Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

19 janvier 2026


Lecture au café de Lettres perdues et retrouvées de Bruno Schulz, ce qui reste de l’énorme correspondance de l’écrivain, que Jerzy Ficowski a mis trente ans à rassembler. Quelques notes extraites des missives envoyées à son amie Romana Halpern trouvées après la libération de Varsovie par le fils de celle-ci jonchant le sol de l’appartement de sa mère :
Dix-neuf septembre mil neuf cent trente-six : Ma fiancée (connaissez-vous son existence ?) veut me quitter, elle considère mon retour à Drohobycz comme motif de rupture avec moi. Je ne peux pas, hélas, lui donner tort. Cela fait trop longtemps qu’elle m’attend et qu’elle gâche ses jours dans la solitude et dans un travail aride au Service des Statistiques. Dans mon aversion pour les affaires pratiques, j’ai négligé d’arranger notre mariage quand il en était encore temps et quand elle me le demandait. Maintenant les difficultés techniques sont encore plus grandes mais il me semble que, si je réussissais à accomplir ces formalités, tout ne serait pas encore perdu.
Sans date, vers octobre mil neuf cent trente-six :  J’habite un deux pièces avec ma sœur qui est veuve, une femme très gentille mais malade et triste, avec une cousine plus âgée qui s’occupe de notre ménage et avec un neveu de vingt-six ans, une espèce de mélancolique. C’est pourquoi je pense que le mariage ne pourra changer ma situation qu’en mieux. Ce que je ne sais pas, c’est si je pourrai entretenir deux ménages, car ma famille n’a aucun revenu.
Quinze novembre mil neuf cent trente-six : Je ne peux pas me forcer, je ne peux trouver aucun charme au professorat (et je ne sais vivre sans charme aucun, sans un peu d’épices, un peu de condiment qui exalte la vie). En cela, je suis bien différent de mes collègues professeurs. Je voudrais flemmarder, ne rien faire, me balader, tirer un peu de joie du paysage, du firmament ouvert par les nuages du soir sur d’autres mondes.
Cinq décembre mil neuf cent trente-six : C’est ainsi qu’on lit le mieux, quand entre les lignes on s’intercale soi-même, son propre livre. C’est ainsi que nous lisions enfants, et c’est pourquoi ces mêmes livres, jadis riches et pleins de chair, sont plus tard, dans l’âge adulte, comme des arbres privés de feuillage, privés de nos apports dont nous avons comblé leurs lacunes. Ils n’existent plus nulle part ces livres que nous avons lus dans notre enfance. Ils se sont évanouis, il n’en reste que des squelettes nus.
Trente août mil neuf cent trente-sept : À la minute où je ne peux pas utiliser la vie pour mon œuvre, elle devient pour moi ou effrayante et dangereuse ou aride à en mourir. Maintenir en soit la curiosité, l’exaltation créatrice, résister contre le processus de stérilisation, d’ennui, c’est là pour moi la tâche la plus importante et la plus urgente. Sans ce condiment vital je tomberais encore vivant dans la léthargie de la mort. L’art m’a habitué à ses exaltations, à la violence de ses sensations. Mon système nerveux a un raffinement, une délicatesse qui ne peut répondre aux exigences d’une vie privée de la sanction de l’art. J’ai peur que cette année de travail scolaire ne me tue.
Vingt-deux janvier mil neuf cent trente-neuf : Je pense que chacun a exactement sa vie, celle qui lui allait et à laquelle lui et non pas un autre avait droit. Nous n’aurions pas pu vivre autrement que nous avons vécu. Seulement le bilan de toute une vie, fait à un moment donné, équivaut toujours à zéro. De toute manière faire un tel bilan est la preuve d’une profonde dépression.
Juin mil neuf cent trente-neuf : Cela est arrivé, je ne sais comment ; le cercle nombreux, brillant de mes amis a fondu, les contacts se sont relâchés, et me voici de nouveau, il semble, aspiré vers les sphères obscures où règne la solitude. Comme jadis. Par moments, cela me remplit de tristesse et d’angoisse devant le vide et à d’autres moments cela m’attire, encore une fois une tentation intime, depuis longtemps familière.
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Cette correspondance est illustrée de neuf dessins de l’auteur, certains sur son thème favori : des hommes habillés dominés par des femmes nues.
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Le dix-neuf novembre mil neuf cent quarante-deux, Bruno Schulz sort sans son étoile jaune. Un patrouilleur allemand s’en aperçoit. « Herr Professor, ironise-t-il, comment ? Sans étoile aujourd’hui ? Tournez-vous. » Bruno Schulz se retourne. Il est abattu d’une balle dans le dos.
Il n’y a pas de traces de sa tombe à Drohobycz. Sur ce qui avait été le cimetière juif s’élève un quartier résidentiel.

