Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

17 juillet 2026


Tôt chassé du lit par un moustique, j’ai le temps de m’organiser pour aller passer la dernière journée de la troisième canicule à Dieppe où elle ne sévit pas. Combien de temps durera le sursis avant la quatrième ? C’est ce que je me demande en entrant dans une Gare de Rouen surchauffée qui mettra bien du temps avant de retrouver une température supportable.
Le train Nomad de sept heures dix-huit est heureusement climatisé. Il emporte un peu plus de monde que mercredi dernier. Devant moi est assise une jeune femme vêtue d’une jupe courte qui dévoile ses jolies jambes dans l’interstice entre les deux sièges. Dans ce même train pour Dieppe, il y a quelques années, j’ai fait une photo de semblable situation. Aujourd’hui, je ne m’y risque pas, craignant d’être mis en cause par l’un des voyageurs. C’est devenu un délit en ce siècle de la vertu et de surchauffe généralisée.
À l’arrivée, je mets le cap sur le Pollet et grimpe l’escalier qui mène à la chapelle Notre-Dame de Bonsecours mais je ne vais pas plus loin que le haut de la falaise. Pour atteindre cette chapelle, il faut traverser par ses rues un petit quartier résidentiel et je n’en ai pas envie. Je me contente de regarder Dieppe de haut.
Redescendu, j’attends comme d’autres que le Mieux Ici Qu’En Face ouvre, c’est-à-dire qu’il soit 9neuf heures. Les cinq tables de la terrasse sont à l’ombre. Vue sur en face où l’on est au soleil. À bâbord, le pont tournant Colbert tout rénové. À tribord, le chenal d’entrée du Port au bout duquel est amarré le ferry pour New Heaven. Je commence là la lecture de Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne à minuit, mardi à mercredi, au milieu du mois de mai mille977 au mouroir Memorial à Manhattan de Louis Wolfson. En épigraphe, cette citation de lui-même : Les Grecs disaient que le plus grand bonheur qui puisse échoir à un homme, c’est de ne pas être né. - Nous avons eu la poisse. Je vois sortir en mer quelques voiliers et deux bateaux de pêche et un seul voilier entrer. Il souffle un petit vent frisquet. Je suis content quand vers dix heures quarante-cinq le soleil atteint mon dos. Toujours un euro, le café au Mieux Ici Qu’En Face, je n’en reviens pas.
La patronne de L’Espérance a gardé son joli visage. Je lui réserve une table avec vue sur le pont levant pour midi. Sur un banc, près du départ des bateaux « Promenade en mer » et « Pêche en mer » et du petit train jaune de promenade en ville, je reprends ma lecture de ce livre au long titre, écrit en français par Louis Wolfson, schizophrène, haïssant sa langue natale, joueur addictif aux courses hippiques, devenu millionnaire après la mort de sa mère grâce à un jeu de hasard. Sa façon de narrer sa vie à lui et la mort de cette mère, dans une langue aussi incorrecte grammaticalement que politiquement, est délectable.
Dans le menu à dix-sept euros quatre-vingt-quinze de L’Espérance, où le buffet d’entrées a disparu, je choisis les moules marinières, le pavé de julienne frites et la coupe glacée vanille. « L’Espérance, les meilleures frites de Dieppe », commente un de mes voisins. Une famille s’installe à ma gauche. La grand-mère à sa petite-fille dans les sept huit ans : « T’as qu’à prendre un hamburgeure. Non ? Aimes-tu les nuguets ? » « Nuggets ! », se réécrie le tonton. Beaucoup n’arrivent qu’à treize heures lorsque j’en suis à mon dessert. Comme il n’y a plus la serveuse pour seconder la patronne, ils ne sont pas sortis de l’auberge.
Après ce repas à ma convenance, je rejoins Le Brazza. Je m’installe à l’ombre pour continuer la lecture de Ma mère etc de Louis Wolfson, à propos duquel la quatrième de couverture évoque Sade, Lautréamont et Raymond Roussel. À ma gauche, un trio familial ne cesse de gratter. « J’ai perdu quatre-vingts balles », déclare, furieux, l’un d’eux au moment du départ sous les ricanements des goélands.
Dans le train Nomad de seize heures zéro une, j’évite les voitures où sont les centres de loisirs. Devant moi est assis un jeune homme qui, par l’interstice, me montre qu’il lit Je suis légion, une bande dessinée qui ne m’incite pas à la photo. À Clères, deux gendarmes font monter un simplet. « Rouen, c’est le terminus. C’est là qu’il faut descendre. De toute façon, il ira pas plus loin. Maintenant, il faut trouver le contrôleur. » L’homme va s’asseoir à l’autre bout de la voiture sans chercher qui que ce soit. Il aurait du mal à le trouver. Comme à l’aller et comme la semaine dernière, il n’y en a pas. Ce qui montre que contrairement à ce que l’on entend souvent, un train peut circuler sans contrôleur.

