Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

14 juin 2026


Ce samedi est le premier jour d’une semaine pendant laquelle la visite libre de l’île Tristan est autorisée. Une aubaine pour moi qui lors de séjours précédents à Douarnenez n’ai pu y mettre le pied. Aujourd’hui, le passage est possible à marée basse dès huit heures cinquante-cinq. Oui mais ne voilà-t-il pas que cette promesse tombe à l’eau par la faute d’une bestiole montée vers le Nord à cause du réchauffement climatique. « J’ai pris la décision de fermer l’île Tristan jusqu’à nouvel ordre, suite à l’observation de chenilles processionnaires du chêne, qui sont une espèce vraiment très dangereuse », annonce Jean-Loup Thivet, adjoint à l’environnement à Douarnenez. « Avec le vent, leurs poils peuvent se disperser à de très grandes distances et atteindre aussi bien les humains que les animaux. C’est très dangereux car ça peut provoquer de graves allergies. » Aucun espoir que ça s’arrange rapidement. S’il y en a sur les chênes de cette île, il y en a forcément dans ceux du sentier côtier sous lesquels je passe chaque jour, mais là point d’interdiction.
Ne pas pouvoir visiter l’île Tristan, c’est bien attristant. C’est donc dépité que je prends mon petit-déjeuner à la boulangerie dont j’occupe le perchoir. Les trois tables basses sont prises par de jeunes marins qui pour l’instant naviguent sur Internet. Pas moins de six clients avant moi quand je suis arrivé. Je ne voudrais pas être là en juillet août.
Dans la côte qui mène à la place des bus une femme me précède de quarante mètres à qui le simplet, qui s'est fait raser le crâne, annonce que c’est samedi et le lui souhaite bon. Elle trace tout droit. Il a plus de succès avec moi qu’il appelle chef ce matin.
Pas la moindre boîte à lettres entre la plage des Sables Blancs et le Port du Rosmeur pour glisser la carte d’anniversaire destinée à celle qui ne pourra le fêter cette année avec la légèreté habituelle.
Le soleil donne à fond sur Ty Gamalou où l’on écoute Cesaria Evora et Compay Segundo. Mon café bu, je commence la lecture d’Histoire d’un Allemand de Sebastian Hoffner, ses souvenirs de mil neuf cent quatorze à trente-trois, dans la nouvelle édition augmentée de Babel Actes Sud. Ce livre a appartenu à Jacques et Jeannette Jouvie. Aux extrémités de la rangée de tables de quai, deux hommes s’interpellent : « C’est quoi ton radar à toi ? » « Un radar à connards » « Ah c’est pratique » « Oui, ça a une bonne portée ». Je ne sais pas si c’est du lard ou du cochon (comme on dit). Quand je paie, je demande à Gaëlle et à son employée s’il y a une boîte à lettres sur le quai. « Près des Filets Bleus », dit l’une. « Elle y est encore ? » demande l’autre. Je vais voir. Se trouve là un objet de collection dont le relevé est annoncé pour neuf heures. Mon courrier ne partira que lundi.
Je suis mieux pour lire au Bistrot de la Mouette car je suis à l’ombre. L’homme du couple littéraire y est seul. Je le suspecte d’avoir envoyé sa femme faire le marché aux Halles. En quoi je médis car quand elle arrive c’est avec des livres. Un autre couple est là, bien différent. Elle lui lit Le Télégramme qu’il commente bêtement.
À Tribord est l’objet de mon choix pour déjeuner, à une table de bord d’eau, bien à l’ombre, de la vaste terrasse. À ma droite : un voilier à panneaux solaires sur lequel on peut embarquer, nommé Grand Meaulnes. À ma gauche : le bateau-phare et un vieux gréement. Face à moi : un voilier mauve, un voilier rouge et des blancs. J’opte pour les accras patates douces avec un verre de chardonnay, le boudin antillais purée et le fraisier. Je suis le seul à manger dans cet établissement ce qui est bien dommage pour ces aimables tenanciers. Cela fait vingt-six euros cinquante et mes remerciements.
De là je remonte sur la butte et avec le bus Un vais à Saint-Jean puis à pied à la plage des Sables Blancs où je m’assois sur le premier banc à l’ombre de la promenade en impasse au bout de laquelle les garçons se donnent rendez-vous pour un concours de plongeon. Je lis là jusqu’à l’heure d’ouverture de Villa Cornic.
« Bonjour, vous allez bien ? » me dit Faustine lorsque j’arrive. Il me semblait bien que le tutoiement d’hier n’était dû qu’à la distraction. Je choisis une table au soleil en raison du léger vent mais il y fait quand même chaud pour lire Histoire d'un Allemand, un récit dont je ne saute pas une ligne. La fréquentation de la plage en ce samedi après-midi ensoleillé donne une idée de ce que cela sera pendant les vacances estivales. Les tas de vêtements, les parasols sans style, les serviettes étalées, les sacs en plastique de chez Action donnent à ce lieu l’allure d’un camp de réfugiés.
                                                                 *
Il faut du génie pour écrire. Sinon, c’est trop bien. (Georges Perros)

