Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

22 juin 2026


C’est l’été. Il semblerait que la canicule atteigne le Finistère dès ce dimanche. Il fait encore bon quand je quitte mon logis Air Bibi. J’innove en remontant dans Tréboul puis en redescendant par le boulevard Salvador-Allende afin d’y localiser précisément l’arrêt des cars BreizhGo qui porte ce nom (le jour de mon arrivée, le mari de ma logeuse tout écolo qu’il soit est venu me chercher dans sa voiture qui réchauffe le climat et je n’ai pas eu le temps de me repérer). Surprise : cet abri de car est celui que je vois tous les jours depuis mon perchoir. Il est situé à cinquante mètres de la boulangerie Pascal Jaïn. Je pourrai prendre un petit-déjeuner le jour de mon départ.
Il n’est que huit heures trente quand j’ai terminé mon pain au chocolat avec un allongé et j’ai déjà envoyé paître deux casse-pieds : une femme dont le chien me collait et un affranchi qui écoutait sa musique à une des tables basses. Je suis plus que jamais pour la suppression des chiens et des smartphones. C’est ce que j’écris sur mon carnet assis à la table haute. « J’espère que vous faites un joli portrait des gens de Tréboul », me dit une quinquagénaire qui arrive. « Bien sûr. » « Et comme je passe devant vous telle une beauté, j’espère que vous allez m’étendre sur le papier. En toute modestie. Ou en toute ironie. » « Je ne vais pas y manquer », lui dis-je. Voilà qui me met de meilleure humeur.
Je prends le chemin de Saint-Jean. Il est neuf heures lorsque je passe près de l’église de Tréboul. Elle carillonne. « Tu ne vas pas à la messe ? » demande un autochtone à une de sa connaissance. « C’est le Pardon de Saint-Jean aujourd’hui », lui répond-elle. Je le savais ayant vu une affichette près de la chapelle. Je passe par le cimetière. Une fleur de pissenlit est éclose sur la tombe de George et Tania Poulot.
La chapelle est ouverte où deux dames s’affairent. J’en profite pour entrer. Comme souvent je trouve que l’intérieur ne vaut pas l’extérieur. Retiennent quand même mon attention, les vitraux contemporains qui montrent des scènes de la vie bretonne. « En quoi ça consiste, ce Pardon ? » demandé-je aux deux dames. Il va y avoir une procession à dix heures au Monument des Péris en Mer, un hommage leur sera rendu et après il y aura une messe. « Le dommage, me dit l’une, c’est qu’il y a des voitures garées devant la chapelle. » « Ah je sais, je passe là tous les jours et il n’y a que vendredi que j’ai enfin pu faire des photos sans voiture. Ce sont les clients de l’Hôtel Ty Mad peut-être ? » « Non, il habite ici celui qui gare sa camionnette juste devant. Il a déjà eu un avertissement de notre collègue, celle qu’on appelle le dragon de la chapelle, et ça n’a servi à rien. »
Je vais m’asseoir sur un banc à l’ombre près du Monument aux Péris en Mer au pied duquel est une citation de Victor Hugo que je ne peux déchiffrer. Je regarde qui passe sur le chemin et sur la mer en attendant dix heures.
Un peu avant ce moment, j’entends un lointain duo bombarde et biniou puis ça carillonne à la chapelle. Dans le même temps, le bateau tout neuf orange et vert de la Société Nationale de Sauvetage en Mer arrive en contrebas. Je me lève et me place de façon à voir arriver la procession. Musicien(ne)s, porteurs de croix et de bannières, ecclésiastiques et fidèles, cela a de l’allure. Deux dames déposent une gerbe blanche au pied du Monument. Un prêtre prend la parole pour évoquer le sujet. Je retiens ceci : « L’Histoire comme la mer est mangeuse d’hommes. » Un joli chant religieux est entonné par les présents qui sont surtout des présentes. La procession se reforme pour rejoindre le bord de mer. De la plateforme où se trouve une table d’orientation, le prêtre s’adresse aux sauveteurs en mer dont il loue le courage et le dévouement. Entre ceux qui sont sur terre et ceux qui sont sur mer, on se fait du bras (comme disait une à laquelle je pense). À un envoi d’eau bénite répondent trois coups de sirène. La procession se reforme et rejoint la chapelle pour la messe tandis que le bateau béni retourne au Port du Rosmeur.
C’était mon premier Pardon breton, mon premier Pardon tout court (je ne sais pas s’il y en a ailleurs). J’ai trouvé ça beau et émouvant (pour employer un mot que je n’aime pas). Annoncé nulle part, il reste authentique. Aucun touriste, à part moi. Je suis content d’en avoir fait un reportage photographique. Je rejoins les Sables Blancs et trouve une place à la terrasse du Gwell Mad pour un café lecture. Il y fait bon grâce à un petit vent frais.
Cela se grippe au moment de déjeuner. La Sandwicherie, sur laquelle je comptais, est déjà prise d’assaut à midi moins le quart. De plus, on y attend le pain. Je décide de regagner le Port de Tréboul. Et tout s’arrange, car à l’endroit où j’arrive est une pizzeria jamais vue ouverte et qui l’est, La Griella. On y propose aussi des moules marinières du bouchot avec frites à seize euros vingt. Une table à l’ombre avec vent frais est disponible. Comme elle est un peu en hauteur, j’ai une belle vue sur l’entrée du port et sur une extrémité de l’île Tristan. Je déjeune près de deux couples de vieux à la conversation indigente (le reste de la clientèle est à l’intérieur par manque d’ombre). Les moules sont petites et les frites pas de la maison, comme je m’y attendais.
Je prends le chemin du retour et, au premier banc à l’ombre, mange mon kouign-amann d’hier matin. Il est délicieux. J’ai ensuite fort chaud pour aller de Saint-Jean aux Sables Blancs J’arrive un peu cuit Villa Corti. Pour être bien à l’ombre, je m’installe à la terrasse de parquet à l’arrière, qui a vue sur la plage, sur la mer et sur la terrasse de pelouse. Le petit vent frais souffle toujours. Je reprends la vie palpitante de Karl Ove Knausgaard : changer les couches, faire des pâtes aux boulettes (il dit qu’on ne mange que ça en Suède), téléphoner à sa femme en vacances pour quelques jours, recevoir un ami chargé d’un enfant en bas-âge. Il y a malheureusement un problème avec les saucisses, elles ont explosé.
Guère de monde ce dimanche Villa Corti, je ne suis pas dérangé pour lire. Vers quinze heures quinze, je migre jusqu’à une chaise haute au Gwell Mad : un diabolo menthe et Karl Ove Knausgaard qui oublie sa progéniture pour disserter sur le moi en littérature.
En remontant la rue des Sables Blancs, je croise le mari de ma logeuse habillé d’une façon latino-américaine. « On va chercher le frais ? » me demande-t-il. « Le frais ? Je ne crois pas mais il est temps de rentrer. »
                                                                 *
Le Cimetière Marin. Je regarde. Je pense. Je me pense. Je me dépense. (George Perros)

