Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

18 mai 2026


En ce ouiquennede prolongé pluvieux et froid de l’Ascension, c’est à l’intérieur des cafés rouennais que je lis ou plutôt relis Le Perroquet de Flaubert de Julian Barnes publié au Nouveau Cabinet Cosmopolite de Stock en mil neuf cent quatre-vingt-six, deux ans après la parution de l’original anglais Flaubert’s Parrot. Un ouvrage que j’ai trouvé dans une boîte à livres de la ville, un tampon indique qu’il a appartenu à Chantal Monnier 5 Parc du Cailly à Mont-Saint-Aignan.
J’avais tout oublié du médecin retraité Geoffrey Braithwaite, alter ego de l’auteur, en quête du perroquet empaillé emprunté par Flaubert au Muséum d’Histoire Naturelle pour l’écriture d’Un cœur simple.
Ça commence ainsi : Six Nord-Africains jouaient aux boules sous la statue de Flaubert. Des claquements secs résonnaient par-dessus le grondement des embouteillages. Le boulodrome, curieusement petit, existe toujours au pied de la statue de Flaubert… celle qui pleure des larmes de cuivre, avec une cravate molle, un gilet carré, un pantalon trop large, une moustache hirsute, méfiante, lointaine image de l’homme. Flaubert ne regarde pas. Il a les yeux fixés vers le sud, de la place des Carmes vers la cathédrale, au-dessus de la ville qu’il méprisait, et qui en retour l’a bien ignoré. La tête est dressée comme sur la défensive : seuls les pigeons peuvent voir toute la calvitie de l’écrivain.
Depuis vingt-sept ans que j’habite le quartier, je n’ai jamais vu qui que ce soit jouer aux boules aux pieds de Flaubert. Et plus d’embouteillages sur la place des Carmes devenue piétonnière.
Dans ce livre, on trouve aussi la description d’un hôtel aujourd’hui disparu : … j’ai fait un voyage estival à Rouen en août 1982. Je suis descendu à l’hôtel du Nord près du Gros Horloge. Dans un coin de ma chambre, descendant du plafond jusqu’au sol, il y avait une conduite d’évacuation mal isolée qui rugissait toutes les cinq minutes et qui semblaient charrier tous les déchets de l’hôtel. Après le dîner, j’étais allongé sur mon lit et j’écoutais les évacuations gauloises sporadiques. Puis le Gros Horloge a sonné l’heure avec une proximité bruyante et métallique, comme s’il avait été dans ma penderie. Je me suis demandé quelles étaient mes chances de dormir. Je me souviens du slogan publicitaire de cet établissement : « Hôtel du Nord Hôtel où on dort ».
Les statues sont durables, les hôtels non. Le narrateur en est lui-même le témoin quand il part à la recherche de celui où Gustave Flaubert et Louise Colet se retrouvaient à Mantes-la-Jolie, lui venu de Rouen, elle de Paris :
J’ai pris le train à Rouen (rive droite). Il y avait des banquettes en plastique bleu et un avis en quatre langues demandant qu’on ne se penche pas par la fenêtre (…) Près de moi un couple assez âgé lisait dans Paris-Normandie l’histoire d’un charcutier « fou d’amour », qui avait tué une famille de sept personnes. (…)
Comme vous le voyez, j’observais. Un aller simple coûte trente-cinq francs. Le voyage dure un tout petit peu moins d’une heure : la moitié de ce qu’il durait du temps de Flaubert. Le premier arrêt est Oissel, puis Le Vaudreuil « ville nouvelle » ; Gaillon (Aubevoye), avec les entrepôts de Grand Marnier. (…) Vernon puis, à gauche, la Seine très large vous fait pénétrer dans la ville de Mantes.
6, place de la République, il y avait un chantier. On achevait un immeuble ; il montrait déjà l’innocence confiante de l’usurpateur. Le Grand-Cerf ? Oui, effectivement m’ont-ils dit au « tabac », le vieil hôtel était encore là il y a à peu près un an.
                                                                   *
A Hambourg, l’année de la publication de Madame Bovary, on pouvait louer des fiacres dans des buts sexuels ; on les appelait des Bovary. (Julian Barnes Le Perroquet de Flaubert)

