Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

4 janvier 2019


« Penses-tu pouvoir être à l’angle des rues Villedo et Sainte-Anne à midi? » « Je ferai en sorte d'y être (malgré une météorologie hostile). ». Ce court dialogue entre Loïc Boyer (Cligne Cligne Magazine, Collection Cligne Cligne chez Didier Jeunesse et L’Imprimante où est hébergé gracieusement ce Journal) et moi-même fait suite à ma proposition, datant d’il y a quelques mois : puisque nous n’arrivons à nous voir que trop rarement, dis-moi quand tu seras à Paris et j’y viendrai spécialement.
Donc, ce jeudi, dernier jour de janvier, je prends le chemin de la gare. La neige redoutée, un peu tombée dans la nuit, est déjà fondue. Il est très tôt car la Senecefe ne m’a permis un billet à tarif réduit que pour le sept heures vingt-trois, pourtant toujours blindé, alors que le suivant ne l’est jamais (comprend qui peut, comme chantait Boby). Je trouve place dans la bétaillère, laquelle est à l’heure. J’y lis La mort en Perse d’Annemarie Schwarzenbach.
Le temps est gris dans la capitale. Il fait froid dans le bus Vingt qui m’emmène à la Bastille. Comme hier je passe du Café du Faubourg à Book-Off. Ayant épluché les rayonnages la veille, je n’y trouve guère. Quand même, au rayon Beaux Livres à deux euros, un nom pas vu hier attire mon œil, celui de Tomi Ungerer. Le livre de format carré a pour titre La roue de l’énergie. Publié par La Nuée Bleue, il narre l’élaboration d’une œuvre de Tomi La Roue de l’Energie par le Musée EDF Electropolis pour les trente ans de la centrale de Fessenheim. Je ne l’attendais pas là. Ce livre est accompagné d’un dévédé et a pour prix officiel trente euros mais comme beaucoup d'ouvrages à la gloire d’entreprises ou d’institutions culturelles, il a sans doute été distribué gratuitement.
Avec le métro Trois je vais à Opéra, d’où à pied je rejoins à midi moins cinq le carrefour Villedo/Sainte-Anne. J’y découvre le restaurant japonais traditionnel Higuma où j’ai mangé autrefois avec celle qui me tenait la main, une expérience culinaire qui m’a laissé le souvenir d’une déception.
Devinant que c’est là que l’ami Loïc désire déjeuner, j’y entre pour me réchauffer et être sûr d’avoir une table. Les restaurants de ce type sont nombreux dans le quartier et ont un fort succès qui impose souvent la file d’attente dans la rue. Quand je ressors une deuxième fois, celui que j’attendais est là.  Nous sommes heureux de nous revoir.
Je lui dis mon expérience décevante de la cuisine du lieu mais je suis prêt à changer d’avis. Après la commande de la nourriture, il demande une bière du pays. Je dois me rabattre sur le pichet d’eau de Paris car la maison ignore le vin. L’entrée, le plat, la soupe, tout arrive en même temps. Je suis vite déçu par ma masse de riz recouverte de fines lamelles de viande bouillie et de légumes crus. C’est insipide. Qu’importe, le plaisir de converser avec celui que je suis venu voir me dédommage.
Bien qu’il soit déjà chargé de livres (il est passé au Book-Off de Quatre Septembre), Loïc trouve place pour les divers livres que j’ai mis de côté pour lui depuis notre dernière entrevue, dont plusieurs ouvrages pour enfants édités autrefois par Le Sourire qui Mord. En échange (si je puis dire), je me vois offrir un pot de confiture d’abricots maison.
Point de café non plus chez Higuma : « Nous sommes un restaurant japonais ». « Où l’on vend du Coca Cola » pourrais-je répondre mais je m’abstiens. Un Péhemmu chinois ne faisant pas brasserie, et des plus calmes, nous accueille, où nous poursuivons la conversation jusqu’à ce que ce soit l’heure pour lui d’aller voir l’exposition Les Maîtres de l’Imaginaire que propose Chez Les Libraires Associés et dont c’est le dernier jour.
Son vélo, avec lequel il se déplace dans la capitale après son trajet en train, est garé devant chez Book-Off. C’est là que nous nous séparons. J’entre et en ressors avec deux livres à un euro : Les travaux et les jours d’Henri Pourrat d’Annette Lauras et Claire Pourrat (Editions Dominique Martin Morin) et Rapide essai de théologie automobile de Gaspard-Marie Janvier (Mille et Une Nuits).
Le train de dix-sept heures vingt-trois me ramène sans problème à Rouen où tombe une neige fondue qui m’oblige à marcher vite jusqu’à la maison.
 