13 juin 2026


J’innove ce vendredi matin. Arrivé au bout de la passerelle du bras de mer de Port Rhu, au lieu d’aller à droite, je prends à gauche et reste ainsi au bord de l’eau pour rejoindre le Port du Rosmeur. Je passe d’abord au plus près de l’île Tristan et de ses deux bâtiments, dont l’un au sourire crispé, puis atteins une construction accrochée aux rochers qui abrite le cleube Les Docks et le restaurant Le Bigorneau Amoureux (ce nom donne envie de ne pas le fréquenter, les prix pratiqués sont la seconde raison). Suivent deux petites plages, la Plage des Dames et Pors Cad, qui jusqu’à récemment étaient interdites pour cause de pollution. Après, il faut marcher sur le trottoir d’en face, au pied de moches immeubles, en raison d’un risque d’effondrement (ça monte évidemment). J’arrive alors à la partie industrielle du Port de Pêche dont les bateaux sont invisibles. Je passe enfin devant Le Flimiou où je ne peux réserver pour midi (il n’est pas encore ouvert).
Sur le quai, Ty Gamalou l’est (ouverture à huit heures trente, fermeture à une heure du matin). C’est le moment d’un café verre d’eau Custine, lequel m’ennuie dans ses discussions avec l’Empereur et l’Impératrice. Mes deux voisines de gauche se réjouissent. Vendredi prochain, c’est soirée mousse à la piscine. Il y a peut-être encore des places. Devant moi, à une table basse, est un couple de femmes en pleine explication sentimentale. Malheureusement, je n’entends pas les raisons du différend.
« Bonjour ça va bien ? Un p’tit café ? » me demande Marie au Bistrot de la Mouette quand je reviens du Flimiou où j’ai réservé la même table qu’hier. « S’il ne pleut pas », m’a dit la patronne. Il mouillasse mais ça va s’arranger. À droite de la porte d’entrée du Bistrot la Mouette, une affiche rouge sur laquelle est écrit en noir : « Trop de sel dans le beurre. Trop de beurre dans le kouign-amann. Trop de saisons dans une journée. La mer est trop froide. Trop fiers les Bretons et trop d’ambiance dans les bistrots. La Bretagne je l’aime trop. » Un livreur à chariot à un de sa connaissance assis en terrasse : « Alors tu regardes la mer ? C’est beau hein ? » Je retrouve Custine : Jusqu’à présent j’ai cru que l’homme ne pouvait pas plus se passer de vérité pour l’esprit, que d’air et de soleil pour le corps ; mon voyage en Russie me détrompe. … Ici mentir c’est protéger la société, dire la vérité c’est bouleverser l’État.
Au Flimiou, le menu de ce vendredi n’est pas avec des sardines mais avec du hareng pommes à l’huile. Ensuite vient le poulet frites (excellentes) et un chou citron et coulis de fruits rouges. À ma gauche, trois intermittents du spectacle usent et abusent de ce qui est devenu le jargon du métier : « Est-ce que ça va être joué en poly-frontal ? » « Il est jury Drac » « Il faut pas lâcher la coprod » « Incubateur culturel », etc. Sur leur table : Mardi d’Herman Melville dans l’édition Gallimard. Point de travailleurs travailleuses ce midi, des couples et des trios. Dans l’un, familial, le père qui navigue connaissait Charlie Dalin, le vainqueur du Vendée Globe qui vient de mourir à quarante-deux ans d’un cancer des voies digestives. Quand mon médecin me fera reproche de ma façon de me nourrir, notamment au restaurant, je pourrai lui donner ce contre-exemple du sort tragique et prématuré d’un sportif de haut niveau à « l’hygiène de vie irréprochable » (ne buvant pas d’alcool, adepte d’une nourriture saine, etc.)
Avec le bus Un, je rejoins Saint-Jean puis à pied mon banc un peu venté ce jour. La mer est haute. Des filles et des garçons s’y jettent sans hésitation. Les seconds plongent du haut d’un rocher sans que ça n’épate les premières. Vers quinze heures, je rejoins Villa Cornic où la jeune femme à lunettes est de retour. Son employée est toujours malade, ce qui va obliger à une nouvelle fermeture la semaine prochaine et posera de sérieux problèmes à l’arrivée de la saison.
À la terrasse de la pelouse, je termine Lettres de Russie en diagonale, trop de descriptions, trop d’évocations historiques. Ce livre m’a déçu. Je rentre une heure plus tard avec ma tasse et mon verre. « Je pose ça sur le comptoir », dis-je à la jeune patronne occupée à parler avec deux clientes et je lui souhaite une bonne après-midi. « Merci, à toi aussi », me répond-elle.
                                                           *
On est pour soi-même le contradicteur idéal. Son meilleur ennemi. (Georges Perros)

