Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

2 mai 2026


La clé de mon logis temporaire mise dans la boîte à lettres en bas à gauche, c’est nuitamment et pédestrement que je rejoins la Gare de Perpignan, mettant au passage mon pull dans la première poubelle, il fallait faire la place aux livres.
Forcément en avance, je suis le premier à franchir le contrôle d’accès à la voie où arrive le Tégévé de sept heures pour Paris. Derrière moi, un couple de sexagénaires belges que j’ai guidé jusqu’ici. C’est la première fois de leur vie qu’ils prennent le train. La cause en est un accident de voiture. J’ai la place Vingt-Cinq en voiture Cinq. Le chef de bord annonce qu’il sera complet à partir de Sète. Je revois le canal de Narbonne et la Pointe Courte de Sète. À Montpellier Saint-Roch, c’est l’accouplement avec un autre Tégévé. « Prenez garde à vos bagages, surtout dans les arrêts intermédiaires », ne cesse de répéter le chef de bord. Plus original : « Les personnes qui se sont trompées de train sont invitées à descendre à la prochaine gare, Nîmes Centre. » Je me demande pourquoi, dans les Tégévés, on ne trouve que des familles à enfants en bas âge (trois de ces familles dans la voiture où je suis). Dès que les enfants sont plus grands, il semble qu’on ait une voiture ou bien qu’on ne voyage plus. Plus pénibles que ces enfançons, trois jeunes hommes ne parlant que de l’association qu’ils semblent n’avoir créée que pour résoudre des problèmes qui n’auraient pas existé sans cette association.
Ce train arrive comme prévu à douze heures dix-huit à la Gare de Lyon, laquelle va être fermée pour quatre jours à partir de ce soir. Il s’agit de changer le système d’aiguillage et de signalisation pour mettre en place une informatisation « nouvelle génération » raccordée au centre de commande digitalisé des aiguillages du faisceau ferroviaire sud-est de Vigneux-sur-Seine (Essonne), ce qui donne à craindre des soucis futurs. La rapidité du métro Quatorze me donne le temps de manger mes sandouiches triangles à la Gare Saint-Lazare.
Je monte ensuite dans le train Nomad pour Rouen, départ à treize heures quarante. Pas question de voyager tranquillement en voiture Cinq car c’est veille de jour férié, elle est en réservation comme le reste du train. Je prends donc ma place Vingt-Sept en voiture Quatre. Ma voisine côté fenêtre me demande de permuter avec elle. Ce que je refuse. Près des vitres, c’est inconfortable, pas de place pour les pieds. Avant même le départ, elle me demande de me lever pour aller téléphoner sur la plateforme, me disant qu’elle va avoir à le faire plusieurs fois. « Je vois que vous avez envie de vous venger », lui dis-je. Quand elle revient, elle me dit que je vais être content, elle a trouvé une place ailleurs. Elle prend ses cliques et ses claques et n’oublie surtout pas son smartphone pour aller travailler. Elle porte autour du cou le badge de son employeur. J’ai donc le privilège de faire tout le trajet sans voisinage immédiat.
Comme je n’avais pas anticipé que le trente avril est la veille du Premier Mai, je dois m’infliger un passage de survie chez U. Ambiance pesante l’après-midi dans cette supérette : un vigile en uniforme à l’entrée, plein de branlotins à l’intérieur achetant des canettes et des bonbons, leurs sacs à dos posés par terre dans l’entrée, un personnel inconnu. Je préfère le matin, sans vigile, avec des employé(e)s que je connais et qui me connaissent, notamment cette caissière dont je courrais le risque d’être amoureux si je vivais sur le même fuseau horaire qu’elle.
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Pas réussi à trouver trace de l’Hôtel de l’Europe, rue des Abreuvoirs, où se rejoignirent Frédéric Chopin et George Sand en mil huit cent trente-huit. Elle arrive la première avec ses deux enfants et l’attend. Chopin est arrivé hier soir à Perpignan, frais comme une rose et rose comme un navet ; bien portant d’ailleurs, ayant supporté héroïquement ses quatre nuits de malle-poste. Tous quatre veulent aller aux Baléares. Pour ce faire, ils gagnent Port-Vendres : Je quitte la France dans deux jours. Je vous écris du bord de la mer la plus bleue, la plus pure, la plus unie ; on dirait d’une mer de Grèce, ou d’un lac de Suisse par le plus beau jour.

