on prend aucune responsabilité », disent en chœur les serveurs et la vendeuse de journaux. « Déjà, quand il reviendra, il va dire que c’est de notre faute, s’il est en panne, le lave-vaisselle. » Il, c’est Stéphane, le patron, en vacances à Belle-Île.
Les bus TilT m’emmènent une nouvelle fois à L’Île Grande. Je commence par me rendre au carrefour de la rue du Port et de la rue Joseph-Conrad (rue Jean-Conrad sur le plan de la Mairie). À l’angle se trouve la maison blanche où Joseph Conrad a séjourné lors de son voyage de noces entre le sept avril et le quatre août mil huit cent quatre-vingt-seize. Il y a commencé The Rescue (La Rescousse). Aucune plaque ne commémore sa présence dans cette demeure. J’en fais une photo puis je prends l’île par le travers pour rejoindre la mer du côté où je l’ai laissée la dernière fois.
J’arrive rue du Dolmen près de laquelle se trouve une belle allée couverte puis poursuis par un sentier jusqu’au panorama du Corps de Garde. Il y a là une statue, peut-être de Neptune, le collègue du Père Éternel. Je marche ensuite sur le bord de la côte en direction de Pors Gelen, petit port où s’agitent des sportifs. Au loin, de la jeunesse apprend l’Optimist. Je les entends piailler sur leurs petits bateaux à voile.
Je remonte vers l’église par les rues de Pors Gelen et du Roi Arthur. Le Bar de l’Épicerie de L’Île Grande me recueille pour un café et un diabolo menthe (trois euros cinquante le tout). J’en suis le seul client, mais à l’épicerie une poignée de marcheurs à bâtons fait les courses avec le problème habituel des groupes, celui d’avoir à négocier sur tout avec les autres. Tandis que sa fille Marie tient la caisse, Janick la patronne fait le ménage au sous-sol. C’est le genre de femme qui ne s’arrête jamais. Le fond sonore est offert par Radio Bonheur. Jean Ferrat y chante Ma Môme.
J’ai la surprise de trouver un contrôleur dans le deuxième bus au départ de Trégastel. Je lui montre ma carte, numéro Cent Six, facile à se rappeler pour un Rouennais en cas de perte. N’y figurent que mon nom et septembre. Rien sur l’emplacement prévu pour la photo. On ne la demande pas. Ce deuxième bus est assez chargé et sans fraudeur. Dans le premier, entre L’Île Grande et Trégastel venant de Lannion, j’étais seul avec le chauffeur et un apprenti chauffeur qui lui aussi a voulu voir ma carte. Il n’en avait jamais vu.
Descendu au Linkin je marche sur les planches de la promenade jusqu’à son terme. Là est L’Ardoise. Il est treize heures vingt quand je demande s’il y a une table pour moi. Désormais, les responsables me serrent la main et la petite serveuse blonde me sourit. Je suis passé dans la catégorie des habitués, pour qui l’on trouve une solution. Dans la formule du jour : secreto ibérique en brochette purée de carottes et cake au citron boule coco. « Une pièce noble du porc », me dit, à propos du secreto, le serveur en chef prénommé Etienne qui est fort agréable avec moi. Ambiance décontractée et affairée chez le personnel de cette brasserie, un monde qui n’a rien de commun avec celui du Bar de l’Épicerie de L’Île Grande. J’aime les deux.
Je ne manque pas ensuite de me faire chauffer par le soleil au Café du Port pour un café verre d’eau Boulgakov. Cela jusqu’à quinze heures, le moment où l’ombre l’emporte. Just a perfect day me dis-je, alors que l’on est peut-être proche de l’effondrement. Je ne parle pas du mien (quoique), mais de celui de l’économie française.
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C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien, écrit ou non par l’intelligence artificielle ? Les pages que j’ai lues, d’une grande médiocrité, semblent dire oui. L’auteur dément mais le voici maintenant reconnu coupable de plagiat, et même pire, de copie mot à mot, dans des écrits précédents.
Cette intelligence artificielle va pourrir la littérature comme les plats préparés bourrés d’additifs ont pourri la nourriture. Elle va engraisser les esprits comme ils engraissent les corps.