12 juin 2026


À gauche, en bas de l’escalier qui tue, sur le chemin entre Saint-Jean et le Port de Tréboul, est un abri côtier protégé par la digue. Y sont amarrés quelques petits voiliers anciens que je vais voir de plus près ce jeudi matin où il fait presque beau. Deux femmes marins (on ne peut pas dire des marines) en emmènent un je ne sais où tandis que de jeunes pêcheurs sont déjà à l’ouvrage.
À la boulangerie, le gobelet pour allongé est de retour. De quoi me donner l’énergie nécessaire pour affronter les côtes qui me séparent de Port Rhu puis du Port du Rosmeur.
Gaëlle n’est pas présente au Ty Gamalou. La jeune femme à lunettes qui m’apporte l’expresso verre d’eau est gentille de même. Entre elle et les habitués, il est question d’un type louche. Il avait déjà agressé des nanas et là il a recommencé. C’est le sujet d’actualité, comme une maladie contagieuse. Je commence la lecture de Lettres de Russie du Marquis de Custine. Le voici à Pétersbourg : J’éprouve me promenant dans cette ville le malaise qu’on ressent quand il faut causer avec une personne minaudière.
De là, je vais dans les arrières du Port réserver une table en terrasse pour midi au Flimiou, boulevard Jean-Richepin, un bar restaurant repéré depuis le bus Un.
De retour sur le quai, Marie est là au Bistrot de la Mouette pour m’apporter d’un coup d’aile un expresso verre d’eau. Il y a ici le couple de celle qui écrit et de celui qui lit. Parfois ils lisent ensemble l’un pour l’autre chacun un exemplaire du même livre. Hier, c’était La Métamorphose de Kafka. On peut dire des Russes grands et petits, qu’ils sont ivres d’esclavage. écrit Custine. « On a Groupama qui viennent manger, cinq », annonce l’aide serveur. Je range mon livre, c’est le moment de partir.
J’ai un quart d’heure d’avance au Flimiou mais je suis autorisé à m’asseoir par l’accorte patronne aux lèvres pulpeuses. Au menu du jour à vingt euros : tzatziki poisson fumé, poitrine de porc braisée au gingembre haricots blancs à la tomate et feuilleté aux pommes. La vue est sur la route qui mène au Port Rhu. Au bar, des locaux se demandent sur quelle chaîne le foute ce soir ? C’est le début de cette fichue Coupe du Monde. Mon souhait, comme à chaque compétition de premier plan, que l’équipe de France perde le plus vite possible, de même que celles des anciennes colonies, pour qu’on évite les masses fanatisées dans les rues. Dans mon assiette : un énorme morceau de porc bien gras comme il ne faudrait pas que j’en mange. Toutes les autres tables sont occupées par des travailleurs travailleuses.
« Le menu change tous les jours, me dit la patronne quand je paie, sauf le vendredi où c’est toujours sardines grillées poulet rôti, et en été où on a le même menu tous les jours. »
L’arrêt de bus Le Port est à cinquante mètres, face à une ancienne conserverie de sardines, ce qui m’évite de remonter sur la butte. J’y prends le Un à treize heures vingt et une.
J’en descends à Saint-Jean et vais pédestrement par le sentier côtier jusqu’à mon banc des Sables Blancs. À quinze heures, je suis à la terrasse de Villa Cornic avec Custine qui parle de la Russie d’hier comme si c’était celle de Poutine : Le gouvernement russe, c’est la discipline du camp substituée à l’ordre de la cité, c’est l’état de siège devenu l’état normal de la société.
                                                                *
Je suis assourdi par le bruit que fait la vie. (Georges Perros)