1er mai 2026


Ce mercredi est le dernier jour de ma présence à Perpignan, ville sans voitures, je ne sais pas comment c’est possible. Comme chaque matin vers sept heures, hormis les employés municipaux chargés de nettoyer les rues, je ne croise quasiment personne dans la vieille ville. Parti de la rue des Trois-Journées, je traverse la place de la République en diagonale, emprunte la rue des Augustins à laquelle sont perpendiculaires des rues à Gitans (encore endormis) et arrive au Café de la Source après un passage à la boulangerie.
J’y bois un allongé, comme le jour de mon arrivée dans cette ville où j’aurai passé un mois. Cela après une nuit tranquille, comme les autres, dans mon petit studio Air Bibi entre l’Hôtel de Ville et la Cathédrale. Trente euros la nuitée, un prix attractif et une logeuse que je n’aurai jamais vue, son mari étant passé à mi-séjour pour me donner de quoi changer draps et serviettes.
Ce petit-déjeuner terminé, je me rends là où je suis arrivé il y a un mois, place de la Loge pour la regarder mieux. Cette place de la Loge accueillait les trois principaux édifices civils du pouvoir : le Consulat édifié vers mil trois cent dix-huit qui correspond aujourd’hui au vestibule de l’Hôtel de Ville, la Loge de Mer construite en mil trois cent quatre-vingt-dix-sept abritait le Tribunal et la Bourse du Commerce maritime et le Palais de la Députation achevé en mil quatre cent cinquante-quatre la Représentation perpignanaise de la Députation Générale de Catalogne.
Cette Loge de Mer est dotée à son angle d’un petit bateau en fer forgé dont l’original est conservé à l’Hôtel de Ville dans lequel j’entre ensuite me disant qu’à cette heure matutinale je risque peu d’y croiser le Maire. Dans le vestibule rebaptisé patio, des poutres sculptées d’un bestiaire imaginaire, au centre un bronze de Mayol La Méditerranée considéré comme l’un de ses chefs-d’œuvre et au sol du marbre rose de Villefranche et du marbre bleu de Baixas. Encore à côté est le Palais de la Députation à la belle architecture catalane.
Le marbre, on le retrouve sur des trottoirs de certaines rues dont celle qui me mène au Grand Café de la Poste. Je prends un café verre d’eau tandis qu’une équipe de la ville décroche les drapeaux catalans de Sant Jordi et que d’autres travailleurs continuent à picoter les joints entre les briques du Castillet. « C’est très calme, constate le serveur, C’est les vacances alors les gens, ils se lèvent très tard. Là, il a fait quelques jours de beau alors ils étaient sur la côte. » On trouve toujours des raisons de se consoler.
J’en suis à chercher un restaurant pour midi lorsque je découvre un petit marché de bouquinistes près du Canal de la Basse. L’un d’eux propose des beaux livres (comme on dit) à dix euros pièce. Parmi ceux-là, quatre volumes consacrés à Marcel Duchamp. Je les feuillette, trouve le vendeur. « Vous me feriez un prix pour le tout ? » « Je vous les fais à trente, ça en fait un gratuit. » Comment résister ? « Je gagne pas mais ça débarrasse » me dit-il quand je paie. « Ça gagne un peu quand même », lui réponds-je. « Et puis Marcel Duchamp, c’est pas mal », conclut-il. Je le soupçonne d’en avoir peu vu et peu lu sur le sujet. Comment vais-je pouvoir caser ça dans ma valise ?
Pour le déjeuner, c’est place de la République en terrasse à La Petite Cuisine où un menu à vingt-deux euros propose un œuf marbré sur son lit de feuilles de brick, crémeux de navets et jus de persil puis un pavé de saumon sauce roquette, riz noir façon risotto et enfin un délice chocolat et ail noir glaçage miso, sirop au poivre de Sichuan et crumble. Cette petite cuisine est excellente. Je me réjouis d’avoir fait le bon choix pour mon dernier repas perpignanais. Je me réjouis aussi d’être à la fin de mon dessert quand s’installe à la table voisine un groupe de neuf collègues.
Le dernier café verre d’eau est pour le Grand Café de la Poste. Pour une fois, j’y côtoie un homme qui lit, en l’occurrence : L’âne, une histoire culturelle de Michel Pastoureau. Au coin de la placette à Fontaine Wallace de la rue des Trois Journées, une boutique chic de vêtements et jouets de seconde main pour enfants affiche « Cool Kids Read Books ».
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Mon achat de ce dernier jour à Perpignan : l’ensemble de quatre volumes publiés par le Centre Pompidou lors de l’exposition L’Œuvre de Marcel Duchamp en mil neuf cent soixante-dix-sept. Tome un : Biographie / Chronologie. Tome deux : Catalogue raisonné rédigé par Jean Clair. Tome trois : Abécédaire / Approches critiques. Tome quatre : Victor, roman de Henri-Pierre Roché.

