Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

30 mai 2026


Du vent dans la nuit et au matin de ce vendredi un temps rafraîchi. Je rejoins le Port de Tréboul où le Fournil du Laudel est ouvert, un euro vingt-cinq le pain au chocolat servi par un aimable jeune homme qui ira sans doute à la Pride. Est également ouvert, deux cases plus loin, le bar L’Antares.
J’y bois l’allongé à l’une des cinq tables de terrasse puis je sors Gérard Manlet Hopkins dont j’attaque le Journal tandis qu’à la table des habitués on a une conversation de gros beaufs. J’en entends un qualifier une femme qui passe de gauchiasse. Ça fait un peu plus d’une demi-heure que je suis là quand le patron me dit : « Vous reprendrez quelque chose, monsieur, parce que là vraiment… » « Ah d’accord », lui réponds-je. Je remballe et vais payer mes deux euros à sa femme au comptoir. « Je m’en vais puisque je dérange. » Elle et lui pleurnichent sur le Smic qu’ils gagnent. « Et votre table vide, elle va vous rapporter combien ? Je suis ici pour un moment. Vous avez perdu le prix d’un allongé tous les matins pendant plusieurs semaines. » « Je préfère avoir ma table vide. On n’en veut pas des touristes comme vous. » Les gros beaufs de la terrasse renchérissent. « C’est la première fois que j’ai droit à ça en Bretagne », leur dis-je. « On n’est pas en Bretagne, on est au Maroc », me répond l’un. Tous ont pourtant de bonnes têtes de Gaulois.  « On est surtout chez les fachos », lui dis-je. « Hein, quoi ? » Ce gros balourd se lève. Le patron sort furax : « Il nous insulte en plus. On va porter plainte contre vous. » Il est temps pour moi de quitter le Port de Tréboul.
Je reprends le chemin de randonnée puis un café et ma lecture à la terrasse de l’An Ifern dans le Port Rhu. Temps gris, la respiration du ciel ouvre des brèches blanches et laisse filtrer un peu de soleil. constate Hopkins. C’est tout à fait ça.
Un peu après dix heures, je repasse à l’Office du Tourisme où l’aimable hôtesse m’établit une carte de bus dix voyages (huit euros, plus deux euros pour le support) puis je continue tout droit en descendant de l’autre côté du centre-ville pour atteindre le Port du Rosmeur, le troisième de Douarnenez, façades colorées et petits bateaux à flot.
C’est le moment d’un troisième café à la terrasse des Flots Bleus où la direction est morose : « On va pas se mentir, on a un petit coup de bambou sur la fréquentation. » Un jeune homme accompagné d’un enfançon en sort. Il aperçoit mon livre. « Oh, elle est rare cette édition, je crois même que je ne l’ai jamais vue. J’ai la réédition. Il doit valoir cher. » « Je l’ai trouvé dans une boîte à livres », lui réponds-je. « Eh bien, vous avez eu de la chance ! » Je n’en saurai pas plus sur lui, ni sur sa connaissance de cet auteur dont j’ignorais jusqu’au nom avant de découvrir ce livre. Une fille s’assoit sur un banc face au Port dont, sans bouger de table, je fais une photo discrète. Peu après arrive un jeune homme avec qui elle part. Tous deux sont enlacés.
Ne trouvant de ce côté de Douarnenez que des restaurants qui ne m’inspirent pas, je repasse côté Port Rhu. Tandis que je longe le quai pour aller au Vintage il me tombe quelques gouttes sur la tête qui n’étaient pas annoncées par Météo France. Ce midi, le menu est constitué d’une petite tranche de pâté de campagne, d’un tempura de filet de colin sauce tartare avec salade composée et d’une crème Vintage assez mystérieuse. L’habitué picoleur est là mais pas tout seul. Un semblable lui tient compagnie. Pour le reste, c’est encore essentiellement des travailleurs. Avec cette nouvelle direction, les plats sont devenus chiches. La salade occupe l’essentiel des assiettes. C’était mieux avant, pensé-je mais je ne le dis pas à la patronne quand je paie.
Je rejoins An Ifern pour le café. Le temps est devenu orageux. Un serveur le constate : « Qu’il fait chaud ! En fait, j’aurais dû me mettre en short, sa mère ! » Je lis un moment sans que l’on me chasse puis je remonte la pente jusqu’au point de départ du bus numéro Un, terminus Plage des Sables Blancs. C’est un minibus. Nous sommes quatre à l’intérieur. Les arrêts ne sont pas annoncés. Je demande donc au chauffeur de me faire descendre à l’arrêt Le Bon Coin. C’est un peu plus haut que mon logis Air Bibi. Le Bon Coin est encore inscrit sur une façade. Ce devait être un café autrefois. Je ne sais pas combien de temps on m’y aurait toléré un livre en main.
Rentré, je cherche L’Antares sur Gougueule et lis ceci en premier commentaire, écrit par Océane il y a trois mois : « On s’est fait virer du bar car on ne consomme pas assez ! 5 boissons pour 2 heures de présence à 3 personnes ce n’est pas rentable à leurs yeux… Quelle agressivité pour nous dire de partir !! ». Il est suivi d’autres à l’avenant, entrecoupés d’avis tellement positifs qu’on les devine bidon.
Vers dix-huit heures, je descends à la plage des Sables Blancs. Un vent froid m’oblige à l’intérieur du Gwell Mad. Un Nantais au comptoir demande à la patronne « C’est plutôt Bardella ici ? » « Oh moi je ne m’occupe pas de ça, je fais mon travail », lui répond-elle. Un groupe de retraités fêtent une fin de séjour. L’une s’apprête à photographier les autres. Une grosse femme qui grattait des jeux à perdre avec sa vieille mère se lève « Je vous la tire, moi, la photo. Comme ça vous pourrez être dessus ». Elle essuie un refus catégorique et retourne s’asseoir penaude, la photographe ne veut pas être sur la photo. Je bois un diabolo menthe en attendant qu’il soit l’heure d’Orchesplage et Crustacés, un concert en plein air de l’Orchestre d’Harmonie.
Les courageux musiciens se pèlent sur le sable tandis que les spectateurs répètent à l’envi « Dire qu’il faisait si chaud ! ». Je reste le temps des deux premiers morceaux puis, n’ayant pas envie d’en entendre davantage dans ces conditions, je laisse le vent me pousser dans le dos jusqu’à mon grand appartement.
                                                                      *
Debussy a composé toute sa musique assis dans un aquarium. (Georges Perros)