11 juin 2026


Point de gobelet pour l’allongé à la boulangerie, je me contente d’un expresso. Pas moyen de faire une photo, la batterie de l’appareil est déchargée. Pas de livre pour moi dans la boîte à livres en forme de cabine de plage au-dessus de celle de Saint-Jean (quelqu’un y offre ses Séries Noires). Pas de « Bonjour monsieur, c’est mercredi » quand je passe le haut de la butte. Pas de Gaëlle pour m’apporter le café chez Ty Gamalou (elle a une fille d’où ce congé hebdomadaire). Pas d’averse, c’est une bonne nouvelle, mais ça ne va peut-être pas durer. Ce qui ne va pas durer, à coup sûr, c’est ma lecture du Journal de Lewis Carroll : J’ai dû m’évanouir à la fin du service du matin car je me suis retrouvé une heure plus tard, sur le sol du chœur ; et je m’étais probablement cogné le nez contre le prie-dieu, car il avait énormément saigné.
Après mon tour du port, je poursuis mon effort au Bistrot de la Mouette. Marie est là pour apporter mon expresso verre d’eau. Soudain l’averse qu’on n’attendait plus se déclenche qui oblige l’équipe de tournage du film à mettre des sortes de casquettes en plastique coloré aux projecteurs installés sur le quai.
Cette ondée est terminée quand je rejoins le Port Rhu. Le problème avec ses restaurants à menus du jour, c’est que ceux-ci sont aux deux tiers les mêmes que ceux de la veille. J’échoue donc à la crêperie Le Brise-Glace où je commande une crêpe chorizo à quatre euros cinquante puis celles du menu breton à treize euros quatre-vingt-dix : une crêpe saucisse tomme du Névet et fondue d’oignons et une crêpe aux pommes caramélisées. Je déjeune seul à l’étage à une demi-table de fenêtre.
Ce mirifique repas terminé, j’ai largement le temps d’ouvrir la porte de la boîte à livres de la place d’où partent les bus et qui sert parfois de lieu de stockage aux affaires du mendiant de Carrefour City. À l’intérieur, cette plaque : « Après 60 années de service devant l’Hôtel de Ville de Falmouth, traditionnelle Phone Box offerte à la ville de Douarnenez en gage d’amitié par Eric Dawkins en 1992. Sa rénovation a demandé 2 années à Mike Booney. » Deux années ? Quand on voit l’état dans lequel elle est. Aussi dégradée que le bateau-phare. J’y trouve un gros Folio : Fin de combat de Karl Ove Knausgaard. Jamais entendu parler de cet auteur norvégien, bien qu’il ait eu le prix Médicis essai en deux mille vingt. J’apprends qu’il ne s’agit que d’un sixième de son « incroyable entreprise autobiographique ». Ça m’a l’air fort intéressant.
Je rejoins les Sables Blancs où je prends un premier café au Gwell Mad, encore en compagnie de Lewis Carroll : Prononcé un discours à l’école secondaire, devant les grandes, les anciennes élèves et les parents. C’est un grand honneur que d’être invité à leur parler des réalités de la vie. puis un second café à Villa Cornic où une buveuse de bière découvrant les transats (d’ailleurs au nom d’une marque de bière, la seule faute de goût de l’endroit) déclare : « On se croirait trop comme à la maison. » J’ai un œil sur mon livre et un œil sur la plage. C’est ainsi qu’à l’entrée de celle-ci, je vois venir Gaëlle et sa fille. Nous nous saluons de loin de la main.
Le vingt-trois décembre mil huit cent quatre-vingt-dix-sept, Lewis Carroll écrit : Je pars pour Guildford aujourd’hui par le train de 2 heures 07. Ce sont les derniers mots de son Journal. Il y meurt de la grippe, le quatorze janvier mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, à l’âge de soixante-cinq ans.
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Je me suis fait un non. (Georges Perros)