29 avril 2026


Faute de car liO pour aller à Cerbère le matin, c’est avec le train liO de sept heures cinquante-cinq pour Port-Bou que je m’y rends ce mardi, mon billet à cinq euros, acheté à Prades hier matin, en poche. Je suis dans la voiture des bicyclistes. L’un d’eux, après avoir accroché son engin, y attache son bagage avec un antivol puis s’endort. Partis sous un ciel gris, nous arrivons sous un ciel bleu.
Je retrouve avec joie le tunnel entièrement graffé et glauque à souhait qui permet de descendre directement de la Gare à la Méditerranée. C’est jour de petit marché le long de la plage de cailloux. Tous les commerces du front de mer sont fermés, hormis la boulangerie.
Je monte la pente aux arcades afin de revoir sans tarder l’Hôtel Le Belvédère du Rayon Vert. C’est la première construction en béton armé au monde, de style « paquebot » art déco. Il a été édifié entre mil neuf cent vingt-huit et trente-deux sur les plans de l'architecte perpignanais Léon Baille à destination des touristes devant attendre l'obtention d'un visa pour entrer en Espagne et le changement d'essieux de leur train. Il comprenait une salle de restaurant avec vue panoramique, une salle de cinéma, un casino, un salon de lecture, une scène de théâtre à l'italienne et un court de tennis sur le toit terrasse. Aujourd’hui il vivote. Certaines chambres, transformées en appartements, sont ouvertes à la location et on peut le privatiser en partie. Devant sont malheureusement garés deux voitures qui nuisent aux photos que j’en fais.
Continuant sur ma lancée, je vais voir s’il y a un chemin de randonnée qui me permettrait de suivre un peu la côte et ses découpures. Il y en a un mais fermement interdit et barré.
Redescendu, je marche jusqu’au bout de la digue afin de voir le bourg dans son ensemble et je me demande où pouvoir prendre un café et ultérieurement déjeuner car l’Hôtel de la Plage que j’ai fréquenté autrefois est fermé. Je cherche dans les rues intérieures mais que dalle. Un autochtone sortant d’une banque m’indique de quoi me sauver, un café restaurant, Le Coba, sur la montée vers l’Espagne après l’école de plongée.
J’entre dans une salle à demi enterrée mais avec des baies vitrées donnant sur la mer. Il ne reste qu’une seule table libre. Les autres sont occupées par des locaux qui discutent entre eux de sujets aussi intéressants que le tiercé, le chien de l’un d’eux ou le temps incertain. Je bois un allongé verre d’eau à deux euros et réserve une table pour midi.
Le Coba, ça veut dire la grotte, il y en a une dans le rocher en dessous, apprends-je un peu plus tard et par hasard d’hommes du pays qui, comme moi, regardent l’amarrage d’un voilier traditionnel. Ce bateau est doté d’une voile latine, apprends-je également.   
À midi, lorsque je reviens au Coba, je suis déçu. Il n’y a que des plats à la carte, chers et peu attrayants. Je me contente, dans la partie snack, d’un poulet à la catalane avec frites industrielles à treize euros cinquante. Comme compensation, j’ai la vue sur le large et sur l’Hôtel Le Belvédère du Rayon Vert. « À Cerbère, il n’y a pas grand-chose à faire », dit la femme du couple assis derrière moi.
Mon dessert est une part de flan que j’achète à la boulangerie juste avant qu’elle ne ferme, avec un café servi dans un petit carton, quatre euros dix. Je consomme cela sur une des tables de trottoir en assistant au démontage du marché.
Pour le retour, il y a le car liO de quatorze heures. Il me permet de voir toute la Côte Vermeille par la corniche et, une dernière fois, ses jolies stations balnéaires : Banyuls, Port-Vendres et Collioure. Au large des deux dernières mouillent deux énormes voiliers blancs de croisière à cinq mâts.
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Rentré, je me débarrasse des fiches horaires des bus Sankéo et des cars liO. Pour mon dernier jour à Perpignan, je resterai en ville.

