Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

30 janvier 2026


Ayant achevé l’édition intégrale du Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa (ou plutôt de Bernardo Soares, son hétéronyme le plus proche), je m’emploie à dicter les extraits prélevés par écrit durant ma lecture :
Je suis né en un temps où la majorité des jeunes gens avaient perdu la foi en Dieu, pour la même raison que leurs ancêtres la possédaient - sans savoir pourquoi.
Je considère la vie comme une auberge où je dois séjourner, jusqu’à l’arrivée de la diligence de l’abîme.
… et de la hauteur majestueuse de tous mes rêves - me voici aide-comptable en la ville de Lisbonne.
Tout m’intéresse, rien ne me retient.
Vivre, c’est faire du crochet avec les intentions des autres.
Je lis et me voici libre. J’acquiers l’objectivité. Je cesse d’être moi, cet être dispersé.
Et aujourd’hui, en pensant à ce qu’a été ma vie, je me sens comme un animal transporté dans un panier entre deux gares de banlieue.
Entre la vie et moi, une vitre mince. J’ai beau voir et comprendre la vie très clairement, je ne peux la toucher.
La vie m’écœure comme un remède inutile.
J’écris comme un qui dort, et ma vie tout entière est un reçu sans signature.
Dans le poulailler qu’il ne quittera que pour mourir, le coq chante des hymnes à la liberté parce qu’on lui a donné deux perchoirs.
Certains travaillent par ennui : de même j’écris, parfois, de n’avoir rien à dire.
L’inaction console de tout.
Mieux vaut écrire que risquer de vivre, même si vivre se réduit à acheter des bananes au soleil, aussi longtemps que dure le soleil et qu’il y a des bananes à vendre.
A l’heure actuelle, le monde appartient aux imbéciles, aux agités et aux sans-cœurs. On s’assure aujourd’hui le droit de vivre par les mêmes moyens, pratiquement, que ceux qui vous assurent le droit d’être internés dans un asile : l’incapacité de penser, l’amoralité et la surexcitation.
J’ai une morale fort simple - ne faire à personne ni bien ni mal.
La vie pratique m’a toujours paru le plus malcommode des suicides.
Avoir touché les pieds du Christ, ce n’est pas une excuse pour faire des fautes de ponctuation.
Je ne pleure pas la perte de mon enfance ; je pleure parce que tout, y compris mon enfance, se perd.
La plupart des gens vivent, spontanément, une vie factice et impersonnelle.
« La plupart des gens sont d’autres gens » a dit Oscar Wilde, et avec raison.
Je m’irrite du bonheur de tous ces gens qui ne savent pas qu’ils sont malheureux.
Je crois bien que je ne cesserai jamais d’être aide-comptable dans un magasin de tissus. J’espère bien, avec une sincérité féroce, ne jamais devenir chef comptable.
Dans toutes les circonstances de ma vie, situations et rapports avec les autres - j’ai toujours été, aux yeux de tout le monde, un intrus. Qu’il s’agisse de ma famille ou de mes amis, j’ai toujours été perçu comme quelqu’un du dehors.
Il se trouve que je suis d’une froideur communicative, qui oblige malgré moi les autres à refléter ma façon de si peu sentir.
Nous vivons tous anonymes et distants les uns des autres ; déguisés, nous souffrons en demeurant inconnus.
Quelque amitié que je porte à quelqu’un, et si véritable que soit cette amitié, apprendre que cet ami est malade ou qu’il est mort ne me cause rien d’autre qu’une impression vague, indistincte, comme effacée, qui me fait honte.
Je suis un homme pour lequel le monde extérieur est une réalité intérieure.
On ne doit jamais faire aujourd’hui ce qu’on peut aussi bien négliger de faire demain.
Ne jamais lire un livre jusqu’au bout, ne jamais le lire en suivant le fil et sans rien sauter.
Ce Livre de l’Intranquillité, je l’ai lu jusqu’au bout et en suivant le fil mais j’ai obéi à la troisième injonction de Pessoa en sautant un certain nombre de paragraphes.
                                                                   *
En bonus :
Supposons que je voie devant moi une jeune fille à l’allure masculine. Un être humain ordinaire dira simplement : « Cette jeune fille a l’air d’un garçon. » Un autre être humain tout aussi ordinaire, mais déjà plus conscient du fait que parler c’est dire, dira d’elle : « Cette jeune fille est un garçon. » Un autre encore, tout aussi conscient des devoirs de l’expression, mais poussé davantage encore par l’amour de la concision, cette vigueur de la pensée, dira d’elle : « Ce garçon. » Quant à moi, je dirai : « Cette garçon », violant la règle de grammaire la plus élémentaire, qui exige que s’accordent en genre et en nombre le substantif et l’adjectif. Et j’aurai fort bien dit ; j’aurai parlé dans l’absolu, photographiquement, loin de la platitude, de la norme, du quotidien. Aussi n’aurai-je pas parlé : j’aurai dit.
                                                                   *
Pour conclure :
Dans ces impressions décousues, sans lien entre elles (et je n’en souhaite pas non plus), je raconte avec indifférence mon autobiographie sans événements, mon histoire sans vie. Ce sont mes Confessions, et si je n’y dis rien, c’est que je n’ai rien à dire.