15 juillet 2026


Après avoir envisagé de prendre lui-même en charge la gestion de ma location, mon nouveau propriétaire (gendre de la regrettée précédente) a décidé, n’étant pas sur place, de la confier à une autre agence immobilière. Ce lundi, est le jour du transfert.
À neuf heures, je suis chez Cegimmo afin d’y récupérer l’attestation d’assurance que j’ai fournie au début d’année. J’en profite pour remercier la patronne et ses employées qui ont toujours fait au mieux quand j’avais besoin de leurs services pour des travaux à exécuter dans l’appartement et pour leur dire que je ne suis pour rien dans ce changement, bien au contraire.
Je traverse ensuite une bonne partie de la rive droite de la ville pour rejoindre la nouvelle agence qui, je l’espère, fera aussi bien. La jeune femme qui m’accueille me demande si j’ai rendez-vous. « Non, mais il est convenu avec la personne qui s’occupe de la comptabilité que je passe en début de semaine pour remplir le mandat de prélèvement Sepa. » Elle va voir, revient et me conduit dans un bureau où m’accueille une jolie blonde.
-Vous êtes Madame B ?
-Oui et on se connaît déjà Monsieur Perdrial.
J’ai beau bien la regarder aucune lumière ne s’allume dans mon cerveau.
-Je travaillais à l’Agence Cegimmo. C’est ma collègue qui s’occupait de vous mais quand elle était absente, je prenais le relais.
Au diable mon peu de mémoire visuelle. C’était au temps de l’ancienne équipe, remplacée il y a quatre ou cinq ans par l’actuelle. Elle imprime le formulaire Sepa pour que je le complète à l’aide de mon relevé d’identité bancaire sur un coin du bureau. Je me rends compte que j’ai oublié de prendre mes lunettes, ce qui est fort embêtant quand il s’agit de reporter des chiffres. « Je vais le faire pour vous », me propose-t-elle. Quand elle a terminé, je lui remets mon attestation d'assurance et la remercie bien. Malheureusement, ce n’est pas à elle que j’aurai affaire lorsque des travaux seront nécessaires.
                                                              *
Au Son du Cor ce lundi, à peine midi a-t-il sonné qu’un autre son se fait entendre par la fenêtre ouverte d’un immeuble en face : celui du corps d’une femme qui jouit. « J’ai bien entendu ? » demandais-je à Sylvain, le maître des lieux. « Oui, il y a de la vie ici », me répond-il. Une belle illustration de la contrepèterie chantée par Charles Trenet. Je lis Un sacré gueuleton de Jim Harrison. Il est bien naturel de se demander comment on a fait pour vieillir autant mais ce faisant vous ignorez la réponse qui tombe sous le sens : ça s’est passé derrière votre dos par petites touches incessantes.
De contrepèterie, il est aussi question, un peu plus tard, dans la conversation de mes deux voisines aux Floralies avec l’éculée « Les canicules s’emballent ». Je suis encore avec Jim Harrison :
En proie à la lassitude vaporeuse de la mi-juillet, j’ai lu ce poème et aussitôt entrepris de préparer une casserole de haricots Anasazi malgré une chaleur inappropriée pour ce plat.
Le vacarme assourdissant des singes hurleurs signifiait qu’ils étaient de toute évidence des écrivains réincarnés.
                                                               *
Quatorze Juillet, après avoir annulé mes billets de train du lendemain pour Paris et retour, je lis au jardin. Presque personne dans la copropriété, le silence serait parfait s’il n’y avait les deux gars, là-haut, qui tapent dans l’échafaudage de la flèche de la Cathédrale. Pour travailler un jour férié, il faut vraiment que l’on soit pressé de faire avancer ce chantier qui dure depuis des années et durera encore des années. Si le jour férié l’était pour cause religieuse, cela n’aurait pas lieu. L’Archevêque s’y opposerait.