2 février 2019


De la neige en veux-tu en voilà, à Rouen comme à Paris, telle était l’annonce météorologique pour ce dernier mercredi de janvier, mais au réveil, ni neige, ni verglas, ni même de train en retard.
Je suis le premier à descendre sur le quai Deux avant que le sept heures cinquante-trois ne soit affiché. Le deuxième est l’aveugle qui suit les picots du borduquet à l’aide de sa canne blanche. Son handicap ne l’empêche pas d’aller travailler à Paris. Dans sa situation, je serais totalement démuni. Et j’ai de quoi m’inquiéter. Quand j’ai montré mon résultat d’examen de champ visuel à mon ophtalmo, elle m’a illico changé de gouttes pour les yeux, des plus fortes et matin et soir, puis elle a ordonné à sa secrétaire de me trouver un rendez-vous pour le douze février.
De la neige, j’en vois quelques centimètres dans la campagne que traverse le train quand je quitte des yeux le Gustave Flaubert d’Albert Thibaudet.
A l’arrivée dans la capitale le ciel est bleu. Pas de neige ici non plus, elle est tombée, elle a fondu. Les métros Trois et Huit m’emmènent à Ledru-Rollin. Après mon habituel café au Faubourg, j’entre à dix heures chez Book-Off et y trouve de quoi mettre dans mon panier.
Comme il fait doux et beau à la sortie, je rejoins pédestrement le Quartier Latin en longeant la Seine après le pont d’Austerlitz et entre à midi pile à La Cochonnaille, rue de la Harpe. La patronne discute avec une cheffe d’entreprise d’une commande mal comprise. Deux fois deux kilos, ce n’est pas la même chose que quatre kilos. « Qu’est-ce que je fais des deux kilos qui restent quand j’ai ouvert le sac de quatre kilos, je les jette ? » La cheffe promet que la prochaine fois ce sera deux sacs de deux kilos puis elle se plaint de l’arrêté préfectoral qui a interdit la circulation de ses camions par peur d’une neige surestimée : « Une journée de livraison perdue ». Le problème de la patronne, ce sont les Gilets Jaunes, une catastrophe pour le commerce. « Un samedi soir, on a fait zéro couvert, zéro, ça nous était jamais arrivé. » La retraite approche, heureusement. Avec son mari, ils iront voir des coins de France qu’ils ne connaissent pas : le Nord, l’Auvergne. D’autres clients, des habitués, arrivent. Des groupes de trois qui descendent au sous-sol, un endroit où je ne voudrais pas manger de crainte d’un incendie dans la cuisine contiguë.
Je prends comme la fois précédente le saucisson chaud pommes tièdes, le cassoulet de la maison et la mousse au chocolat. Avec le quart de vin du Vaucluse et son pot de rillettes, cela fait dix-neuf euros quatre-vingt-dix.
Je vais voir ensuite les livres de trottoir chez Gibert Joseph. Y figurent à nouveau des poches à cinquante centimes. Un bus Vingt-Sept m’emmène à Opéra. Au second Book-Off, comme souvent, je suis moins chanceux.
Dans le Corail de dix-sept heures vingt-trois, je termine le Flaubert de Thibaudet. Il ne m’aura rien appris sur Gustave. Ce genre de biographie littéraire d’entre les deux guerres a vécu.
Arrivé à la maison, je refais mon sac car ce jeudi, dernier jour de janvier, direction Paris où j’ai rendez-vous à midi à l’angle des rues Sainte-Anne et Villedo.
                                                                       *
A un euro chez Béo : Les Carnets du coursier (Journal 1990-1999) de Paul Nizon (Actes Sud), Eloge de la marche de David Le Breton (Métailié), Nicolas Bouvier (L’œil qui écrit) de François Laut (Petite Bibliothèque Payot), De l’écriture de Francis Scott Fitzgerald (Editions Complexe), La mort en Perse d’Annemarie Schwarzenbach (Petite Bibliothèque Payot), Du côté de Goderville de Jean Prévost (Editions des Falaises), Vie de Guy Maupassant de Paul Morand (Pygmalion/Gérard Watelet) et Ma vie de Marc Chagall (Stock), lequel était rangé au rayon Musique (peut-être confondu avec Pablo Casals).
 