29 mai 2026


Une première nuit paisible avec la fenêtre de la cuisine ouverte sur le jardin, par laquelle entrent quelques moustiques désireux de me faire une prise de sang. Au matin, le ciel est un peu couvert quand je rejoins la plage des Sables Blancs où je prends le Géherre Trente-Quatre en direction du centre de Douarnenez.
Je passe près de la chapelle Saint Jean puis du cimetière marin où repose (comme on dit) George Perros. Juste après, mauvaise surprise, le sentier est désormais barré : risque d’éboulement. Cela oblige à un passage par la route avant de pouvoir redescendre sur le Port de Tréboul par un escalier assez raide que je ne remonterai pas.
S’il fait plus ou moins gris, la température est toujours élevée. Près du petit marché, l’une des deux boulangeries est ouverte. Celle dont la patronne est peu aimable et où on paie dans une machine à sous. Un euro vingt-cinq le pain au chocolat. Le seul café ouvert (ou plutôt entrouvert) est le Café de l’Yser. Pendant que je bois un allongé à un euro quatre-vingts, la patronne occupe avec un habitué l’une des deux autres tables du petit bout de terrasse installé. Ils disent du mal de la concurrence. Parmi les affiches de cet estaminet, celle de la première Pride de Douarnenez, le six juin.
Je finis de contourner le Port et atteins le lieu-dit Kermabon. Une fine passerelle permet de traverser le bras de mer où se niche Port Rhu, avec vue sur le Musée Maritime d’un côté et sur l’emblématique île Tristan de l’autre.
Près du Musée, An Ifern est ouvert où je commande un expresso à un euro soixante-dix servi avec un verre d’eau petit modèle par un patron assez peu aimable. « Toute denrée alimentaire non achetée chez nous ne pourra pas être consommée sur place », est-il affiché sur la vitre. Je commence là la lecture de Carnets Journal Lettres de Gerard Manley Hopkins, traduit de l’anglais et présenté par Hélène Bokanowski et Louis-René des Forêts qu’un jour je vis faire avec sa femme des courses de Noël au Marché de Buci. C’est un vieux Dix/Dix-Huit à rabats trouvé dans une boîte à livres rouennaise. Derrière moi, un homme et une femme parlent spectacle à venir avec le jargon du métier. « On pourra faire un hors plateau ». À côté, un quatuor entre visiter les locaux du Chasse Marée qui sont à louer. « De toute façon, ils achetaient en Chine, y avait que des trucs chinois », commente un homme à une table voisine. On y dit aussi du mal du Musée Maritime. « Ils ont tellement d’employés qu’ils n’ont plus de pognon pour rénover les bateaux ». Des choucas picorent les miettes. Ne pourrait-on pas importer cet oiseau en Normandie ? Il est plus élégant que le pigeon.
De là je monte dans le centre-ville vers l’endroit où doit se trouver l’Office du Tourisme. Il y était mais, en travaux, il a été déplacé plus loin. Un aimable autochtone, qui sera sans doute à la Pride, m’apprend comment le trouver en empruntant le petit passage près du Crédit à Bricoles. Je m’y documente. L’hôtesse m’indique aussi la librairie la plus proche, Métamorphoses, au coin de la rue à droite.