28 avril 2026


Le ciel est bleu d’un côté, gris de l’autre, ce qui ne m’aide pas ce lundi matin à savoir si c’est une bonne idée d’aller en montagne. On verra, me dis-je, perché chez Secrets de Pains où sont en panne la machine à café, la machine à paninis et le four à viennoiseries. Cela me vaut deux pains au chocolat pour le prix d’un, car ils sont mal cuits dans le four à pain, et un allongé bricolé avec une cafetière de secours.
Par le premier bus venu, je monte à la Gare Multimodale afin de prendre une dernière fois le même car liO terminus Prades. Dans cette bourgade, je profite de la présence d’une Gare en activité mais pas débordée pour prendre mon billet de train de demain matin puis je vais boire un café à la terrasse de L’Express en attendant le car liO Cinq Cent Vingt-Trois de dix heures dont le terminus est Mosset (on prononce Mossette).
C’est un minicar encore plus petit que le minicar qui va à Vernet-les-Bains. Par une route pleine de virages, il monte jusqu’aux Thermes et ça continue à grimper jusqu’au village de Molitg-les-Bains où j’ai demandé au chauffeur de me déposer. Molitg (on prononce plus ou moins Molitge) est petit et endormi. Je vais voir de près la belle église romane Sainte-Marie et le Château médiéval et puis la visite est terminée.
Je demande au seul autochtone visible, qui jette ses bouteilles en verre dans le conteneur destiné à cet usage, s’il y a moyen de rejoindre les Thermes sans marcher au bord de la route. « Oui », me dit-il. Un peu plus loin sur la droite commence un chemin descendant. Une pancarte le promet ensoleillé. C’est un bon raccourci avec vue sur le Canigou qui devient route pour piétons et me met à l’arrêt des cars Les Thermes près duquel j’ai repéré en passant un café restaurant ouvert : Le Royal.
J’y bois un café verre d’eau à un euro cinquante en terrasse puis descends un petit bout de route pour avoir la belle vue sur les Thermes. « Vous aurez un banc là-bas », m’a dit le jeune patron du café. Il y en a même plusieurs dans l’allée qui mène à ces Thermes, un bâtiment rose comme il se doit, pas trop laid, incluant le Grand Hôtel où un chef renommé opère en cuisine. En face là-haut, les ruines de la forteresse médiévale de Paracolls. En contrebas, les gorges de la Castellane.
Un clair carillon sonne midi. Au Royal, on ne mange qu’à la carte. Je me risque à l’assiette du chef, un tas de choses variées autour d’un peu d’agneau pour vingt et un euros. « Vous n’avez pas d’allergie ? Vous faites la cure ? » « Ah, non non non ! » « Très bien ! » Des curistes, il y en a qui mangent ici. Ils discutent entre eux et ont leur opinion sur la nouvelle tentative d’assassinat de Trump : « C’est que du bidon, c’est pour se faire de la pub. »
Je ne suis pas déçu de mon assiette du chef que je trouve néanmoins un peu chère mais la volubilité du patron finit par me fatiguer. Des nuages noirs sont apparus et un peu de vent se fait sentir quand je reprends place sur un banc de curistes. Je surveille ma montre. Il ne s’agirait pas de louper le Cinq Cent Vingt-Trois du retour qui passe ici à treize heures quarante-deux.
Dans ce minicar sont présentes, devant moi une vieille qui va à l’hôpital, et à ma gauche une jeune vêtue d’une robe fendue qui dévoile sa jambe jusqu’en haut et je me dis que si le chauffeur qui conduit vite rate l’un des virages de la descente vers Prades, ce sera sur cette agréable image que je quitterai la vie.
Aucun accident ne s’étant produit, je mets pied à terre à la Gare de Prades. Alors que le chauffeur du minicar a prédit l’orage pour seize heures, le patron de L’Express l’annonce pour quinze heures. J’y prends mon dessert, un gâteau au chocolat, avec un café (quatre euros cinquante) avant de monter dans le car liO de quatorze heures quarante-trois pour Perpignan, pas sûr d’arriver avant l’orage. C’est pourtant ce qui se produit, car dans la vallée, le ciel bleu est de mise.
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Pablo Casals résida à Molitg après avoir quitté l’Espagne franquiste, accueilli dans une maison du hameau des Thermes par la famille Barthélémy. À partir de mil neuf cent cinquante, les plus grands musiciens le retrouvèrent chaque été à Prades pour ce qui prit le nom de Festival Pablo Casals. En mil neuf cent cinquante-huit, il fut à l'initiative de la construction de la tombe d'Antonio Machado à Collioure.
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Le dicton du jour : Quand passe le curiste, sa femme est cinquante pas derrière.