10 juin 2026


« C’est vrai qu’il est tombé une sacrée ondée », me dit la boulangère en essuyant un siège et une table basse pour que je puisse m’y installer avec mon pain au chocolat et mon allongé ce mardi matin, ma table haute étant prise par un intrus. Oui, une sacrée ondée m’obligeant à différer ma sortie. Ce que je déteste.
Le ciel s’éclaircit en chemin et le soleil est de la partie pour mon dernier effort. J’aperçois ma récompense à sa fenêtre : « Monsieur, en est mardi. Bon mardi, monsieur, bon mardi. » Je le remercie et lui souhaite de même.
Chez Ty Gamalou où un expresso verre d’eau m’est apporté illico par la sympathique jeune femme brune, une table de cinq est occupée par des hommes à chasubles anciennes et bérets basques avec paniers d’osier. « La première prise était bonne », déclare l’un. Il s’agit donc d’un film, d’une reconstitution historique semble-t-il. Lewis Carroll, que je lis toujours, ne connaissait que la photographie. Le voici se décommandant d’un dîner en ville : Je rechigne beaucoup à consacrer une soirée (même si ce n’était pas fatigant) à échanger des platitudes avec des médiocres. « On va se faire prendre en photo tu sais, comme les Bigoudènes en coiffe », dit l’un des acteurs d’occasion à ses semblables. La jeune réalisatrice arrive. Elle leur lit la fin du scénario : l’explosion de capsules temporelles dans un bar en une sorte de fête déchaînée, il y aura à boire. Ce en quoi il s’agit bien d’un film breton.
Je marche jusqu’au bout de la digue, fais une photo d’ensemble du Rosmer puis revenu sur mes pas j’entre au Bistrot de la Mouette pour un second café lecture. Sur l’une des vitres, je lis ceci, écrit à la peinture blanche : On entendait l’herbe froufrouter et les ronces craqueter sous les pieds du marcheur, mais la lumière du feu empêchait qu’on le vît … au premier regard on ne vit ni son visage ni ses vêtements, mais son sourire. C’est signé Tchekhov. Des mouettes dessinées entourent cette citation qui doit provenir de la pièce du même nom. « Je trouve que vous avez un air de famille avec votre collègue d’à côté », dis-je à la sympathique jeune femme brune qui me sert. « Avec Gaëlle ? C’est ma sœur de cœur, c’est pour ça ! »
Crevettes roses mayonnaise, brochettes de magret de canard et pommes de terre grenaille et clafoutis aux cerises, je déjeune au Port Rhu chez An Ifern à une table extérieure latérale protégée du vent mais pas de Kevin, le goéland. C’est ainsi que l’appelle la fille des patrons qui me sert et le chasse en lui courant après. « C’est ma fille qui appelle tous les goélands comme ça », dit-elle. Au cours du repas, l’ondée est de retour, dont l’auvent me protège.
Celle-ci passée, je remonte la butte. Le simplet n’est pas à sa fenêtre. Mes courses faites chez Carrefour City, j’attends sous l’abribus le numéro Un de treize heures vingt.
Descendu au Bon Coin, je trouve le mari de ma logeuse dans le jardin. « Je peux vous demander un service ? » me dit-il. « Oui. » « Est-ce que vous pourriez arroser le palmier ? » « Le palmier ? » « Oui, dans le salon. » Je ne l’avais pas remarqué mais je le trouve aisément et lui verse une cafetière d’eau.
Mes courses rangées, je descends jusqu’au Gwell Mad. Le vent ayant baissé, je me risque en terrasse pour mon café verre d’eau lecture d’après-midi. En bas, sur la plage, un professeur dit au revoir à ses élèves et leur souhaite de bonnes vacances. Elles et eux l’applaudissent puis, après son départ, restent sur place pour profiter de leur liberté, musique, maillots de bain et jeu de ballon.
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Je n’ai jamais entendu un pêcheur dire qu’il aimait la mer. (Georges Perros)