14 juillet 2026


Sur France Culture, le samedi vingt-trois septembre deux mille vingt-trois, Manou Farine a dialogué en français pendant une demi-heure avec Hollie McNish dans Poésie et ainsi de suite, une émission titrée Hollie McNish, sa vie mode d'emploi puis le samedi vingt-sept septembre deux mille vingt-cinq, dans Samedi fiction, des comédiennes ont lu des textes d’elle pendant une heure, textes tirés de Je souhaite seulement que tu fasses quelque chose de toi. Deux émissions que j’ai mises à disposition des oreilles de mes ami(e)s du réseau social Effe Bé (dans l’indifférence générale). Si j’avais été à l’écoute, j’aurais découvert Hollie avant que le hasard ne me propose son livre à un euro chez Book-Off.
Quelques prélèvements :
dans le bureau du dirlo
il a dit / que ma jupe / déconcentrait / les gars / portez-là / sous le genou / longueur légale / comme une nonne / j’ai dit : / certains / garçons / ont des / pantalons / si moulants / monsieur / que je vois / presque / la forme / de leur / bite / et pourtant j’arrive quand même à obtenir de bonnes notes.
mise à jour de la honte
si nous voulons sauver la planète
peut-être faudrait-il nous demander :
la vierge qui se rafraîchit
avec de l’eau en bouteille
est-elle toujours plus sainte
que la pute
qui remplit une gourde ?
quand je serai morte est-ce que vous allez enfin fermer vos gueules ? (court extrait)
quand j’étais jeune fille
mon ami a dit à tout le monde qu’il
m’avait niquée avec ses doigts dans le jardin
pendant une fête à la maison ce week-end
alors qu’en réalité il pleurait
à cause d’un problème dans sa famille
il s’est excusé au lycée
j’ai accepté de ne pas dire la vérité
nous sommes restés des amis proches
conte d’hiver
(à tous ceux qui adorent quand il neige)
comme les empreintes des doigts
et l’apparence des chattes
il n’y a pas deux flocons de neige qui soient les mêmes
S’habiller (court extrait)
Le monde animal, m’a fait remarquer Helen Mort, mon éditrice, a été divisé selon une classification binaire qui vaut pour l’habillement humain : les prédateurs pour les petites personnes ayant un pénis, les proies pour les petites personnes ayant une vulve.
À propos des enfants qui vous demandent de marcher trois mètres devant eux (court extrait)
À présent, me voilà debout devant les portes de l’école, à regarder les enfants rejoindre leurs mères - principalement des mères avec quelques pères et grands-parents et gardes d’enfants, mais surtout des mères. Je les observe : des mères qui ont couru, je le sais, sortant tout juste d’un énième examen de l’utérus ; des mères qui ont passé la matinée à se faire rabaisser par leur patron parce qu’elles bossent à temps partiel ; des mères qui prennent leur courage à deux mains pour demander à bénéficier d’horaires à la carte ; des mères qui ont abandonné leurs projets de carrière, leur indépendance financière et leur corps, ces corps qui fonctionnaient bien mieux avant que maintenant ; des mères qui dans certains cas semblent avoir oublié que personne ne leur interdit de laisser leurs enfants de temps à autre pour sortir ; des mères qui semblent ne plus avoir de prénom.
Devenir une femme (court extrait)
Quand j’ai commencé à lire des poèmes en public, à l’orée de ma trentaine, le premier article en ligne qui a parlé de moi m’a qualifiée de poète féministe. J’ai failli vomir. Je leur ai demandé de retirer ce mot.  (…)
Cela m’a pris quelques années de plus, et l’amitié de Sabrina Mahfouz et Deanna Rodger en particulier, pour réaliser que je devais me débarrasser de cette honte. Donc oui, ça passe si quelqu’un me qualifie de féministe.
                                                                 *
Je n’ai pas lu Hollie au lit.

