Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

18 juin 2026


Lourd, orageux, tel est le temps de ce mercredi matin. Du sentier côtier, je considère une femme qui nage puis une autre qui fait sa gymnastique face à la mer. Je croise ensuite, comme tous les jours, deux vieux d’ici dont l’un à canne. Arrivé à Port Rhu le ciel est si noir à l’horizon du côté de l’île Tristan que je renonce à suivre l’un des différents plans que j’ai en tête, me contentant d’arpenter les anciennes rues de pêcheurs au-dessus du Port du Rosmeur. Celles-ci sont désormais végétalisées mais on y trouve aussi des voitures stationnées qui nuisent à la photographie. Je passe au bout de la rue Obscure qui mérite bien son nom ce matin puis c’est la trouée sur la mer, la double trouée : une première en hauteur, une seconde qui donne sur le quai.
Gaëlle est en train de sortir les tables d’extérieur de Ty Gamalou, aussi vais-je jusqu’au bout du Port. Quand je reviens, c’est ouvert et les habitués en sont déjà à lire la presse quotidienne régionale. « La brume de mer, ce coup de clim’ sur la côte bretonne », titre Le Télégramme. On en discute entre autochtones : « Tu regardes la carte de la météo, il va y avoir la canicule partout sauf ici. » « Tant mieux. » « Non, pas tant mieux, ça va nous attirer tous les petits vieux qu’ont peur de la chaleur. » « Bah, ils font que passer. » « Oui mais au bout d’un moment, ils auront envie d’acheter. »
« Je peux voir ce que vous lisez », me demande un autre quand il s’en va. Il parle de mon livre en attente, caché à demi par mon carnet. « Fin de combat de Karl Ove Knausgaard. » « Connais pas », me dit-il. « Moi non plus, je vais le découvrir. » « Et celui-là ? » Celui que j’ai presque terminé : Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner. » Connais pas non plus » « Très bien, lui dis-je, la montée du nazisme vue de l’intérieur. »
Finalement, le temps se maintient (comme on dit). Vers dix heures, je vais marcher sur la digue et même jusqu’au bout de la digue, avant de revenir m’asseoir chez Aux Loups des Mers où Léa en salopette et petit haut blanc m’apporte un Carabreizh avec mon expresso verre d’eau. Je suis à la fin d’Histoire d’un Allemand. Sebastian Haffner règle son compte à la camaraderie que lui fait subir le nazisme triomphant. Il y aurait plusieurs pages à citer. Je m’en tiens à ceci : L’homme qui vit en camaraderie est soustrait au souci de l’existence, aux durs combats pour la vie. Il loge à la caserne, il a ses repas, son uniforme. Son emploi du temps quotidien lui est prescrit. Il n’a pas le moindre souci à se faire. Il n’est plus soumis à la loi impitoyable du « chacun pour soi » mais à celle, douce et généreuse, du « tous pour un ». Prétendre que les lois de la camaraderie sont plus dures que celles de la vie civile et individuelle est un mensonge des plus déplaisants. Elles sont d’un laxisme tout à fait amollissant …
C’est la fin de son récit. En mil neuf cent trente-huit, Sebastian Haffner s’exile en Angleterre. Il ne retournera en Allemagne qu’en mil neuf cent cinquante-quatre, sans jamais chercher à faire publier son témoignage, lequel sera retrouvé après sa mort et paraîtra en Allemagne en deux mille et en France en deux mille deux.
Au Flimiou ce mercredi, c’est melon et copa, lasagne salade et sablé crème citron. Toutes les tables sont marquées « Réservée » pour ne pas que les arrivants s’installent sans rien demander. À ma gauche, un homme et une enfant que je suppose être sa fille jusqu’à ce que je comprenne que c’est celle de la patronne et sans doute pas la sienne. Trois femmes seules déjeunent ici ce jour dont une qui lit Danielle Steel, pas mon style.
Je suis le seul passager dans le bus Un et le seul consommateur au Gwell Mad. « C’est bizarre, me dit Gildas, le serveur, quand il m’apporte un diabolo menthe, surtout qu’on est mercredi. » Tandis que passe une file de bicyclistes à maillot « Argentan Normandie », je commence Fin de combat, sixième partie de Mon combat de Karl Ove Knausgaard. Il y sera aussi question d’Hitler. Cette ultime partie de son autobiographie commence à la parution du premier volume et raconte les effets qu’il a eu sur celles et ceux de sa famille ou de ses amis qui y sont décrits. En face, les deux garçons de Villa Corti ne commencent à installer la terrasse qu’à quinze heures quinze, aussi je commande un café là où je suis.
Rentré à mon grand appartement Air Bibi, je consulte ma messagerie : pas de réponse à mon mail d’hier matin à la secrétaire du boss de l’usine ophtalmologique rouennaise.
                                                                      *
Le vain pur monte à la tête. (Georges Perros)