16 janvier 2026


Il est onze heures deux quand j’entre au Book-Off de Ledru-Rollin. On y entend la bande originale (comme on disait) de Buena Vista Social Club. Cela me rend mélancolique. Je songe à la vie que je menais avec celle qui me tenait la main quand est sorti ce film. Elle l’adorait. Elle a eu une fin d’année deux mille vingt-cinq difficile. Le dernier mail que je lui ai envoyé est resté sans réponse. Ce n’est pas le seul. D’autres négligent de me répondre. Certains se soucient moins de moi que je me soucie d’eux. Parmi les livres à un euro, je ne trouve pour me plaire que trois poches : La Boîte verte de Michel Walberg (Minos La Différence), Paris-Brest de Tanguy Viel (Minuit Double) et Le Savoir-Vivre chez les truands d’Albert Simonin (Arléa Poche).
Les métros Huit et Un me conduisent à Sainte-Opportune. Chez Au Diable des Lombards, je souhaite une bonne année à la gentille serveuse et opte pour la formule os à moelle rôti et émincé de foie de veau à l’oignon purée maison. J’ai toujours un peu peur à l’issue du repas quand j’ouvre la porte des toilettes. S’il s’y trouvait à nouveau ce qui m’avait effrayé il y a deux ou trois mois ?
Je rejoins le sous-sol du Book-Off de Saint-Martin. On n’y entend plus le bruit des travaux de la future boulangerie voisine mais, ce qui n’est guère mieux, la radio Chérie. Je soupçonne l’employée mal embouchée qui m’avait reproché un panier posé sur des livres et qui a pris du galon d’avoir remplacé Fip par cette nuisance. Nonobstant, je fais mien deux livres grand format à un euro : Un sacré gueuleton (manger, boire et vivre) de Jim Harrison (Flammarion) et La Petite Fille de l’hôtel Métropole de Ludmila Petrouchevskaïa (Christian Bourgois).
Mon sac est plus que lourd, pesant, quand je retourne à Sainte-Opportune pour un café lecture à L’Opportun. Je me remets en marche avec le jeune et guilleret Robert Walser. Bientôt je me retrouvai sur ma route bien aimée et poursuivis mon chemin avec des forces neuves.
Le train de seize heures quarante est doté de telles forces qui le font arriver peu avant dix-huit heures à Rouen (il dispose de plus d’un chef de bord trilingue, français anglais allemand, chose rare).
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Le dernier chapitre du Savoir-Vivre chez les truands d’Albert Simonin est logiquement consacré aux obsèques. Le recrutement du Mitan étant à dominante méditerranéenne, la coutume d’honorer les morts y est demeurée très vivace. L’auteur n’y évoque pas le manque de savoir-vivre qui consiste à abattre le fils de la défunte dans le cimetière pendant la cérémonie. Ce dont vient d’être victime, d’une balle en plein cœur, en Corse, Alain Orsoni.
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Le monde avait l’air sombre, hostile et dur, mais je n’ai jamais été d’avis que quelque chose de rude fût absolument exempt d’une beauté particulière. (Robert Walser)