29 janvier 2026


Un Paris Rouen avec Paris-Brest de Tanguy Viel comme compagnon de voyage ce dernier mercredi de janvier : Quand on arrive à Brest, ce qu’on voit c’est la ville un peu blanche en arrière-fond du port, un peu lumineuse aussi, mais plate, cubique et aplatie, tranchée comme une pyramide aztèque par un coup de faux horizontal. Ma voisine lit aussi. La Mauvaise Rencontre de Philippe Grimbert. Chacun son univers.
Dans le métro Huit, je côtoie un qui se mouche comme la sirène du premier mercredi du mois. Neuf sur dix des voyageuses et voyageurs sont sur leur smartphone ou l’ont en main. Comme partout.
Les livres sont de retour chez Emile au Marché d’Aligre. Un peu de nouveautés sans rien pour moi. Davantage de nouveautés chez Amine. Aucune que je doive acheter. Je ressors également bredouille de Re-Read et avec un seul livre à un euro du Book-Off de Ledru Rollin : Instants de vie de Virginia Woolf (Stock).
C’est en bus Soixante-Seize que je me rapproche de Châtelet avec en chemin la montée de trois contrôleurs pour six passagers tous en règle. Je descends à Hôtel de Ville et suis à midi pile le premier client entrant chez China où je déjeune à volonté en trois quarts d’heure.
Du sous-sol du Book-Off de Saint-Martin je remonte avec un seul livre à un euro : À qui la faute ? de Sophie Tolstoï suivi de La Sonate à Kreutzer de son mari Léon (Albin Michel), deux versions de la même discorde conjugale.
Par la rue Beaubourg je rejoins la Galerie Templon de la rue du Grenier-Saint-Lazare. On y expose dans les deux vastes salles du rez-de-chaussée et dans celle du sous-sol les œuvres récentes de Martial Raysse aujourd’hui âgé de quatre-vingt-neuf ans, des gouaches et des acryliques des dix dernières années. Certaines font trois mètres sur cinq. Beaucoup de jeunes femmes aux cuisses dénudées. Deux complètement nues entourées d’hommes habillés. Le titre que j’aime bien : Le jour où Gilbert s’est noyé. Cela ne semble pas attrister la jeune femme peinte dos à la piscine.
Je passe chez Boulinier, place Joachim-du-Bellay, dans l’espoir d’y trouver un Guide du Routard Bretagne Sud pour remplacer celui que l’on a volé dans mon sac à dos la dernière fois que j’en suis revenu. Espoir déçu.
Direction L’Opportun pour un café suivi de la lecture de Paris-Brest. Ce roman de Tanguy Viel me plaît suffisamment pour que j’aille au bout. Je regrette néanmoins d’y trouver de nombreuses phrases commençant par « Mais » et des réminiscences du style de Thomas Bernhard.
Le chef de bord du seize heures quarante pour Rouen nous alerte sur la présence possible de voleurs à bord. « Surveillez bien vos bagages. Ils opèrent surtout avant le départ et ressortent du train avec vos valises. » Cette fois, il fait encore jour lorsque j’arrive à Rouen.
                                                                         *
Les peintures de Martial Raysse, je les ai découvertes lors d’un stage de formation continue qu’animait, à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres de Mont-Saint-Aignan, Bernard Clarisse. La dernière fois que je l’ai croisé, c’est rue Saint-Romain au tout début du Covid. Un cas venait d’être détecté à Bois-Guillaume. « Ça va se répandre partout », lui avais-je dit. « Non, ça ne va pas arriver jusqu’à Dieppe », m’avait-il répondu. Quelques semaines plus tard, c’était le confinement et la fermeture de ses chambres d’hôtes du Pollet. Je ne sais pas ce qu’il est devenu.