21 juin 2026


Un temps gris et doux, parfait pour marcher sur le sentier ce samedi matin. Au Port de Tréboul, la patronne du Café de l’Yser se démène pour un groupe de jeunes couillus, des paumés du petit matin, tous ivres à des degrés divers. Elle les installe à une table avant d’avoir terminé de déchaîner sa terrasse. Quand c’était moi qui me présentais à cette heure, elle me laissait attendre jusqu’à ce qu’elle ait fini son boulot de déménageuse de tables et de chaises. Je vois ça de mon perchoir de la boulangerie Pascal Jaïn et la qualifie in petto d’épithètes qui dictées apparaîtraient sous forme d’étoiles sur l’écran de mon ordinateur.
Je dois commencer à ressembler à un gars du pays puisqu’à la sortie du Port, un homme me demande le ponton quatre. C’est là qu’il doit passer son permis bateau.
Le pont levant de la passerelle est levé. J’attends avec un vrai gars du pays qu’un petit canot à moteur passe. « Je regarde l’immatriculation des bateaux », me dit-il. Celle de celui-ci commence par MX. « Morlaix ? », lui dis-je. C’est bien ça. Pour Douarnenez, c’est DZ évidemment.
Arrivé aux Halles, je prends à droite en direction de la Boulangerie des Plomar’ch où l’on trouve le meilleur kouign-amann de la ville, dit-on. Ce gâteau, qui me rappelle toujours mes passages en Bretagne bien accompagné, est emblématique de la ville de Douarnenez où il a vu le jour de manière fortuite en mil huit cent soixante. Un jour d’affluence, comme il n’avait plus de gâteaux, le boulanger Yves René Scordia a improvisé une recette avec ce qu’il avait sous la main, de la pâte à pain, du beurre et du sucre, en utilisant la technique de la pâte feuilletée. Il en résulta ce gâteau feuilleté, gorgé de beurre et de sucre, avec un petit goût de beurre noisette sous une croûte dorée et caramélisée. L’affluence ce jour à cette heure à la Boulangerie des Plomar’ch n’est que de cinq clients, mais la chaleur de la boutique rend l’attente pénible. Quand c’est enfin mon tour, j’en prends un au blé noir à trois euros quatre-vingt-dix dont je ferai demain mon dessert.
La patronne d’Aux Loups des Mers est déjà dans son café quand j’arrive chez Ty Gamalou « Ils ont été inondés cette nuit », explique Gaëlle. Mon café bu, j’ouvre Fin de combat. Près de moi sont des Parisiens qui viennent d’arriver après avoir failli mourir de la canicule. Le genre de personnes qui ont une maison de famille que l’on se partage au pourcentage et qui ont un ami qui a une maison d’architecte « full bois » « avec un moins un ». « La première vague à plus de dix mètres, ce sera pour lui mais en attendant… » Je préfère la semaine, quand ils ne sont pas là.
Remonté place des bus, j’assure ma survie du soir chez Carrefour City puis constate qu’il n’y a pas de bus Un à cette heure pour rentrer à mon logis temporaire. Je prends le Deux, un bus de taille normale qui fait de vastes détours dans les Hauts de Tréboul où montent deux femmes voilées (l’une descend à l’Hôpital, l’autre chez Leclerc) puis il redescend jusqu'à l'arrêt Le Goulven, pas loin du Bon Coin, où je le quitte.
Mes achats rangés, je descends jusqu’aux Sables Blancs et m’assois sur le banc au-dessus de la plage observant des yeux et des oreilles une famille sur des padeules. La mère et les deux enfants sont sur l’un, avec le plus jeune qui hurle : « J’ai pas envie j’ai pas envie » jusqu’à ce qu’il soit débarqué. On se croirait chez Karl Ove Knausgaard. Plus loin un autre marmot chouine parce que l’eau est froide. Cela présage d’un mois de juillet bruyant aux Sables Blancs.
À midi, je choisis de goûter aux pizzas de Gildas chez Gwell Mad. Une cannibale que je ne détaille pas, avec un quart de chardonnay et de l’huile spéciale de Lapalisse, riche en oméga trois heureusement. J’en ai pour dix-neuf euros cinquante. Ensuite, comme le ciel hésite entre une éclaircie et une averse, je migre vers une table haute sous l’auvent pour mon café lecture.
                                                                  *
Le drame de la vie c’est qu’il peut ne rien s’y passer. (Georges Perros)