15 janvier 2026


Une voiture Trois emplie de néophytes ayant du mal à trouver leur place ce mercredi pour mon retour dans le train Nomad Rouen Paris de sept heures vingt-six. J’y bénéficie d’une place sans voisinage immédiat et ai pour lecture Vie de poète de Robert Walser, recueil de textes courts d’errance et de vagabondage dont le premier a pour titre Voyage à pied.
Les métros Quatorze et Huit me conduisent à Ledru-Rollin. J’entre au Camélia pour un café comptoir. Deux femmes sexagénaires à fort accent essaient de se comprendre l’une l’autre. « La joie ? Quoi la joie ? Ah, la Shoah ! C’est pas la même chose. »
Je rejoins le Marché d’Aligre. Malgré le temps incertain, Émile est là. Ses deux tâcherons finissent d’aligner les livres sur les tables. Il y a du vieux et il y a du neuf. Je suis content de trouver là Lettres à Anna de Marina Tsvetaieva (Éditions des Syrtes). J’y ajoute Livre des chants d’Henri Heine (Cerf) et pour faire le troisième Faulkner, Mississipi d’Édouard Glissant (Stock). Cinq euros les trois, c’est le prix que je règle à Émile en n’oubliant pas de lui souhaiter une bonne année.
Pédestrement, je rejoins Re-Read, boulevard Voltaire. La patronne me reprend quelques livres pour deux euros. Une femme en a davantage à vendre. « Vous savez qu’on achète les livres à vingt-cinq centimes et qu’on fait une sélection ? » « Faites ce que vous voulez, je suis prête à tout vous laisser pour rien. » Elle obtient treize euros pour cinquante-deux livres de poche. Pendant ce temps, je mets la main sur quatre livres à mon goût : Mémoires de Balthus, recueillis par Alain Vircondelet (Éditions du Rocher), Journal intime de Sophie Tolstoï (Albin Michel), Lettres retrouvées de Raymond Radiguet (Omnibus) et, belle découverte, Après Sappho de Selby Wynn Schwartz, un hors-série grand format de la collection L’Imaginaire de Gallimard. A sept euros les deux, cela fait quatorze euros.  
Il est onze heures moins le quart. Mon sac est déjà lourd alors que je n’ai pas commencé à bookoffier.
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Dans les couloirs du métro : « Pratiquez l’échangisme ». C’est un conseil d’Eurostar.
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Une chose dont je suis sûr : il n’y aura plus de grande exposition Balthus. J’ai bien fait d’aller en Suisse en mil neuf cent quatre-vingt-treize voir l’exposition rétrospective à lui consacrée au Musée Cantonal des Beaux-Arts de Lausanne (il était encore vivant et l’avait visitée en fauteuil roulant) puis, en deux mille huit, bien accompagné, celle de son centième anniversaire à la Fondation Gianadda de Martigny.

13 janvier 2026


Ce lundi je délaisse mon café habituel de début d’après-midi pour rejoindre Le Flaubert. J’y arrive vers quatorze heures vingt alors qu’on y mange encore. C’est tout petit. Le patron me débarrasse une table près de la vitre. Le café bu, j’y commence Le Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa qu’il était temps que je lise. Près de moi déjeunent deux collègues dans le bâtiment. Au comptoir boivent des verres de vin blanc trois femmes et deux hommes quadragénaires. Le patron est là depuis peu, il explique les quelques changements faits dans son bar.
Mes deux voisins ne sont pas pressés de retourner au travail. Quand le téléphone de l’un d’eux sonne, il répond « Oui chérie, on est à Brico Dépôt là. » Les buveurs de vin blanc ont des conversations adaptées. Ainsi sur l’incendie du Constellation : « A c’qui paraît, la gérante, si elle a été brûlée aux bras, c’est parce qu’avant de fuir, elle a pris la caisse. »
Si cette brasserie s’appelle Le Flaubert, c’est parce qu’elle se trouve avenue Gustave-Flaubert. Néanmoins, un portrait de l’écrivain moustachu est accroché dans les toilettes. Tous les présent(e)s sont encore là quand, peu avant seize heures, je quitte les lieux après avoir payé un euro cinquante.
Je rejoins à proximité l’avenue Pasteur. Près de la pharmacie m’attend un homme qui porte un carton à la main. C’est celui à qui j’ai acheté hier soir via Le Bon Coin des chaussures en cuir noires de marque inconnue, comme neuves, qu’il a lui-même achetées en Hollande via Vinted et qui lui sont trop grandes. C’est pour remplacer ma paire de Doc Martens, laquelle vient de se trouer. Plus question d’acheter ce genre de chaussures, chères et peu durables.
L’homme me fait entrer dans le hall de l’immeuble cossu où il réside. « J’ai apporté une chaise afin que vous puissiez les essayer », me dit-il. C’est ainsi que je me déchausse du pied droit, enfile une de ses chaussures, trouve que ça pourra aller et lui donne les vingt euros demandés.
Pour rentrer, comme il s’est mis à sérieusement pleuvoir, je passe devant le Pôle Universitaire Pasteur pour rejoindre sur le quai l’arrêt des bus Teor. S’y presse déjà une foule étudiante. Je voyage debout évidemment mais gratuitement car le valideur est en panne.
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Le Flaubert, je n’y suis allé qu’une fois précédemment. Il y a des années. Invité à prendre un café par une des juges du Tribunal Administratif qui se trouve en face et que je fréquentais souvent à l’appel du Réseau Éducation Sans Frontières. Cette juge avait lu ce que j’en écrivais et souhaitait me parler de son travail. Nous avons eu une discussion paisible. Elle voulait surtout me faire savoir que pour s’opposer à une Obligation de Quitter le Territoire Français, elle ne pouvait s’appuyer que sur les textes de loi.
Je n’ai pas raconté cette rencontre à cette époque car je ne voulais pas que ça puisse lui causer du tort. Le temps ayant passé, elle ne risque plus rien.