17 juin 2026


Depuis quelques jours, quand j'ouvre les yeux au réveil, ou la nuit quand je vais aux toilettes, j’ai une tache noire dans chaque œil, laquelle disparaît ensuite. Ce mardi, la première chose que je fais, c’est d’envoyer un mail à la secrétaire du boss de l’usine ophtalmologique rouennaise. Un rendez-vous est-il nécessaire avant celui annuel de décembre prochain ? Ce qui est sûr, c’est que j’ai lieu d’être inquiet.
Inquiet, je ne le suis heureusement plus pour celle qui redoutait que ce soit malin. Un examen médical a révélé que c’est bénin. Elle peut fêter son anniversaire avec légèreté ce mardi seize juin.
Sous une petite mouillasse, je parcours le chemin côtier jusqu’à Ty Gamalou, déçu de n’avoir pas eu mon mardi souhaité bon, le simplet n’étant pas à sa fenêtre lors de mon passage. Le sourire de Gaëlle est là quand elle m’apporte un expresso verre d’eau. En face, loin là-bas, je discerne avec mes yeux en péril la plage du Ris où j’étais hier. Je peux apprécier la méchante côte que j’ai dû vaincre avant d’atteindre le sentier boisé menant aux maisonnettes des Plomar’ch. L’une d’elles est visible au creux d’un bouquet d’arbres. J’avance dans Histoire d’un Allemand.
Au-dessus du quai et au bout de celui-ci est un imposant bâtiment rose qui attire le regard. Je monte aujourd’hui le voir de plus près. Il s’agit de l’ancien Abri du Marin bâti par la volonté d’un certain Jacques de Thézac pour éduquer les gens de mer, améliorer leurs conditions de vie et les détourner de l’alcool. C’est aujourd’hui un bâtiment privé divisé en appartements. Sur sa façade restée intacte : « Aimez-vous les uns les autres ». Je suis à peu près sûr que c’est cette inscription qui a inspiré à Georges Perros son Aimez-vous les uns les autres et foutez-moi la paix.
Le Bistrot de la Mouette est en congé pour la semaine. Aux Loups des Mers est ouvert. Sa délicieuse serveuse à crop top m’apporte un nouveau café verre d’eau au moment où Axelle Red chante sa sang-sue a-li-tée.
Ce mardi midi au Flimiou, c’est crevettes mayonnaise, brochette de poulet riz sauce tartare et panna cotta citron avec coulis de fruits rouges. Un duo dans le cinéma est à ma gauche où l’on ne parle que travail. C’est surtout elle qui s’exprime, une monteuse qui ne cesse de dérusher.
Je suis seul avec le chauffeur dans le minibus Un. Une femme l’attend au Bon Coin. Elle demande si elle peut payer avec sa carte bancaire n’ayant pas un euro en poche. C’est beaucoup attendre des minibus de Douarnenez qui déjà sont incapables d’annoncer leurs arrêts. Le chauffeur la laisse monter sans payer « pour cette fois ».
À une table haute du Gwell Mad je bois un diabolo menthe en lisant Histoire d’un Allemand, puis poursuis avec un café sur la pelouse de Villa Cornic où Faustine explique le métier à son nouvel employé, un débutant dont je suis le premier client. Nous autres, les anonymes, sommes tout au plus les objets de l’histoire, les pions que les joueurs d’échecs poussent, laissent en plan, sacrifient et massacrent, et dont la vie, en admettant qu’ils en aient une, se déroule sans la moindre relation avec ce qu’il advient d’eux sur l’échiquier où ils se trouvent sans le savoir. écrit Sebastian Haffner.
                                                                *
J’ai une excellente mémoire. Je ne retiens presque rien. (George Perros)