20 juin 2026


Commencer la journée par changer la couette de son lit, c’est la débuter par un semi-échec. Tel est le constat que je fais une fois de plus ce vendredi alors que le soleil brille.
On l’a malheureusement dans les yeux quand on marche sur le chemin de randonnée dans la direction qui est la mienne. Arrivé au Port de Tréboul, je m’arrête au Drugstore pour faire recharger ma carte de bus de dix voyages (huit euros). À L’Antares, la femme de l’abominable patron installe la terrasse après avoir balayé le trottoir (lui doit compter son argent pendant ce temps). Au Café de l’Yser, c’est la patronne qui s’y colle ; comme elle est seule, c’est obligé, avec de nombreuses chaînes à défaire. La patronne du Gwell Mad, aux Sables Blancs, laisse toujours tout en place sans que rien ne disparaisse.
Après mon petit déjeuner de trottoir chez Pascal Jaïn, je mets mon blouson dans mon sac et reprends le chemin. Comme je passe à marée haute devant le Port Musée, j’en profite pour photographier deux bateaux qui dépassent, dont un nommé Dieu Protège.
Arrivé en haut de la butte, je vois des municipaux qui emportent le Bolomig, une petite statue à laquelle je ne m’étais pas encore intéressé. La raison est qu’elle a été renversée par un camion de livraison.
Il fait chaud chez Ty Gamalou qui fait face au soleil levant. Je m’assois à une table de bord de terrasse, de côté par rapport au rond jaune. Mes yeux sont déjà en piteux état, n’en ajoutons pas. Derrière moi sont trois femmes qui parlent de la Fête de la Musique. L’une est la chanteuse d’un groupe qui s’appelle les Valentines, un groupe féministe, comme il convient. Elles avaient pensé à d’autres noms, Mature et Découverte ou Les Vengeances Tardives, mais ça sentait trop la ménopause. Par bonheur le ciel se couvre, la fameuse brume de mer qui protège de la canicule.
Pas de passage chez Aux Loups des Mers ce vendredi, je remonte au centre-ville et entre à l’Office du Tourisme où la gentille jeune femme de l’accueil a la réponse à toutes les questions que je lui pose. Ce jour, elle me situe exactement sur mon plan l’arrêt des cars BreizhGo Salvador Allende car il faudra rentrer. Je vais ensuite à la pharmacie où c’est un peu plus hésitant mais j’obtiens quand même satisfaction pour mon renouvellement de médicaments.
Je descends ensuite à Port Rhu pour un café lecture au Brise Glace. À ma droite, un peu loin mais avec mon hyperacousie c’est comme s’ils étaient à côté, un homme et une femme parlent du Festival de Cinéma de Douarnenez. Lui : « Le Festival est un bien commun, j’aime bien dire ça, mais une fois qu’on a dit ça, on n’a rien dit encore. » Derrière moi s’installent une grand-mère et ses deux petits-enfants, un en landau, Malone, et l’autre assis à sa chaise, Tiam. « Qu’est-ce que tu veux boire Titi ? Tu veux du qui pique ? »
A midi, je rejoins L’Optimist’e et son menu à vingt euros : tarte de tomates à la provençale avec roquette, sardines grillées petits légumes pommes de terre grenaille sauce citronnée et blanc manger coco coulis de fruits rouges. Je mange à une table de bord de l’eau face au bateau phare. C’est plus fin qu’au Flimiou et avec une belle vue et pour le même prix mais le menu est plutôt celui de la semaine que celui du jour.
Avec le bus Un, je rejoins Saint-Jean. Sur un banc près de la chapelle, j’attends qu’il soit quatorze heures afin de ne pas déranger pendant le service et j’entre à l’Hôtel Ty Mad. Un homme à accent m’accueille. Je lui demande s’il me serait possible de consulter le livre d’André Cariou Hôtel Ty Mad la bonne maison. « Oui bien sûr, vous pouvez vous mettre dans le petit salon. » Je feuillette l’ouvrage que j’aurais préféré lire à la Médiathèque mais il n’y est pas. Il est illustré de tableaux en couleur en rapport avec l’Hôtel, Saint-Jean et Tréboul. « C’est moi qui ai fait la mise en page », me dit l’homme quand il me rejoint. Il est Suisse. Il n’est pas l’hôtelier, me dit-il en réponse à ma question, mais celui qui vit avec l’hôtelière. « Comment dit-on en français ? » « Le compagnon. » « Je préfère le mari, mais on n’est pas mariés. » Je lui dis que je ne connais pas personnellement André Cariou, historien de l’art et ancien directeur du Musée des Beaux-Arts de Quimper, qu’il m’avait contacté au moment de l’élaboration de ce livre fait pour les cent ans de l’hôtel, après avoir lu dans mon Journal que j’y avais séjourné dans les années quatre-vingt-dix.
À l’Hôtel Ty Mad, j’ai écrit (cela je ne le dis pas au compagnon de l’hôtelière) une partie de mon roman Mélissandre publié en édition électronique chez Olympio, une succursale des Éditions François Bourin, pas longtemps, l’audacieuse entreprise ayant assez vite déposé le bilan.
Je logeais dans une petite chambre en haut et j’étais en demi-pension. Le soir, je dînais à la petite table en coin avec vue sur le jardin. L’Hôtel a changé de catégorie. Cent vingt euros la nuit est le premier prix en cette saison. Je remercie mon interlocuteur de son aimable accueil et lui rends le livre. Peut-être pensait-il que j’allais l’acheter.
De retour aux Sables Blancs, je m’assois sur le premier banc de la promenade, un peu éloigné de la plage livrée encore une fois aux activités scolaires de fin d’année. Puis c’est l’heure de mon café lecture à Villa Corti. Karl Ove Knausgaard s’occupe toujours autant de ses pénibles enfants. Tout en faisant face par téléphone aux énervements que provoquent ses écritures.
Rentré dans mon grand appartement Air Bibi où une nuit me coûte le tiers du premier prix de l’Hôtel Ty Mad, j’ai droit par la fenêtre ouverte, en avance de la Fête de la Musique, à un petit concert de jardin donné par le mari de ma logeuse et ses amis. D’abord, c’est une sorte de musique de marin breton avec de l’accordéon, puis une sorte de blouze américain avec de la guitare électrique.
                                                                         *
André Cariou à moi-même, le vendredi onze août deux mille vingt-trois : « J'ai beaucoup écrit ou organisé d'expositions à propos de peintres et écrivains qui ont eu une relation avec la pension-hôtel Ty Mad à Tréboul. Le prochain centenaire de la création de cet établissement m'a incité à reprendre l'histoire de ce quartier et la chronologie des passages d'écrivains, peintres et personnalités diverses. J'ai relevé que vous y avez séjourné un certain temps. Je suis curieux d'en savoir plus, la période de l'année, le choix de cet hôtel, vos occupations à part écrire, vos découvertes. J'ai cru comprendre que vous ne saviez pas alors l'importance de Ty Mad en 1929 et 1930. »
Moi-même à André Cariou, le même jour : « Je ne me souviens plus de l’année où j’ai séjourné à l’hôtel Ty Mad. C’était dans la décennie 90 durant des congés scolaires de Pâques. J’ai dû y rester une semaine, arrivé là par hasard, séduit par le bâtiment et son emplacement. J’y logeais dans la plus petite chambre, la moins chère, avant pris la demi-pension. Il est exact que je ne savais pas alors l'importance du Ty Mad dans la vie littéraire. Je l’ai découverte ensuite lorsque je suis revenu à Tréboul dans les années deux mille. Le prix des chambres du Ty Mad avait augmenté. Il ne me permettait plus d’y loger. Mon dernier passage à Tréboul remonte à juin deux mille vingt et un. Peu après, j’ai lu la correspondance entre Georges Perros et Brice Parain et j’y ai appris que ce dernier logeait au Ty Mad quand il rendait visite au premier dans les années 60. Voilà ce que je pouvais vous dire pour répondre à votre question. »
                                                                    *
Noyer le présent. Nous sommes les poissons de l’air. (Georges Perros)