27 avril 2026


« Monsieur sortez, s’il vous plaît ! Sortez, s’il vous plaît ! » Le chauffeur de car liO pour la Côte Vermeille ne veut pas laisser passer un jeune homme qui prétend qu’on lui a volé son argent. Le face à face s’éternise. Lui dit qu’il est prêt à payer l’amende et que le chauffeur n’a pas de cœur. Le chauffeur dit qu’il n’a pas le droit de le laisser monter. Un vieux, encore à l’extérieur du car, se met à gueuler : « Ça m’énerve, j’en ai marre des gens comme ça. » « Prenez ces deux euros », dit-il au chauffeur qui lui demande de se calmer, croyant être sa cible. Pas du tout, il en a après ces fainéants qui ne veulent pas travailler et qui n’ont pas d’argent. Le jeune à casquette est obligé de dire merci au vieux qui le déteste puis il va s’asseoir au fond du car comme un péteux.
Le reste du trajet est sans histoire. Ce dimanche matin, je descends une nouvelle fois à Collioure. Je longe la plage du port d’Avall et trouve le chemin qui mène au Moulin dominant la ville. Il passe à travers des oliviers. Des marches rendent la montée facile. J’y suis en dix minutes avec un arrêt à la gloriette qui donne vue sur l’ensemble de la cité. Le Moulin de la Cortina fut bâti au quatorzième siècle. Il fut progressivement laissé à l’abandon jusqu’à n’être qu’un champ de ruines. Devenu propriété de la ville, il a été remis en état. S’il était à l’origine destiné à moudre le grain, il est aujourd’hui utilisé pour la production d’huile d’olives. Au-dessus, c’est le Fort Saint-Elme, jusqu’où je ne grimperai pas cette fois.
Comme c’est dimanche, des gars de l’association s’activent à doter les ailes du Moulin de toiles leur permettant de tourner. J’assiste à l’opération. Quand tout est prêt, ça tourne plus ou moins, faute de vent suffisant. Je pourrais entrer pour avoir des explications sur la fabrication de l’huile d’olive, et au besoin en acheter, mais je n’ai pas envie de savoir quoi que ce soit sur le sujet. Je fuis toujours les passionnés. Il faut faire semblant de s’intéresser à ce qui est le centre de leur vie alors qu’on s’en tape.
Redescendu sur la plage du Boramar, je bois un café verre d’eau de premier rang au Petit Café. Il est dix heures vingt et la chaleur est déjà forte. Je passe dans la rue intérieure devant la modeste bâtisse où habitait Henri Matisse qui amena ici moult confrères puis devant l’Hostellerie des Templiers où ces messieurs avaient leurs habitudes et offraient leurs œuvres contre des repas à l’hôtelier qui en a bien profité. Derrière le Marché se trouve le Cimetière. À droite en entrant, on ne peut manquer la tombe d’Antonio Machado, fleurs, drapeaux, déclarations et sa fameuse boîte à lettres. J’y suis heureusement seul, entre deux passages de groupes d’Espagnol(e)s.
Revenu au-dessus de la plage du Port d’Avall, je m’assois sur un banc à l’ombre. Au bout du celle-ci, trois familles dont les progénitures fabriquent un gros château de sable. Comme il s’agit de construction, ce sont les pères qui encadrent. Un quidam passe devant moi puis revient sur ses pas : « Moi aussi j’écris sur Facebook, me dit-il, notamment contre nos amis qui nous gouvernent, lisez-moi : hache-tague elbandito hache-tague perpignan. » « Donc ça vous intéresse d’être lu mais ça ne vous intéresse pas de lire les autres », lui réponds-je. « Si, vous pourrez m’envoyer votre contact une fois que vous m’aurez lu. » « Je suis comme vous, j’essaie de faire grandir le cerveau des gens », conclut-il avant de disparaître. S’il est un objectif que je n’ai pas, c’est bien celui-là.
Je rejoins l’autre bout de la promenade au-dessus de la plage du Port d’Avall pour y trouver un banc bien à l’ombre. De là, je constate que les gars de l’association n’ont pas attendu midi pour déshabiller le Moulin. Je fais preuve de la même impatience pour sortir de mon sac mon repas de chez Secrets de Pains : pan-bagnat au thon et gâteau à l’abricot. Tout en mangeant j’entends jouer les deux guitaristes au pied du Château. Ils étaient déjà là en octobre deux mille dix-neuf. Je bois un café verre d’eau au Saint-Elme puis il est temps de me rendre à l’abri des cars afin de rentrer avec le quatorze heures dix-sept.
Peu avant l’arrivée au terminus, un homme à cheveux longs s’agite. Il veut descendre au porto. Il répète sans cesse porto porto. Tout le monde lui dit en français et en espagnol qu’il n’y a pas de port à Perpignan mais impossible de le convaincre.
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Rentré, je regarde ce que publie le quidam à double hache-tague. Aucun texte, des vidéos où il s’en prend au Maire Rassemblement National, une occupation stérile.
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Étrange qu’il ait fallu attendre deux mille vingt-quatre pour que Collioure soit élu Village Préféré des Français.

