Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

9 octobre 2026


La stridulation d’une sorte de grillon urbain se fait entendre lorsque j’ouvre la fenêtre côté rue des Boucheries alors qu’il fait encore nuit. Toulon est la seule ville du Var où sont encore annoncées des averses par Météo France. Descendant le cours Lafayette, je m’inquiète du ciel noir au-dessus de la rade.
Effectivement, ça tombe un peu tandis que je petit-déjeune au Maryland. Je décide d’aller quand même aux Sablettes ce jeudi et cela avec le bateau bus de huit heures trente. Alors que je suis à bord, une grosse averse me signifie que je n’aurais pas dû. Je ne descends pas et fais le trajet dans l’autre sens sous une autre averse.
À l’arrivée, il pleut toujours. Je trouve refuge à la terrasse bien abritée de La Réale. Je lis là un moment Léautaud en attendant que ça s’améliore. Regardez autour de vous, tous les livres qui paraissent, les gens vivent au milieu des livres et ne savent que les piller, ou les imiter. écrit-il à Eugène Monfort en mil neuf cent six. « Après-midi peu nuageux », disent les locaux.
Et même avant, car, vers dix heures trente, je peux aller zoner dans le dédale des ruelles que je connais par cœur, faire des courses de survie chez Utile, les déposer dans mon logis temporaire et repartir pour le quai où tout est déjà sec, hormis quelques flaques.
Le temps ensoleillé et chaud est de retour quand, pour déjeuner, je choisis L’Air du Temps, entre MaxiLivres et le Grand Café de la Rade, avec vue sur la Gare Maritime et sur qui passe. En formule à seize euros cinquante sont proposées une blanquette de veau et une île flottante. C’est un repas vite servi et suffisamment bon.
Sorti de là, je me mets à la recherche de la Maison de la Photographie que la gentille jeune fille de l’Office de Tourisme a pointé sur mon plan. Elle est bien cachée, place du Globe, et présente l’exposition gratuite Martin Parr Short & Sweet sur deux niveaux. Des photos en noir et blanc aux photos en couleur, des années quatre-vingt-dix à nos jours, cinq séries sont exposées The Small World, Dance, Beaches, Establishments et Fashion explorant, comme on le sait, les univers du tourisme mondialisé, des loisirs collectifs, des sociabilités balnéaires, des codes vestimentaires ou des rituels sociaux. L’installation Common Sense clôt le parcours, une immersion dans l’univers visuel du photographe : gros plans, objets de consommation, textures et fragments du quotidien. Nous sommes une demi-douzaine de visiteurs visiteuses dont un couple qui pourrait figurer sur une image du défunt et que je photographie discrètement.
Le temps est de nouveau menaçant lorsque je veux prendre un café. Aussi je choisis une table abritée à L’Escale. « Le vent est moche », commente le serveur qui a l’air d’en connaître long sur le sujet. Je reprends ma lecture des lettres de Léautaud. On se traîne au petit bonheur, passant son temps à se dire demain, en pensant à hier, c’est la vie. Dire qu’il y a des gens qui trouvent cela triste ! ces gens ne savent pas se remuer, trouver les occasions de plaisir. Ce n’est pourtant pas difficile. écrit Paul Léotaud à Paul Blondeau en mil neuf cent sept. Vers quatorze heures quarante-cinq, la pluie est de retour et se font saucer des groupes de vieux et de vieilles qui attendent le prochain tour de rade, celui de quinze heures, plus de Gendarmes à l’embarquement.
À la première accalmie, je choisis de rentrer. Peu après mon logeur arrive avec du matériel de chez Free pour mettre en marche l’immense téléviseur que je ne pouvais pas faire fonctionner jusqu’à présent.
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Dans le bateau bus Les Sablettes Toulon : une jeune fille qui lit Lolita.

