Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

7 janvier 2020


Dans la première moitié de l’année mil neuf cent quarante-trois Maurice Garçon, dans son Journal de Guerre (Julliard et Les Belles Lettres), fait un aveu pas très glorieux, a des considérations désabusées sur la jeunesse et est consterné par ses compatriotes. A quoi s’ajoutent une anecdote sur Rimbaud et la relation de l’acquittement que l’avocat obtînt pour le futur auteur du Salaire de la peur accusé du meurtre à coups de serpe de son père, d’une tante et d’une domestique dans le château familial d’Escoire.
Deux février mil neuf cent quarante-trois : Cela dit, je n’aime pas particulièrement les juifs. Ils sont pour moi des étrangers mais ils restent des hommes. Je n’aimerais pas que mon fils épouse une juive ou ma fille un juif, mais, pas plus que s’ils voulaient épouser des Turcs ou des Polonais. Je les tiens à l’écart de ma vie intime et je n’en fais pas autre chose que des relations, mais je me refuse à les traiter en pestiférés et je ne puis admettre les abominables persécutions dont ils font actuellement l’objet.
Huit mars mil neuf cent quarante-trois : Mes enfants m’ont demandé d’inviter des amis. Je les ai laissés faire et, ce soir, ils dansent dans la partie de l’appartement que j’ai mise à leur disposition.
La musique que déverse leur phonographe est affreuse. Ce sont des airs américains, brutalement scandés, et qu’ils accompagnent de coups de talons sur les parquets qui gémissent sourdement.
A plusieurs reprises, je suis allé voir la fête. Ils dansent et ne parlent même pas entre eux. Ces jeunes gens dont le sort se joue et qui demain, peut-être, seront déportés me font penser à ces ci-devant qui dansaient au bal des guillotinés.
J’ai bien peur qu’ils soient occupés à nous faire une France pire que celle que ma génération à faite. Ils ne font rien ou presque et ne se préoccupent d’aucun des évènements qui bouleversent le monde sous leurs yeux.
Onze mars mil neuf cent quarante-trois : Sorlot termine son récit par une histoire qu’il a trouvée assez gaie. On a capturé un jour une femme assez jolie mais, étrangère au pays et suspecte. Les Allemands étaient d’avis de la fusiller. Les Français ont prié qu’on leur laisse. Une femme dans ce pays ingrat était une trop belle aubaine. On lui fit la cour par ordre de grade en commençant  par le plus élevé. Successivement, le capitaine, puis les lieutenants, puis les sous-officiers se l’offrirent. A la fin, on en eut assez. Alors on la pendit :
-Et on la laissa pendue jusqu’à ce que la tête pourrie se détache…
Heureusement que nous luttons contre la barbarie.
Treize mars mil neuf cent quarante-trois : Paul Valéry qui dîne chez moi me demande si Banville demeurait dans mon appartement ou au rez-de-chaussée et, à ce propos, voudrait fixer un point d’histoire… littéraire.
Il paraît que Banville donna un jour abri à Rimbaud. Le poète était particulièrement ignoble. On le fit coucher. Au matin, tous les voisins étaient aux fenêtres pour voir Rimbaud complétement nu qui, penché sur la barre d’appui de sa chambre, secouait son unique chemise pour en faire tomber la vermine grouillante.
Valéry prétendait ce soir identifier la fenêtre.
Cinq avril mil neuf cent quarante-trois : Hier, alors qu’on finissait de ramasser les morts sur le champ de courses de Longchamp, on a donné le départ quand même. Et on a joué, et on a parié. Et les gens sont restés, turfistes impénitents que rien ne peut guérir de leur sale passion et de leur prurit d’amusement.
Trois juin mil neuf cent quarante-trois : Après avoir démontré qu’il fallait acquitter Henri Girard, j’ai dit qu’on ne devrait pas s’arrêter là, qu’il fallait découvrir le coupable, que je m’emploierais à le chercher et que je ferais l’impossible pour le découvrir. Lorsque j’ai terminé en disant : « Le procès commence… », j’ai répondu au désir secret de chacun. Ce fut un soulagement, la justice ne serait pas déçue et la foule qui trois jours avant, m’eût écharpé, m’a fait taire sous les acclamations.
La psychologie des foules est au fond assez simple. (Henri Girard, futur Georges Arnaud)
 