12 janvier 2026


Ce dimanche, vers onze heures, je sors de chez moi et rejoins le bord de Seine devant l’Opéra de Rouen. Descendu sur le quai bas, je marche en direction du Centre Commercial des Docks.
Il fait frais mais il ne pleut pas. Courent sur le quai des hommes et des femmes soucieux de se maintenir en forme, du moins l’espèrent-ils. Je longe la série de bars restaurants puis le hangar devenu un concentré de mangeries du monde : cuisines japonaise, coréenne, italienne, bretonne, etc. Pas de péniches sur la Seine, c’est le repos hebdomadaire, non plus de bateaux à touristes immatriculés en Hollande ou en Allemagne, ce n’est pas la saison, mais un vieux gréement est amarré, nommé Le Français, ouvert à la visite. Il permet à celles et ceux qui passent de poser la question : « C’est quand la prochaine Armada ? »
Peu avant le pont Flaubert, je traverse la voie ferrée puis la voie routière et entre aux Docks. Les livres de Secours Populaire sont toujours là. Je vois que certains, très intéressants mais pas pour moi, sont encore là. Comme les trois volumes de La recherche du temps perdu chez Bouquins, les œuvres romanesques d’Antoine Blondin, chez Bouquins aussi, et Nouvelles complètes de Marcel Aymé chez Quarto. Il y a des occasions qui se perdent.
Ayant bien exploré le stock la veille, je ne m’attends pas à trouver grand-chose. Je me contente de quelques livres de poche, dont un de la collection Signatures chez Points : Vie de poète de Robert Walser. Ce livre est doté d’une préface de Philippe Delerm. C’est regrettable. Je me demande pourquoi cet écrivain pour salon de thé est si souvent invité à préfacer les livres d’auteurs ayant eu une vie bien plus palpitante que la sienne.
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Samedi après-midi, je retrouve, au café Les Initiés, le serviable étudiant qui me vient en aide quand j’ai un souci avec l’informatique et à qui je dois mon nouvel ordinateur. Nous prenons un café en évoquant nos vies respectives.
Bien que nous ne soyons pas là pour ça, je lui parle de mon clavier qui ne réagit pas quand je mets en route ce nouvel appareil, m’obligeant à faire « Redémarrer » pour que cela fonctionne. Il n’a pas idée de ce que cela peut être, mais comme il a du temps, ce qui est rare, il se propose de passer chez moi pour voir ça.
Ainsi faisons-nous. Je le regarde fouiller dans les entrailles de la machine, ne comprenant absolument pas ce qu’il fait. Il finit par trouver la raison du dysfonctionnement. Cet ordinateur démarre trop vite, sans envoyer les consignes nécessaires au clavier. Il fait donc le nécessaire pour ralentir ce démarrage. Encore un problème réglé.