8 octobre 2026


Si j’arrive assez bien à deviner comment le temps va tourner en Bretagne car c’est le même qu’en Normandie, je me trouve démuni face au ciel noir de Toulon ce mercredi matin. Deux grosses averses sont déjà tombées. L’accalmie est là quand je marche sur le cours Lafayette avec mon pain au chocolat. Presque pas de marché n’est installé. Si j’en crois la météo, le pire est à venir en milieu de journée. Une traversée de la rade en bateau ne serait pas raisonnable et aucun bus ne permet d’aller quelque part sans avoir à marcher ensuite. Ce sera donc une journée à laisser ma carte des transports Mistral dans ma poche. Pour mon petit-déjeuner, je préfère L’Escale au Maryland car on y trouve une pergola.
Sur le quai, c’est un défilé de parapluies ouverts ou fermés et de valises tirées par qui revient de Corse ou de Sardaigne. Une nouvelle grosse averse m’apprend que le toit de la pergola n’est pas étanche. Ce qui n’enchante pas les nouveaux propriétaires. Ils font des photos et appellent l’entreprise l’ayant installée.
J’opère une courte translation le long du quai jusqu’à La Réale, une grande brasserie aux sièges confortables. Je commande un café verre d’eau à deux euros puis ouvre Léautaud. Un serveur s’adresse à l’eau qui tombe du ciel : « Ça va la pluie ! Tranquille ! ». Ce ne sont plus des averses, c’est un déluge permanent qu’il me faut affronter pour remonter à mon logis provisoire vers dix heures.
Une accalmie me permet de redescendre sur le quai sans être trop mouillé. Je fais le tour du MaxiLivres situé face à la Gare Maritime où on ne trouve heureusement rien qui puisse m’intéresser. Les livres y sont à moitié prix du neuf.
J’assure mon déjeuner en retournant plus tôt que je ne le pensais au Grand Buffet à Volonté du Grand Café de la Rade où arrive après moi « Bonjour, on a réservé, on est trente » un groupe de jeunes gens, filles et garçons, Français et Allemands. Suit un groupe de huit filles. À l’extérieur, la pluie y va à fond. L’un des serveurs a pour tâche principale de vider les auvents remplis d’eau à l’aide d’un balai.
J’ai à peine rejoint La Réale pour le café que la pluie montre qu’elle peut faire encore mieux (ou pire) avec en bonus le tonnerre. Sur le quai quasi désert passent des militaires qui courent, l’air de rien.