16 juin 2026


Ce lundi matin, la presqu’île de Crozon est invisible car la Cornouaille est dans le brouillard. Je prends mon petit-déjeuner sur le banc face au Port de Tréboul, guetté par Kevin et son cousin que je chasse. Je préfère laisser mes miettes aux choucas qu’à ces voyous de goélands.
Arrivé sur la butte entre Port Rhu et le Port du Rosmeur, je m’assois sous l’abribus dans l’attente du numéro Trois de huit heures cinquante, cependant que le soleil demande à poindre. Ce jour, je veux partir de la plage du Ris et marcher jusqu’aux Plomar’ch d’où je rejoindrai le Port du Rosmeur.
Je demande donc au chauffeur de m’arrêter à Le Ris. Avant d’y arriver, le minibus fait nombre de détours par des cités, des zones d’activité et un Intermarché où descendent deux femmes avec leurs sacs vides.
Sur la vaste plage déserte du Ris, un engin de chantier trace avec ses roues ce qui pourrait ressembler à un cœur. Las, le Géherre Trente-Quatre commence par une affreuse route à voitures qui monte pendant un bon kilomètre. Enfin, le sentier de terre démarre sur la droite en légère descente sous les arbres avec vue un peu lointaine sur la mer brumeuse. Ça dure un moment puis j’arrive à une ruine gallo-romaine. Ensuite, c’est un petit lavoir tout sale nommé le Grand Lavoir puis une ferme pédagogique devant laquelle broute un animal blanc à barbiche et cornes courbes heureusement attaché.
Enfin, j’arrive à ce qui présente de l’intérêt pour moi : le hameau des Plomar’ch composé de maisonnettes traditionnelles (penty). L’une était prêtée gracieusement par la municipalité communiste à George Perros à la fin de sa vie quand il était lecteur chez Gallimard. Les volets clos, il lisait, écrivait ou ne faisait rien. Une plaque avec sa photographie rappelle cela. Aujourd’hui, ce penty et les autres sont à louer comme gîtes d’étape.
Il me reste à parcourir un petit bout de route et c’est le Port du Rosmeur. Je passe au Flimiou pour dire à la patronne que je souhaite réserver lundi, mardi, mercredi et jeudi. « Je n’ai pas de téléphone, alors si j’ai un imprévu et que je ne suis pas là à midi et quart, disposez de la table. »
Ty Gamalou et le Bistrot de la Mouette sont fermés ce lundi. Je bois un café verre d’eau bien mérité (longtemps que je n’avais pas autant marché) chez Aux Loups des Mers. « Vu que j’ai redoublé, je suis la plus grande. Elles ont toutes dix-neuf ans et moi vingt », déclare Léa la serveuse. On lui en donnerait seize. Une femme lui commande « un truc avec un cœur dessus ». Une autre me dit bonjour en entrant, c’est Gaëlle, suivie de sa fille, venue saluer la « concurrence ». Je retrouve Sebastian Haffner et son Histoire d’un Allemand :
Cependant qu’un uniforme brun se plantait devant moi :
-Êtes-vous aryen ?
Sans même réfléchir, j’avais répondu :
-Oui.
Un regard investigateur à mon nez - et il se retira. Quant à moi, le sang me monta aux joues. Un instant trop tard, je ressentis ma honte, ma défaite. J’avais répondu « oui ». Bon, d’accord, j’étais aryen. Je n’avais pas menti. J’avais seulement permis une chose bien plus grave.
Au Flimiou, ce lundi à midi, c’est terrine de poisson sauce citron, côte de porc sauce moutarde potatoes et riz au lait caramel. À côté de moi mangent deux gars d’Enedis qui ne parlent que travail : « Qu’il soit gentil, c’est bien mais moi je préfère un mec con mais compétent. » La patronne porte un ticheurte DZ City Rockers : « À demain, toujours dehors, s’il fait beau. »
Le soleil a enfin réussi à dissiper les brumes quand arrive le bus Un à l’arrêt Le Port. Descendu à Saint-Jean, je me balade jusqu’aux Sables Blancs puis commande un expresso verre d’eau au Gwell Mad avant de poursuivre ma lecture. J’enchaîne avec un diabolo menthe car, faute de personnel, Villa Cornic reste fermée. Près de moi sont un sexagénaire et une femme du même âge avec qui il boit un alcool fort. « Je suis négatif, j’ai plus d’espoir dans le futur », lui dit-il. Ce n’est pas un des Olivensteins.
                                                                *
Nullement question de rester fidèle à soi-même. Fidèle à soi-même, c’est fidèle à son futur, non à son passé. (Georges Perros)