15 mai 2026


Le mardi cinq mai, je reçois un mail de mon propriétaire. Il me demande mon avis sur l’action de l’agence immobilière qui gère le loyer de l’appartement et les travaux afférents. Je lui réponds que je n’ai rien à reprocher à cette officine. À chaque fois que j’ai besoin d’elle pour des travaux d’entretien, elle me met en contact avec un professionnel compétent et rapide. En revanche, lui écris-je, l’agence immobilière syndic de la copropriété fait souvent preuve de négligence. Je lui donne en exemple la porte cochère dont la partie mobile avait été détériorée volontairement par une locataire heureusement partie. Réparée par un artisan il y a plusieurs années, les planches neuves n’ont jamais été peintes.
Quelques jours plus tard, est-ce un hasard ?, poussant cette porte d’entrée, je trouve derrière elle un enfant monté sur une chaise un pinceau à la main. « Ah, lui dis-je, c’est une bonne idée de peindre cette porte. » « Je la cire », me répond ce jeune garçon avec un petit air suffisant. Je lui demande qui lui a demandé de faire cela. Il me répond que c’est son père, dont il me donne le nom, un propriétaire occupant, pas pour se loger, pour travailler. Rentré chez moi, je ne vois pas qui termine la remise en état de cette porte, le fils ou le père. On ne peut nier que c’est mieux qu’avant, mais devant le résultat, un professionnel compétent dirait que ce n’est ni fait ni à faire.
Ce petit événement me rappelle une anecdote me concernant. Alors que j’étais collégien, mon père m’avait demandé de passer au pinceau un produit protecteur sur l’extérieur d’un bâtiment en bois. Ce produit se nommait le Carbonil. Quelques jours plus tard, mes mains se couvraient de petits boutons qui me démangeaient affreusement. Rendez-vous était pris chez le médecin. « J’ai des boutons sur les mains. » « Montrez-moi cela. » Je vois encore le bond en arrière que fit ce médecin, croyant que c’était la gale.