27 janvier 2026


Strasbourg Lyon Marseille Montpellier Saint-Jean-de-Luz Arcachon Collioure Nice Toulon Saint-Raphaël Nantes Concarneau Vannes Quimper Lorient Douarnenez Brest Guingamp Dol-de-Bretagne Paimpol Saint-Quay-Portrieux Saint-Brieuc Dinan Saint-Malo Cancale Granville Cherbourg Boulogne Dunkerque Colmar Annecy Aix-les-Bains Aurillac Limoges Brive-la-Gaillarde Nancy Bar-le-Duc Épinal, telle est la liste, dans le désordre, et peut-être incomplète, des villes françaises où j’ai villégiaturé entre une semaine et un mois, une liste établie avant de choisir une nouvelle destination pour le printemps prochain.
Ce choix se heurte à un obstacle nouveau : le bail mobilité. Désormais sur Air Bibi, plus moyen de louer hors saison un logement dans mes prix dans certaines zones touristiques, sauf si l’on est en formation professionnelle, en études supérieures, en contrat d’apprentissage, en stage, en engagement volontaire dans le cadre d’un service civique, en mutation professionnelle ou en mission temporaire dans le cadre de son activité professionnelle, via un bail mobilité dont la durée peut être d’un à dix mois. Ainsi en ont décidé les politiciens locaux. C’est valable par exemple à Biarritz, mais aussi dans une ville moins attrayante comme Toulouse. On ne me verra donc pas dans cette dernière.
Je sais que les locations touristiques posent un problème aux locaux qui veulent se loger. Ce bail mobilité ne règle pas cette difficulté. C’est une façon de calmer les croisé(e)s anti Air Bibi. Je suis « ami » avec l’une sur le réseau social Effe Bé. Elle est contre les logis Air Bibi à Biarritz où elle n’aura jamais à chercher une location de vacances ayant de la famille sur place.
                                                                     *
Publicité Trivago à la télé : ce comparateur de prix de chambres d’hôtel met dans les têtes qu’une bonne affaire, c’est cent quarante-sept euros la nuit.