26 avril 2026


Depuis jeudi c’est Sant Jordi, la fête catalane de la rose et des livres que l’on célèbre des deux côtés de la frontière. À Perpignan, quelques fontaines ont été fleuries (pas celle sous ma fenêtre) et ont lieu une dizaine de petits événements en rapport avec le livre. De chez Secrets de Pains, j’assiste à l’installation de tables alignées le long du Canal de la Basse pour le Village des Éditeurs et des Auteurs. Les auteurs du coin, après avoir mis leur argent dans l’impression de leurs livres, espèrent trouver des lecteurs. Certains déchargent leur littérature avec un diable. Ce samedi, c’est un autre évènement qui m’intéresse : le Village des Bouquinistes, place Gambetta. Toutefois, je n’y cours pas. Je sais à quel point ces gens sont lents à organiser leurs présentoirs. Ce sera pour cet après-midi.
À huit heures douze, place Perry, n’ayant eu que la rue à traverser depuis Secrets de Pains, je prends le bus Sankéo numéro Cinq pour un second passage à Sainte-Marie-la-Mer. J’en suis le seul passager à l’arrivée. Le marché est en place : « Eh, bonjour ! » « Allez, on en profite ! ». Je me balade sur le haut de la dune qui sert de digue jusqu’à l’envie de faire demi-tour et de m’installer à la terrasse du NJ qui pourrait s’appeler Chez Père et Fille.
Vingt et un euros, c’est toujours le prix du menu du samedi chez NJ. Je choisis la tielle sétoise et le gigot d’agneau confit « Marengo ». Je suis le seul à déjeuner dans cet immense établissement de derrière les dunes. Ce qui désespère le patron. Sa fille n’a point l’air de s’en faire. Lui me demande sans cesse si ça me plaît. Je suis obligé de dire oui, même si je trouve son gigot d’agneau confit bien sec. En dessert, je prends une mousse au chocolat. J’en ai terminé en une heure, ce qui me permet de rentrer avec le bus Cinq de treize heures six dans lequel une vieille dit à une fillette « C’est la fête aujourd’hui, tu le sais, aux mamans on offre une rose, aux papas un livre ».
Quand j’arrive à Perpignan, je prends un café verre d’eau au Grand Café de la Poste puis mets le cap sur la place Gambetta qui n’est autre que le parvis de la Cathédrale. Le Village des Bouquinistes ne comprend que six vendeurs, des professionnels de la profession proposant de bonnes choses à des prix élevés. Exemple : le Quarto consacré à George Perros est à vingt euros (neuf, il en vaut trente-deux). Il fait chaud et cette place est entièrement minéralisée. La réflexion des rayons du soleil rendrait pénible le fait de s’y attarder.
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On raconte que certains ont pris une location de vacances à Sainte-Marie-la-Mer en croyant l’avoir fait aux Saintes-Maries-de-la-Mer.