6 janvier 2020


Persécution des juifs et évolution des mœurs font partie des thèmes développés au cours de l’année mil neuf cent quarante-deux par Maurice Garçon dans son Journal de Guerre (Fayard et Les Belles Lettres). S’il condamne résolument la première, il a du mal avec la seconde. Incidemment, on en apprend de belles sur Théodore de Banville, et aussi que Darquier de Pellepoix aurait pu mourir bien avant la guerre si l’avocat n’était pas passé par là.
Vingt-cinq février mil neuf cent quarante-deux : Une femme demande à voir prononcer la nullité de son mariage sous le prétexte qu’ayant épousé un juif dans un temps où elle n’était pas encore avertie des problèmes raciaux, elle a eu son consentement vicié. Elle se plaint, en somme, d’avoir été trompée sur la qualité de la marchandise.
Quatorze mai mil neuf cent quarante-deux : Avec Darquier de Pellepoix, c’est autre chose. C’est la canaille, la sale canaille. Il me doit la vie. Il y a des jours où l’on regrette son humanité.
Il y a une quinzaine d’années, revenant par la route de Boulogne-sur-Mer, j’ai vu devant moi une voiture conduite par un fou se renverser dans un tournant. Je me suis précipité et, aidé d’un passant, j’en ai dégagé un homme jeune qui saignait abondamment. Il avait l’artère du poignet coupée. Je lui ai fait un garrot avec ses bretelles et l’ai conduit à l’hôpital d’Amiens demi-exsangue. Il était temps.
A quelque temps de là, il vint me rendre visite à Paris pour me remercier. C’était Darquier de Pellepoix. (…)
Le voilà commissaire aux affaires juives. Les juifs peuvent trembler.
Vingt et un mai mil neuf cent quarante-deux : Le brave Hugues Delorme est mort hier. (…)
Lorsqu’il venait me voir, il était inépuisable sur le sujet du mur élevé dans la cour que j’ai sous la fenêtre de mon cabinet et qui sépare l’immeuble où je suis de la cour du lycée Fénelon. On l’avait construit à l’époque de Banville pour l’empêcher, dit-on, de regarder les petites filles avec trop d’insistance. Il paraît que l’acrobate des Odes funambulesques s’en plaignait beaucoup.
Sept juin mil neuf cent quarante-deux : J’ai rencontré dans le métro une jeune fille qui portait l’insigne jaune des juifs. C’est le premier que j’ai aperçu. Personne n’y prenait garde en apparence. Il s’est fait, à l’évidence, une entente tacite pour ignorer la persécution. Pourtant, j’ai éprouvé une grande gêne qui certainement était partagée. A la dérobée, j’ai essayé de découvrir sur le visage de la juive la révélation de quelque sentiment. Ce fut impossible. Elle était placide et comme indifférente. Elle ne cherchait même pas à découvrir des yeux un appui. Nos regards se sont croisés plusieurs fois et ce sont les miens qui se sont détournés. J’éprouvais comme une honte personnelle à être témoin de cette exhibition. (Une note indique que le lendemain, Hélène Berr, qui porte l’étoile pour la première fois, écrit dans son Journal : « Mon Dieu, je ne croyais pas que ce serait si dur. J’ai eu beaucoup de courage toute la journée. J’ai porté la tête haute, et j’ai si bien regardé les gens en face qu’ils détournaient les yeux. »)
Vingt juin mil neuf cent quarante-deux : Ils sont Swing, comme ils disent, ou encore ZAZOU. Ils descendent directement de ceux qui jadis étaient VLAN. Mais à l’époque VLAN, on n’était pas en guerre et rien n’était bien sérieux. Les jeunes « Européens » font la chasse aux ZAZOUX, ils en ont tondu quelques-uns. La manœuvre est simplement odieuse.
Vingt et un août mil neuf cent quarante-deux : Il était niais de vouloir jusqu’à vingt ans croire que les enfants se font par l’oreille. Mais de là à ce qui se pratique maintenant, il y a un monde !
Les bals sont des « surprises-parties » où les jeunes filles amènent « leurs danseurs », que leurs familles mêmes ne connaissent pas. D’ailleurs, les familles sont exclues des fêtes. On prie les parents de ne pas se trouver là lorsqu’on se réunit. Dans la nuit, on repart bras dessus, bras dessous, à moins qu’on ne soit plus étroitement enlacés. Les accidents sont fréquents. Les filles ont averties ; si averties, même, que quelques-unes se font avorter. Cette liberté si grande aboutit à cette déplorable conséquence que rares ont les jeunes filles pures.
 