J’y achète Pensées collées, une sélection faite par Jean-Pierre Siméon dans Papiers collés de Georges Perros. « Lisez la préface de Siméon », me recommande la libraire, très professionnelle. C’est un Folio à trois euros, sorti il y a quelques mois. Je ne pouvais l’acheter qu’à Douarnenez.
Redescendu à Port Rhu, je vais réserver pour midi au Vintage où j’ai souvent déjeuné. Je demande une table dehors à l’ombre si c’est possible, ne l’obtiens pas, car me dit la nouvelle patronne « On a le droit de terrasse qu’à partir du premier juin ». Un banc est à l’ombre près du Monument aux Morts. Il devient le mien pour lire Hopkins avant le déjeuner.
Au Vintage, je commande le menu du jour à seize euros quatre-vingt-dix : salade grecque, rouleau d’aubergines farcies avec riz et flan au caramel, ainsi qu’un quart de chardonnay à quatre euros soixante pour fêter ma nouvelle villégiature à Douarnenez. Cela servi par la patronne et un employé d’allure rustique. Aux autres tables mangent des travailleurs, deux couples et un habitué qui va se resservir lui-même en alcool.
Je vais ensuite prendre le café à An Ifern et y lis le petit Folio signé Perros. Des serveuses à tatouages et à cheveux teints y travaillent le midi. L’une va aller à la Pride. Le Maire a interdit qu’elle passe par le pont, celui routier qui enjambe de haut le bras de mer. Risque d’accident, prétend-il. Près de moi sont trois femmes venues pour déjeuner. « Salade italienne », dit la première aux deux autres avant de filer aux toilettes. « Je sais pas ce qu’elle prend », dit la deuxième à la troisième qui l’interroge trente secondes plus tard. L’An Ifern tient son nom de la place de l’Enfer sur laquelle est aussi la Médiathèque Georges Perros. Je termine mon petit livre quand surgit ma logeuse à lunettes rouges. « Je bosse là », me dit-elle en désignant le Musée Maritime.
Je remonte dans le centre pour faire quelques courses de survie chez Carrefour City, dont un coulommiers auquel je prévois un avenir à la Sancho Pança. Il s’agit de rentrer sans trop traîner. Le pont levant de la passerelle est levé. Je dois attendre que passent des voiliers, entrant et sortant. La chaleur m’impose ensuite une pause au premier banc à l’ombre. Arrivé au Port de Tréboul, une jeune femme m’explique où trouver la rue du Moulin. Cette rue monte sévèrement et fait carrefour avec la rue de la Montagne. La paix et le manger m’ont redonné courage à la croisée des chemins a écrit Gerard Manley Hopkins. J’en manque. Je demande à un couple aussi égaré que moi « On vient d’arriver, on sort du camping » de m’aider à savoir où je suis avec leur smartphone. Par bonheur, il n’y a plus qu’à descendre un peu et me voici à mon logis provisoire.
Je m’y allège de mes courses et descends jusqu’à la plage des Sables Blancs. Le Gwell Mad est fermé mais, en face, Villa Cornic offre sa pelouse avec service au comptoir. Le café n’y coûte qu’un euro quatre-vingts : vue sur la plage, la mer et la côte d’en face.
                                                                *
Les gens inquiets qui louent une villa au bord de la mer pour transmettre aux autres leur inquiétude. (George Perros)