13 juillet 2026


La punition est sévère et générale, en trois temps jusqu’à présent et nous ne sommes qu’à la mi-juillet : première canicule, deuxième canicule, troisième canicule. Maisons brûlées, trains supprimés, feux d’artifice reportés, musées fermés, courses à pied annulées, forêts en feu ou interdites, câbles électriques enterrés qui fondent, il y a en a pour tout le monde. Chacun semble abasourdi. Nul ne cherche de noise aux coupables : les chantres du productivisme, de la croissance, de la consommation. Cet été est le modèle de ceux qui suivront. Finie la belle vie durant les vacances estivales. J’ai l’impression que beaucoup n’ont pas encore compris.
Je fais comme les autres, je subis en silence, annule certaines activités, en reporte d’autres. J’ai la chance qu’au rez-de-chaussée de mon logis rouennais, la température ne dépasse pas vingt-cinq degrés et qu’à l’étage, le silence régnant dans le quartier me permette d’ouvrir la fenêtre la nuit. Pourtant, vu mon âge et mon état de santé (comme on dit), je ne suis pas à l’abri d’un coup de chaud et de faire partie de celles et ceux dont on découvre le corps quinze jours après leur mort.
                                                                *
Des nouvelles, via La Dépêche de Louviers, de la copropriété rolivaloise La Garancière. J’y étais propriétaire d’un appartement que j’ai réussi à vendre en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf à un Algérien qui cherchait un pied-à-terre en France pour ses affaires. Il était temps. Le nombre de copropriétaires ne payant pas leurs charges augmentait d’année en année.
Peu après mon départ, La Garancière reçut le titre de « copropriété dégradée ». Un plan de sauvegarde fut voté. Les travaux n’ont jamais pu commencer faute d’un recouvrement suffisant des charges.
En cette année deux mille vingt-six, l'Agglo Seine-Eure lance un deuxième plan de sauvegarde. Objectif : exproprier les mauvais payeurs et enfin lancer les travaux à cinq millions d'euros.
Bon courage, Agglo Seine-Eure !

9 juillet 2026


Trente-trois degrés annoncés à Rouen ce mercredi, trente-quatre à Paris et vingt-trois à Dieppe. Malgré ma grande envie de revoir Paris et ses bouquineries, je change de plan, annule mes réservations et achète un aller-retour pour Dieppe et ses galets.
Le train Nomad de sept heures dix-huit est à quai dès six heures cinquante-cinq. Je regarde par la vitre défiler la nature verte et les éoliennes immobiles. Un peu avant huit heures, je foule le sol dieppois. Ce que je n’ai pas fait depuis fort longtemps.
Comme c’est l’été, L’Escale a étendu sa terrasse jusqu’au bord du port. Je la préfère à celle du Tout Va Bien coincée par les vendeurs de la pêche du jour (l’un se bat contre Kevin le goéland qui tente de lui voler son poisson). Il faut évidemment se fader les estivants. Heureusement, j’ai pour compagnie Hollie McNish.
Je marche ensuite au long de la plage avec en ligne de mire le Château Musée. Au bout du bout, sous la haute falaise blanche est Le Baromètre et sa terrasse au-dessus des galets (service au bar, deux euros le café à mettre dans une machine à sous). Point d’ombre mais le soleil est très supportable. Je poursuis là ma lecture. Il n’y a rien à jeter dans ce qu’écrit Hollie McNish.
Quand arrivent les familles, je traverse la ville par le dedans et vais voir ce qu’il en est de L’Espérance. Je le découvre « Fermé le mercredi ». La dernière fois que j’y ai mangé, avant le Covid, la séduisante patronne était devenue enceinte, d’où ce jour de congé hebdomadaire.
Je vais voir comment va le Pollet et y trouve des ouvriers fiers de la réouverture du pont Colbert entièrement restauré. Elle a eu lieu ce matin à huit heures. Les travaux ont duré deux ans et demi car il y a eu un gros retard mais, me dit l’un d’eux, ça valait le coup d’attendre pour que tout fonctionne bien. Ce qui ne fonctionne pas, c’est le Mieux Ici Qu’En Face, fermé sans que je puisse savoir pourquoi.
De retour en face, je vérifie que les prix des menus du jour n’ont plus rien à voir avec ceux d’avant le Covid sur le quai Henri le Quatrième. C’est au Café Suisse que je choisis de déjeuner, sous les arcades, à l’angle de la Grande Rue et de l’Arc de la Bourse. La patronne est fort gentille avec moi. Les autres étant réservées, elle installe une table supplémentaire pour que je sois à l’ombre sans que personne ne passe derrière mon dos. Dans son menu à dix-huit euros cinquante, je choisis la terrine saumon et saumon fumé, l’andouillette frites et le coulant au chocolat. Une petite serveuse m’apporte cette terrine où je ne discerne ni le goût du saumon ni celui du saumon fumé. Un jeune serveur vient débarrasser. « Vous prendrez un dessert ? » me demande-t-il. « Il y a le plat d’abord. » « Ah, je suis désolé, c’est mon premier jour. » L’andouillette est bonne, les frites hors maison. Le gâteau est coulant à souhait.
Direction la place Saint-Rémy pour un café verre d’eau lecture à la terrasse du Brazza à l’ombre de l’église Saint-Rémy. Je reprends là Hollie. Au bout d’un certain temps, comme j’ai un peu froid, je migre à une table sous le soleil où je n’ai pas trop chaud. Je m’arrête de lire à l’entrée du cahier « Masturbation ». Il est quinze heures. C’est le moment d’aller voir de près les bateaux de pêche.
Mon train Nomad de retour est le seize heures zéro une. C’est Adrien, le conducteur, qui s’adresse à nous avant le départ. Ce qui signifie qu’il n’y a pas de contrôleur dans ce train. Il n’y en avait pas non plus à l’aller. J’ai raté l’occasion d’un voyage gratuit. À l’approche de Rouen ne voilà-t-il pas qu’Adrien nous annonce qu’il y a un problème en gare et que nous allons nous arrêter à Maromme en attendant d’en savoir plus. Le problème se situe entre Rouen et Sotteville, nous dit-il un peu plus tard, il va falloir attendre dix ou quinze minutes qu’une voie se dégage par le départ d’un autre train.
À l’arrivée à Rouen, dès la sortie de la Gare, je suis saisi par la chaleur.
                                                              *
Logiquement, Hervé Morin, Duc de Normandie, Droitiste, vient de renoncer à la mise en concurrence sur les lignes normandes en raison des problèmes d’infrastructure.