4 janvier 2020


Ce jeudi, c’est un train à sièges colorés et à étage qui arrive de Paris pour faire le trajet dans l’autre sens à sept heures trente-cinq. Cela fait l’affaire d’un de ma connaissance obligé comme moi de se lever plus tôt, lui c’est pour aller travailler, il peut y accrocher sa bicyclette et descendra au deuxième arrêt. A peine ce train est-il parti que le contrôleur sort de son réduit et contrôle. Fini le temps où en période de grève on pouvait envisager de voyager sans billet.
Arrivé au bout du chemin de fer, je tente la ligne Quatorze. Elle est praticable. Je laisse partir une première rame pour m’asseoir dans la suivante, d’où je descends à Gare de Lyon. A pied, par la rue de Lyon, je rejoins la rue Ledru-Rollin et la remonte jusqu’au carrefour avec la rue du Faubourg Saint-Antoine dont les travaux sont enfin terminés.
J’entre chez Book-Off à l’ouverture et trouve à mettre dans mon panier plusieurs livres à un euro dont Vies croisées, la correspondance de Victoria Ocampo et Ernest Ansermet (Buchet Chastel) et Journal de captivité (Stalag XA) de Louis Althusser (Stock/Imec), bizarrement rangé au rayon Témoignage.
Après un tour au marché d’Aligre où aucun livre ne me fait envie, j’entre à midi moins le quart au Péhemmu chinois et échange de bons vœux avec la gentille serveuse qui m’apporte ensuite ma nourriture habituelle que je déguste avec un quart de côtes-du-rhône ignorant l’affiche pour un mois de janvier sans alcool. Promouvoir cette opération pour la première fois en deux mille vins, c’est paradoxal.
La station Ledru-Rollin étant fermé, je n’ai pas à envisager de tenter la ligne Huit. Je retourne à la Gare de Lyon, reprends la Quatorze et en descends à Pyramides, près de l’Opéra Garnier. A la sortie, j’entends scander « Libérez nos camarades ». Des manifestants entourent des Céhéresses qui en contiennent d’autres qui se sont fait nasser. Ils désiraient s’approcher du siège de La République En Marche et font l’expérience de l’immobilité. Je ne m’attarde pas et rejoins le second Book-Off, lequel est encombré par les désœuvrés de la pause méridienne. Vers quatorze heures cela se dégage mais je n’y trouve rien pour me plaire.
La station Quatre Septembre est elle aussi fermée, pas question d’essayer de rejoindre Saint-Lazare avec le métro Trois. Je fais le trajet pédestrement et vais m’installer à La Ville d’Argentan en attendant l’heure de mon train de retour.
Je ne sais si celui-ci part à dix-sept heures trente-neuf ou à dix-sept heures quarante mais il est blindé. Certains voyagent assis par terre entre la porte des toilettes pour femmes et la porte des toilettes pour hommes.
Au passage des contrôleurs, deux voyageurs debout bien qu’ils aient une réservation se plaignent de deux autres, un homme et une femme, qui n’ont pas voulu libérer leurs places. Les deux récalcitrants crient qu’ils sont des abonnés et qu’ils estiment avoir droit à un siège vu tout ce qu’ils paient, plus de trois cents euros par mois. « Vous n’êtes pas prioritaire, leur crie en retour le contrôleur, et d’ailleurs vous ne représentez que huit pour cent des voyageurs. » Un jeune homme se lève brusquement en criant encore plus fort. « J’en ai marre de vos disputes, moi j’en ai rien à foutre d’être debout alors prenez ma place. » Il va rejoindre les debout sur la plateforme. Cela a pour effet de calmer l’esclandre. Un peu plus tard, comme personne n’a osé s’asseoir à sa place, il vient la reprendre.
Des énervés, il en est de toute nature en cette période tendue.
                                                               *
Rue Théophile-Roussel, devant un marchand de boissons chaudes : « Coffee is like a hug in a mug ».
                                                               *
L’argument des abonnés : pendant la grève l’application de la Senecefe n’indiquant pas quelles sont les places non réservées, ils n’ont donc pas à libérer les sièges qui le sont. Il ne leur vient pas à l’esprit qu’il est impossible à ceux qui ne possèdent pas de mobile d’avoir cette information, grève ou pas grève, qu’il s’agit d’une discrimination qui pourrait faire l’objet d’un procès.
                                                               *
Lecture de train : Hollywood Babylone de Kenneth Anger, une étude des turpitudes du monde du cinéma américain de la grande époque, publié chez un bon éditeur, Tristram, mais décevante, du niveau des ragots d’Ici Paris. Quand même, cette réaction  de Mencken dans le Baltimore Sun lorsqu’il est reproché à Charlie Chaplin d’avoir épousé la femme dont il divorce alors qu’elle était trop jeune : Les mêmes imbéciles qui vénéraient Charlie Chaplin il y a six semaines se préparent aujourd’hui à danser autour du bûcher sur lequel il brûle ; cela lui enseignera une ou deux choses sur la psychologie des foules…
 