28 mai 2026


Partir au printemps pour éviter la chaleur, on peut dire que c’est raté cette fois, et bien raté avec ces inquiétantes températures caniculaires. Je me tiens les pouces, comme dirait Nicolas Bouvier, pour que tout aille bien du côté des transports en commun ce dernier mercredi de mai.
À la Gare de Rouen, je prends mon habituel train de sept heures vingt-six pour Paris. J’y voyage en première pour le confort de mes bagages. Ce brave train Nomad arrive à l’heure.
Sardine parmi les sardines, avec le métro Treize je rejoins la Gare Montparnasse.
Il est neuf heures trente lorsque, en face d’icelle, j’entre au café L’Atlantique, heureusement à l’ombre en matinée. Le café y coûte trois euros vingt. J’ai long à attendre mon Tégévé mais point l’envie de lire. Alain Souchon chante rêver, c’est déjà ça. C’est ce que je fais sur les noms des villes inscrites sur le pilier en béton de la Gare : Bayonne Tarbes Pau Toulouse Montauban Agen La Rochelle Niort Bordeaux Angoulême Poitiers Châtellerault. Si j’ai dû passer dans toutes au cours de ces cinquante dernières années, je ne connais bien que Bayonne, Bordeaux et La Rochelle. Cette dernière étant le lieu de jours heureux et d’un jour malheureux. Cela ravive la question que je me pose quotidiennement : Et pour toi combien de temps encore ? Véronique Sanson chante on m’attend là-bas. C’est ce que je crois, s’agissant de mon point d’arrivée du jour, pas d’un monde d’après.
Vers onze heures, je trouve un muret à l’ombre entre la Gare et la Tour Montparnasse toujours pas désamiantée. Je me nourris de sandouiches triangles et d’une banane. Sur l’autre pilier de la Gare sont inscrites Les Sables-d’Olonne Quimper Lorient Vannes Saint-Nazaire Nantes Angers Saint-Malo Brest Saint-Brieuc Rennes Laval Le Mans Tours. Je connais bien ce côté-là, hormis les trois dernières. L’une de ces villes est ma prochaine étape. Pour la rejoindre, j’ai une place en seconde dans le Tégévé de douze heures cinquante-neuf. Un nouveau café à L’Atlantique, au comptoir (un euro quarante) et me voici l’attendant.
C’est là que ça se grippe. Ce Tégévé est « mis à quai tardivement ». Je suis dans la voiture Quinze avec pour voisine une discrète jeune fille. Une bonne moitié de cette voiture est occupée par des personnes qui se connaissent. Dix-huit minutes de retard au départ. À quelques minutes près, je ne pourrai prendre le car BreizhGo de seize heures cinquante, ultime véhicule de mon trajet. Rennes Vannes Auray Lorient et enfin Quimper. Avec une bonne nouvelle annoncée par la cheffe de bord. Le car Neuf Cent Cinquante et Un de seize heures cinquante pour Douarnenez attend les voyageurs. C’est suivi d’une mauvaise nouvelle lorsque l’on arrive à la récente Gare Routière. Ce qu’elle nous a dit était faux.
Plus qu’à attendre celui de dix-sept heures vingt. Son chauffeur a l’accent anglais. Il me dit que j’aurais dû acheter mon ticket à la Gare Routière, c’est nouveau et écrit sur les écrans. Je proteste, il m’en imprime un. Il fait une chaleur effroyable dans ce car. J’envoie un texto plein de fautes de frappe au mari de ma logeuse qui doit venir m’attendre au terminus, à l’arrêt Salvador Allende de Tréboul. La campagne bretonne entre Quimper et Douarnenez est sans intérêt.
Il est bien là, un peu baba coule avec un petit chapeau et une voiture assortie qu’il utilise pour faire les quelques centaines de mètres jusqu’à son domicile. Sa femme est d’un style plus classique. Elle travaille encore, m’a-t-elle dit. Elle me fait visiter le premier étage de cette grande bâtisse de la rue des Sables Blancs. Elle et lui vivent au-dessus. Jamais je n’ai eu un aussi vaste logis Air Bibi : une grande cuisine, un grand salon, deux chambres et une grande salle de bains.
Mon bagage posé, je descends jusqu’à cette plage des Sables Blancs. Elle est fort fréquentée par ce temps de canicule. On dirait le Sud. Il y a même des vahinés et un bar tabac nommé le Gwell Mad où ça fait du bien de s’asseoir à l’ombre en terrasse après cette journée un peu folle. Le diabolo menthe ne coûte que deux euros.
                                                                    *
La cheffe de bord du Tégévé, par message spécial, félicite les nombreux employés d’une entreprise dont je ne retiens pas le nom d'avoir choisi la Senecefe pour rejoindre le lieu de leur séminaire. Pas moins de quatre cars attendent ces séminaristes. Tout ne va pas si mal, il y a encore des entreprises qui ne savent pas quoi faire de leur argent.
                                                                   *
Sortie de Paris : heureusement qu’il y a les éoliennes pour mettre de la verticalité dans cette campagne.