15 juin 2026


Moins de monde à la boulangerie ce dimanche matin, où j’achète, en plus de quoi petit-déjeuner, un creumebeule aux fruits rouges à quatre euros cinquante pour midi. Des autochtones pas très pimpants s’y succèdent, des têtes à avoir regardé le foute. Certains en chaussons, clopinant et en déséquilibre quand ils descendent les deux marches. L’un me jette un regard haineux avant de s’asseoir à une table basse. Comme si la table haute lui appartenait.
Il fait déjà chaud à huit heures quand je rejoins le petit abri côtier à l’entrée du Port de Plaisance. Aucun pêcheur à la ligne ne m’a précédé. Faute de banc, je m’assois sur une marche de pierre, observant les rares bateaux qui entrent et qui sortent.
L’ombre disparaissant, je quitte ce bel endroit et trouve refuge au bord du Port de Plaisance d’où doit partir une course de petits voiliers appelée Mini Fastnet. L’objectif est d’arriver le premier en Irlande. La compétition gangrène les pratiques sportives. À quoi bon arriver avant les autres ? Ma sœur et mon beauf viennent d’en faire les frais, venus à Auray spécialement pour le trail. Deux mille coureurs et coureuses piaffaient au départ. Le temps était mauvais. En conséquence, de nombreuses chutes, dont les leurs, blessure légère pour ma sœur, blessure sérieuse pour mon beauf. Dans le compte rendu d’Ouest France, l’organisatrice se félicite du nombre de participants venus de toute la France et espère en avoir encore plus l’an prochain. Pas un mot des chutes et des blessés. Ces gens-là ont l’esprit ravagé.
J’ouvre sur ce banc Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner. J’en suis au chapitre douze qui commence ainsi : L’un de ces signes avant-coureurs qui fut non seulement méconnu, mais encouragé et loué par les pouvoirs publics, fut la manie du sport qui à l’époque s’empara de la jeunesse allemande. Haffner écrit en mil neuf cent trente-neuf et évoque les années vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six. Les boxeurs et les coureurs devinrent des héros nationaux et les garçons de vingt ans avaient la tête farcie de résultats, de noms, et de ces hiéroglyphes chiffrés qui traduisent dans les journaux certains records de vitesse ou d’adresse. Puis page cent seize : Les gens de gauche, finauds et au bout du compte presque encore plus bêtes que les nationaux (comme toujours) trouvaient merveilleux que nos instincts guerriers pussent se donner libre cours sur un gazon pacifique grâce à la course et à la gymnastique, et voyaient la paix universelle assurée.
Je lis là jusqu’à dix heures dix puis vais boire un café (un euro quatre-vingts) à La Pointe, une belle brasserie (la seule dans le Port de Tréboul) qui n’ouvre jamais tôt. Située près de la Maison du Nautisme, c’est un repère de plaisanciers et autres adeptes des sports aquatiques. Chez les trois femmes de la table d’à côté, il est question de navigatrices auxquelles des cordages ont bousillé définitivement les doigts.
Chaque dimanche, le Marché de Tréboul est réduit à la présence d’un seul commerçant : un rôtisseur. Je me mets dans la file pour acheter un demi-poulet à six euros cinquante puis m’arme de courage pour grimper les escaliers de pierre qui mènent à Saint-Jean. Les allées du cimetière marin constituent une alternative au chemin de randonnée. Je passe ainsi devant la tombe de Georges et Tania Poulot.
Je fais ensuite une pause sur le muret à côté de la statue bicéphale de Max Jacob. Les marcheurs qui se succèdent n’y prêtent pas attention. Ils ne la voient même pas. La rose trémière à vingt mètres de lui, a, quant à elle, du succès.
Au-dessus de la plage de Saint-Jean est un banc à l’ombre miraculeusement libre où je m’installe à onze heures trente sous les chênes malgré le risque de chenilles processionnaires pour manger mon demi-poulet avec les doigts. Ce que je réussis encore assez bien.
Après le dessert, je reprends le sentier jusqu’aux Sables Blancs. Au Gwell Mad, je me perche à une table haute avec un diabolo menthe et Sebastian Haffner puis à Villa Corti, je m’installe sur la pelouse avec un café et Sebastian Haffner. Je demande le nom de l’arbre mystérieux au serveur qui finit d’installer la terrasse. Tout ce que j’obtiens comme réponse, c’est qu’il s’agit d’un arbre très ancien qui remonte à la Préhistoire. Une réponse à la Vialatte. Quant à la Mini Fastnet, pas vu la queue d’un voilier, ceux-ci partant en fin d’après-midi.
                                                                  *
Se trouver bien comme on se trouve mal. (Georges Perros)