19 juin 2026


Ce jeudi matin, sur le sentier de randonnée, je vois arriver celle qui fait sa gymnastique face à la mer. Elle marche les bras étendus comme des ailes, tel un oiseau trop lourd pour s’envoler. Arrivé au Port de Tréboul, je découvre qu’il y a dans celui-ci un ponton où sont amarrés quelques bateaux de pêche, l’un s’apprête à partir. « Nos équipes se forment régulièrement pour vous apporter notre savoir-vivre et sublimer les matières premières que nous sélectionnons », est-il écrit en toute modestie sur le mur de la boulangerie Pascal Jaïn, celle où je petit-déjeune tous les jours sauf le lundi.
Le ciel est gris mais aucun risque de pluie. Aussi, arrivé sur la place des bus, je prends un bout de la route que suit le numéro Un puis tourne à gauche vers la Mairie. Depuis quelques jours, j’enquête sur un résident du cimetière marin de Tréboul : Nicolas Ginka. Je souhaite localiser sa tombe. L’aimable dame de l’accueil m’apprend que celle qui peut me renseigner est en réunion jusqu’à neuf heures et quart. Aussi attends-je une demi-heure dans un fauteuil.
Une femme me reçoit dans un bureau qu’elle partage avec trois autres. Nicolas Ginka, ça ne lui dit rien évidemment. Elle cherche sur l’ordinateur. Ne trouve pas. Je lui donne son vrai nom : Eugène Nicolas. Pas mieux. Elle téléphone au responsable du cimetière, lui fait part de ma requête. Il se renseigne, il va rappeler. Durant l’attente, elle disparaît dans un petit local vitré derrière. « Ma responsable à la liste des personnalités enterrées à Tréboul, il n’y est pas », me dit-elle quand elle revient. Il s’agit donc d’une erreur de Ouiquipédia. Un mal renseigné ou un mal intentionné a sévi sur la page « Cimetière marin de Tréboul ». Je remercie l’employée municipale pour les efforts déployés et sors déçu.
Ça m’aurait plu, qu’outre le premier Prix Goncourt et Georges Perros, soit enterré là un troisième écrivain. Et quelqu’un d’aussi mal vu que Nicolas Ginka. Que certains qualifient d’écrivain maudit. Sur la tombe duquel j’aurais pu aller. Nicolas Genka, né à Quimper, un père devenu alcoolique et une mère devenue folle, parti vivre à quatorze ans chez un oncle russe à Douarnenez. À son retour de la Guerre d’Algérie, son roman L’Épi monstre, centré sur l’inceste père fille, préfacé par Marcel Jouhandeau, est édité par Françoise d'Eaubonne chez Julliard. Le Ministère de l’Intérieur l’interdit aux mineurs, de publicité et de traduction. Jean Cocteau lui décerne alors le Prix des Enfants Terribles créé pour l’occasion. Cet ouvrage vaut à son auteur la mise à sac de sa maison par ses voisins menés par le curé dans le village du Finistère où il s’est installé, puis un procès par son beau-frère qui l’accuse d’avoir écrit non pas un roman mais une autobiographie relatant sa relation avec sa sœur Renée. Nicolas Genka publie ensuite Jeanne la pudeur, l’histoire d’une prostituée de Pigalle qui retrouve l’enfer familial quand elle retourne vivre chez son père. Un roman soutenu par Louis Aragon et Jean Paulhan pour lequel il obtient le Prix Fénéon. Il se retire alors dans la Beauce où il vit de la réécriture de scénarios. En mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf, L’Épi monstre est réédité chez Exils et Jeanne la pudeur chez Flammarion. Je les ai dans ma bibliothèque. J’ai aussi le livre de Françoise d’Eaubonne, La Plume et le bâillon. Violette Leduc, Nicolas Genka, Jean Sénac : trois écrivains victimes de la censure paru chez L’Esprit Frappeur en deux mille. Je le relirai, j’y trouverai peut-être le nom du village du Finistère où sa maison fut détruite. France Soir avait titré : « Il est la honte de son village ». Nicolas Genka est mort le treize janvier deux mille neuf à Nogent-sur-Marne à l’âge de soixante et onze ans. Il n’est donc pas inhumé au cimetière marin de Tréboul, mais où alors ?
De la Mairie, je descends au Port du Rosmeur pour un nouveau café verre d’eau lecture au Ty Gamalou face auquel, contre la digue, est amarré un vieux gréement à deux mâts seulement. Bientôt il quitte le port et j’ouvre Fin de combat de Karl Ove Knausgaard, qui lui aussi a bien des ennuis avec ses proches suite à ses écritures.
À onze heures moins le quart, je vais poursuivre ma lecture chez Aux Loups des Mers où Léa sait désormais que pour moi c’est un expresso verre d’eau. En bonus, le petit caramel au beurre salé de chez Carabreizh qui colle aux dents. « Pas moyen de trouver une sardine aujourd’hui, treize euros le kilo », s’y plaint-on. « T’as ton passeport pour aller à Tréboul ? » demande un autre. Fin de combat m’intéresse beaucoup, bien que les scènes avec les trois jeunes enfants de l’auteur y tiennent trop de place à mon goût.
Au Filmiou ce jeudi midi, c’est rillettes de sardines, merlu beurre blanc gratin de courgettes et panna cotta aux fruits rouges. À la table voisine sont quatre gars du Comité Régional des Pêches de Bretagne. Ils parlent de textes réglementaires et d’« avec tout ce qui se passe ». Pendant ce temps-là, le ciel vire au bleu. « On peut faire de même la semaine prochaine ? » demandé-je à celle que j’appelle la patronne mais qui ne l’est peut-être pas.
Le minibus Un m’emmène à Saint-Jean d’où je rejoins les Sables Blancs. Je me pose sur un banc face à la beauté du paysage avec Karl Ove Knausgaard qui vit en Suède avec sa famille. Ce qui me fait penser aux amis de Stockholm qui me laissent sans nouvelles depuis le vingt et un août deux mille vingt-cinq. Que des scolaires sur la plage, de différents collèges, une fille avec son tube de crème solaire : « Je protège pas mon dos, je n’en ai cure. » Premier signe de l’arrivée prochaine des estivants : l’installation d’un chemin de plage pour les personnes en fauteuil roulant. À quinze heures quinze, je prends place sur la pelouse de Villa Cornic où je poursuis ma lecture sous un soleil balayé d’un peu de vent. On est loin de la canicule que subissent d’autres actuellement en France.
Toujours pas de réponse de l’usine ophtalmologique à mon mail. Soit cela signifie qu’il n’est pas utile que je voie le boss dès mon retour à Rouen (autrement dit qu’il ne peut rien faire pour moi), soit il y a négligence. J’ai aussi envoyé un mail à ma sœur pour prendre de ses nouvelles et de celles de mon beauf après leurs chutes de trail. Je l’ai informé de mes inquiétudes oculaires. Dans sa réponse, elle me donne des nouvelles de son état de santé et de celui de son mari, me parle de la canicule qu’ils subissent, et ne fait aucune allusion à ce qui m’arrive.
                                                                *
La pensée est solitaire en chacun. (Georges Perros)