26 mai 2026


Ce dimanche de Pentecôte, à peine suis-je arrivé au marché du Clos Saint-Marc que je vois venir à moi l’acheteur de L’automobile sous l’uniforme 1939 1940 dont j’ai parlé dans mon texte précèdent.
-T’as pas fini d’écrire des conneries comme ça sur les gens ? me dit-il. T’en n’as pas marre ?
-Ça fait longtemps que ça dure, lui réponds-je. Je ne vois pas pourquoi je m’arrêterais.
-T’as pas le droit de dire des trucs comme ça sur les gens.
-Ça s’appelle la liberté d’expression.
-Je la déclare moi mon Urssaf. Tu la déclares toi ton Urssaf quand tu vends chez Rakuten ?
-Moi, je suis un particulier qui revend certains des livres qu’il a lus. C’est donc Rakuten qui déclare le montant de mes ventes annuelles aux Impôts.
-T’es un connard, conclut-il.
Une insulte qu’il réitère quand il rejoint l’un de sa connaissance. Il lit les philosophes et les théologiens mais ça ne se ressent pas dans sa façon de s’exprimer.
Il y a dix ans, j’avais parlé de lui comme de quelqu’un qui s’aidait discrètement de son téléphone pour acheter des livres au Secours Populaire afin de les revendre via Internet. C’est à cette occasion qu’il avait découvert mon Journal auquel il avait trouvé dans un premier temps des qualités, mais, m’écrivait-il ensuite, le vingt et un avril deux mille seize :
« Juste un truc qui m'a un peu blessé : tes certitudes sur mes activités de revendeur sur Internet. Totalement faux : JA-MAIS RIEN VEN-DU SUR IN-TER-NET. »
Le lendemain, il en remettait une couche :
« Comme je suis clairement nommé, il s'agit dans ton texte d'une délation sans le moindre fondement - purement fantasmatique ! Je n'aurais pas la moindre difficulté à démontrer, à l'occasion, que jamais le moindre euro n'a été transféré d'un site de vente en ligne sur mon compte bancaire. »
Je lui répondais ceci :
« Cette pique contre ceux qui disent ne pas vendre sur Internet mais le font n’est pas une méchanceté ou une perfidie, cela m’amuse et je m’en amuse. Que tu sois toi l’exception qui confirme la règle, je le crois puisque tu me l’écris, mais pourquoi en faire un tel fromage ? »
J’ajoutais :
« Je vends des livres sur Internet (que j’ai lus ou au moins parcourus) pour en acheter d’autres que je lis et garde ou ne garde pas. J’en vends aussi aux bouquinistes de la ville. Je n’en fais pas une gloire ni une tare qu’il faudrait cacher. Je l’ai plusieurs fois évoqué dans mon Journal. J’en parle quand on me pose la question. Je n’ai pas de problème particulier par rapport au commerce et à l’argent.
Ce qui me valait un nouveau message, vindicatif, auquel je ne répondais pas.
                                                                    *
Résumons-nous :  
Il y a dix ans, mon insulteur de la Pentecôte jurait en lettres capitales qu’il ne vendait pas de livres sur Internet. Aujourd’hui, il déclare le faire en payant son Urssaf.