14 juin 2026


Ce samedi est le premier jour d’une semaine pendant laquelle la visite libre de l’île Tristan est autorisée. Une aubaine pour moi qui lors de séjours précédents à Douarnenez n’ai pu y mettre le pied. Aujourd’hui, le passage est possible à marée basse dès huit heures cinquante-cinq. Oui mais ne voilà-t-il pas que cette promesse tombe à l’eau par la faute d’une bestiole montée vers le Nord à cause du réchauffement climatique. « J’ai pris la décision de fermer l’île Tristan jusqu’à nouvel ordre, suite à l’observation de chenilles processionnaires du chêne, qui sont une espèce vraiment très dangereuse », annonce Jean-Loup Thivet, adjoint à l’environnement à Douarnenez. « Avec le vent, leurs poils peuvent se disperser à de très grandes distances et atteindre aussi bien les humains que les animaux. C’est très dangereux car ça peut provoquer de graves allergies. » Aucun espoir que ça s’arrange rapidement. S’il y en a sur les chênes de cette île, il y en a forcément dans ceux du sentier côtier sous lesquels je passe chaque jour, mais là point d’interdiction.
Ne pas pouvoir visiter l’île Tristan, c’est bien attristant. C’est donc dépité que je prends mon petit-déjeuner à la boulangerie dont j’occupe le perchoir. Les trois tables basses sont prises par de jeunes marins qui pour l’instant naviguent sur Internet. Pas moins de six clients avant moi quand je suis arrivé. Je ne voudrais pas être là en juillet août.
Dans la côte qui mène à la place des bus une femme me précède de quarante mètres à qui le simplet, qui s'est fait raser le crâne, annonce que c’est samedi et le lui souhaite bon. Elle trace tout droit. Il a plus de succès avec moi qu’il appelle chef ce matin.
Pas la moindre boîte à lettres entre la plage des Sables Blancs et le Port du Rosmeur pour glisser la carte d’anniversaire destinée à celle qui ne pourra le fêter cette année avec la légèreté habituelle.
Le soleil donne à fond sur Ty Gamalou où l’on écoute Cesaria Evora et Compay Segundo. Mon café bu, je commence la lecture d’Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner, ses souvenirs de mil neuf cent quatorze à trente-trois, dans la nouvelle édition augmentée de Babel Actes Sud. Ce livre a appartenu à Jacques et Jeannette Jouvie. Aux extrémités de la rangée de tables de quai, deux hommes s’interpellent : « C’est quoi ton radar à toi ? » « Un radar à connards » « Ah c’est pratique » « Oui, ça a une bonne portée ». Je ne sais pas si c’est du lard ou du cochon (comme on dit). Quand je paie, je demande à Gaëlle et à son employée s’il y a une boîte à lettres sur le quai. « Près des Filets Bleus », dit l’une. « Elle y est encore ? » demande l’autre. Je vais voir. Se trouve là un objet de collection dont le relevé est annoncé pour neuf heures. Mon courrier ne partira que lundi.
Je suis mieux pour lire au Bistrot de la Mouette car je suis à l’ombre. L’homme du couple littéraire y est seul. Je le suspecte d’avoir envoyé sa femme faire le marché aux Halles. En quoi je médis car quand elle arrive c’est avec des livres. Un autre couple est là, bien différent. Elle lui lit Le Télégramme qu’il commente bêtement.
À Tribord est l’objet de mon choix pour déjeuner, à une table de bord d’eau, bien à l’ombre, de la vaste terrasse. À ma droite : un voilier à panneaux solaires sur lequel on peut embarquer, nommé Grand Meaulnes. À ma gauche : le bateau-phare et un vieux gréement. Face à moi : un voilier mauve, un voilier rouge et des blancs. J’opte pour les accras patates douces avec un verre de chardonnay, le boudin antillais purée et le fraisier. Je suis le seul à manger dans cet établissement ce qui est bien dommage pour ces aimables tenanciers. Cela fait vingt-six euros cinquante et mes remerciements.
De là je remonte sur la butte et avec le bus Un vais à Saint-Jean puis à pied à la plage des Sables Blancs où je m’assois sur le premier banc à l’ombre de la promenade en impasse au bout de laquelle les garçons se donnent rendez-vous pour un concours de plongeon. Je lis là jusqu’à l’heure d’ouverture de Villa Cornic.
« Bonjour, vous allez bien ? » me dit Faustine lorsque j’arrive. Il me semblait bien que le tutoiement d’hier n’était dû qu’à la distraction. Je choisis une table au soleil en raison du léger vent mais il y fait quand même chaud pour lire Histoire d'un Allemand, un récit dont je ne saute pas une ligne. La fréquentation de la plage en ce samedi après-midi ensoleillé donne une idée de ce que cela sera pendant les vacances estivales. Les tas de vêtements, les parasols sans style, les serviettes étalées, les sacs en plastique de chez Action donnent à ce lieu l’allure d’un camp de réfugiés.
                                                                 *
Il faut du génie pour écrire. Sinon, c’est trop bien. (Georges Perros)