7 juillet 2026


Alors que je lis ce lundi au Son du Cor, elle s’approche avec son gros chien qui goutte. Je le regarde d’un air dégoûté. « Il s’est baigné dans le ruisseau », me dit-elle. Ce qu’elle appelle le ruisseau, c’est le petit cours d’eau artificiel qui coule dans la rue Eau-de-Robec. « Vous lisez quoi ? », me demande-t-elle. « Je n’ai pas envie de parler avec les gens qui ont un chien. Enlevez-moi ça. » Elle obtempère.
Lettres de Proust est vraiment trop indigeste. Rentré à la maison, je m’en décharge et pioche au hasard dans mes piles de livres à lire. Je souhaite seulement que tu fasses quelque chose de toi de Hollie McNish est le livre élu (acheté un euro chez Book-Off). Je ne sais rien de cette écrivaine dont les textes sont traduits par Valérie Rouzeau et Frédéric Brument.
J’en commence la lecture par la préface à la terrasse des Floralies qui a l’avantage d’être toujours légèrement ventée. Un quidam passe à côté de ma table pour rejoindre une quidame derrière moi. « Ah, c’est très bien », me dit-il sans s’arrêter en montrant du doigt mon livre ouvert. Je pense qu’il s’agit d’une petite drôlerie car je ne vois pas comment il l’aurait reconnu.
Aux lectures publiques, il m’arrive d’aimer autant la présentation du poème que le poème lui-même. (…) Pour ce qui est de la lecture, le non romanesque a ma préférence, tout ce qui ne relève pas de la fiction. écrit Hollie McNish dans la préface à Je souhaite seulement que tu fasses quelque chose de toi, un titre que je déteste et qui ne reflète pas l’original : Slug and other things I’ve been told to hate.
Cette préface est consacrée aux sept manières de lire son livre : 1 Du début à la fin, dans cet ordre, si vous en avez le temps et l’envie. 2 Lire les poèmes comme vous le feriez d’un livre exclusivement composé de poèmes. 3 Du début à la fin mais en sautant les poèmes. 4 Piocher à sa guise. 5 Faire comme si vous le lisiez sans le lire vraiment. 6 Si seuls les poèmes sur le doigtage vous tentent, très bien, vous les trouverez vers la fin de la partie intitulée « Masturbation » 7 Si vous souhaitez avant tout lire sur ce que j’ai ce que j’ai écrit sur mes grands-mères, ce que je comprendrais aussi, alors c’est malheureusement dans la première partie, « Fins », que vous trouverez la plupart des textes les concernant.
Je choisis la première et suis séduit par ce que je lis, poèmes et proses. Quand le quidam part avec la quidame, il me demande si ça me plaît. « Vous l’avez lu ? », lui demandé-je. « J’adore ses poèmes. Je l’ai lue en anglais et en français dans cette édition du Castor Astral. »
On est parfois surpris.
                                                                 *
Triste que cette région du Conflent qui m’était familière pendant mon séjour à Perpignan soit en feu.