23 mai 2026


Elles et eux dessinent dans toute la ville, venus de toute la France pour quatre jours de chaud soleil annoncé, un millier d’« urban sketchers », de « croqueurs urbains ». Ce vendredi matin, l’une est dans la venelle dessinant mon logis. Son dessin sera peut-être publié via le réseau social Effe Bé sur la page de l’événement.
Auparavant passé chez U, il faut bien assurer sa subsistance. Ce n’est plus le même allant car la séduisante caissière dont j’étais souvent le premier client n’y est plus. Pas revue depuis mon retour de Perpignan. Je m’enquiers du pourquoi auprès de l’employé des fruits et légumes. Elle a trouvé un travail plus en rapport avec ses études dans l’école de commerce renommée à Mont-Saint-Aignan. Je connais cet endroit. J’y suis allé au moins deux fois il y a plusieurs années entendre des conférences qui m’intéressaient.
Mes courses rangées, je rejoins la place Saint-Marc, beaucoup de brocante et peu de livres. Un pour moi cependant, que l’aimable Thierry me laisse à deux euros (c’est son prix, on ne marchande pas ici) : Une adolescence au temps du Maréchal de François Augiéras (Christian Bourgois). Par bonheur, aucune des têtes que je n’aime pas croiser n’est là, pas même l’ancien relieur qui autrefois m’a envoyé un mail énervé quand j’évoquais ceux qui achètent les livres du Secours Populaire pour les revendre. Il ne se cache plus désormais, utilisant pour cela son smartphone en scannant les codes barre. Rien ne l’arrête quand un bon bénéfice est envisageable. Je l’ai vu récemment acheter L’automobile sous l’uniforme 1939 1940.
Il fait presque trop chaud pour lire sur le banc du jardin d’où j’entends, comme s’ils étaient près de moi, les ouvriers qui discutent en haut de la flèche de la Cathédrale, toujours échafaudée mais temporairement débarrassée de son préservatif. J’entreprends la lecture du premier volume de C’est encore moi qui vous écris de Marie (Raphaële) Billetdoux. Un extrait de son journal de mil neuf cent soixante-huit me réjouit (elle a dix-sept ans) :
À l’Odéon, seule avec papa. Huit heures du soir. Toutes lumières allumées, l’orchestre, le balcon, les loges jusqu’au poulailler, surchargés de monde, atmosphère à la Victor Hugo.
Sur le plateau à bout de voix, Daniel Cohn-Bendit dans le micro : « Ne trouvez-vous pas scandaleux que… » – « Oui ! » hurlent les gens – « Eh bien vous avez tort ! hurle Cohn-Bendit… On sait ce que Monsieur Jean-Louis Barrault va nous dire, il va nous dire : je suis comme vous ! Moi aussi, comme vous, j’ai été anarchiste !... Doit-on laisser la parole à Monsieur Barrault ? » – « Non ! » hurlent les gens – « Eh bien vous avez tort ! hurle Cohn-Bendit, Monsieur Barrault doit venir nous dire ce qu’il pense ! » – « Oui ! » hurlent les gens – Est-ce que Jean-Louis Barrault peut nous rejoindre ? On attend Monsieur Barrault sur le plateau ! »
Barrault apparaît, il est sur sa scène, dans son théâtre, on ne sait pas où est Madeleine, frisé, il avance, se place au centre dans la lumière, son extraordinaire mâchoire s’ouvre, l’ombre creuse sa bouche comme un vieillard agonisant, on entend sa voix rêche : « Je suis avec vous !... Barrault est mort ! »
En première moitié d’après-midi, c’est à l’ombre que je lis à la terrasse du Sacre les chroniques de Chantal Thomas groupées sous le titre Café Vivre (c’est le nom, français, d’un café de Kyoto) puis à celle des Floralies Une fille de Juliette Kahane. Il y a une élève de sa classe, Isabelle C., qui s’intéresse à elle parce que Maurice Girodias est son père.  (…) Elle doit avoir quinze ans, deux de plus que la fille de Girodias à qui l’on a fait sauter des petites classes quand elle était à l’école des sœurs. (…) Isabelle C. lui dit qu’elle connaît les éditions de son père. Elle lit le Marquis de Sade, Isabelle, et elle lui demande si le prénom de Juliette vient de là, de l’histoire des prospérités du vice. À la table voisine, un quatuor de croqueuses urbaines est en action. 
Partout il y en a en ville à l’ombre. Sept ou huit à l’entrée de ma ruelle. On reconnaît les membres de cette tribu au siège à trépied pliant accroché au sac à dos pour aller d’un spot à l’autre.