1er février 2019


D’ailleurs, ce n’est pas par hasard que Ferny Besson a intitulé le livre qu’elle a consacré à Vialatte : La Complainte d’un enfant frivole. Ce titre le dépeint bien tel qu’il apparaît à travers cette immense correspondance. écrit Jean Dutourd (de l’Académie Française) dans la préface de Correspondance avec Ferny Besson (1949-1971) d’Alexandre Vialatte (Plon, mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf).
Troisième et dernière sélection :
Il y a un fruit comme ça, qui se dessèche, et qui n’a plus qu’une graine qui sonne dans sa tête vide. Tel est l’incroyable végétal qui vous écrit. Samedi trois septembre mil neuf cent cinquante-cinq
Ferny, excusez-moi de vous dire franchement mon état d’esprit. J’ai trouvé votre lettre odieuse. Elle m’a fait l’effet d’un coup de bâton sur la tête dans le moment où je m’accroche au seul canot qui peut me sauver. Jeudi huit septembre mil neuf cent cinquante-cinq
Réplique de Ferny Besson :
Alex, ma lettre vous paraît « odieuse ». « Franchise » pour franchise : les vôtres m’ennuient. Si on comptait les mots les plus souvent répétés, en tête de liste on trouverait : Je. Ma fatigue, mes amibes. Groggy. Malade. Sommeil. Spasmé. Piges. Match… et la suite que vous savez. Ce ne sont que lamentations, redites, exhibitions de vos intéressantes maladies, des injustices qui vous accablent, des torts de tous envers vous. Puis après les larmes et les gémissements sur votre chère personne, les appels au secours : Aidez-moi ! Soutenez-moi ! Tirez-moi ! Conseillez-moi et plaignez-moi.
J’en suis lasse. Dix septembre mil neuf cent cinquante-cinq
Dans sa lettre suivante et dans un style un peu forcé, Alex se reprend :
Je retrouve l’Auvergne. Et son caractère me paraît être une espèce de petite amertume, tonique d’ailleurs, qui se retrouve partout, dans ses vins, dans son saint-nectaire, dans son air, dans son vent, dans son froid. Un petit côté odeur de mur de cave, de salpêtre, de dos de futaille. Ce n’est pas un pays pour le bonheur, mais pour le désir du bonheur, comme les accords un peu « faux » de la musique moderne faits exprès pour donner la nostalgie de l’accord parfait. C’est un pays plus intéressant qu’heureux. Dimanche vingt-trois octobre mil neuf cent cinquante-cinq
Je viens de poser mon papier Montagne dans les mains du facteur de la Gare de Lyon et je vous écris à la brasserie ; parmi les bonnes alsaciennes à gros nœud papillon. Elles ne sont pas toutes du même endroit : il y en a du XVIIIe arrondissement, du XIIe, des Batignolles, etc. ce qui prouve que l’Alsace comprend beaucoup de cantons. Dimanche vingt-six février mil neuf cent cinquante-six
J’ai acheté des chaussures. Chacune de ces dépenses me fait passer des frissons froids. A chaque sou qui sort c’est une panique. Tout le Puy-de-Dôme se hérisse en moi et me dit : songe à l’avenir, misérable. Jeudi deux août mil neuf cent cinquante-six.
Tout a vieilli ; mes parents, Henri ; les enfants sont partis ; les vieux restent seuls et tristes ; automatiques ; automatisés par les petites tâches matérielles indispensables. A Ambert, lundi vingt et un avril mil neuf cent cinquante-huit
Je ne suis plus qu’un oryctérope : je vis en ermite dans mon trou, et je sors la nuit pour manger des bêtes molles. Dimanche vingt-trois novembre mil neuf cent cinquante-huit
Le ciel est bleu par mes deux fenêtres (j’écris de ma chambre) ; quelques toits rouges à l’horizon ; et des bruits de ciseau qui taillent la pierre. Des chiens qui aboient au loin, de temps en temps. Les petites sont à leurs travaux. Leur mère règne à la cuisine. Il y a une grosse bonne alsacienne très propre et compétente, de vingt et un ans ! Elle est auvergnate, énorme et mère de famille. Je la dis alsacienne parce que c’est son vrai portrait physique. Elle a l’air d’une charcutière rose : mi-galantine, mi-saucisse de foie. Montferrand, mercredi vingt-cinq février mil neuf cent cinquante-neuf
Les lettres ultérieures ne m’ont pas donné l’envie d’en tirer des notes.
 