13 mai 2026


La journée commence par un imprévu pour le fils trentenaire qui a choisi d’accompagner jusqu’à leur place ses parents dans la voiture Trois du sept heures vingt-six pour Paris. Le train part avant qu’il soit descendu. Le voilà debout dans le couloir en chemin vers la capitale sans billet. « Je me suis fait avoir », déplore-t-il. Le chef de bord lui édite un billet à trente euros, payé par sa mère. En ce qui me concerne, c’est comme d’habitude. Sauf que le mercredi de cette semaine étant veille de jour férié, ce qui n’est pas sans conséquences à la Senecefe, je voyage un jour plus tôt. Je lis Absolument la vie d’Étienne Barilier, un texte à lui inspiré par la mort de sa femme.
Le bus Vingt-Neuf traverse à nouveau le Marais. Ce qui donne l’occasion à sa conductrice d’invectiver un automobiliste mal placé : « C’est un couloir de bus, abruti. C’est pas écrit assez gros ? »
Le Marché d’Aligre du mardi ressemble à celui du mercredi : des frusques en vente chez Émile, des livres sans rien pour moi chez Amine. Une femme bruyante est au téléphone rue Théophile-Roussel : « Malheureusement, j’ai un gros défaut, je ne sais pas mentir. » Si au moins, elle savait se taire.
Il fait soleil mais frais et avec le changement d’heure la terrasse du Camélia est à l’ombre. J’attends donc l’ouverture de Book-Off à l’intérieur et y retrouve le veuf Étienne Barilier. Il s’interroge sur son rapport à la religion, ce qui ne peut guère m’intéresser.
Chez Book-Off, une critique littéraire vend une quantité de livres qu’on lui a envoyés. Certains ne sont pas encore dans les librairies. Cela oblige une employée à les biper un par un via Internet pour connaître leur date de sortie. Manquerait plus qu’on vende d’occasion un livre qu’on ne peut pas encore acheter neuf. Je ne trouve pour moi dans les rayons à un euro qu’Illuminations et nuits blanches de Carson McCullers qui inclut sa correspondance avec son mari Reeves (Dix/Dix-Huit).
« Ça va être long », se lamente la gentille serveuse d’Au Diable des Lombards en contemplant la salle qui n’est guère occupée ce mardi. Je n’ai pas à me plaindre de mon voisinage tandis que je mange ma quiche saumon poireaux et mes aiguillettes de canard pommes sautées salade, je n'en ai pas. La sono diffuse ce que je range dans la catégorie chansons à la parisienne. « Zoufris Maracas », me dit le serveur. Ça date d’il y a quinze ans peut-être. Il ne sait pas si ce sont des Parisiens.
Les travaux ont repris dans la future boulangerie d’à côté du Book-Off de Saint-Martin. Le bruit est tolérable, il ne m’oblige pas à raccourcir mon exploration du sous-sol. Je remonte avec quatre livres à un euro : Scènes de la vie d’un jeune garçon de J.M. Coetzee (Seuil), Giono, furioso d’Emmanuelle Lambert (Stock), Somerset Maugham de Jean-Paul Chaillet (Séguier) et Café vivre de Chantal Thomas (Seuil).
Vers quatorze heures quinze, j’entre à L’Opportun. Peu après que j’ai bu mon café arrive le jeune homme à qui j’ai vendu quinze euros le Zibaldone de Leopardi. Ce n’est pas que je voulais gagner quelque argent avec un livre désherbé de la Bibliothèque Municipale de Sotteville-lès-Rouen, c’est que je n’ai pas le niveau pour lire un tel livre. « Je suis étudiant, me dit mon acheteur, ça va bien me servir. » Des touristes, surtout des femmes, se photographient devant la vitrine du dératiseur d’à côté « Aurouze Julien depuis 1872 ». On y voit une belle collection de rats piégés. Je lis Noizemont-les-Vierges, des souvenirs de petite enfance de Roger Martin du Gard (Noizemont-les-Vierges, c’est Clermont-de-l’Oise). Des souvenirs d’intérêt moyen pour moi, que je termine dans le seize heures quarante du retour.
J’aimerais savoir pourquoi je suis de mauvaise humeur
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Zoufris Maracas, un groupe formé par deux amis d'enfance d'origine sétoise et qui a commencé dans le métro parisien, apprends-je une fois rentré.