7 octobre 2026


Enfin trouvé une boulangerie digne de ce nom, un peu plus haut sur le cours Lafayette, nommée Les Palets d’Or, ouverte tous les jours sauf le dimanche après-midi, me dit son aimable patronne. Le pain au chocolat est à un euro vingt-cinq. Il me convient. Le ciel est bleu mais le vent souffle un peu sur la terrasse du Maryland ce mardi matin. L’orage est annoncé, si ce n’est pas pour ce soir, ce sera demain.
L’orage social lui ne semble pas avoir atteint Toulon ou alors je n’étais pas au bon endroit. Aujourd’hui, en France, grosse journée de manifestations lycéennes soutenues par les syndicats. Le monde semble partagé en deux. Il y a ceux qui dénoncent les violences des lycéens (ou d’autres) et ceux qui dénoncent les violences des Policiers. Tel qui montre sa vidéo de lycéens assiégeant des Policiers à l’entrée d’une station de métro parisienne ne montrera jamais une vidéo de Policiers tabassant des lycéens. Je ne soutiens pas la violence de certains insurgés et je n’oublie jamais que la majorité des Policiers et des Gendarmes votent Le Pen depuis longtemps (c’est la fête pour eux).
Ce matin, je vais me poster devant le Stade Mayol où se pratique la religion du rugby (ne pas plaisanter avec ça ici). J’y attends le bus Trois, terminus Le Mourillon, le quartier typique de Toulon où sont ses plages. À ma descente, je rejoins le bord de mer et vais d’anse en anse. Certains humains se baignent. D’autres ont un cours collectif de yoga. Me voici arrivé au Fort Saint-Louis. Le bar tabac La Réserve est toujours là avec sa terrasse surélevée qui donne vue sur le large où croisent des navires militaires, sur la presqu’île de Saint-Mandrier qu’occupent en partie les militaires et sur une moitié du Fort qui est occupé par les militaires. Je commande un café verre d’eau à un euro quatre-vingt-dix et sort Léautaud. L’excuse douteuse de celui-ci dans une lettre à Marcel Schwob : Je vous aurais écrit hier si je n’avais pas été obligé d’aller à un enterrement en banlieue.
De retour en centre-ville, je déjeune chez Côté Cochon de cochon à la broche réchauffé dans son jus avec écrasé de pommes de terre. Je suis content de remanger ce plat du jour de tous les jours de l’année dans cette cour intérieure un peu cachée.
Je descends ensuite la rue d’Alger jusqu’au bas pour rejoindre la Gare Maritime et embarque sur le premier bateau bus pour Tamaris et Les Sablettes. À l’arrivée aux Sablettes, je termine mon repas sur un banc du Parc Fernand-Braudel avec la tarte aux abricots à trois euros vingt achetée aux Palets d’Or puis direction la terrasse du Prôvence Plage, où ça souffle, pour boire un café et lire un peu des lettres de Léautaud. Aujourd’hui, l’endroit est garanti sans mouches énervantes, elles sont balayées par le vent.
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Face aux anciennes Halles, une bouquinerie sans nom. Sa porte est ouverte sur la place, des présentoirs installés à l’extérieur. Cela n’empêche pas la bouquiniste d’accrocher un panonceau « Magasin ouvert », ce qui dénote un certain désarroi.
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Sur le dos du ticheurte d’un homme à La Réserve : Il est temps de vivre la vie que tu t’es imaginée. Henry James.
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Au tour d’Hélène Hazera de mourir, cette transsexuelle révolutionnaire que je lisais avec plaisir dans Libération puis écoutais avec plaisir sur France Culture. J’aimais bien sa voix et partageais son goût pour la chansonnette francophone.