31 janvier 2019


L’exemplaire de Correspondance avec Ferny Besson (1949-1971) d’Alexandre Vialatte que j’ai trouvé était abîmé. L’aimable bouquiniste du Rêve de l’Escalier l’a rendu présentable puis l’a couvert d’un plastique translucide. Il fait de même pour certains livres dépenaillés que j’achète ici ou là. Pour le remercier, je lui offre de temps à autre un livre d’un des auteurs qui lui sont chers et qu’il n’a pas encore.
Retour aux lettres d’Alexandre Vialatte :
Excusez-moi de vous écrire. C’est que je suis privé de tout contact humain. Désespérément. On touche les gens par un côté ou par un autre, rarement par beaucoup, jamais par tous ; bien heureux quand c’est par l’un des plus importants… Et à mesure qu’on vieillit, que les gens meurent, que la personnalité se fait plus singulière, on est de plus en plus seul. Dimanche vingt-trois septembre mil neuf cent cinquante et un
Désirez-vous que je passe vous dise bonjour ? Que ne l’avez-vous dit ? Je n’ai pas osé vous le demander. Et je suis peut-être bien prétentieux d’imaginer ça. Mais je serais encore plus fâché de penser que vous ne m’auriez pas demandé de passer par discrétion, attendant que je le proposasse, et que je ne l’eusse pas proposé ! Samedi treize octobre mil neuf cent cinquante et un
Une anecdote bien ravissante à utiliser, dans un roman, en la faisant revenir à des fins de chapitre. Mme B., appréciée du vieux Mr Payot (Suisse) l’éditeur, lui dit, chaque fois qu’il n’est pas de son avis : « D’abord tu n’as pas le droit de parler. A ton âge tu devrais être mort à Verdun. » Vendredi vingt-deux février mil neuf cent cinquante-deux
J’ai deux vieilles amies qui habitent tout près de Barbizon maintenant. Celle qui est pieuse et amie du vicaire de Notre-Dame-des-Champs (qu’elle appelle « mon petit chat ») vient à la messe tous les dimanches à Barbizon ; l’autre qui a été une grande sportive, qui s’habille en homme (en quinquagénaire sérieux) et qui ressemble à Mac Orlan, l’attend au bistrot en buvant un verre. Vendredi premier août mil neuf cent cinquante-deux
Excusez-vous mon amitié d’être tatillonne, sentimentale, jalouse, susceptible et quasi amoureuse ? Quatorze octobre mil neuf cent cinquante-deux
Henri Pourrat me donne à lire un manuscrit – une vie d’un saint local qu’il vient d’écrire. Et dont on ne sait rien. Il remplace les faits par des « peut-être ». Ça donne une espèce de civet de lapin sans lapin. Dimanche neuf novembre mil neuf cent cinquante-deux
J’y ai trouvé une vieille amie, que je n’avais plus vue depuis vingt-cinq ans. Elle ne m’a pas reconnu (ni moi elle), car il paraît que ma caractéristique était que mes yeux ne cessaient de rire. Il paraît qu’ils ne le font plus. Il y a de quoi. Et c’est bien ça qui me fait beaucoup de peine. Dimanche vingt-trois janvier mil neuf cent cinquante-cinq
Je me suis ouvert la main à table en tapant trop fort sur une assiette. Guy est allé me chercher je ne sais quelle pénicilline chez le pharmacien. Et voilà ce que c’est que de s’indigner ! Samedi dix-neuf mars mil neuf cent cinquante-cinq
                                                           *
Vialatte citant le journal Constellation dans une lettre de mil neuf cent cinquante-quatre : « La mère de famille la plus occupée peut toujours trouver un moment après une pénible journée pour se recueillir, méditer, etc., seule : celui où elle fait la vaisselle. »
 