9 mai 2026


En ce jour plus ou moins férié du Huit Mai, je sors de chez moi à sept heures moins le quart. Je passe par-dessus la Seine via le pont Boieldieu et traverse un quartier Saint-Sever quasiment désert. J’y croise seulement quelques jeunes hommes seuls en m’efforçant de ne pas leur trouver un air louche. Je suis plus tranquille quand, après l’église, je marche dans des rues tout aussi désertes mais ayant meilleure réputation.
C’est ainsi que j’arrive rue Saint-Julien où se tient le vide-greniers annuel sur toute sa longueur, avec un appendice place de la Fraternité. Une partie des exposants ne sont pas encore installés. Aux stands des plus rapides, je ne m’attends pas à trouver des merveilles. Je n'y découvre même pas un livre qui pourrait devenir mien. Un second passage n’est pas nécessaire.
Je rejoins le quartier Saint-Sever devenu moins inquiétant, prends le pont Corneille et à moitié de celui-ci tourne à droite dans l’île Lacroix que je n’ai plus l’occasion de fréquenter depuis que je n’ai plus de voiture à y garer. Un vide-greniers inhabituel s’y tient, tout au bout, dans le parc Jacques-Chastellain. Pour l’atteindre, je longe la Seine par un sentier de randonnée dont on trouve le départ sur la gauche peu après le café. J’y croise évidemment quelques chiens attachés à des humains. Il y a par là un lieu de stockage de campingne-caristes. À l’entrée du parc, des kayakistes se préparent à aller ramer. Quant aux exposants de ce nouveau vide-grenier, annoncés cinquante, leur nombre ne dépasse pas dix dont deux trop loin pour que j’aille voir leur marchandise. Aucun livre n’est là pour moi.
Je m’apprête à rejoindre le sentier pédestre lorsqu’un bonjour féminin m’arrête. C’est une agente spécialisée des écoles maternelles avec qui j’ai travaillé quand elle débutait dans le métier et dont j’ai eu la fille dans ma classe. Si je me souviens de son prénom à elle, j’ai oublié celui de mon ancienne élève. « J’en ai eu beaucoup », lui dis-je en guise d’excuse. Cette ancienne élève travaille à la crèche du Céhachu. Sa mère est toujours en école maternelle. Comme je lui dis que je ne connais pas les nouvelles et nouveaux enseignants de maternelle, elle me dit que ça a bien changé, que ce n’est plus du tout la même chose. Je ne lui en demande pas davantage.
Il est neuf heures quinze lorsque je retrouve mon logis. De bon matin, sous le soleil, j’ai marché durant deux heures et demie sans pratiquement m’arrêter. Au cours de mon circuit, j’ai ouvert cinq boîtes à livres, deux sur la rive droite, deux sur la rive gauche, une sur l’île Lacroix. Parmi ces cinq, trois étaient vides et deux contenaient en petite quantité de la vieille daube.
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Ce qui devait arriver est arrivé : la bouquinerie rouennaise Les Mondes Magiques, c’est fini. « J'ai décidé d'arrêter mon activité ou plutôt de la pratiquer différemment via internet et salons ou déballages et de mettre le bail de la boutique en vente. ».
Pour le bouquiniste, deux responsables : « l'arrivée d'une franchise de marque concurrente et les travaux de la rue qui ont duré un bon moment. »
La franchise de marque concurrente, c’est Le Bibliovore (oh, la vilaine). Les travaux de la rue qui ont duré un bon moment sont terminés depuis un bon moment. Il ne se plaint plus de la concurrence d’Internet puisqu’il va en devenir un acteur.
Ce qu’il ne met pas en cause, c’est lui-même. Son incapacité à entretenir avec ses clients une relation chaleureuse et enrichissante. Son incapacité à tenir sa boutique en ordre (combien de fois, alléché par un message annonçant une rentrée exceptionnelle d’ouvrages dans les domaines qui m’intéressent, ai-je trouvé ces acquisitions entassées sur le sol avec impossibilité d’y voir quoi que ce soit).
Son bail impose une activité de librairie ou de salon de thé. Qui sera assez téméraire pour relancer une activité de bouquiniste dans un lieu boudé du public ? Quant au salon de thé, il serait tout petit et il y en a déjà tellement en ville. Concrètement, cela veut dire que la vente n’est pas faite.