18 juin 2026


Lourd, orageux, tel est le temps de ce mercredi matin. Du sentier côtier, je considère une femme qui nage puis une autre qui fait sa gymnastique face à la mer. Je croise ensuite, comme tous les jours, deux vieux d’ici dont l’un à canne. Arrivé à Port Rhu le ciel est si noir à l’horizon du côté de l’île Tristan que je renonce à suivre l’un des différents plans que j’ai en tête, me contentant d’arpenter les anciennes rues de pêcheurs au-dessus du Port du Rosmeur. Celles-ci sont désormais végétalisées mais on y trouve aussi des voitures stationnées qui nuisent à la photographie. Je passe au bout de la rue Obscure qui mérite bien son nom ce matin puis c’est la trouée sur la mer, la double trouée : une première en hauteur, une seconde qui donne sur le quai.
Gaëlle est en train de sortir les tables d’extérieur de Ty Gamalou, aussi vais-je jusqu’au bout du Port. Quand je reviens, c’est ouvert et les habitués en sont déjà à lire la presse quotidienne régionale. « La brume de mer, ce coup de clim’ sur la côte bretonne », titre Le Télégramme. On en discute entre autochtones : « Tu regardes la carte de la météo, il va y avoir la canicule partout sauf ici. » « Tant mieux. » « Non, pas tant mieux, ça va nous attirer tous les petits vieux qu’ont peur de la chaleur. » « Bah, ils font que passer. » « Oui mais au bout d’un moment, ils auront envie d’acheter. »
« Je peux voir ce que vous lisez », me demande un autre quand il s’en va. Il parle de mon livre en attente, caché à demi par mon carnet. « Fin de combat de Karl Ove Knausgaard. » « Connais pas », me dit-il. « Moi non plus, je vais le découvrir. » « Et celui-là ? » Celui que j’ai presque terminé : Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner. » Connais pas non plus » « Très bien, lui dis-je, la montée du nazisme vue de l’intérieur. »
Finalement, le temps se maintient (comme on dit). Vers dix heures, je vais marcher sur la digue et même jusqu’au bout de la digue, avant de revenir m’asseoir chez Aux Loups des Mers où Léa en salopette et petit haut blanc m’apporte un Carabreizh avec mon expresso verre d’eau. Je suis à la fin d’Histoire d’un Allemand. Sebastian Haffner règle son compte à la camaraderie que lui fait subir le nazisme triomphant. Il y aurait plusieurs pages à citer. Je m’en tiens à ceci : L’homme qui vit en camaraderie est soustrait au souci de l’existence, aux durs combats pour la vie. Il loge à la caserne, il a ses repas, son uniforme. Son emploi du temps quotidien lui est prescrit. Il n’a pas le moindre souci à se faire. Il n’est plus soumis à la loi impitoyable du « chacun pour soi » mais à celle, douce et généreuse, du « tous pour un ». Prétendre que les lois de la camaraderie sont plus dures que celles de la vie civile et individuelle est un mensonge des plus déplaisants. Elles sont d’un laxisme tout à fait amollissant …
C’est la fin de son récit. En mil neuf cent trente-huit, Sebastian Haffner s’exile en Angleterre. Il ne retournera en Allemagne qu’en mil neuf cent cinquante-quatre, sans jamais chercher à faire publier son témoignage, lequel sera retrouvé après sa mort et paraîtra en Allemagne en deux mille et en France en deux mille deux.
Au Flimiou ce mercredi, c’est melon et copa, lasagne salade et sablé crème citron. Toutes les tables sont marquées « Réservée » pour ne pas que les arrivants s’installent sans rien demander. À ma gauche, un homme et une enfant que je suppose être sa fille jusqu’à ce que je comprenne que c’est celle de la patronne et sans doute pas la sienne. Trois femmes seules déjeunent ici ce jour dont une qui lit Danielle Steel, pas mon style.
Je suis le seul passager dans le bus Un et le seul consommateur au Gwell Mad. « C’est bizarre, me dit Gildas, le serveur, quand il m’apporte un diabolo menthe, surtout qu’on est mercredi. » Tandis que passe une file de bicyclistes à maillot « Argentan Normandie », je commence Fin de combat, sixième partie de Mon combat de Karl Ove Knausgaard. Il y sera aussi question d’Hitler. Cette ultime partie de son autobiographie commence à la parution du premier volume et raconte les effets qu’il a eu sur celles et ceux de sa famille ou de ses amis qui y sont décrits. En face, les deux garçons de Villa Corti ne commencent à installer la terrasse qu’à quinze heures quinze, aussi je commande un café là où je suis.
Rentré à mon grand appartement Air Bibi, je consulte ma messagerie : pas de réponse à mon mail d’hier matin à la secrétaire du boss de l’usine ophtalmologique rouennaise.
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Le vain pur monte à la tête. (Georges Perros)