25 avril 2026


Ce vendredi, je prends le premier bus Cé pour la Gare et une formule petit-déjeuner à deux euros quatre-vingts au Voyage Gourmand. Arrive un lit à roulettes avec deux infirmiers. « Bonjour, vous avez appelé le Samu ? » demande l’un à la serveuse. « Oui, c’est pour ma collègue, elle est derrière. » Cette collègue peut marcher mais part allongée, sans un mot de celle qui travaille.
Je rejoins la Gare Multimodale afin d’y prendre, sous le soleil revenu, le car liO Cinq Cent Vingt de sept heures trente pour Prades. Le chemin est un peu différent cette fois. Nous passons à Bouleternère avec sa massive église dressée sur un promontoire et à Vinça avec sa belle église à tour carrée (c’est là qu’il y a le lac). « Prades commune fibrée », est-il écrit à l’entrée.
Le minicar liO Cinq Cent Vingt-Deux arrive à neuf heures pile. Nous sommes deux à y monter. L’autre est un gars du coin. Le trajet me permet de revoir Villefranche et son Fort Victoria. C’est là que le chauffeur prend à gauche. Assez vite, nous sommes à Vernet-les-Bains. Je descends au terminus : Les Thermes. Ce bâtiment rose sans charme au pied duquel coule rapidement le Cady vient de connaître un revers. Une partie est à l’arrêt depuis ce mardi vingt et un avril. L’Agence Régionale de Santé a découvert des légionnelles dans les eaux utilisées pour les soins.
En face, là-haut, est la vieille ville dominée par l’Église Saint-Saturnin et le Château médiéval. Par bonheur démarre de mon point d’arrivée un chemin aisé qui, en traversant un jardin d’hiver, y mène sans effort. J’en parcours les rues parfois fleuries avec belle vue sur la montagne enneigée.
Dans la ville basse où je redescends, une église anglicane et des hôtels désaffectés témoignent d’une gloire passée. Celle du temps où l’aristocratie anglaise avait ses habitudes à Vernet-les-Bains. J’arrive sur la placette Jean-Sicart et entre à La Mie de Pain, boulangerie pâtisserie journaux. Le pain au chocolat ne coûte qu’un euro dix. Je le mange en face, tandis que passe la voiture de la Police Rurale, au bar Chez Jean-Louis qui ouvre à dix heures, et il est dix heures. Le café coûte un euro soixante-dix. La clientèle afflue. Elle est typiquement locale et enfile les perles de comptoir. Premier duo : « T’as pas des hauts et des bas toi ? » « J’ai que des bas. » « Des bas de contention ? » « Des bas résille. » « Prétentieux ! » Second duo : « Quand tu vas être à la retraite tu vas te lever de bonne heure ? » « Oui pour aller pisser. »
Peu de choix pour se restaurer à Vernet-les-Bains. Le resto des Thermes, bien que les curistes soient partis (on se plaint dans le pays des locations annulées), est ouvert mais le cadre et le menu sont tristounets. Sur la place, je trouve un resto à plat du jour mais « On n’en a pas aujourd’hui car mon mari est tout seul ». Reste un « italien », Le 2ème Rempart, où je réserve une table au soleil. Je vais attendre midi sur un banc de cette place centrale où un grand rond de pierres attend la sardane. Là-haut sur la montagne, un drapeau vole au vent, que je devine catalan. Un trio d’Anglais (quand même) sort de la boulangerie.
Au 2ème Rempart, le patron s’appelle Jordi. Son plat du jour est le calamar farci jambon de chez Bonzom riz au safran de chez Sahorre avec petite salade, pour seize euros cinquante. À ma gauche, un branlotin de quatorze ans qui semble en avoir douze. Il est en sport-étude à Font-Romeu pour être fouteballeur et il a déjà devant lui sa carrière toute tracée, il sera parmi les meilleurs et il jouera plutôt en Espagne. J’ai envie de le claquer. À ma droite, une trentenaire qui attend son conjoint (comme elle dit) parti grimper quelque part. Elle lit et continue à lire quand il est là, en sueur et branlant son smartphone. « Tu me raconteras la suite », lui dit-il. « Je n’ai pas beaucoup avancé, ou plutôt, il ne se passe pas grand-chose. » « Comme dans votre vie », ai-je envie de lui dire. Des familles attendent leur tour, des habitués qui se connaissent tous et appellent le patron par son prénom. Je suis tellement satisfait de ce plat du jour dont je ne savais pas ce qu’il cachait que je commande un tiramisu maison à sept euros quatre-vingts et il me déçoit.
Mon car de retour est le direct pour Perpignan qui part de La Poste à quatorze heures vingt-deux. Je vais l’attendre à la terrasse de Chez Jean-Louis avec un café. Tandis que j’écris sur mon petit carnet, une femme qui boit un pastis avec un homme m’observe. Elle finit par se lever et m’aborde : « Monsieur, excusez-moi, votre profil me parle. Vous avez rien écrit ou publié ou quelque chose comme ça ? » Je ne lui dis pas que son profil aussi me parle, que c’est celui d’une alcoolique et que ça se sent à son haleine.
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Rudyard Kipling séjourna à plusieurs reprises à Vernet-les-Bains entre mil neuf cent dix et vingt-six. Le village, les Pyrénées et la culture locale lui inspirèrent plusieurs textes, dont le conte Pourquoi la neige tombe à Vernet. Un pont porte son nom.
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Près de Chez Jean-Louis, un restaurant fermé a pour nom C’est quand le bonheur. Cali a passé son enfance à Vernet-les-Bains. Son quatrième album a pour titre le nom de cette station thermale.
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Au-delà de Vernet-les-Bains, il y a Casteil. C’est le point de départ de quarante minutes de marche pour atteindre la remarquable Abbaye Saint-Martin-du-Canigou. Oui mais, avec les cars liO, on ne peut rejoindre Casteil le matin que du lundi au vendredi et pour ce qui est d’en revenir l’après-midi, c’est uniquement le samedi. Le point positif est que je n’ai pas besoin de me poser la question : est-ce raisonnable pour moi d’y aller ?