26 janvier 2026


Acte Un, samedi matin au Rocher de Cancale à Sotteville-lès-Rouen où, derrière son comptoir, Martine pilote sa brasserie en évoquant l’actualité avec ses passagers. « Vous avez vu la femme de quatre-vingt-dix ans violée à Nice ? Et la gamine de douze ans qui s’est suicidée à Perpignan ? Dans quel monde de cinglés on vit ! » Ceux-ci lui répondent par la politique internationale. « Alors Trompe, y va t’y attaquer l’Iran ? Il est fâché avec tous ses copains. Celui qui lui a donné des millions pour qu’il soit élu, comment il s’appelle déjà ? Elon Masque. »
Entracte à la maison, où j’entends le concert de carillon hebdomadaire. Un programme original de musiques de jeux vidéo jouées par une jeune carillonneuse prénommée Lylia.
Acte Deux, au café rouennais où je lis l’après-midi. Il est fréquenté essentiellement par des femmes. Les vendeuses de magasins alentour y font leur pause. Des bourgeoises viennent y prendre une crêpe avec un thé. Leur point commun : des discussions d’une bêtise insondable. L’une raconte qu’elle a eu un coup de foudre pour un berger espagnol. Pas un gardien de moutons ibérique, un chien. « Comment il s’appelle ? » « Ti amo » « C’est mignon comme prénom » « Ça veut dire je t’aime ».
Acte Trois, le dimanche matin au Clos Saint-Marc où la vendeuse de livres que je surnommais le Grand Rire au temps où elle riait est inquiète. La pluie est annoncée et, justement, c’est le jour où elle a apporté beaucoup de livres. Sans l’avoir espéré, je trouve là trois ouvrages à mon goût : Vie des artistes de Giorgio Vasari (Les Cahiers Rouges Grasset), Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard (L’Arche) et Lotus Park, un livre de photos de Claude Nori (Contrejour), les trois pour cinq euros. C’est le même prix qu’au Marché d’Aligre.

22 janvier 2026


C’est après la pluie que je rejoins ce mercredi la Gare de Rouen pour y prendre mon coutumier train Nomad de sept heures vingt-six terminus la capitale. Dans la voiture Trois, j’ai pour compagnie Filles impertinentes de Doris Lessing. L’écrivaine y raconte ses parents et son enfance africaine.
Alors que l’on touche presque au but notre train stoppe. La cheffe de bord annonce qu’à la suite d’un dérangement en Gare de Saint-Lazare, il va rester à l’arrêt une dizaine de minutes. Bizarrement, certain(e)s, plutôt que de se rasseoir, choisissent de rester debout. Même quand nous apprenons un peu plus tard qu’un voyageur du train de banlieue devant nous a tiré le signal d’alarme suite au malaise d’un autre voyageur et qu’il faut le réarmer, ce signal d’alarme, pour que le train puisse repartir.
Nous arrivons à Paris avec vingt-cinq minutes de retard. Je choisis le métro pour rejoindre Ledru Rollin. Déception au Marché d’Aligre : Amine n’a que des bibelots et, pire, Émile s’est mis à la frusque, même prix que les livres, deux euros pièce, cinq euros les trois. J’entre chez Hema voir si je peux trouver le carnet sans spirale, à élastique permettant d’y serrer un stylo, que j’utilise habituellement pour mes notes. Il a disparu à Rouen. Ici aussi. En sortant, je lis l’affichette apposée sur la porte. Suite à un manque d’hygiène, la boutique a désormais interdiction de vendre des produits alimentaires.
Direction Le Camélia pour un café assis avec Doris Lessing. Le fils de la maison parle d’une amie à lui partie en Turquie pour faire sa robe de mariée. « C’est pas cher là-bas. »
Au Book-Off de Ledru Rollin, je cherche de quoi me plaire. Une jeune femme cherche, quant à elle, les livres qu’elle a vendus ici il y a une semaine, dans lesquels elle a oublié des lettres et des photos. Elle n’a pas plus de succès que moi.
Le ciel est bleu et mon sac léger lorsque je rejoins Au Diable des Lombards. J’ai le choix moins heureux que d’habitude. Les blinis saumon chèvre frais et le stèque d’espadon flan aux légumes ne m’emballent pas.
Il s’agit de faire mieux au Book-Off de Saint-Martin où heureusement Fip est de retour. J’y réussis en remontant du sous-sol avec Sur la scène intérieure de Marcel Cohen (L’un et l’autre / Gallimard), Gagner sa vie de Fabienne Swiatly (La fosse aux ours), Les Heures furieuses (Sur les traces du manuscrit perdu de Harper Lee) de Casey Cep (Sonatine) et Je souhaite seulement que tu fasses quelque chose de toi de Hollie McNish (Le Castor Astral).
À L’Opportun, je poursuis Filles impertinentes. Doris Lessing termine par une réflexion sur la mort de ses parents. C’était comme si souvent, quand meurent des vieillards - tout le monde sait qu’ils ne seraient pas morts s’ils avaient eu de quoi s’occuper, s’ils s’étaient sentis désirés, si quelqu’un avait eu besoin d’eux. J’enchaîne avec Desiree de Frédéric Roux, un petit Allia de deux mille vingt-cinq dont le sujet est les frasques de Mike Tyson.
Chaque semaine, c’est un peu plus loin que tombe la nuit sur le chemin du retour, à Saint-Pierre-du-Vauvray mercredi dernier, à Val-de-Reuil ce mercredi.
                                                                     *
À l’appel du Maire de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol, Socialiste, avait lieu ce mercredi à midi un rassemblement de soutien au peuple iranien où je serais allé si je n’avais été absent. Un rassemblement tardif et dérisoire, mais qui a eu le mérite d’exister, aucune manifestation n’ayant été organisée par ceux qui ont l’habitude de défiler. On devine pourquoi.