17 juin 2026


Depuis quelques jours, quand j'ouvre les yeux au réveil, ou la nuit quand je vais aux toilettes, j’ai une tache noire dans chaque œil, laquelle disparaît ensuite. Ce mardi, la première chose que je fais, c’est d’envoyer un mail à la secrétaire du boss de l’usine ophtalmologique rouennaise. Un rendez-vous est-il nécessaire avant celui annuel de décembre prochain ? Ce qui est sûr, c’est que j’ai lieu d’être inquiet.
Inquiet, je ne le suis heureusement plus pour celle qui redoutait que ce soit malin. Un examen médical a révélé que c’est bénin. Elle peut fêter son anniversaire avec légèreté ce mardi seize juin.
Sous une petite mouillasse, je parcours le chemin côtier jusqu’à Ty Gamalou, déçu de n’avoir pas eu mon mardi souhaité bon, le simplet n’étant pas à sa fenêtre lors de mon passage. Le sourire de Gaëlle est là quand elle m’apporte un expresso verre d’eau. En face, loin là-bas, je discerne avec mes yeux en péril la plage du Ris où j’étais hier. Je peux apprécier la méchante côte que j’ai dû vaincre avant d’atteindre le sentier boisé menant aux maisonnettes des Plomar’ch. L’une d’elles est visible au creux d’un bouquet d’arbres. J’avance dans Histoire d’un Allemand.
Au-dessus du quai et au bout de celui-ci est un imposant bâtiment rose qui attire le regard. Je monte aujourd’hui le voir de plus près. Il s’agit de l’ancien Abri du Marin bâti par la volonté d’un certain Jacques de Thézac pour éduquer les gens de mer, améliorer leurs conditions de vie et les détourner de l’alcool. C’est aujourd’hui un bâtiment privé divisé en appartements. Sur sa façade restée intacte : « Aimez-vous les uns les autres ». Je suis à peu près sûr que c’est cette inscription qui a inspiré à Georges Perros son Aimez-vous les uns les autres et foutez-moi la paix.
Le Bistrot de la Mouette est en congé pour la semaine. Aux Loups des Mers est ouvert. Sa délicieuse serveuse à crop top m’apporte un nouveau café verre d’eau au moment où Axelle Red chante sa sang-sue a-li-tée.
Ce mardi midi au Flimiou, c’est crevettes mayonnaise, brochette de poulet riz sauce tartare et panna cotta citron avec coulis de fruits rouges. Un duo dans le cinéma est à ma gauche où l’on ne parle que travail. C’est surtout elle qui s’exprime, une monteuse qui ne cesse de dérusher.
Je suis seul avec le chauffeur dans le minibus Un. Une femme l’attend au Bon Coin. Elle demande si elle peut payer avec sa carte bancaire n’ayant pas un euro en poche. C’est beaucoup attendre des minibus de Douarnenez qui déjà sont incapables d’annoncer leurs arrêts. Le chauffeur la laisse monter sans payer « pour cette fois ».
À une table haute du Gwell Mad je bois un diabolo menthe en lisant Histoire d’un Allemand, puis poursuis avec un café sur la pelouse de Villa Cornic où Faustine explique le métier à son nouvel employé, un débutant dont je suis le premier client. Nous autres, les anonymes, sommes tout au plus les objets de l’histoire, les pions que les joueurs d’échecs poussent, laissent en plan, sacrifient et massacrent, et dont la vie, en admettant qu’ils en aient une, se déroule sans la moindre relation avec ce qu’il advient d’eux sur l’échiquier où ils se trouvent sans le savoir. écrit Sebastian Haffner.
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J’ai une excellente mémoire. Je ne retiens presque rien. (George Perros)

16 juin 2026


Ce lundi matin, la presqu’île de Crozon est invisible car la Cornouaille est dans le brouillard. Je prends mon petit-déjeuner sur le banc face au Port de Tréboul, guetté par Kevin et son cousin que je chasse. Je préfère laisser mes miettes aux choucas qu’à ces voyous de goélands.