10 janvier 2026


Le vent et la pluie m’ayant empêché de rejoindre les Docks vendredi, premier jour de la vente des livres d’occasion du Secours Populaire rouennais, je me rattrape ce samedi matin en montant dans un bus Teor en direction du Mont Riboudet.
Ce jour étant celui de la gratuité, je glisse ma carte spéciale dans le valideur mais il me résiste. Je vais m’asseoir sans essayer davantage. A peine suis-je installé qu’arrive un contrôleur. Un contrôleur de bus gratuit, je croyais ça impossible. Je l’ai dit un jour à la Gare à deux voyageuses qui m’incitaient à prendre quand même une carte de voyages gratuits pour, disaient-elles, que je sois couvert par les assurances en cas d’accident. « J’ai une carte, dis-je à ce contrôleur, mais je n’ai pas réussi à la valider. » Il la prend et, plus doué que moi, la glisse avec succès dans la machine puis il me la redonne sans un mot.
De l’arrêt Mont Riboudet, je rejoins le Centre Commercial des Docks et suis le premier arrivé devant le déballage du Secours Populaire au rez-de-chaussée. Il est dix heures moins le quart. L’ouverture officielle est à dix heures mais les deux dames qui sont de service enlèvent déjà la Rubalise qui empêche de s’approcher des livres. « Je n’ai pas pu venir hier à cause du temps », dis-je à l’une qui m’a salué. Elle me dit qu’il y avait quand même du monde mais qu’elles ont fait deux fois moins de ventes qu’ordinairement.
Après dix heures peu de personnes tournent autour des tables. Je suis content de ne voir ici aucun de ceux que je n’ai pas envie de voir. Il y a de très bons livres, certains que j’aurais été heureux d’acheter si je ne les avais déjà. J’en mets d’autres dans mon sac en leur prévoyant un futur autre qu’une lecture personnelle et un peu que je lirai, ou relirai, comme, content de la revoir, Pravda la Surviveuse de Guy Peellaert et Pascal Thomas (Eric Losfeld), l’édition originale, à seulement trois euros.
-Vous avez trouvé votre bonheur, constate celle à qui je m’apprête à payer.
-C’est bien là le problème, lui dis-je.
L’un des livres est marqué un euro alors qu’il devrait être plus cher. Je n’en disconviens pas. Elle me le propose à trois euros. J’accepte. « On n’a jamais de problème avec vous », me dit-elle.
Elle n’était pas là autrefois quand, à chacun de mes passages dans une vente du Secours Populaire, je m’accrochais avec la responsable (qui n’est plus là depuis longtemps). Le plus souvent parce qu’elle ne voulait pas admettre que tel livre était un livre de poche.
Lourdement chargé, je prends garde de valider correctement ma carte de bus gratuit du samedi dans le Teor qui me ramène à l’arrêt République. À Rouen, contrairement à d’autres villes, il faut quand même le faire le jour du bus gratuit. C’est pour connaître le nombre de voyageurs. Comme certains ne le font pas, ce chiffre ne représente rien de sérieux.
                                                                        *
Une femme au téléphone entre l’arrêt Mont Riboudet et les Docks : « Tu sais bien que les hommes sont incapables de faire quelque chose en réfléchissant. »

9 janvier 2026


Durant cette nuit de jeudi à vendredi souffle la tempête Goretti. On se croirait dans une soufflerie intermittente. Ce bruit étant répétitif, il ne m’empêche pas de dormir. Je me réveille parfois, mais pas davantage qu’une nuit calme. Le pire, lors des vents forts ou des tempêtes, c’est le volet qui claque. Dans la copropriété, point de volets.
Au matin, le vent souffle encore, mais beaucoup moins. Je l’affronte, ainsi que la pluie, pour aller acheter ma baguette tradition à la Maison Brière, laquelle, pour lutter contre l’inflation (c’est écrit sur la vitrine), a descendu son prix à un euro.
Cette journée de vendredi va être un mélange de pluie et de vent. Pas de quoi me donner envie de sortir à nouveau, sauf pour, en début d’après-midi aller boire un café et lire.
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Avant cette tempête, notre Maire, Nicolas Mayer-Rossignol, Socialiste, annonce qu’il est candidat à sa succession. Peu après, Jean-Michel Bérégovoy, le chef des Ecolos, annonce qu’il retire sa candidature et s’associe au précédent dès le premier tour.
Il est loin le temps où ce dernier voulait « prendre la Mairie ». Un sondage l’a fait réfléchir. Lui et sa liste n’arriveraient qu’en quatrième position au premier tour (derrière le Rassemblement National), son capital de voix ayant fondu par rapport à ce qu’il était lors de la précédente élection municipale (je pense qu’il en sera ainsi pour pas mal de listes écologistes).
Il n’a pas voulu se ridiculiser. Bien sûr chez les Socialistes, on s’en réjouit. Peut-être à tort, car une partie des voix des électrices et électeurs qui auraient voté Ecolo au premier tour iront sur le candidat de La France Insoumise. Il aura plus de poids qu’il n’aurait dû en avoir. Soit, il vendra cher son ralliement, soit (et c’est plus probable) il se maintiendra en meilleure position. Cela avantagera la liste de Marine Caron, Centriste de Droite, et celle du Rassemblement National, assuré de siéger au Conseil Municipal alors qu’il n’y était plus.
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La citation qui s’impose en ce début d’année deux mille vingt-six, au regard des actualités, internationale, nationale et locale, de Walter Benjamin dans Thèses sur le concept d’histoire (mil neuf cent quarante) :
Que les choses suivent leur cours, voilà la catastrophe.