19 janvier 2026


Lecture au café de Lettres perdues et retrouvées de Bruno Schulz, ce qui reste de l’énorme correspondance de l’écrivain, que Jerzy Ficowski a mis trente ans à rassembler. Quelques notes extraites des missives envoyées à son amie Romana Halpern trouvées après la libération de Varsovie par le fils de celle-ci jonchant le sol de l’appartement de sa mère :
Dix-neuf septembre mil neuf cent trente-six : Ma fiancée (connaissez-vous son existence ?) veut me quitter, elle considère mon retour à Drohobycz comme motif de rupture avec moi. Je ne peux pas, hélas, lui donner tort. Cela fait trop longtemps qu’elle m’attend et qu’elle gâche ses jours dans la solitude et dans un travail aride au Service des Statistiques. Dans mon aversion pour les affaires pratiques, j’ai négligé d’arranger notre mariage quand il en était encore temps et quand elle me le demandait. Maintenant les difficultés techniques sont encore plus grandes mais il me semble que, si je réussissais à accomplir ces formalités, tout ne serait pas encore perdu.
Sans date, vers octobre mil neuf cent trente-six :  J’habite un deux pièces avec ma sœur qui est veuve, une femme très gentille mais malade et triste, avec une cousine plus âgée qui s’occupe de notre ménage et avec un neveu de vingt-six ans, une espèce de mélancolique. C’est pourquoi je pense que le mariage ne pourra changer ma situation qu’en mieux. Ce que je ne sais pas, c’est si je pourrai entretenir deux ménages, car ma famille n’a aucun revenu.
Quinze novembre mil neuf cent trente-six : Je ne peux pas me forcer, je ne peux trouver aucun charme au professorat (et je ne sais vivre sans charme aucun, sans un peu d’épices, un peu de condiment qui exalte la vie). En cela, je suis bien différent de mes collègues professeurs. Je voudrais flemmarder, ne rien faire, me balader, tirer un peu de joie du paysage, du firmament ouvert par les nuages du soir sur d’autres mondes.
Cinq décembre mil neuf cent trente-six : C’est ainsi qu’on lit le mieux, quand entre les lignes on s’intercale soi-même, son propre livre. C’est ainsi que nous lisions enfants, et c’est pourquoi ces mêmes livres, jadis riches et pleins de chair, sont plus tard, dans l’âge adulte, comme des arbres privés de feuillage, privés de nos apports dont nous avons comblé leurs lacunes. Ils n’existent plus nulle part ces livres que nous avons lus dans notre enfance. Ils se sont évanouis, il n’en reste que des squelettes nus.
Trente août mil neuf cent trente-sept : À la minute où je ne peux pas utiliser la vie pour mon œuvre, elle devient pour moi ou effrayante et dangereuse ou aride à en mourir. Maintenir en soit la curiosité, l’exaltation créatrice, résister contre le processus de stérilisation, d’ennui, c’est là pour moi la tâche la plus importante et la plus urgente. Sans ce condiment vital je tomberais encore vivant dans la léthargie de la mort. L’art m’a habitué à ses exaltations, à la violence de ses sensations. Mon système nerveux a un raffinement, une délicatesse qui ne peut répondre aux exigences d’une vie privée de la sanction de l’art. J’ai peur que cette année de travail scolaire ne me tue.
Vingt-deux janvier mil neuf cent trente-neuf : Je pense que chacun a exactement sa vie, celle qui lui allait et à laquelle lui et non pas un autre avait droit. Nous n’aurions pas pu vivre autrement que nous avons vécu. Seulement le bilan de toute une vie, fait à un moment donné, équivaut toujours à zéro. De toute manière faire un tel bilan est la preuve d’une profonde dépression.
Juin mil neuf cent trente-neuf : Cela est arrivé, je ne sais comment ; le cercle nombreux, brillant de mes amis a fondu, les contacts se sont relâchés, et me voici de nouveau, il semble, aspiré vers les sphères obscures où règne la solitude. Comme jadis. Par moments, cela me remplit de tristesse et d’angoisse devant le vide et à d’autres moments cela m’attire, encore une fois une tentation intime, depuis longtemps familière.
                                                                      *
Cette correspondance est illustrée de neuf dessins de l’auteur, certains sur son thème favori : des hommes habillés dominés par des femmes nues.
                                                                      *
Le dix-neuf novembre mil neuf cent quarante-deux, Bruno Schulz sort sans son étoile jaune. Un patrouilleur allemand s’en aperçoit. « Herr Professor, ironise-t-il, comment ? Sans étoile aujourd’hui ? Tournez-vous. » Bruno Schulz se retourne. Il est abattu d’une balle dans le dos.
Il n’y a pas de traces de sa tombe à Drohobycz. Sur ce qui avait été le cimetière juif s’élève un quartier résidentiel.