Arrivé sur la butte entre Port Rhu et le Port du Rosmeur, je m’assois sous l’abribus dans l’attente du numéro Trois de huit heures cinquante, cependant que le soleil demande à poindre. Ce jour, je veux partir de la plage du Ris et marcher jusqu’aux Plomar’ch d’où je rejoindrai le Port du Rosmeur.
Je demande donc au chauffeur de m’arrêter à Le Ris. Avant d’y arriver, le minibus fait nombre de détours par des cités, des zones d’activité et un Intermarché où descendent deux femmes avec leurs sacs vides.
Sur la vaste plage déserte du Ris, un engin de chantier trace avec ses roues ce qui pourrait ressembler à un cœur. Las, le Géherre Trente-Quatre commence par une affreuse route à voitures qui monte pendant un bon kilomètre. Enfin, le sentier de terre démarre sur la droite en légère descente sous les arbres avec vue un peu lointaine sur la mer brumeuse. Ça dure un moment puis j’arrive à une ruine gallo-romaine. Ensuite, c’est un petit lavoir tout sale nommé le Grand Lavoir puis une ferme pédagogique devant laquelle broute un animal blanc à barbiche et cornes courbes heureusement attaché.
Enfin, j’arrive à ce qui présente de l’intérêt pour moi : le hameau des Plomar’ch composé de maisonnettes traditionnelles (penty). L’une était prêtée gracieusement par la municipalité communiste à George Perros à la fin de sa vie quand il était lecteur chez Gallimard. Les volets clos, il lisait, écrivait ou ne faisait rien. Une plaque avec sa photographie rappelle cela. Aujourd’hui, ce penty et les autres sont à louer comme gîtes d’étape.
Il me reste à parcourir un petit bout de route et c’est le Port du Rosmeur. Je passe au Flimiou pour dire à la patronne que je souhaite réserver lundi, mardi, mercredi et jeudi. « Je n’ai pas de téléphone, alors si j’ai un imprévu et que je ne suis pas là à midi et quart, disposez de la table. »
Ty Gamalou et le Bistrot de la Mouette sont fermés ce lundi. Je bois un café verre d’eau bien mérité (longtemps que je n’avais pas autant marché) chez Aux Loups des Mers. « Vu que j’ai redoublé, je suis la plus grande. Elles ont toutes dix-neuf ans et moi vingt », déclare Léa la serveuse. On lui en donnerait seize. Une femme lui commande « un truc avec un cœur dessus ». Une autre me dit bonjour en entrant, c’est Gaëlle, suivie de sa fille, venue saluer la « concurrence ». Je retrouve Sebastian Haffner et son Histoire d’un Allemand :
Cependant qu’un uniforme brun se plantait devant moi :
-Êtes-vous aryen ?
Sans même réfléchir, j’avais répondu :
-Oui.
Un regard investigateur à mon nez - et il se retira. Quant à moi, le sang me monta aux joues. Un instant trop tard, je ressentis ma honte, ma défaite. J’avais répondu « oui ». Bon, d’accord, j’étais aryen. Je n’avais pas menti. J’avais seulement permis une chose bien plus grave.
Au Flimiou, ce lundi à midi, c’est terrine de poisson sauce citron, côte de porc sauce moutarde potatoes et riz au lait caramel. À côté de moi mangent deux gars d’Enedis qui ne parlent que travail : « Qu’il soit gentil, c’est bien mais moi je préfère un mec con mais compétent. » La patronne porte un ticheurte DZ City Rockers : « À demain, toujours dehors, s’il fait beau. »
Le soleil a enfin réussi à dissiper les brumes quand arrive le bus Un à l’arrêt Le Port. Descendu à Saint-Jean, je me balade jusqu’aux Sables Blancs puis commande un expresso verre d’eau au Gwell Mad avant de poursuivre ma lecture. J’enchaîne avec un diabolo menthe car, faute de personnel, Villa Cornic reste fermée. Près de moi sont un sexagénaire et une femme du même âge avec qui il boit un alcool fort. « Je suis négatif, j’ai plus d’espoir dans le futur », lui dit-il. Ce n’est pas un des Olivensteins.
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Nullement question de rester fidèle à soi-même. Fidèle à soi-même, c’est fidèle à son futur, non à son passé. (Georges Perros)