7 mai 2026


La Senecefe a décidé de me punir ce mercredi en m’attribuant contre mon souhait un siège côté vitre avec peu de place pour les jambes. Je dérange mon voisin quand je m’aperçois qu’il reste une place libre côté couloir dans cette voiture Trois. J’y suis mieux pour lire Autoportrait d’Édouard Levé. Je ne m’aime pas. Je ne me déteste pas. note Édouard Levé. Nous sommes nombreux à ressentir cela. Quand le train arrive dans la capitale, j’en suis à Je me justifie de moins en moins.
Je rejoins la ligne Neuf du métro, direction Mairie de Montreuil. Triste que ce ne soit pas pour rejoindre celle dont c’est l’anniversaire demain. Je suis debout dans la rame quand une main me tapote le bras. Celle d’un jeune homme qui me laisse sa place assise. Faut-il préciser qu’il a la peau noire ou ne pas le faire ? J’aimerais bien le savoir.
Je descends à Rue des Boulets, une adresse qui ne vous met pas en valeur, et entre dans L’Aquarium, un assez chic Péhemmu chinois. Il est tenu par deux sympathiques jeunes femmes affairées. Le café au comptoir y coûte un euro trente.
À deux pas est la rue Léon-Frot. Au numéro vingt-trois, je dois remettre à la gardienne un cédé d’accentus consacré à Schubert que j’ai vendu cinq euros via Rakuten dont j’ai appris la faillite en début de semaine. Si personne ne rachète la branche française de l’entreprise japonaise, c’est foutu pour l’ensemble de mes annonces. La gardienne n’est pas dans sa loge mais quelque part dans les escaliers. Heureusement, j’ai le code d’entrée. Je trouve la boîte à lettres du destinataire et y glisse l’objet.
Je descends ensuite le boulevard Voltaire jusqu’à chez Re-Read où opère un jeune homme jamais vu. J’y dépense quatre euros pour un gros catalogue d’exposition (abandonné ici contre vingt-cinq centimes) que je destine à l’un de ma connaissance s’il ne l’a déjà.
Toujours pédestrement, je rejoins le carrefour Ledru-Rollin Faubourg Saint-Antoine. Je me poste sous l’horloge devant Tonton Lulu. À onze heures précises surgit sur sa bicyclette un homme à cheveux blancs. C’est lui qui m’a acheté deux euros, via Le Bon Coin, Épicure en Corrèze de Marcel Conche. « Il a été mon prof », me dit-il. « Ça ne me dérange pas d’acheter ce livre d’occasion puisqu’il est mort », ajoute-t-il avant de filer.
Au Book-Off d’à côté, parmi les livres à un euro, ma récolte est maigre : Lettres rebelles choisies et présentées par Patrick Farbiaz (Le Passager Clandestin) et Onanisme d’Olivier Denans (Cercle Poche).
À midi, chez Au Diable des Lombards, je déjeune d’une quiche jambon fromage champignons et de gigot d’agneau à la crème d’ail pommes sautées à une table trop proche de sa voisine. Deux collègues y parlent java. Il ne s’agit pas de danse et c’est saoulant.
Du sous-sol du Book-Off de Saint-Martin, je remonte avec cinq livres à un euro : La Ferme de Montaquoy de Régis Franc (La Cité Graphique), Andrew est plus beau que toi d’Arnaud Cathrine & The Anonymous Project (Flammarion), Carnets d’Amérique du Sud de John Hopkins (Quai Voltaire), La fille du bois d’Anne Maurel (Verdier) et On s’est déjà vu quelque part ? de Nuala O’Faolain (Sabine Wespieser).
Je m’installe ensuite sous la véranda de L’Opportun pour un café avec bouteille d’eau. Autoportrait d’Édouard Levé est une macédoine de coqs et d’ânes. Il y a du banal et du moins banal. Parfois, c’est mon portrait qu’il fait : Sur la plage, les filles suscitent moins mon désir que dans une bibliothèque. (…) Je ne suis pas certain de pouvoir servir d’exemple à la jeunesse. (…) Lorsque quelqu’un me parle de « ses énergies », je pressens un arrêt prochain de la conversation.  
Dans le seize heures quarante du retour, où je dispose de ma place préférée dans la voiture Cinq, je termine Autoportrait d’Édouard Levé. Quelques occurrences réveillent ma mémoire. Oui, je l’ai déjà lu, à n’en pas douter.
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Rakuten coulé. Gibert touchée. La librairie emblématique du Quartier Latin (comme disent les journalistes) demande à être placée en redressement judiciaire. Le livre a du plomb dans l’aile, si je puis dire.