30 janvier 2019


D’Alexandre Vialatte, j’ai lu autrefois quelques romans que j’ai oubliés et, sans en être emballé, quelques-unes des chroniques qu’il écrivait pour le journal auvergnat La Montagne. Correspondance avec Ferny Besson (1949-1971), un livre publié chez Plon, dont j’ignorais l’existence et que j’ai trouvé dans la boîte à livres de la place Saint-Marc, m’a en revanche fort plu.
Fernande, dite Ferny, Besson était professeure de français. Elle fit connaissance avec Vialatte après l’avoir sollicité pour un travail de ses élèves sur La Métamorphose de Kafka dont il était le traducteur. Leur correspondance durera vingt-deux ans, jusqu’à la mort de l’écrivain. Lui, mal marié, en sera peu ou prou amoureux. Elle, bien mariée, restera dans le registre de l’amitié et aidera à la postérité de l’écrivain en s’occupant de son œuvre.
Dans ses missives, on découvre un Vialatte caractériel et dépressif :
Je suis cloué par des soins dentaires dans cette ville morte d’Ambert où l’ennui arrive presque à être une chose concrète, un personnage qu’on va toucher, un voisin, un geôlier, un frère siamois… Il a neigé sur le kiosque à musique ; je m’ennuyais tellement que j’ai giflé le greffier du tribunal et qu’il faudra que je lui paye 20 sous d’amende ; et j’écris à la lueur d’une chandelle parce qu’on a coupé ce soir l’électricité. Quinze janvier mil neuf cent quarante-neuf
En me demandant de vous écrire, vous m’en avez rendu incapable. Ce sont des choses qu’il faut faire bêtement. Je suis maintenant comme le monsieur auquel on avait demandé s’il mettait sa barbe sur son drap, ou dessous, quand il se couchait. A force de chercher à savoir il finit par couper sa barbe. Je ne suis plus épistolairement qu’une barbe coupée. Un mercredi de mil neuf cent quarante-neuf
Michel Simon m’a invité à déjeuner, avec Catherine, une « religieuse du Brésil », qui a vingt-huit ans (ce qui équivaut à cent trente pour un homme – les « religieuses du Brésil » sont des guenons). Elle lui gratte la tête. Dimanche quinze novembre mil neuf cent cinquante
Je me sens hélas, chère Ferny, comme une espèce de grand réformé de l’existence. J’habite sur un côté du fleuve, dans une chaise longue, et la vie se passe de l’autre côté. Mercredi quatorze mars mil neuf cent cinquante et un
Je me sens tellement en porte à faux sur tout partout : la santé, le métier, l’amour, l’amitié, le mariage, la vertu, le vice, la prose, les vers, le grand, le minuscule, le chaud, le froid, le sucré, le salé, le sec et le mouillé… Mardi vingt-quatre juillet mil neuf cent cinquante et un
 