21 mai 2026


J’emporte mon appareil photo à Paris ce mercredi. Cela me donne l’occasion, en chemin vers la Gare de Rouen, de photographier la statue de Gustave Flaubert hautement perché sur son socle place des Carmes puis le café Le Métropole où Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre se donnaient rendez-vous et où Annie Ernaux se demandait comment faire pour avorter.
Dans la voiture Trois du sept heures vingt-six, j’ai comme lecture les lettres que s’envoyèrent Reeves et Carson McCullers pendant la Deuxième Guerre Mondiale, divorcés mais réconciliés. Faire quelque chose d’aussi normal que d’écrire une lettre semble étrange, presque dérisoire, car un obus peut à tout moment s’égarer dans la cave où nous sommes enfouis et nous faire voler le crâne en éclats, écrit-il.
Un bus Vingt-Sept part dans une minute. J’y monte. Par les monuments historiques, il m’emmène jusqu’au Jardin du Luxembourg pas vu depuis longtemps. J’en parcours les allées avec un peu de mélancolie. À deux, c’était bien mieux. Je fais quelques photos de statues dénudées et une du Sénat autour duquel patrouillent des porteurs d’uniformes solidement armés.
La descente du boulevard Saint-Michel me conduit chez Gibert. Après une fouille infructueuse dans les bacs de trottoir à un euro, je monte à l’étage Littérature et constate aux rayons Journaux et Correspondances que le prix de l’occasion est encore suffisamment élevé pour que je m’abstienne d’acheter.
En bas du boulevard la Fontaine Saint-Michel est cachée par les échafaudages bâchés. Des travaux que l’on doit à la Ville de Paris. Combien de rendez-vous j’ai donnés ici. Je traverse la Seine et après la Conciergerie ai vu sur le Pont Neuf en cours d’emballage par JR et ses équipiers, un hommage à Christo et Jeanne-Claude. La Caverne du Pont Neuf est en cours d’installation. Comme je n’aurai pas l’occasion d’y entrer au mois de juin, j’en fais une photo alors que s’approche d’elle un bateau-mouche.
J’entre à onze heures au Book-Off de Saint-Martin. Je remonte de son sous-sol avec seulement deux livres à un euro : Savannah de Jean Rolin (Pol) et Faire l’amour de Jean-Philippe Toussaint (Minuit).
Pas loin est le restaurant China où je déjeune à volonté pour douze euros cinquante. Le métro Huit me conduit à Opéra d’où je rejoins le Book-Off de Quatre Septembre. Ici aussi, je trouve peu à un euro : Une fille (celle de Maurice Girodias) de Juliette Kahane (L’Olivier) et Bestiaire d’Alexandre Vialatte (Arléa) illustré par Honoré (mort assassiné dans les locaux de Charlie Hebdo).
Comme le Bistrot d’Edmond a retrouvé une partie de sa terrasse, je m’y installe pour lire la correspondance des McCullers dans un bruit de ville affairée. Je vais rester à Paris quelques jours avant d’être envoyé en Angleterre. J’ai été blessé il y a trois jours par un tir de barrage et j’ai une main écrasée. écrit Reeves à Carson le douze décembre mil neuf cent quarante-quatre.
                                                                      *
Devant chez Gibert un postier ouvre la boîte à lettres jaune avec son smartphone. D’un côté, le courrier pour Paris et sa banlieue. De l’autre, le courrier pour la province et l’international. Il met le tout dans un seul panier.
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Des affiches puantes sur les vitrines des boutiques à vendre du boulevard Saint-Michel : « Tu ne tueras point » « La mort remboursée par la Sécurité Sociale ». Elles sont signées du Syndicat des Familles et appellent à faire pression sur les Sénateurs pour qu’ils ne votent pas la loi sur l’aide à mourir. Comme si ces Sénateurs, majoritairement catholiques, avaient besoin qu’on les pousse.
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Collés contre le mur, les bras croisés, ils semblent bouder. C’est une mauvaise journée pour les vendeurs à la sauvette d’avocats et de kiwis de Saint-Lazare. Ils se sont fait serrer par la maréchaussée.