5 mai 2025


Peu avant mon départ pour Perpignan, je reçois un mail de mon nouveau propriétaire me faisant suivre un mail du syndic de la copropriété :
« Nous vous informons du passage de la société Ista au sein de l’immeuble pour une opération de maintenance des compteurs d’eau froide situés dans les parties communes.
Cette intervention aura lieu le mardi 07 avril 2026 entre 8h00 et 12h00. »
Dans le même temps, des affichettes sont placardées par Ista sur la porte cochère. Elles indiquent que les interventions auront lieu non seulement dans les parties communes mais aussi dans les appartements.
Comme je ne suis pas là à la date indiquée et ne voulant pas confier mes clés à qui que ce soit, je ne me soucie de rien. Au cours de mon séjour à Perpignan, je reçois un mail de ma voisine qui m’informe qu’elle-même était absente et qu’on lui a remis pour moi un avis de deuxième passage gratuit le mercredi treize mai entre huit heures à dix heures. « J'ai pensé qu'un passage un mercredi vous priverait de votre journée parisienne, donc, si vous leur téléphonez, peut-être pourront-ils vous proposer une autre date avec un passage gratuit ? » Par chance, en raison du jeudi de l’Ascension, cette semaine-là mon escapade parisienne est prévue le mardi.
Quelques jours plus tard, je reçois un nouveau message de ma voisine m’informant que le jour du rendez-vous a été changé. C’est maintenant le lundi quatre mai de huit heures à dix heures.
Aussi ce lundi matin, j’attends mais ne vois personne venir. À neuf heures, je téléphone chez Ista où l'on me dit que l'intervention est programmée pour le mercredi treize mai. Je dis que non. Après m’avoir laissé un long moment en compagnie d’une musiquette, la secrétaire m’annonce que quelqu’un est en route.
Quand cet employé d’Ista arrive, il me dit qu’il n’était pas prévu qu’il vienne chez moi ni chez la voisine aujourd’hui, mais que, par chance, il était en intervention rue Saint-Nicolas. Il a donc pu venir immédiatement. Comme je m’y attendais, cet employé peste en voyant où est placé mon compteur d’eau. Sous l’évier, tout au fond, il ne peut y accéder qu’allongé sur le sol. Ce que je ne puis plus faire depuis un certain nombre d’années.
Ce courageux travailleur a une cinquantaine d’années. Il effectue la tâche demandée puis il enregistre tout ça sur une tablette en m’expliquant que les compteurs d’eau doivent être changés tous les dix ans et que pour certains, encore plus difficiles d’accès que le mien, on change uniquement la pile. Je le remercie d’être venu rapidement bien que ce ne soit pas prévu de son côté puis je l’emmène chez la voisine.
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« Faites mieux », avait dit Jean-Luc Mélenchon le soir de sa dernière défaite au premier tour de la Présidentielle. En ce début mai, plutôt que de changer de compteur, il a évidemment préféré remettre le sien à zéro. Il fera mieux, mais ce sera au sens beckettien.
C’est dans Cap au pire, nouvelle qu'écrivit en anglais Samuel Beckett vers la fin de sa vie sous le titre Worstward Ho que se trouve la fameuse formule Ever tried. Ever failed. No matter. Try again. Fail again. Fail better. Parmi les différentes traductions proposées, celle-ci me plaît bien : Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Echoue encore. Echoue mieux.

4 mai 2026


Ce ouiquennede du deux et trois mai, le carillon de la Cathédrale de Rouen fête ses dix ans de remise en fonctionnement par un temps d’orage menaçant.
Cela nous vaut plusieurs concerts. D’abord samedi, à onze heures trente, l’habituel hebdomadaire, puis un exceptionnel prévu pour seize heures, d’Adrien Parret, carillonneur de la Cathédrale de Dijon et du Beffroi de Miribel. « Son programme offre un panorama du répertoire campanaire », est-il précisé.
Je l’attends sur le banc du jardin alors que passent des nuages noirs poussés par un vent de plus en plus fort, craignant que ça tourne mal et que je sois obligé de rentrer fissa. Effectivement, alors que j’écoute ce panorama du répertoire campanaire, dont je reconnais quelques morceaux sans pouvoir les nommer, les premières gouttes m’obligent à me mettre à l’abri.
Dimanche, c’est également à partir de seize heures, juste après une drache, que Patrice Latour et Vincent Bénard jouent au carillon des transpositions de musiques écrites pour l’orgue. Je les écoute la fenêtre ouverte allongé sur mon lit.
C’est aussi le vingt-septième anniversaire de mon arrivée à Rouen dans cet ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles. J’y vis à l’endroit où se tenait la sœur tourière.
C’est aussi, malheureusement, le trente et unième anniversaire de la mort de mon frère Jacques dans la nuit du deux au trois à La Rochelle.