15 juin 2026


Moins de monde à la boulangerie ce dimanche matin, où j’achète, en plus de quoi petit-déjeuner, un creumebeule aux fruits rouges à quatre euros cinquante pour midi. Des autochtones pas très pimpants s’y succèdent, des têtes à avoir regardé le foute. Certains en chaussons, clopinant et en déséquilibre quand ils descendent les deux marches. L’un me jette un regard haineux avant de s’asseoir à une table basse. Comme si la table haute lui appartenait.
Il fait déjà chaud à huit heures quand je rejoins le petit abri côtier à l’entrée du Port de Plaisance. Aucun pêcheur à la ligne ne m’a précédé. Faute de banc, je m’assois sur une marche de pierre, observant les rares bateaux qui entrent et qui sortent.
L’ombre disparaissant, je quitte ce bel endroit et trouve refuge au bord du Port de Plaisance d’où doit partir une course de petits voiliers appelée Mini Fastnet. L’objectif est d’arriver le premier en Irlande. La compétition gangrène les pratiques sportives. À quoi bon arriver avant les autres ? Ma sœur et mon beauf viennent d’en faire les frais, venus à Auray spécialement pour le trail. Deux mille coureurs et coureuses piaffaient au départ. Le temps était mauvais. En conséquence, de nombreuses chutes, dont les leurs, blessure légère pour ma sœur, blessure sérieuse pour mon beauf. Dans le compte rendu d’Ouest France, l’organisatrice se félicite du nombre de participants venus de toute la France et espère en avoir encore plus l’an prochain. Pas un mot des chutes et des blessés. Ces gens-là ont l’esprit ravagé.
J’ouvre sur ce banc Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner. J’en suis au chapitre douze qui commence ainsi : L’un de ces signes avant-coureurs qui fut non seulement méconnu, mais encouragé et loué par les pouvoirs publics, fut la manie du sport qui à l’époque s’empara de la jeunesse allemande. Haffner écrit en mil neuf cent trente-neuf et évoque les années vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six. Les boxeurs et les coureurs devinrent des héros nationaux et les garçons de vingt ans avaient la tête farcie de résultats, de noms, et de ces hiéroglyphes chiffrés qui traduisent dans les journaux certains records de vitesse ou d’adresse. Puis page cent seize : Les gens de gauche, finauds et au bout du compte presque encore plus bêtes que les nationaux (comme toujours) trouvaient merveilleux que nos instincts guerriers pussent se donner libre cours sur un gazon pacifique grâce à la course et à la gymnastique, et voyaient la paix universelle assurée.
Je lis là jusqu’à dix heures dix puis vais boire un café (un euro quatre-vingts) à La Pointe, une belle brasserie (la seule dans le Port de Tréboul) qui n’ouvre jamais tôt. Située près de la Maison du Nautisme, c’est un repère de plaisanciers et autres adeptes des sports aquatiques. Chez les trois femmes de la table d’à côté, il est question de navigatrices auxquelles des cordages ont bousillé définitivement les doigts.
Chaque dimanche, le Marché de Tréboul est réduit à la présence d’un seul commerçant : un rôtisseur. Je me mets dans la file pour acheter un demi-poulet à six euros cinquante puis m’arme de courage pour grimper les escaliers de pierre qui mènent à Saint-Jean. Les allées du cimetière marin constituent une alternative au chemin de randonnée. Je passe ainsi devant la tombe de Georges et Tania Poulot.
Je fais ensuite une pause sur le muret à côté de la statue bicéphale de Max Jacob. Les marcheurs qui se succèdent n’y prêtent pas attention. Ils ne la voient même pas. La rose trémière à vingt mètres de lui, a, quant à elle, du succès.
Au-dessus de la plage de Saint-Jean est un banc à l’ombre miraculeusement libre où je m’installe à onze heures trente sous les chênes malgré le risque de chenilles processionnaires pour manger mon demi-poulet avec les doigts. Ce que je réussis encore assez bien.
Après le dessert, je reprends le sentier jusqu’aux Sables Blancs. Au Gwell Mad, je me perche à une table haute avec un diabolo menthe et Sebastian Haffner puis à Villa Corti, je m’installe sur la pelouse avec un café et Sebastian Haffner. Je demande le nom de l’arbre mystérieux au serveur qui finit d’installer la terrasse. Tout ce que j’obtiens comme réponse, c’est qu’il s’agit d’un arbre très ancien qui remonte à la Préhistoire. Une réponse à la Vialatte. Quant à la Mini Fastnet, pas vu la queue d’un voilier, ceux-ci partant en fin d’après-midi.
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Se trouver bien comme on se trouve mal. (Georges Perros)

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