18 mai 2026


En ce ouiquennede prolongé pluvieux et froid de l’Ascension, c’est à l’intérieur des cafés rouennais que je lis ou plutôt relis Le Perroquet de Flaubert de Julian Barnes publié au Nouveau Cabinet Cosmopolite de Stock en mil neuf cent quatre-vingt-six, deux ans après la parution de l’original anglais Flaubert’s Parrot. Un ouvrage que j’ai trouvé dans une boîte à livres de la ville, un tampon indique qu’il a appartenu à Chantal Monnier 5 Parc du Cailly à Mont-Saint-Aignan.
J’avais tout oublié du médecin retraité Geoffrey Braithwaite, alter ego de l’auteur, en quête du perroquet empaillé emprunté par Flaubert au Muséum d’Histoire Naturelle pour l’écriture d’Un cœur simple.
Ça commence ainsi : Six Nord-Africains jouaient aux boules sous la statue de Flaubert. Des claquements secs résonnaient par-dessus le grondement des embouteillages. Le boulodrome, curieusement petit, existe toujours au pied de la statue de Flaubert… celle qui pleure des larmes de cuivre, avec une cravate molle, un gilet carré, un pantalon trop large, une moustache hirsute, méfiante, lointaine image de l’homme. Flaubert ne regarde pas. Il a les yeux fixés vers le sud, de la place des Carmes vers la cathédrale, au-dessus de la ville qu’il méprisait, et qui en retour l’a bien ignoré. La tête est dressée comme sur la défensive : seuls les pigeons peuvent voir toute la calvitie de l’écrivain.
Depuis vingt-sept ans que j’habite le quartier, je n’ai jamais vu qui que ce soit jouer aux boules aux pieds de Flaubert. Et plus d’embouteillages sur la place des Carmes devenue piétonnière.
Dans ce livre, on trouve aussi la description d’un hôtel aujourd’hui disparu : … j’ai fait un voyage estival à Rouen en août 1982. Je suis descendu à l’hôtel du Nord près du Gros Horloge. Dans un coin de ma chambre, descendant du plafond jusqu’au sol, il y avait une conduite d’évacuation mal isolée qui rugissait toutes les cinq minutes et qui semblaient charrier tous les déchets de l’hôtel. Après le dîner, j’étais allongé sur mon lit et j’écoutais les évacuations gauloises sporadiques. Puis le Gros Horloge a sonné l’heure avec une proximité bruyante et métallique, comme s’il avait été dans ma penderie. Je me suis demandé quelles étaient mes chances de dormir. Je me souviens du slogan publicitaire de cet établissement : « Hôtel du Nord Hôtel où on dort ».
Les statues sont durables, les hôtels non. Le narrateur en est lui-même le témoin quand il part à la recherche de celui où Gustave Flaubert et Louise Colet se retrouvaient à Mantes-la-Jolie, lui venu de Rouen, elle de Paris :
J’ai pris le train à Rouen (rive droite). Il y avait des banquettes en plastique bleu et un avis en quatre langues demandant qu’on ne se penche pas par la fenêtre (…) Près de moi un couple assez âgé lisait dans Paris-Normandie l’histoire d’un charcutier « fou d’amour », qui avait tué une famille de sept personnes. (…)
Comme vous le voyez, j’observais. Un aller simple coûte trente-cinq francs. Le voyage dure un tout petit peu moins d’une heure : la moitié de ce qu’il durait du temps de Flaubert. Le premier arrêt est Oissel, puis Le Vaudreuil « ville nouvelle » ; Gaillon (Aubevoye), avec les entrepôts de Grand Marnier. (…) Vernon puis, à gauche, la Seine très large vous fait pénétrer dans la ville de Mantes.
6, place de la République, il y avait un chantier. On achevait un immeuble ; il montrait déjà l’innocence confiante de l’usurpateur. Le Grand-Cerf ? Oui, effectivement m’ont-ils dit au « tabac », le vieil hôtel était encore là il y a à peu près un an.
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A Hambourg, l’année de la publication de Madame Bovary, on pouvait louer des fiacres dans des buts sexuels ; on les appelait des Bovary. (Julian Barnes Le Perroquet de Flaubert)

15 mai 2026


Le mardi cinq mai, je reçois un mail de mon propriétaire. Il me demande mon avis sur l’action de l’agence immobilière qui gère le loyer de l’appartement et les travaux afférents. Je lui réponds que je n’ai rien à reprocher à cette officine. À chaque fois que j’ai besoin d’elle pour des travaux d’entretien, elle me met en contact avec un professionnel compétent et rapide. En revanche, lui écris-je, l’agence immobilière syndic de la copropriété fait souvent preuve de négligence. Je lui donne en exemple la porte cochère dont la partie mobile avait été détériorée volontairement par une locataire heureusement partie. Réparée par un artisan il y a plusieurs années, les planches neuves n’ont jamais été peintes.
Quelques jours plus tard, est-ce un hasard ?, poussant cette porte d’entrée, je trouve derrière elle un enfant monté sur une chaise un pinceau à la main. « Ah, lui dis-je, c’est une bonne idée de peindre cette porte. » « Je la cire », me répond ce jeune garçon avec un petit air suffisant. Je lui demande qui lui a demandé de faire cela. Il me répond que c’est son père, dont il me donne le nom, un propriétaire occupant, pas pour se loger, pour travailler. Rentré chez moi, je ne vois pas qui termine la remise en état de cette porte, le fils ou le père. On ne peut nier que c’est mieux qu’avant, mais devant le résultat, un professionnel compétent dirait que ce n’est ni fait ni à faire.
Ce petit événement me rappelle une anecdote me concernant. Alors que j’étais collégien, mon père m’avait demandé de passer au pinceau un produit protecteur sur l’extérieur d’un bâtiment en bois. Ce produit se nommait le Carbonil. Quelques jours plus tard, mes mains se couvraient de petits boutons qui me démangeaient affreusement. Rendez-vous était pris chez le médecin. « J’ai des boutons sur les mains. » « Montrez-moi cela. » Je vois encore le bond en arrière que fit ce médecin, croyant que c’était la gale.

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