16 janvier 2026


Il est onze heures deux quand j’entre au Book-Off de Ledru-Rollin. On y entend la bande originale (comme on disait) de Buena Vista Social Club. Cela me rend mélancolique. Je songe à la vie que je menais avec celle qui me tenait la main quand est sorti ce film. Elle l’adorait. Elle a eu une fin d’année deux mille vingt-cinq difficile. Le dernier mail que je lui ai envoyé est resté sans réponse. Ce n’est pas le seul. D’autres négligent de me répondre. Certains se soucient moins de moi que je me soucie d’eux. Parmi les livres à un euro, je ne trouve pour me plaire que trois poches : La Boîte verte de Michel Walberg (Minos La Différence), Paris-Brest de Tanguy Viel (Minuit Double) et Le Savoir-Vivre chez les truands d’Albert Simonin (Arléa Poche).
Les métros Huit et Un me conduisent à Sainte-Opportune. Chez Au Diable des Lombards, je souhaite une bonne année à la gentille serveuse et opte pour la formule os à moelle rôti et émincé de foie de veau à l’oignon purée maison. J’ai toujours un peu peur à l’issue du repas quand j’ouvre la porte des toilettes. S’il s’y trouvait à nouveau ce qui m’avait effrayé il y a deux ou trois mois ?
Je rejoins le sous-sol du Book-Off de Saint-Martin. On n’y entend plus le bruit des travaux de la future boulangerie voisine mais, ce qui n’est guère mieux, la radio Chérie. Je soupçonne l’employée mal embouchée qui m’avait reproché un panier posé sur des livres et qui a pris du galon d’avoir remplacé Fip par cette nuisance. Nonobstant, je fais mien deux livres grand format à un euro : Un sacré gueuleton (manger, boire et vivre) de Jim Harrison (Flammarion) et La Petite Fille de l’hôtel Métropole de Ludmila Petrouchevskaïa (Christian Bourgois).
Mon sac est plus que lourd, pesant, quand je retourne à Sainte-Opportune pour un café lecture à L’Opportun. Je me remets en marche avec le jeune et guilleret Robert Walser. Bientôt je me retrouvai sur ma route bien aimée et poursuivis mon chemin avec des forces neuves.
Le train de seize heures quarante est doté de telles forces qui le font arriver peu avant dix-huit heures à Rouen (il dispose de plus d’un chef de bord trilingue, français anglais allemand, chose rare).
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Le dernier chapitre du Savoir-Vivre chez les truands d’Albert Simonin est logiquement consacré aux obsèques. Le recrutement du Mitan étant à dominante méditerranéenne, la coutume d’honorer les morts y est demeurée très vivace. L’auteur n’y évoque pas le manque de savoir-vivre qui consiste à abattre le fils de la défunte dans le cimetière pendant la cérémonie. Ce dont vient d’être victime, d’une balle en plein cœur, en Corse, Alain Orsoni.
                                                                      *
Le monde avait l’air sombre, hostile et dur, mais je n’ai jamais été d’avis que quelque chose de rude fût absolument exempt d’une beauté particulière. (Robert Walser)