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Sur la pancarte d’une lycéenne de Rouen : « Recyclez vos déchets, n’en faites pas nos ministres ».

6 octobre 2026


Au lever du jour, l’infernal ballet des balayeuses et laveuses de rues nuit gravement au trajet entre mon logis Air Bibi et Le Maryland. Point de marché de Provence le lundi. Grâce à cela, depuis la terrasse, j’ai vue directe sur le Port par la trouée entre les immeubles du front de mer. Il est sept heures et demie. La pharmacie est déjà ouverte. Le ciel est un mélange de rose et de gris. Une journée ensoleillée s’annonce, qui sera celle de mon retour à Sanary.
Pour ce faire, je rejoins la Gare Routière d’où démarre le bus Soixante-Dix. Son terminus est Bonnegrâce, l’une des plages de Six-Fours, d’où l’on rejoint aisément à pied la ville bourgeoise. Ce trajet en bus est long et peu intéressant mais ensuite c’est une bonne balade de bord de mer jusqu’à atteindre le Port de Sanary. Je me procure un plan à l’Office de Tourisme puis retrouve le duo église mairie et, entre les deux, la pharmacie.
Il n’est pas impossible que je croise des connaissances rouennaises, un couple avec des guillemets, elle ancienne pharmacienne, lui je ne sais plus, ayant ici une résidence secondaire. J’ai déjeuné au moins deux fois avec eux dans le cadre des rencontres Rouen Stockholm, quand il y en avait.
Il fait si chaud que je renonce à marcher davantage. Je m’assois à une table ombragée de premier rang au Nautique, vue sur les nombreux bateaux traditionnels avec fond de montagnes bleutées. Une affiche annonce pour bientôt la Fête des Traditions. En avril deux mille vingt-quatre, j’avais dû fuir cette ville dont les quais étaient en rénovation. On n’a pas lésiné sur les dalles qui réverbèrent la chaleur du soleil. C’est parfaitement en phase avec le réchauffement climatique. Derrière moi, trois bourgeoises à cheveux blancs se plaignent des petites mouches énervantes. À ma droite, une femme demande à ce que l’on refasse son thé car une mouche s’y est noyée. Ici aussi, on trouve un quidam ayant transformé son fauteuil électrique en char de carnaval.
Quand vers onze heures, un petit vent se lève, je fais de même (un euro quatre-vingts seulement le café au Nautique). Je parcours les jolies rues intérieures piétonnières où il fait évidemment moins chaud puis entre dans l’église Saint-Nazaire aux fresques de style chrétien orthodoxe et à l’orgue de style français décoré de motifs provençaux. Pas moins de quatre ventilateurs sont prêts à se rendre utiles dans le chœur.
À midi, j’opte pour le restaurant Fusiø derrière cette église, à l’angle de deux ruelles, avec un délicieux courant d’air. Dans le menu du marché, je choisis le tartare de bœuf, le mi-cuit de thon et le creumebeule aux pommes, le tout pour vingt-cinq euros. Un jeune personnel masculin efficace et agréable et une nourriture élaborée et bonne.
Le chemin me semble long pour revenir au terminus du bus Soixante-Dix. La chaleur en est la cause. Un bus est là mais sa conductrice ne veut pas que j’y monte. « Dans huit minutes, je suis en pause. » Tandis que je cuis sur le banc de l’abribus, elle discute avec un collègue de toutes les douleurs qu’on veut pas lui reconnaître pour partir plus tôt à la retraite. Cette femme fait ensuite des photos du tour de son bus avant de partir car, dit-elle : « Je veux pas payer pour les autres. »
Je descends place de la Liberté, rejoins le Grand Café de la Rade et sa terrasse un peu rafraîchie par le vent pour un café plus cher qu’à Sanary.