29 janvier 2019


Ce samedi matin, voulant comme souvent gagner du temps en passant par la Cathédrale, je trouve un jeune homme en souite rouge avec un brassard Sécurité à l’entrée de la Cour des Libraires.
-On peut entrer ? lui demandé-je.
-Oui oui, bien sûr.
Désirant ressortir après traversée du transept par la porte qui donne sur la place de la Calende, je la trouve fermée. Plus qu’à emprunter l’une des deux portes principales en bas de la nef. Las, elles sont aussi fermées.
-Il faut ressortir par la porte des Libraires, m’indique une dame d’église.
Ça, je l’ai compris.
-On peut entrer mais on ne peut pas ressortir, dis-je au jeune homme.
-Si, il faut ressortir par ici.
Je lui explique que je voulais me servir de la Cathédrale comme d’un raccourci.
-Ordre de la Préfecture, m’indique-t-il
-C’est à cause des Gilets?
Oui, il s’en excuse.
-Je comprends, lui dis-je, je les subis chaque samedi comme tout le monde.
Des Jaunes, je n’en vois guère vers dix heures. Un rassemblement est organisé à Evreux ce samedi. Cela diminuera leur nombre ici, ce qui réjouit des quinquagénaires à casquette.
-Un petit peu dans le Vingt-Sept, faut qu’ils en profitent eux aussi.
Quelques policiers parcourent les rues en scouteur. Deux s’arrêtent place du Vieux et se chargent de rentrer les poubelles.
De retour chez moi, j’apprécie le calme de cette fin de matinée. Il me permet d’entendre le concert de carillon sans bruit d’explosions. La musique de Michel Legrand, qui vient de mourir, y est célébrée.
Juste après Les Moulins de mon cœur, les Jaunes déboulent rue Saint-Romain. Changement de répertoire, sur l’air d’une chanson de fouteux : « Emmanuel Macron, oh tête de con, on vient te chercher chez toi ». Puis ce sont les sempiternels « Macron démission ». Ils ne disent toujours pas qui ils veulent à sa place.
Vers quatorze heures, j’entends la première explosion. J’apprends que des vitrines ont été brisées à la barre de fer rue du Canuet et que la banderole « Gaulois Réfractaires » que l’on voit sur toutes les photos est tenue par des Identitaires (d’autres apposent des autocollants « Plus pour nos vieux Moins pour les banlieues »).
La semaine dernière, à Paris, l’armée jaune a défilé derrière la banderole « Elus, vous rendrez des comptes ». Celle-ci était le lendemain en tête du cortège de la marche anti avortement et on l’avait déjà vue en deux mille treize en tête d’un cortège de la Manif Pour Tous, une banderole particulièrement solide, du bon travail de professionnel.
En début d’après-midi, les heurts ayant lieu du côté de la rue de la Jeanne, je peux ressortir sans risque. Depuis une semaine, le mur de l’Archevêché est orné d’une inscription à la peinture jaune : « Jeanne d’Arc soutient les gilets jaunes ». Pauvre Jeanne, elle qui a déjà eu à recevoir la gerbe de Le Pen père et fille.
Je choisis Les Augustins pour boire un café en lisant la Correspondance d’Henri Calet et Raymond Guérin. Des habitués finissent d’y déjeuner. L’un a son explication sur la poursuite des actes des Gilets Jaunes.
-Ils étaient seuls dans leur coin, ils se sont rencontrés, ils sont devenus copains, maintenant ils peuvent plus se quitter, alors ils se donnent rendez-vous pour le samedi suivant.
-Et en plus, ils vont se reproduire ces cons-là, ajoute un autre.
En rentrant, je vois à la télé que ça chauffe place de la Bastille. Un black bloc s’est constitué et a déclenché le foutoir, muni d’une banderole « Coucou c’est nous » (c’est avouer son âge mental). Un sous-chef des Gilets est gravement blessé à l’œil. Je suis un peu inquiet pour celle qui travaille à côté (y compris certains samedis), mais je ne vais pas jusqu’à lui téléphoner pour savoir si ça va de crainte de la déranger.
                                                               *
Le Vingt-Sept en a bien profité : barricades, feux de poubelles, banques dégradées, voitures brûlées, Préfecture attaquée, entrée du local de la Police Municipale forcée. On se serait cru à Rouen, ce samedi à Evreux.
                                                               *
Vu ce lundi matin, sur la plaque de bois remplaçant la vitre cassée de l’agence Groupama rue du Canuet, cette affirmation dont on peut discuter l’orthographe et le fond : « Le pacifisme soutien les keufs ».
 

28 janvier 2019


Profitant du long couloir d’accès au magasin Auchan du bas de la rue de la Jeanne, le Secours Populaire organise une vente de livres d’occasion, laquelle débute ce vendredi à onze heures.
J’y arrive dix minutes avant et y trouve du monde déjà occupé à fouiller parmi les ouvrages, dont un bouquiniste de ma connaissance. Nous nous saluons et je fais comme lui. Une dame du Secours nous gronde. Ce n’est pas encore l’heure. Néanmoins, comme tous les autres continuent, nous  faisons de même.
-S’ils sont prêts, je ne vois pas pourquoi il faudrait attendre, dis-je à mon voisin.
-Oui, mais après, il y en a qui arrivent a l’heure et qui vont se plaindre.
-C’est vrai, lui dis-je, et cela pourrait être moi.
Cette vente ne propose pas autant de livres que celle ayant lieu une fois par an à la Halle aux Toiles. Je n’y trouve pas merveille mais repars quand même avec des livres dans mon sac.
                                                               *
Titre d’une affichette de rue de Paris Normandie : « Les vœux une tradition qui perdure ». Perdurer, c’est la moindre des choses pour une tradition.
                                                              *
Titre d’un livre vu à Paris : Mélenchon le plébéien, parfait oxymore.
                                                              *
Au sobre « Retiré de l’inventaire » en usage dans beaucoup de bibliothèques, celle de Canteleu préfère pour ses désherbés un « Désaliéné du domaine public ».
                                                              *
« Mon mari était en panne de batterie », raconte-t-elle. Sa nuit a dû être décevante.
                                                              *
Une secte en expansion : les adorateurs du pou Vouardacha.
                                                              *
« Pour des raisons exceptionnelles, votre agence sera fermée le samedi 26 janvier toute la journée. », m’écrit mon Crédit Agricole de la rue de la Jeanne. Cet exceptionnel est hebdomadaire.
                                                              *
Modeste proposition pour le Grand Débat National, empruntée à Karl Kraus: Que celui qui a quelque chose à dire s'avance et se taise.
 