9 juin 2026


Après une nuit sans perturbation de voisinage, je constate que le ciel, lui, l’est toujours perturbé. Ce lundi matin, je ne traîne pas sur le chemin et ne suis atteint que par une fine mouillasse lorsque je petit-déjeune sur un banc face au Port de Tréboul, la boulangerie au perchoir étant en fermeture hebdomadaire.
Je dois mettre mon imperméable pour continuer le sentier de randonnée puis traverser la ville par le haut. « Nick sa mère, la réinsertion », lis-je sur le mur du raccourci du Crédit à Bricoles, officiellement le passage Jean-Bart.
À l’arrivée dans le Port du Rosmeur, seul Ar Baradaz est ouvert où le patron et ses habitués sont dans leurs mots croisés quotidiens. L’auvent est heureusement descendu qui me permet de continuer à lire quand la pluie se fait davantage sentir. On se réjouit dans la clientèle de festivités futures : « C’est la semaine prochaine qu’il y a une course de mobylettes ». « Quatorze mille soixante-huit habitants à Douarnenez, constate un lecteur d'Ouest France, quand je suis arrivé ici on était vingt et un mille. » La pluie redouble. La grisaille s’installe. On ne voit plus la côte d’en face. Mon voisin en est déjà à sa troisième bière. Pour ma part, je recule d’une case en m’installant à l’intérieur sur le siège défoncé avec un deuxième café et toujours le Journal de Lewis Carroll : J’envisage de demander au Comité de Direction, le trimestre prochain, de me nommer un successeur, afin que je puisse prendre ma retraite à la fin de l’année, alors que j’approcherai des cinquante ans, et que j’aurais été Maître de Conférences en Mathématiques pendant 26 ans exactement.
La pluie a presque cessé lorsque je repasse la butte pour rejoindre le Port Rhu. J’avise L’Optimist’e, un restaurant du bord de mer où il y a un menu du jour à vingt euros : accras de thon, mi-cuit de thon légumes pommes grenaille et crème dessert au caramel demi-sel. C’est bon, servi par un jeune homme qui semble tout droit sorti de l’École Hôtelière.
Ce restaurant est situé face au bateau-phare du Musée Maritime. Je le vois parfaitement à travers la vitre. Le Scarweather a été construit en mil huit cent quarante-sept au Royaume-Uni et était utilisé au large de Bristol. Il est non-motorisé, ne peut se déplacer qu'à l'aide d'un remorqueur. Sa lanterne était alimentée par des groupes électrogènes situés dans la salle des machines. Il était aussi équipé d'une corne de brume pneumatique. L'équipage était composé de deux équipes d'une dizaine d'hommes travaillant quatre semaines de suite en alternance.
On le voit aujourd’hui tout rouillé. L'association « Les Gardiens du bateau-phare » s'inquiète pour son avenir, jugeant qu’il se dégrade de jour en jour dans le Port-Rhu. Son dernier carénage remonte à deux mille huit et ce n’est qu’en ce mois de juin deux mille vingt-six qu’a lieu une opération de dépollution, la première depuis son acquisition par la ville en mil neuf cent quatre-vingt-onze, pour le purger des hydrocarbures restants. Commentaire des clients de ce matin chez Ar Baradaz : « C’est n’importe quoi, ce Port-Musée. »
Pendant mon repas, la pluie a cessé et un peu de soleil a surgi. J’attrape le bus de treize heures vingt dans lequel voyagent quatre femmes à valises que j’invite à descendre en même temps que moi à Sables Blancs puisque c’est là qu’est leur hôtel dont le nom ne me dit rien. Les laissant à leur recherche, je vais prendre un café au Gwell Mad. À l’intérieur car il y a encore trop de vent pour que la terrasse soit agréable. Un pilier de comptoir évoque le Débarquement de Normandie : « Moi j’étais pas né mais je me souviens très bien. » Quant à Lewis Carroll, il se réjouit de n’être pas toujours reconnu : C’est agréable d’avoir des amis qui pour une fois ne me connaissent pas comme écrivain. Pas plus tard qu’hier Mme Nash m’a annoncé qu’elle avait appris que l’auteur d’Alice était devenu fou.
Je vais ensuite marcher au-dessus de la plage, profitant d’un meilleur temps, avant de remonter la rue des Sables Blancs.
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Il n’y a pas d’homme comme tout le monde. (Georges Perros)