24 avril 2026


La mer après la montagne, ce jeudi matin, sous un ciel gris avec le bus Sankéo numéro Quatre que je prends à huit heures vingt au pied de la statue de François Arago dont le doigt montre le Canigou. Je suis seul avec le chauffeur vers la fin du trajet et descends au terminus, Torreilles Plage, entre Le Barcarès au nord et Sainte-Marie-la-Mer au sud.
Où donc est-elle cette plage ? Je me perds dans une impasse qui dessert d’énormes campignes à mobil-homes (à louer, à vendre, neufs, d’occasion). Je demande à l’accueil de l’un où et comment, finis par y arriver. Enfin presque. Il faut franchir une énorme dune. L’espace naturel dont on se vante, à la végétation indigente. J’entends la mer bien avant de la voir. Elle roule ses vagues malgré le peu de vent.
Je marche sur ce sable jusqu’à deux bâtisses que j’espérais être des restaurants ou du moins des cafés. Ce le sont mais fermés en travaux. Je trouve une piste en dur pour vélocipèdes qui me ramène aux principaux campignes. Un résident me dit qu’il n’y a rien ici, ce n’est pas encore la saison. Hormis une supérette Vival à l’intérieur du campigne Le Marisol (cinq étoiles). Je pourrai y avoir du café.
Ce café à un euro trente est minuscule et pas moyen d’avoir un verre d’eau. Elle n’est pas potable. On est prêt à m’en vendre une bouteille. Cela sent l’arnaque. « Comment faites-vous pour vivre dans un endroit aussi désolant ? » demandé-je au jeune homme à qui je paie. Il ne me répond pas. Je bois à une table en plastique blanc d’un semblant de terrasse devant laquelle passent les résidents avec leur poubelle à jeter. Derrière moi se gare un livreur à qui je dois demander qu’il coupe son moteur.
Il n’est que dix heures et le prochain bus pour Perpignan est à douze heures dix-neuf. Si au moins Casanova était un bon compagnon de voyage. Sa relecture me déçoit. Trop de délayages, trop de dialogues interminables forcément réinventés, trop de forfanteries. Reste ce qu’il raconte de ses débauches (qui lui vaudraient bien des ennuis aujourd’hui).
Je vais marcher sur une sorte de piste en direction de la barrière des Pyrénées avec à bâbord la mer que j’entends mais ne vois pas. J’arrive chez Zaza, autre restaurant fermé en travaux, et puis je reviens sur mes pas. Des familles vacancières comparent leur mobil-home aux autres. Une femme : « Oh, c’est un grand, çui-là ! ». Son mari : « Oui, c’est un double. » À Torreilles Plage, la seule boutique ouverte est celle du tatoueur et vous piquent aussi des moustiques. « Rebonjour, on part dans vingt minutes à peu près », me dit le chauffeur du bus Quatre quand il arrive à vide.
Il est treize heures lorsque je descends de ce bus à l’arrêt La Passerelle au bord du Canal de la Basse où est le restaurant Les Platanes. À sa terrasse, je déjeune d’un burgueur d’agneau et d’une tarte Tatin maison pour dix-neuf euros cinquante, puis je bois le café à celle du Grand Café de la Poste près du Castillet toujours à se faire piqueter les joints.
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« La plage la plus préservée de la côte sablonneuse des Pyrénées-Orientales, sans constructions, bordée d’une nature sauvage : aloès, roseaux, étangs, dunes », C’est ainsi que Le Routard présente Torreilles Plage. Il oublie de parler des campignes cachés derrière les dunes.
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Cette mer qu’on entend sans la voir, peut-être est-ce pour cela que ça s’appelle Torreilles.

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