13 juin 2026


J’innove ce vendredi matin. Arrivé au bout de la passerelle du bras de mer de Port Rhu, au lieu d’aller à droite, je prends à gauche et reste ainsi au bord de l’eau pour rejoindre le Port du Rosmeur. Je passe d’abord au plus près de l’île Tristan et de ses deux bâtiments, dont l’un au sourire crispé, puis atteins une construction accrochée aux rochers qui abrite le cleube Les Docks et le restaurant Le Bigorneau Amoureux (ce nom donne envie de ne pas le fréquenter, les prix pratiqués sont la seconde raison). Suivent deux petites plages, la Plage des Dames et Pors Cad, qui jusqu’à récemment étaient interdites pour cause de pollution. Après, il faut marcher sur le trottoir d’en face, au pied de moches immeubles, en raison d’un risque d’effondrement (ça monte évidemment). J’arrive alors à la partie industrielle du Port de Pêche dont les bateaux sont invisibles. Je passe enfin devant Le Flimiou où je ne peux réserver pour midi (il n’est pas encore ouvert).
Sur le quai, Ty Gamalou l’est (ouverture à huit heures trente, fermeture à une heure du matin). C’est le moment d’un café verre d’eau Custine, lequel m’ennuie dans ses discussions avec l’Empereur et l’Impératrice. Mes deux voisines de gauche se réjouissent. Vendredi prochain, c’est soirée mousse à la piscine. Il y a peut-être encore des places. Devant moi, à une table basse, est un couple de femmes en pleine explication sentimentale. Malheureusement, je n’entends pas les raisons du différend.
« Bonjour ça va bien ? Un p’tit café ? » me demande Marie au Bistrot de la Mouette quand je reviens du Flimiou où j’ai réservé la même table qu’hier. « S’il ne pleut pas », m’a dit la patronne. Il mouillasse mais ça va s’arranger. À droite de la porte d’entrée du Bistrot la Mouette, une affiche rouge sur laquelle est écrit en noir : « Trop de sel dans le beurre. Trop de beurre dans le kouign-amann. Trop de saisons dans une journée. La mer est trop froide. Trop fiers les Bretons et trop d’ambiance dans les bistrots. La Bretagne je l’aime trop. » Un livreur à chariot à un de sa connaissance assis en terrasse : « Alors tu regardes la mer ? C’est beau hein ? » Je retrouve Custine : Jusqu’à présent j’ai cru que l’homme ne pouvait pas plus se passer de vérité pour l’esprit, que d’air et de soleil pour le corps ; mon voyage en Russie me détrompe. … Ici mentir c’est protéger la société, dire la vérité c’est bouleverser l’État.
Au Flimiou, le menu de ce vendredi n’est pas avec des sardines mais avec du hareng pommes à l’huile. Ensuite vient le poulet frites (excellentes) et un chou citron et coulis de fruits rouges. À ma gauche, trois intermittents du spectacle usent et abusent de ce qui est devenu le jargon du métier : « Est-ce que ça va être joué en poly-frontal ? » « Il est jury Drac » « Il faut pas lâcher la coprod » « Incubateur culturel », etc. Sur leur table : Mardi d’Herman Melville dans l’édition Gallimard. Point de travailleurs travailleuses ce midi, des couples et des trios. Dans l’un, familial, le père qui navigue connaissait Charlie Dalin, le vainqueur du Vendée Globe qui vient de mourir à quarante-deux ans d’un cancer des voies digestives. Quand mon médecin me fera reproche de ma façon de me nourrir, notamment au restaurant, je pourrai lui donner ce contre-exemple du sort tragique et prématuré d’un sportif de haut niveau à « l’hygiène de vie irréprochable » (ne buvant pas d’alcool, adepte d’une nourriture saine, etc.)
Avec le bus Un, je rejoins Saint-Jean puis à pied mon banc un peu venté ce jour. La mer est haute. Des filles et des garçons s’y jettent sans hésitation. Les seconds plongent du haut d’un rocher sans que ça n’épate les premières. Vers quinze heures, je rejoins Villa Cornic où la jeune femme à lunettes est de retour. Son employée est toujours malade, ce qui va obliger à une nouvelle fermeture la semaine prochaine et posera de sérieux problèmes à l’arrivée de la saison.
À la terrasse de la pelouse, je termine Lettres de Russie en diagonale, trop de descriptions, trop d’évocations historiques. Ce livre m’a déçu. Je rentre une heure plus tard avec ma tasse et mon verre. « Je pose ça sur le comptoir », dis-je à la jeune patronne occupée à parler avec deux clientes et je lui souhaite une bonne après-midi. « Merci, à toi aussi », me répond-elle.
                                                           *
On est pour soi-même le contradicteur idéal. Son meilleur ennemi. (Georges Perros)