5 octobre 2026


À Toulon, le dimanche est un jour comme les autres. J’en suis satisfait. Le marché se déploie, le soleil va venir, passe un des curés intégristes (en soutane évidemment) de la très belle église du bas du cours Lafayette. Pour les clients qui m’entourent à la terrasse du Maryland, c’est encore la fin du mois. Les sous arrivent le six à la Poste et le cinq pour ceux qui sont ailleurs. Il y a aussi les problèmes de couple. L’un à qui un autre dit qu’il a maigri lui répond : « C’est mon ancienne femme, elle m’a sucé le sang. » Mon petit-déjeuner terminé, je sors Léautaud de mon sac.
Ce dimanche, je prends le bateau bus de neuf heures cinq pour La Seyne. J’en descends au premier arrêt, Espace Marine, un endroit un peu zone. Tout de suite à droite est le vide-greniers hebdomadaire (la dernière fois, il était un peu plus loin). Un seul vendeur de livres, beaucoup de daube, mais aussi Journal de Léon Bloy en deux volumes chez Bouquins, neuf, sous blister, vingt-cinq euros. Il aurait fait mon bonheur si je ne l’avais déjà. Je passe ensuite devant l’ancienne porte des chantiers navals remplacés par un beau parc dans lequel se prépare la Fête de la Science. S’y trouvent aussi l’Hôtel Mercure et le Casino Joa. J’arrive près du pont levant toujours levé, autre vestige du passé industriel de la ville, puis je fais le tour du Port afin de rejoindre l’embarcadère principal. Assis sur un banc, j’attends le bateau bus du retour, celui de dix heures trente-cinq.
Dans ce bateau, un jeune chevelu à guitare lit The Holly Bible. Pourquoi faut-il que ce soit derrière moi que s’installe le couple à clébard ? Je change de place. Le Charles de Gaulle est à quai, entouré d’une ligne de bouées rouges et jaunes (faudrait pas qu’on nous le vole).
Arrivée à onze heures à L’Escale, j’assiste à l’embarquement des naïfs de la visite de la rade de Toulon, lequel est sous la surveillance de la Gendarmerie Maritime. Ces Gendarmes bipent les billets. Bizarre. Je demande à la serveuse. « C’est parce qu’il y a le Charles de Gaulle. » Ce bateau de tourisme est donc ultra contrôlé alors que les bateaux bus passent eux aussi à côté du porte-avions sans l’être. Il part complet avec deux des Gendarmes à bord. À côté de moi, une famille se gratte le smartphone pour trouver quoi faire. « Visite d’un moulin à huile, ça peut être bien ça ? » Je reprends ma lecture. Quand il publie son premier livre, Le Petit Ami, le jeune Paul Léautaud est encore sensible à la flatterie : Maintenant, comment vous remercier de tant de soin, de tant de bonnes pensées à mon égard. et il n’hésite pas à renvoyer l’ascenseur (comme on dit) : J’avais déjà feuilleté Les Contes de la Limousine que j’avais trouvés intéressants comme toutes les choses du terroir. Lui, s’intéresser aux choses du terroir !?
À midi moins cinq, je remonte le cours Lafayette jusqu’à la place Hubac. L’Unic Bar est toujours là et Béchir aussi, inchangés tous les deux. On y sert encore le couscous fait par la femme dudit, au prix de quinze euros quatre-vingt-dix, toujours aussi copieux et aussi bon mais une quantité de petites mouches énervantes l’entoure. Il y en a un peu partout ici cet automne, jusqu’aux Sablettes.
Mon addition réglée, je rejoins le Port et trouve à m’asseoir, faute de banc, sur l’entourage de l’ancienne Mairie, dite Mairie d’Honneur, mais il fait si chaud que je ne peux rester. Je migre à côté, au Grand Café de la Rade, à l’ombre d’un parasol, à la table la plus proche de la statue du Génie de la Navigation que dessinent des croqueuses urbaines installées sur leur siège pliant : un bel homme nu, ce n’est pas de refus. C’est la journée Sketch en Rade. Une jeune guide touristique fait le tour de ce Génie avec cinq sexagénaires, trois femmes et deux hommes. Ces derniers font des efforts pour regarder autre chose que ses petits seins nus sous son ticheurte, dont les tétons pointent. Tant de jolies filles à Toulon, certaines habillées de façon si sexy, alors qu’aucune à Perros-Guirec.
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Deux commères en discussion tendue chez Béchir. L’une à l’autre : « La maladie de Parkinson, je souhaite à personne de l’avoir. Même pas à toi. »
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Au printemps dernier, La Seyne-sur-Mer, ville autrefois communiste puis droitiste, a fauté en choisissant une municipalité Rassemblement National.