26 janvier 2019


Le concert du Luo Ning Trio, programmé par le Centre Pompidou en avance du Nouvel An chinois, est pour quinze heures. Cela me donne le temps d’errer à mon gré dans les salles d’Art Moderne puis d’Art Contemporain.
A l’étage Art Moderne, je passe un certain temps dans la salle momentanément consacrée aux œuvres de Victor Brauner, ce qui me rappelle Sarane Alexandrian dont il était l’ami (il y en avait aux murs lorsque j’allais chez lui, rue Jean-Moréas). Je m’arrête aussi, comme toujours, devant la toile de Christian Schad Portrait du comte St-Genois d’Anneaucourt. L’aristocrate déchu y pose avec la compagne de ses virées nocturnes, la baronne Glaser, et un célèbre travesti berlinois. Nous sommes en mil neuf cent vingt-sept. Une suggestion pour le Musée des Beaux-Arts de Rouen : organiser une exposition Christian Schad. Cela nous libèrerait de l’assignation culturelle aux artistes liés à la Normandie.
A l’étage Art Contemporain, j’entre, au risque de m’aveugler, à l’intérieur de la vaste installation de Bruce Nauman Dream Passage with Four Corridors (panneaux, néons, table et chaises en acier), regarde, en compagnie d’une visiteuse asiatique, la vidéo Boxing de Ion Grigorescu (le combat de deux boxeurs nus aux sexes plus ou moins érigés), ne m’attarde pas devant le tableau The Blind Leading the Blind de Peter Buggenhout, me promène dans la vaste installation, occupant une vaste salle, de Mike Kelley et Tony Oursler, une évocation de leur défunt groupe punk rock The Poetics.
Redescendu, je commande un café américain et trouve place en bordure de La Mezzanine d’où je domine la scène installée pour le Luo Ning Trio. Est-on superstitieux en Chine ? Y a-t-il un risque à fêter l’année du cochon de terre avant son début officiel (le cinq février) ? Questions que je me pose tandis qu’en bas Luo Ning, costume gris noir cintré, pochette orangée, longs cheveux grisonnants, se fait photographier. « S’il était très connu, ce serait pas gratuit », commente un moutard. Il ignore que Luo Ning est un des rares pianistes chinois à avoir signé chez Universal et qu’avec Lang Lang et Yundi Li, il forme un trio réputé pour son latin jazz. Je ne le savais pas non plus avant d’avoir eu vent de ce concert compatible avec mes horaires du mercredi.
C’est du jazz d’honnête facture sans aucune référence à la musique chinoise. Un jeune homme filiforme à bonnet orange l’apprécie fort, qui danse lentement. Je ne reste pas jusqu’au bout.
Faut-il être distrait pour oublier son sac à dos, ses gants et son parapluie aux toilettes ? C’est ce qu’a fait celui qui m’a précédé. Je récupère l’ensemble et le confie à la dame des lieux.
Dehors, il neigeouille. Je fonce à Rambuteau. « La Onze puis la Trois », me dit le guichetier et me voici à Saint-Lazare.
Le dix-sept heures vingt-trois pour Rouen va son train. J’y voyage en compagnie de Flaubert vu par Thibaudet : Il était de ceux qui, en amour, avaient besoin d’être protégés et défendus, non de ceux qui veulent protéger et défendre. Il n’a jamais fait attention à une jeune fille.
                                                                *
Ce jeudi, le Centre Pompidou publie une photo du concert. On m’y devine, accoudé à l’arrière-plan, à demi effacé par la lumière d’un projecteur. C’est le seul genre de photo de moi que je supporte depuis que je suis devenu vieux.
 

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