8 juin 2026


Après une nuit perturbée par l’arrivée de quidams imbibés vers deux heures du matin dans une des maisons d’en face et par leur conversation ponctuée de rires idiots passant à travers les murs et les fenêtres, j’ai le plaisir d’avoir un ciel à peu près bleu au-dessus de la tête lorsque je suis le bord de terre dont je fais une photo de la côte découpée vers Saint-Jean.
Mon petit-déjeuner pris au perchoir, le ciel redevenu gris, je fais le chemin dans l’autre sens. L’absence de bus le dimanche et la flemme de marcher l’après-midi font que je reste aux Sables Blancs, le seul endroit de Douarnenez dont je ne connaissais pas les potentialités.
Lors de mes précédents passages à Tréboul, j’avais marché jusqu’au début de cette plage et, peu intéressé par le sable (même blanc), je n’avais pas été plus loin. Or les cafés et les restaurants ne sont visibles que lorsqu’on est à l’autre bout. Il aura fallu que je prenne ce logement rue des Sables Blancs pour le découvrir.
Je m’assois sur mon banc habituel, sous la ouaibecame des Sables Blancs. On ne m’y voit pas. En revanche, il est possible de me contempler de dos lorsque je monte vers Saint-Jean chaque matin à une heure qui n’est jamais la même.
Un gus soulève son chien et le pose sur le muret afin qu’il voie la mer. « Allez, on y va ! », entends-je derrière moi.  C’est l’heure de l’entrée en action des longeuses et longeurs de côte. Pour moi, celle de rejoindre le Gwell Mad pour un allongé lecture. Je suis toujours dans le Journal de Lewis Carroll : J’ai été invité à déjeuner aujourd’hui par Mme Cradock, mais j’ai décliné l’invitation pour la double raison que je ne sors pas le dimanche et que je ne déjeune pas en ville. Un vieux discute avec un autre au fond de la salle : « Hier j’ai vu le défilé des pédés. Oh là là, y en avait… » Un alcoolisé se fait éjecter. Sa mère est déjà venue récupérer sa voiture afin qu’il ne l’utilise pas.
En ce qui concerne mon déjeuner dominical, Mme Cradock ne m’ayant pas invité, j’achète chez Pop un pokébole saumon gravlax à quatorze euros cinquante, ce qui est cher pour ce que c’est. Pour dessert, j’ai un pain aux raisins de la boulangerie à deux euros quatre-vingt-dix. Je mange cela sur mon banc jusqu’à ce que je sois envahi par une foule de bicyclistes à chasubles jaunes venus garer leurs machines contre le muret. Une vélo-école « le vélo au quotidien en Cornouaille ». Moitié de Blancs, moitié de Noirs, d’où je déduis qu’il s’agit d’une opération destinée aux habitants d’un quartier (comme on dit).
Je retrouve la clientèle typique d’un bar tabac jeux pour le café au Gwell Mad. Un retraité au comptoir : « J’ai l’impression que quand je travaillais, j’étais plus détendu. » D’autres discutent nourriture pour chien : « Les os de poulet, tu peux lui donner. C’est les os de lapin qu’il faut pas. Ils sont trop pointus. » « Comme la bite à René, quoi. »
Villa Croisic qui devait ouvrir à onze heures ne le fait qu’à quinze heures. En cause la maladie d’une employée, m’explique la jeune fille qui a ses lunettes. Pour la même raison, ce sera fermé lundi et mardi. Ce qui est dommage. Sur la terrasse de la pelouse, tandis que le ciel devient de plus en plus noir, je retrouve Lewis Carroll qui ne photographie pas que des petites filles : J’ai réussi non sans mal a persuadé Ruskin de venir se faire photographier et rester déjeuner avec nous.
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Deux hommes sont moins dangereux qu’un seul. Dix plus dangereux que cent. (Georges Perros)