4 octobre 2026


Les Petites Dorures est le nom de la boulangerie où je me procure un pain au chocolat tout mou, un nom à l’anagramme peu flatteur. La fois précédente, je l’achetais un peu plus haut à la boulangerie Paradis où il n’était pas meilleur mais là c’est « fermé temporairement ». Que le Paradis soit fermé temporairement, cela donne à penser (il faudra que j’en parle au Père Éternel).
Comme c’est samedi, je dois attendre jusqu’à neuf heures cinq le bateau bus pour Saint-Mandrier. Je lis donc Léautaud à la terrasse du Maryland en contemplant le ballet des transpalettes électriques orange du marché sur lesquels ceux qui les conduisent sont assis nonchalamment. Celui du fleuriste est un véritable train qu’il manœuvre une tasse de café dans une main et une cigarette coincée entre deux doigts de l’autre.
Peu de monde dans le vaporetto ce samedi matin. Pourtant, c’est jour de marché sur la place devant la Mairie à Saint-Mandrier. Je ne suis venu là que pour faire le tour du Port : de beaux bateaux de pêche, de nombreux bateaux traditionnels (les pointus, j’ai retrouvé leur nom) et des maisons anciennes non ripolinées, certaines fleuries. Le lieu est plus enchanteur que dans mon souvenir. Tandis que je note cela sur un banc face aux pointus, le soleil se met à donner. Pas question de garder sa veste ou son blouson après dix heures du matin.
Je rentre avec le dix heures trente-cinq et vais m’asseoir sur l’un des trois bancs du Port de Toulon, en bas du cours Lafayette, face aux Bateliers de la Rade. Leur « incontournable visite de la rade » est un succès, la file d’attente est impressionnante. Dix-sept euros pour faire le tour de la rade sans mettre pied à terre, moins bien qu’avec les bateaux bus pour beaucoup plus cher. La nouvelle aguiche pour ce tour de rade est inscrite à la craie : « Le Charles de Gaulle est à quai ! ».
À midi moins le quart, je rejoins le Grand Café de la Rade pour essayer le Grand Buffet à Volonté. Je m’installe à l’intérieur pour plus de facilité. Comme je suis le premier, j’ai peu à subir les autres clients. Je m’étonne des mélanges que font certains : des crevettes avec des frites par exemple. Une femme qui ne doute de rien entre ici et demande s’il y a des huîtres dans ce buffet à volonté. Mon bilan à l’issue : c’est correct et à ne pas renouveler souvent.
Sorti de là, je rejoins L’Escale pour boire un café et lire la Correspondance de Léautaud, puis, rentré, j’assiste, de la fenêtre de ma cuisine, a un défilé de mode accompagné par une chanteuse. Les boutiques locales montrent leur collection automne hiver. Les vêtements sont portés par des hommes, des femmes et des enfants d’ici. Se mêlent parfois au défilé, malgré eux, des gens qui passent. Cela aurait été un terrain de chasse parfait pour Martin Parr qui est exposé à Toulon en ce moment.
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Trois jours que je suis ici et pas encore été abordé par le frère de Momo. Je m’inquiète.
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On écrit toujours trop, je le sais, ce qu’on écrit est toujours assez long, trop long même. (Paul Léautaud dans une lettre à un correspondant dont j’ai oublié de noter le nom)