6 juillet 2026


Je me sens tout p’tit désormais au Son du Cor qui, dans le cadre de travaux, a renouvelé sa terrasse. Encore plus de tables basses et disparition de la moitié des tables hautes. Dont celles où je m’installais. Celles restantes sont trop vite atteintes par le soleil. Obligé par conséquent ce samedi midi de m’asseoir à une des nouvelles tables basses, lesquelles sont munies de chaises peu à ma taille. En résumé : après ces travaux : le dedans est mieux qu’avant, le dehors non. Le café est étonnamment resté à un euro soixante.
C’est là que je commence à lire Lettres de Marcel Proust, un gros livre publié chez Plon qui m’a été offert par un fidèle lecteur avec qui je prends un café de temps à autre. Chronologie oblige, les lettres du début ne sont pas les plus intéressantes. Hormis celle-ci, bien connue (si elle n’était pas authentifiée par les spécialistes, elle me semblerait suspecte), écrite le jeudi soir dix-sept mai mil huit cent quatre-vingt-huit (Marcel a bientôt dix-sept ans) :
Mon cher petit grand’père
Je viens réclamer de ta gentillesse la somme de 13 francs que je voulais demander à Mr Nathan, mais que Maman préfère que je te demande. Voici pourquoi. J’avais si besoin de voir une femme pour cesser mes mauvaises habitudes de masturbation que papa m’a donné 10 francs pour aller au bordel. Mais 1° dans mon émotion, j’ai cassé un vase de nuit, 3 francs 2° dans cette même émotion je n’ai pas pu baiser. Me voilà donc comme devant attendant à chaque heure davantage 10 francs pour me vider et en plus ces 3 francs de vase. Mais je n’ose pas redemander sitôt de l’argent à papa et j’ai espéré que tu voudrais bien venir à mon secours dans cette circonstance qui tu le sais est non seulement exceptionnelle mais encore unique : il n’arrive pas deux fois dans la vie d’être trop troublé pour pouvoir baiser.
Je t’embrasse mille fois et n’ose te remercier d’avance.
Au jardin, je reprends la lecture de C’est encore moi qui vous écris de Marie (ex Raphaële) Billetdoux, ses lettres envoyées et reçues ainsi que des documents personnels de toute nature. Cela m’intéresse beaucoup plus que les missives de Proust.
Un petit vide-greniers rouennais ce dimanche, celui de la Pucelle. Il ne me revient en mémoire qu’à huit heures. J’y vais quand même, me disant qu’il est trop tard pour espérer quelque livre. Peu d’exposants sont présents. Parmi eux, quelqu’un de ma connaissance avec qui j’échange quelques mots. Il me reste à voir la vendeuse d’à côté, qui justement sort des livres d’un sac. J’y vois les deux Bouquins Laffont Œuvres de Dino Buzzati. « C’est combien vos livres ? », lui demandé-je sans montrer lesquels m’intéressent. « Un euro. » « Je prends ces deux-là », lui dis-je. N’arriver qu’à huit heures et m’attarder à parler m’ont permis d’être au bon endroit au bon moment.

4 juillet 2026


Cette fin d’année scolaire marque le vingtième anniversaire de mon départ à la retraite. Un anniversaire que je fête avec discrétion. Il n’est pas toujours bien vu de dire que l’on a cessé de travailler à l’âge de cinquante-cinq ans. Ce qui n’est plus possible pour les professeurs des écoles (la faute à Jospin). On passe pour un privilégié. Ce « privilège » était censé compenser un salaire qui laisse à désirer.
C’est une des raisons qui faisait que l’on devenait instituteur. L’autre étant le « privilège » d’avoir de longues vacances (lesquelles sont grignotées petit à petit). À celles et ceux qui me jalousent d’avoir cesser de travailler si tôt, je réponds sur ce que je répondais à celles et ceux qui me jalousaient d’être si souvent en vacances (ce sont les mêmes) : « Que n’as-tu fait comme moi ? » Il suffisait d’avoir le bac pour passer le concours d’entrée à l’École Normale ou, après avoir été instituteur remplaçant, être automatiquement titularisé.
Il m’arrive toujours, au bout de vingt ans, de rêver que je suis encore instituteur. Souvent, ce rêve me met dans des situations angoissantes. Par exemple : en sortie scolaire, je m’aperçois que j’ai perdu un de mes élèves.
Vingt ans de retraite, ça se fête intérieurement. Pourtant, ce n’est pas la joie. Cela se paie cher : de cette horreur nommée la vieillesse.

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