2 mai 2026


La clé de mon logis temporaire mise dans la boîte à lettres en bas à gauche, c’est nuitamment et pédestrement que je rejoins la Gare de Perpignan, mettant au passage mon pull dans la première poubelle, il fallait faire la place aux livres.
Forcément en avance, je suis le premier à franchir le contrôle d’accès à la voie où arrive le Tégévé de sept heures pour Paris. Derrière moi, un couple de sexagénaires belges que j’ai guidé jusqu’ici. C’est la première fois de leur vie qu’ils prennent le train. La cause en est un accident de voiture. J’ai la place Vingt-Cinq en voiture Cinq. Le chef de bord annonce qu’il sera complet à partir de Sète. Je revois le canal de Narbonne et la Pointe Courte de Sète. À Montpellier Saint-Roch, c’est l’accouplement avec un autre Tégévé. « Prenez garde à vos bagages, surtout dans les arrêts intermédiaires », ne cesse de répéter le chef de bord. Plus original : « Les personnes qui se sont trompées de train sont invitées à descendre à la prochaine gare, Nîmes Centre. » Je me demande pourquoi, dans les Tégévés, on ne trouve que des familles à enfants en bas âge (trois de ces familles dans la voiture où je suis). Dès que les enfants sont plus grands, il semble qu’on ait une voiture ou bien qu’on ne voyage plus. Plus pénibles que ces enfançons, trois jeunes hommes ne parlant que de l’association qu’ils semblent n’avoir créée que pour résoudre des problèmes qui n’auraient pas existé sans cette association.
Ce train arrive comme prévu à douze heures dix-huit à la Gare de Lyon, laquelle va être fermée pour quatre jours à partir de ce soir. Il s’agit de changer le système d’aiguillage et de signalisation pour mettre en place une informatisation « nouvelle génération » raccordée au centre de commande digitalisé des aiguillages du faisceau ferroviaire sud-est de Vigneux-sur-Seine (Essonne), ce qui donne à craindre des soucis futurs. La rapidité du métro Quatorze me donne le temps de manger mes sandouiches triangles à la Gare Saint-Lazare.
Je monte ensuite dans le train Nomad pour Rouen, départ à treize heures quarante. Pas question de voyager tranquillement en voiture Cinq car c’est veille de jour férié, elle est en réservation comme le reste du train. Je prends donc ma place Vingt-Sept en voiture Quatre. Ma voisine côté fenêtre me demande de permuter avec elle. Ce que je refuse. Près des vitres, c’est inconfortable, pas de place pour les pieds. Avant même le départ, elle me demande de me lever pour aller téléphoner sur la plateforme, me disant qu’elle va avoir à le faire plusieurs fois. « Je vois que vous avez envie de vous venger », lui dis-je. Quand elle revient, elle me dit que je vais être content, elle a trouvé une place ailleurs. Elle prend ses cliques et ses claques et n’oublie surtout pas son smartphone pour aller travailler. Elle porte autour du cou le badge de son employeur. J’ai donc le privilège de faire tout le trajet sans voisinage immédiat.
Comme je n’avais pas anticipé que le trente avril est la veille du Premier Mai, je dois m’infliger un passage de survie chez U. Ambiance pesante l’après-midi dans cette supérette : un vigile en uniforme à l’entrée, plein de branlotins à l’intérieur achetant des canettes et des bonbons, leurs sacs à dos posés par terre dans l’entrée, un personnel inconnu. Je préfère le matin, sans vigile, avec des employé(e)s que je connais et qui me connaissent, notamment cette caissière dont je courrais le risque d’être amoureux si je vivais sur le même fuseau horaire qu’elle.
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Pas réussi à trouver trace de l’Hôtel de l’Europe, rue des Abreuvoirs, où se rejoignirent Frédéric Chopin et George Sand en mil huit cent trente-huit. Elle arrive la première avec ses deux enfants et l’attend. Chopin est arrivé hier soir à Perpignan, frais comme une rose et rose comme un navet ; bien portant d’ailleurs, ayant supporté héroïquement ses quatre nuits de malle-poste. Tous quatre veulent aller aux Baléares. Pour ce faire, ils gagnent Port-Vendres : Je quitte la France dans deux jours. Je vous écris du bord de la mer la plus bleue, la plus pure, la plus unie ; on dirait d’une mer de Grèce, ou d’un lac de Suisse par le plus beau jour.

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