3 octobre 2026


Une chorale de filles et de garçons, étudiant(e)s sans doute, c’est jeudi soir, accompagne le début de ma première nuit à Toulon. Cela provient d’un des cafés des anciennes Halles. Point de bruit en revanche dans l’immeuble, hormis celui des pas dans l’escalier. Je dors peu. Je ne pense pas que ce soit la nouvelle de la mort prochaine d’Hubert Félix Thiéfaine qui en soit la cause (encore un que j’aime atteint d’une maladie incurable et fatale).
Ma question du jour : vais-je réussir à refermer la porte à clé en sortant ? Hier soir, j’ai dû demander à mon sympathique logeur de repasser car cette serrure me résistait. Il l’a bricolée. Ouf, ça marche, je peux partir tranquille. Je passe devant la Cathédrale et longe le marché en pleine installation sur le cours Lafayette, il est toujours aussi beau.
En bas de ce cours Lafayette, Le Maryland est encore là mais a lui aussi changé de propriétaire. « On a tout refait à l’intérieur », me dit la patronne. Je consomme en terrasse le pain au chocolat acheté à côté (un euro dix) à la boulangerie qui a aussi changé de propriétaire, le nouveau étant « arabe », avec un allongé à un euro quatre-vingts et un verre d’eau. Le ciel annoncé gris est bleu.
J’inaugure mon séjour par un petit tour en bateau bus, avec celui qui va aux Sablettes, départ toutes les trente minutes, le huit heures trente est le mien, vingt minutes de vaporetto. Nous sortons du Port avec à bâbord le ferry Mega Smeralda et à tribord le militaire Dixmude. Une traversée avec ce qu’il faut de mouvement. Arrivée dans le Port du Lazaret.
C’est jour de marché aux Sablettes, le genre de marché où je crains de trouver le vendeur de chaussettes ex eurois vu à Perros-Guirec. Il y est peut-être, je n’en remonte qu’une partie pour rejoindre le sentier côtier qui mène au Port de Saint-Elme. Quand j’y suis, je fais des photos des bateaux traditionnels et des bateaux de pêche.
Je rebrousse et trouve une table de bord de mer au Prôvence Plage, avec vue sur les Deux Frères et les adeptes du longe côte, pour un café à un euro quatre-vingt-dix, verre d’eau, Léautaud. Cette fois je n’ai pris aucun risque avec les livres emportés. J’attaque ma relecture du premier volume de sa Correspondance. Je suis tombé d’une façon très heureuse, et après quelques jours de repos, les douleurs qui m’immobilisent dans mon lit, seront, je l’espère, disparues, et je pourrai reprendre le cours insipide de mon existence. écrit-il à Paul Valéry le vingt-huit juillet mil huit cent quatre-vingt-dix-huit. Il fait chaud, aucun vent mais la mer fait ses rouleaux, au loin quelques petits bateaux. Il y a foule vers dix heures trente. Je laisse ma table à autrui.
En attendant midi, je reprends Léautaud sur un banc de l’esplanade en regardant passer qui va au marché et qui en revient. Ah ! comme on change, sans cesse, hélas ! et comme il ne faut pas longtemps pour avoir derrière soi, nombreuses, comme des miroirs sans reflets, des admirations éteintes. écrit-il à Henri de Régnier le trente avril mil neuf cent un.
Derrière l’Hôtel George Sand sont trois restaurants un peu en retrait du bord de mer et donc moins courus. Je choisis le premier dont j’oublie de regarder le nom qui propose un menu à vingt et un euros cinquante : focaccia guacamole lard grillé, échine de cochon fumé crème moutarde à l’ancienne et brioche perdue. La terrasse est à l’ombre, ce qui est bienvenu, et la cuisine bonne.
Retour à Toulon à la proue du Lou Pitchoun qui passe par Tamaris. Les contrôleurs sont à l’arrivée. Trois passagers qui n’ont pas l’air de resquilleurs se sentent mal et retardent leur descente. « On va expliquer », dit le quinquagénaire bourgeois aux deux plus jeunes. Je n’assiste pas à la suite mais l’amende doit être de mise car un marin demande au départ de se signaler quand on n’a pas de ticket.
Je m’installe en face, au Grand Café de la Rade. Il n’a pas changé d’apparence mais de propriétaire oui, et de concept aussi. Désormais, c’est « Grand Buffet à Volonté » tous les jours midi et soir pour dix-neuf euros quatre-vingt-dix. Aujourd’hui pour moi ce sera un café à deux euros dix, un verre d’eau et Léautaud avec vue sur les bateaux bus bleus et sur un qui gâche le paysage, un énorme yacht noir complaisamment immatriculé à Malte. « Des gens de l’Est », me dit la serveuse.
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Une esplanade Henri Bœuf aux Sablettes. Avoir un tel patronyme et une esplanade à son nom, ça fait de l’effet.
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Parmi les bateaux traditionnels de Saint-Elme, l’un nommé Diderot.
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Non seulement ils ont des chiens mais en plus ils disent du mal des autres chiens : « Regarde, il y a un balai qui arrive. »
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Une fille laide à sa chienne : « Tu as de la chance, toi, à chaque fois qu’on te croise, on te dit que t’es belle. »
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On ne devrait commencer à écrire que vers quarante ans. Avant, rien n’est mûr, et on aime encore trop la littérature. Or, c’est cela qui perd. Quand on cherche à bien écrire, on est fichu. Paul Léautaud à Paul Valéry le dix-huit mars mil neuf cent deux.