24 septembre 2026


Le métro de la capitale en grève le jour prévu de mon retour, préavis de la Cégété, apprends-je ce mardi soir. De quoi perturber ma nuit qui est déjà propice aux angoisses. Pas une sans que je fasse des rêves déplaisants, le dernier me mettait dans un bus parisien. Aucun de ses arrêts ne correspondait à une station de métro. Je ne savais où descendre et ratais mon train. De plus, on m’avait volé mon sac, je ne pouvais pas acheter un autre billet. Je n’ai plus personne susceptible de me secourir si je suis coincé à Paris
Je me lève encore plus tôt ce mercredi pour voir avec Internet comment faire face. Ce devrait être possible de rejoindre Saint-Lazare grâce aux lignes automatisées. Évidemment, je ne serai pas le seul à utiliser ce plan Bé. On verra.
À L’Apéro’z, la journée commence par un petit souci. Le serveur veut faire un café : ça disjoncte. « C’est toujours quand le patron n’est pas là qu’on a des problèmes. » Le personnel s’agite et finit par trouver le compteur caché dans un pilier. La lumière revient. J’ai mon habituel café allongé, ce qui est l’essentiel. Ensuite, ça ne cesse de sauter. Tout le monde s’en mêle. sauf moi qui continue à lire Journal confisqué de Boulgakov : Ce qui me fait peur ce sont mes trente-deux ans, les années gaspillées pour la médecine, la maladie et la faiblesse. Un des clients trouve que ça vient du lave-vaisselle. Il suffit de le débrancher.
Je descends encore une fois du bus TilT à Sainte-Anne au centre de Trégastel et me dirige vers Coz Pors par la route. Je sais que je suis arrivé quand j’aperçois là-haut le Père Éternel. Je prends à gauche et retrouve le sentier des douaniers. Il s’agit d’aller à la pointe sans nom que j’avais laissée la fois précédente pour cause de pente trop raide pour moi de l’autre côté. Cette belle pointe offre une vue magnifique sur de multiples îles, de bons gros rochers de granit rose, des bateaux au mouillage. Je revois la Grève Blanche et ses cabines. Cela par un soleil voilé.
Revenu sur mes pas, je veux voir de près ce personnage de la mythologie nommé le Père Éternel. J’apprends d’une autochtone qu’il n’est accessible que par un escalier de l’Aquarium Marin. « Demandez-leur, ils sont très gentils. » La jeune femme de l’accueil l’est, mais elle m’apprend qu’il faut payer l’entrée pour voir le Père Éternel, neuf euros. « Pour des raisons de sécurité dans l’escalier », me dit-elle. « Tant pis pour le Père Éternel », lui dis-je.
Il est précisément dix heures vingt-huit, ce qui me permet de monter dans le Macareux de dix heures trente et d’être dans le Port de Perros quarante-cinq minutes plus tard. Je réserve une table à L’Ardoise et vais m’asseoir sur un banc du terre-plein face à la marée basse sous un soleil d’entre deux nuages. « Allez ma belle on y va, entends-je derrière moi, si si on y va, t’as vu l’heure ? » C’est un quidam qui s’adresse à sa chienne. Comme tous les mercredis, le marché bat son plein (si je puis dire). Les chaussettes du marchand sévissant autrefois dans l’Eure ont une semaine de plus.
Ce midi à L’Ardoise, c’est poulpe persillade légumes du soleil écrasé de pommes de terre puis panna cotta exotique, et le verre de vin blanc. J’observe la fin du marché tandis que je mange. La bijouterie ambulante se nomme Capsule d’âme (doit-on accuser l’intelligence artificielle ?). Près de moi se sont installées trois femmes dont l’une que je vois chaque matin à L’Apéro’z, une commerçante qui boit son café avant d’aller travailler. « Ça se faisait pas le poulpe. Maintenant, on en voit partout », dit-elle à l’un des responsables du restaurant. « Évidemment, on est envahi de poulpes. Faut bien les manger », lui répond-il. Ces trois femmes parlent ensuite de détatouage. Elles ont dû écouter Les Pieds sur Terre comme moi ce matin ou bien hier à treize heures trente. Une fille y racontait qu’ayant retrouvé le chemin de l’église, elle s’était fait enlever un tatouage qui représentait Jésus se faisant sucer. Ni le poulpe ni la panna cotta ne me tentaient vraiment, pourtant je suis content de mon repas.
Comme l’ombre gagne assez vite au Café du Port, j’y vais sans tarder boire le café. Le ciel est désormais tout bleu accompagné du vent coulis. Je rouvre Boulgakov que je lis lentement car je n’ai pas de cinquième livre en réserve et je ne peux pas compter sur les minuscules boîtes à livres locales pour remédier au manque. Cela avec la vue sur le Port où la plupart des bateaux ne bougent jamais. S’y trouve aussi un institut de beauté aquatique, une sorte de soucoupe flottante blanche. On peut y obtenir des massages marins. Les prix ne sont pas affichés. Je n’ai pas vu la sirène qui opère.
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La statue blanche bien moche dite du Père Éternel avait pour nom d’origine « statue du Bon-Saveur ». Elle fut commandée par l'abbé Bouget.et érigée en mil huit cent soixante-neuf au sommet d’un amas rocheux dominant la plage du Coz Pors pour « aider les marins du pays et les étrangers qui visitent nos grèves à élever leurs pensées vers Dieu. » Elle portait une croix, qui, plusieurs fois vandalisée, a été retirée définitivement. Ce curé Bouget avait créé une chapelle en-dessous dans les rochers de granit rose. Elle tomba en désuétude, fut remplacée par une habitation troglodyte puis servit de réserve de munitions aux nazis. C’est aujourd’hui l’Aquarium Marin.

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