7 juin 2026


De la pluie et du vent toute la nuit, un peu de soleil entre deux nuages quand je marche jusqu’au Port de Tréboul au-dessus duquel apparaît un arc-en-ciel raccord avec l’actualité locale. Une première étape avec petit-déjeuner perché, puis je poursuis vers Port Rhu et le Port du Rosmeur.
« On n’est jamais assez rigoureux dans le choix de nos ennemis », c’est la première chose que j’entends lorsque je m’assois sous la véranda de Ty Gamalou où la gentille brune, jolie par ailleurs, m’apporte un café verre d’eau sans que j’aie à le demander. « Oui c’est bien ça, merci beaucoup ». Tandis que je lis le Journal de Lewis Carroll, on parle ici de Marjane Satrapi, morte de tristesse à cinquante-six ans, un an après le décès de son mari. « C’est à vous cette merveille ? » demande une vieille vapoteuse à un jeune père d’enfançon. C’est exagéré. Une autre vieille reporte sa tasse et son verre au comptoir et part sans payer. Simple distraction. Lewis Carroll est à Nijni Novgorod : C’est ainsi que nous sommes allés à l’hôtel Smernovaya (ou quelque chose d’approchant), endroit vraiment infâme, même si, à n’en pas douter, c’était le meilleur de la ville.
Je reste ici jusqu’à dix heures et quart qui semble être le moment où se donnent rendez-vous les familles à poussettes. C’est que nous sommes samedi, comme ne me l’a pas dit le simplet dont la fenêtre était fermée lors de mon passage. Le temps se gâtant, à peine dehors sur le quai que je rentre aux Flots Bleus pour un autre café verre d’eau lecture. À ma gauche, un jeune homme et une jeune femme discutent de cercles de parole sur le harcèlement et le consentement pour des élèves de Cours Moyen. Ce sont des animateurs de débat scolaire, des intervenants dont je ne sais quelle est la compétence. Leur dialogue sur les cercles de parole tourne en rond. Ils vivent de peu, elle récemment séparée après huit ans et demi, lui qui a peut-être trouvé un logement : « Je croise les doigts pour que ce soit un vieux compteur, que je puisse niquer l’électricité ».
Pour déjeuner je retrouve Port Rhu et choisi À Tribord, un restaurant antillo-breton sans musique. Je mange à l’intérieur à cause du vent dans une salle sombre où je suis face à une bibliothèque emplie de livres inintéressants qui sortent tout droit d’une boîte à livres. On dirait la cambuse d’un bateau, à ma gauche un gouvernail. Tout est fait maison (comme on dit). Mon choix : rougail saucisse à quinze euros et far breton à trois euros.
Ce bon repas terminé, je remonte sur la place des bus. Y stationnent un camion à plateforme avec sono et deux camionnettes transformées en chars à ballons arc-en-ciel. C’est ici le départ de la première Pride de Douarnenez. Il est treize heures vingt-cinq. Le rassemblement est appelé pour treize heures trente, avec départ à quatorze heures. Petit circuit dans le haut de la ville avant une dispersion dans les bars du Port du Rosmeur et des fêtes dans des cleubes le soir. Le temps n’aide pas. Le vent froid souffle de plus en plus fort et la pluie menace. Il y a quand même du monde. Cette première est donc une réussite pour ses organisateurs. Ce qu’on ne sait pas, c’est l’étendue de la réprobation autour.
Ce défilé partira sans moi qui monte dans le bus Un de quatorze heures cinq afin de rejoindre les Sables Blancs pour un café verre d’eau lecture Villa Cornic. « Alors comme hier ? me demande la jeune fille derrière le comptoir, un expresso sans sucre mais avec le petit chocolat. » « C’est ça, et vous, vous n’avez plus de lunettes ? » « C’est parce que j’ai fait du cheval ce matin, il n’y a que pour mon cheval que je les enlève. »
Il n’y a que pour lire que je mets les miennes. Encore une fois à la table haute, le vent empêche l’extérieur. Luiza chante Oh laissez-moi vivre comme je veux. Lewis Carroll est de retour chez lui. Les familles du samedi arrivent ici aussi : « À partir du moment où tu touches et on t’a demandé de ne pas toucher, c’est une bêtise. »
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On écrit parce que personne n’écoute. (Georges Perros)

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