2 octobre 2026


« Mesdames et messieurs, fermeture de la gare, merci de vous diriger vers la sortie ». Tel est le propos de la voix de la Gare de Rouen ce jeudi alors que sur le quai Deux, j’attends le sept heures vingt-six pour Paris. Personne ne bouge. Trois minutes plus tard, nouvelle prise de parole : « Suite au message précédent, veuillez ne pas en tenir compte, essai télécom. » Un petit coup de flip pour débuter mon voyage, je n’avais pas besoin de cela.
Le train Nomad est à l’heure. Je suis en première, comme l’un de ma connaissance, pas jeune lui non plus et bien plus grand voyageur que moi, spécialiste de la Chine. Le train file tandis qu’à bâbord le soleil se lève en colorant les nuages, mais quand le chef de bord s’adresse à nous, c’est pour nous annoncer un passage à niveau en panne à Villennes et le détournement du train par « l’affreux petit chemin bucolique », comme l’appellent les navetteurs, avec une arrivée prévue à neuf heures dix. Ce qui ne me laisserait plus qu’une heure avant le départ de mon Tégévé.
Pourtant, nous ne sommes pas détournés. Je le constate en voyant la centrale de Porcheville à bâbord. Ce que confirme le chef de bord qui ne peut nous en dire plus. Il intervient à nouveau pour nous annoncer que le passage à niveau est réparé. Nous aurons peu de retard à l’arrivée à Paris. Une nouvelle frayeur quand le train s’arrête juste avant Villennes. Il repart aussitôt. Nous arrivons avec dix minutes de retard dans la capitale. Quelques mots échangés avec celui que je connais sur la bibliothèque d’Umberto Eco et le métro Quatorze me conduit Gare de Lyon où j’ai peu à attendre l’affichage du dix heures dix pour Nice.
Je voyage en seconde. Voiture Sept, place Quatorze, coté couloir, telle est ma réservation, que celle qui est à ma droite voudrait échanger pour être près de ses parents qui sont outre couloir. Je refuse. « Je vous préviens, je risque de me lever très souvent », me dit cette pécore. « Je sais bien que vous allez vous venger », lui dis-je. Ce train est direct jusqu’à Marseille puis ce sera Toulon où je descendrai. Encore une fois, je rêve d’aller d’un endroit à un autre sans avoir à voyager. Je sors Un roman russe d’Emmanuel Carrère dont il me reste une moitié à lire. Emmanuel Carrère est en reportage dans la Russie profonde et désolée. C’est une belle petite pute, hein ? répète Sacha, avant de détailler ses mensurations. Nous sommes un peu gênés, lui pas du tout : il est maquereau dans l’âme, c’est sa façon d’être fier de sa fille. Choupette, c’est comme ça que ses parents appellent la leur, ma voisine laide et en surpoids (comme on doit dire). Elle ne manque évidemment pas de me déranger pour aller je ne sais où quand je suis en train de manger mes sandouiches triangles. Cette fille adulte attend le feu vert de son père pour déjeuner. Je retrouve Emmanuel Carrère en plein désastre sentimental. Je me demande si écrire, pour moi, revient nécessairement à tuer quelqu’un. J’arrive au bout de ce livre qui m’aura été bien utile quand nous arrivons à Marseille, où il faut surveiller ses bagages, avant que l’on reparte dans l’autre sens.
Je descends à Toulon exactement quatre heures après avoir quitté Paris, comme prévu. Connaissant cette ville comme je la connais, je rejoins mon logis Air Bibi sans avoir à regarder mon plan. Mon logeur doit m’attendre devant la porte mais il n’arrive que cinq minutes après moi. Nous montons au deuxième. Cet appartement est plus grand que je ne pensais. Il donne sur deux rues piétonnières parallèles, près de la Cathédrale.
Après m’être installé, je descends à la Gare Maritime. La carte Mistral bus et bateaux pour une semaine en illimité est à neuf euros quatre-vingt-dix. Tout comme à mon dernier passage en avril deux mille vingt-quatre. La Mairie socialiste de Rouen devrait prendre exemple sur cette Mairie droitiste. Je retrouve ensuite le bar tabac en face de l’embarcadère des bateaux de « l’incontournable visite de la rade de Toulon ». Enfin presque. Fini le tripot La Gitane. Il est remplacé par le chic L’Escale où le café est à deux euros. Il fait chaud à Toulon, bien que le ciel soit gris en ce premier jeudi d’octobre.
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Trouvé un euro, place de la Liberté.

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