12 juin 2026


À gauche, en bas de l’escalier qui tue, sur le chemin entre Saint-Jean et le Port de Tréboul, est un abri côtier protégé par la digue. Y sont amarrés quelques petits voiliers anciens que je vais voir de plus près ce jeudi matin où il fait presque beau. Deux femmes marins (on ne peut pas dire des marines) en emmènent un je ne sais où tandis que de jeunes pêcheurs sont déjà à l’ouvrage.
À la boulangerie, le gobelet pour allongé est de retour. De quoi me donner l’énergie nécessaire pour affronter les côtes qui me séparent de Port Rhu puis du Port du Rosmeur.
Gaëlle n’est pas présente au Ty Gamalou. La jeune femme à lunettes qui m’apporte l’expresso verre d’eau est gentille de même. Entre elle et les habitués, il est question d’un type louche. Il avait déjà agressé des nanas et là il a recommencé. C’est le sujet d’actualité, comme une maladie contagieuse. Je commence la lecture de Lettres de Russie du Marquis de Custine. Le voici à Pétersbourg : J’éprouve me promenant dans cette ville le malaise qu’on ressent quand il faut causer avec une personne minaudière.
De là, je vais dans les arrières du Port réserver une table en terrasse pour midi au Flimiou, boulevard Jean-Richepin, un bar restaurant repéré depuis le bus Un.
De retour sur le quai, Marie est là au Bistrot de la Mouette pour m’apporter d’un coup d’aile un expresso verre d’eau. Il y a ici le couple de celle qui écrit et de celui qui lit. Parfois ils lisent ensemble l’un pour l’autre chacun un exemplaire du même livre. Hier, c’était La Métamorphose de Kafka. On peut dire des Russes grands et petits, qu’ils sont ivres d’esclavage. écrit Custine. « On a Groupama qui viennent manger, cinq », annonce l’aide serveur. Je range mon livre, c’est le moment de partir.
J’ai un quart d’heure d’avance au Flimiou mais je suis autorisé à m’asseoir par l’accorte patronne aux lèvres pulpeuses. Au menu du jour à vingt euros : tzatziki poisson fumé, poitrine de porc braisée au gingembre haricots blancs à la tomate et feuilleté aux pommes. La vue est sur la route qui mène au Port Rhu. Au bar, des locaux se demandent sur quelle chaîne le foute ce soir ? C’est le début de cette fichue Coupe du Monde. Mon souhait, comme à chaque compétition de premier plan, que l’équipe de France perde le plus vite possible, de même que celles des anciennes colonies, pour qu’on évite les masses fanatisées dans les rues. Dans mon assiette : un énorme morceau de porc bien gras comme il ne faudrait pas que j’en mange. Toutes les autres tables sont occupées par des travailleurs travailleuses.
« Le menu change tous les jours, me dit la patronne quand je paie, sauf le vendredi où c’est toujours sardines grillées poulet rôti, et en été où on a le même menu tous les jours. »
L’arrêt de bus Le Port est à cinquante mètres, face à une ancienne conserverie de sardines, ce qui m’évite de remonter sur la butte. J’y prends le Un à treize heures vingt et une.
J’en descends à Saint-Jean et vais pédestrement par le sentier côtier jusqu’à mon banc des Sables Blancs. À quinze heures, je suis à la terrasse de Villa Cornic avec Custine qui parle de la Russie d’hier comme si c’était celle de Poutine : Le gouvernement russe, c’est la discipline du camp substituée à l’ordre de la cité, c’est l’état de siège devenu l’état normal de la société.
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Je suis assourdi par le bruit que fait la vie. (Georges Perros)