15 janvier 2026


Une voiture Trois emplie de néophytes ayant du mal à trouver leur place ce mercredi pour mon retour dans le train Nomad Rouen Paris de sept heures vingt-six. J’y bénéficie d’une place sans voisinage immédiat et ai pour lecture Vie de poète de Robert Walser, recueil de textes courts d’errance et de vagabondage dont le premier a pour titre Voyage à pied.
Les métros Quatorze et Huit me conduisent à Ledru-Rollin. J’entre au Camélia pour un café comptoir. Deux femmes sexagénaires à fort accent essaient de se comprendre l’une l’autre. « La joie ? Quoi la joie ? Ah, la Shoah ! C’est pas la même chose. »
Je rejoins le Marché d’Aligre. Malgré le temps incertain, Émile est là. Ses deux tâcherons finissent d’aligner les livres sur les tables. Il y a du vieux et il y a du neuf. Je suis content de trouver là Lettres à Anna de Marina Tsvetaieva (Éditions des Syrtes). J’y ajoute Livre des chants d’Henri Heine (Cerf) et pour faire le troisième Faulkner, Mississipi d’Édouard Glissant (Stock). Cinq euros les trois, c’est le prix que je règle à Émile en n’oubliant pas de lui souhaiter une bonne année.
Pédestrement, je rejoins Re-Read, boulevard Voltaire. La patronne me reprend quelques livres pour deux euros. Une femme en a davantage à vendre. « Vous savez qu’on achète les livres à vingt-cinq centimes et qu’on fait une sélection ? » « Faites ce que vous voulez, je suis prête à tout vous laisser pour rien. » Elle obtient treize euros pour cinquante-deux livres de poche. Pendant ce temps, je mets la main sur quatre livres à mon goût : Mémoires de Balthus, recueillis par Alain Vircondelet (Éditions du Rocher), Journal intime de Sophie Tolstoï (Albin Michel), Lettres retrouvées de Raymond Radiguet (Omnibus) et, belle découverte, Après Sappho de Selby Wynn Schwartz, un hors-série grand format de la collection L’Imaginaire de Gallimard. A sept euros les deux, cela fait quatorze euros.  
Il est onze heures moins le quart. Mon sac est déjà lourd alors que je n’ai pas commencé à bookoffier.
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Dans les couloirs du métro : « Pratiquez l’échangisme ». C’est un conseil d’Eurostar.
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Une chose dont je suis sûr : il n’y aura plus de grande exposition Balthus. J’ai bien fait d’aller en Suisse en mil neuf cent quatre-vingt-treize voir l’exposition rétrospective à lui consacrée au Musée Cantonal des Beaux-Arts de Lausanne (il était encore vivant et l’avait visitée en fauteuil roulant) puis, en deux mille huit, bien accompagné, celle de son centième anniversaire à la Fondation Gianadda de Martigny.

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