8 janvier 2026


C’est le début de la fonte ce mercredi matin. Tant mieux, cette neige commençait à me saouler. Je ne prends pas un grand risque en marchant jusqu’à la rue de la République pour rejoindre Le Bibliovore.
Pour une fois, la bouquiniste, toujours rayonnante, est seule dans sa boutique. Nous nous souhaitons une bonne année. Je lui dis que je suis venu pour ne pas qu’elle s’ennuie. À quoi elle me répond qu’elle ne s’ennuie jamais. Il en est de même pour moi.
« J’ai beaucoup aimé La petite fille qui aimait trop les allumettes », me dit-elle. Ce roman de Gaëtan Soucy se trouvait en décembre dans les bacs de nouveautés. Je lui avais conseillé de le lire. Elle a profité de ses vacances, entre Noël et l’Épiphanie, pour ce faire. Comme moi, elle a été sensible à l’invention langagière.
Dans un des bacs de nouveautés, je trouve Lettres retrouvées de Jules Renard qu’elle possède depuis longtemps. « Vous lui donnez une nouvelle chance ? », lui dis-je. Ce n’est pas ça. Elle ne se souvenait plus qu’elle en avait déjà un exemplaire, rangé au rayon Études littéraires. Ce premier exemplaire date de l’ouverture de la boutique. Elle me l’avait proposé mais je l’avais déjà lu, et revendu. « Vous le vendrez assez rapidement », avais-je prédit à cette époque. Je me trompais. « C’est rassurant pour moi, lui dis-je, cela prouve que je n’ai pas de concurrence dans le domaine qui m’intéresse. »
Un autre livre de ce domaine vient de rentrer, c’est Correspondance avec le Scriblerus club de Jonathan Swift, un épais ouvrage publié chez Allia. Celui-là aussi, je l’ai déjà. Il patiente dans l’une de mes hautes piles à lire. Dommage, j’aurais aimé faire un achat dans cette boutique dont j’apprécie fort la responsable avec laquelle j’ai toujours de vraies conversations.
Ce mercredi, elle me raconte ce qu’elle a fait pendant son congé et je lui parle du début de semaine agité dans la copropriété où je vis. Une copropriété qu’elle connaît, des membres de sa famille ont résidé dans l’autre Air Bibi, celui du troisième étage sous les toits.
La copropriété dont Le Bibliovore occupe une partie du rez-de-chaussée est derrière les échafaudages depuis plus d’un an. Des travaux de réfection de la façade devaient avoir lieu. Ils ont été ajournés suite à des complications. Heureusement, cela ne nuit pas à la fréquentation de la bouquinerie dans laquelle, en temps ordinaire, il y a en permanence entre trois et six clients potentiels. L’aimable bouquiniste y loue aussi une cave dont elle ferme bien la porte depuis qu’elle y a découvert une pipe à crack.
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Un peu plus de clientèle ce mercredi après-midi au café où je lis. Une femme que je ne vois pas parle de l’enterrement de Brigitte Bardot : « Quand même, depuis qu’elle est morte, il y a eu l’incendie en Suisse, Maduro arrêté par Trump, la neige et maintenant la tempête qui arrive.  C’est bizarre. » La tempête est pour jeudi soir. Elle s’appelle Goretti, « une bombe météorologique ».
Elle est trop forte, Brigitte.
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De mes passages en Suisse, j’avais gardé le souvenir d’un pays très organisé où rien n’est laissé au hasard. Ce qui s’est passé à Crans-Montana m’oblige à réviser mon jugement. Que les gérants du Constellation aient été laxistes, rien d’étonnant (des Français en plus), mais que les dirigeants de la commune et leurs employés aient fait preuve de telles négligences, je n’en reviens pas.
Dans Le Parisien, maître Sébastien Fanti, avocat de familles de victimes : « Je vais demander l’arrestation des gérants, mais aussi des dirigeants de la commune. Ce qui ne se produira évidemment pas puisqu’ici, tout le monde joue au golf ensemble. »

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