11 juin 2026


Point de gobelet pour l’allongé à la boulangerie, je me contente d’un expresso. Pas moyen de faire une photo, la batterie de l’appareil est déchargée. Pas de livre pour moi dans la boîte à livres en forme de cabine de plage au-dessus de celle de Saint-Jean (quelqu’un y offre ses Séries Noires). Pas de « Bonjour monsieur, c’est mercredi » quand je passe le haut de la butte. Pas de Gaëlle pour m’apporter le café chez Ty Gamalou (elle a une fille d’où ce congé hebdomadaire). Pas d’averse, c’est une bonne nouvelle, mais ça ne va peut-être pas durer. Ce qui ne va pas durer, à coup sûr, c’est ma lecture du Journal de Lewis Carroll : J’ai dû m’évanouir à la fin du service du matin car je me suis retrouvé une heure plus tard, sur le sol du chœur ; et je m’étais probablement cogné le nez contre le prie-dieu, car il avait énormément saigné.
Après mon tour du port, je poursuis mon effort au Bistrot de la Mouette. Marie est là pour apporter mon expresso verre d’eau. Soudain l’averse qu’on n’attendait plus se déclenche qui oblige l’équipe de tournage du film à mettre des sortes de casquettes en plastique coloré aux projecteurs installés sur le quai.
Cette ondée est terminée quand je rejoins le Port Rhu. Le problème avec ses restaurants à menus du jour, c’est que ceux-ci sont aux deux tiers les mêmes que ceux de la veille. J’échoue donc à la crêperie Le Brise-Glace où je commande une crêpe chorizo à quatre euros cinquante puis celles du menu breton à treize euros quatre-vingt-dix : une crêpe saucisse tomme du Névet et fondue d’oignons et une crêpe aux pommes caramélisées. Je déjeune seul à l’étage à une demi-table de fenêtre.
Ce mirifique repas terminé, j’ai largement le temps d’ouvrir la porte de la boîte à livres de la place d’où partent les bus et qui sert parfois de lieu de stockage aux affaires du mendiant de Carrefour City. À l’intérieur, cette plaque : « Après 60 années de service devant l’Hôtel de Ville de Falmouth, traditionnelle Phone Box offerte à la ville de Douarnenez en gage d’amitié par Eric Dawkins en 1992. Sa rénovation a demandé 2 années à Mike Booney. » Deux années ? Quand on voit l’état dans lequel elle est. Aussi dégradée que le bateau-phare. J’y trouve un gros Folio : Fin de combat de Karl Ove Knausgaard. Jamais entendu parler de cet auteur norvégien, bien qu’il ait eu le prix Médicis essai en deux mille vingt. J’apprends qu’il ne s’agit que d’un sixième de son « incroyable entreprise autobiographique ». Ça m’a l’air fort intéressant.
Je rejoins les Sables Blancs où je prends un premier café au Gwell Mad, encore en compagnie de Lewis Carroll : Prononcé un discours à l’école secondaire, devant les grandes, les anciennes élèves et les parents. C’est un grand honneur que d’être invité à leur parler des réalités de la vie. puis un second café à Villa Cornic où une buveuse de bière découvrant les transats (d’ailleurs au nom d’une marque de bière, la seule faute de goût de l’endroit) déclare : « On se croirait trop comme à la maison. » J’ai un œil sur mon livre et un œil sur la plage. C’est ainsi qu’à l’entrée de celle-ci, je vois venir Gaëlle et sa fille. Nous nous saluons de loin de la main.
Le vingt-trois décembre mil huit cent quatre-vingt-dix-sept, Lewis Carroll écrit : Je pars pour Guildford aujourd’hui par le train de 2 heures 07. Ce sont les derniers mots de son Journal. Il y meurt de la grippe, le quatorze janvier mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, à l’âge de soixante-cinq ans.
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Je me suis fait un non. (Georges Perros)

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