3 janvier 2019


Un non évènement pour moi, tout comme Noël, cette soirée de Nouvel An que je passe comme une soirée quelconque, en espérant que le voisinage ne sera pas trop bruyant.
Il commence par l’être, sous la forme d’un concert d’aboiements auquel participent les chiens de la copropriété mais aussi un berger allemand de zonards ivres, peut-être entrés dans le jardin sans y être invités, la porte du porche étant à nouveau défectueuse. Je ne m’en mêle pas.
Par la suite c’est calme. J’écoute d’une oreille pas vraiment attentive les vœux d’Emmanuel Macron sur France Culture, dont le ton me semble dépressif.
Réveillé au milieu de la nuit, j’entends quelques claquesons lointains. Nous voici donc en deux mille vingt.
Ma première sortie de l’année me mène vers onze heures à la gare de Rouen afin d’échanger les billets de mon escapade parisienne du deux janvier, mes trains d’aller et de retour étant supprimés en raison de la grève.
C’est une affaire rondement menée par une jeune femme brune qui est la première à qui je souhaite la bonannée. Mon aller bénéficie d’un changement d’horaire écrit à la main validé d’un coup de tampon dateur. Mon retour est remplacé par un autre au prix de zéro euro qui me permettra de franchir les barrières de Saint-Lazare. Il est pour le train de dix-sept heures quarante qui ce jeudi partira à dix-sept heures trente-neuf. « Il n’y a pas d’explicitation, il est prévu à cette heure pour demain », a répondu la Senecefe à l’Association des Usagers Le Havre Rouen Paris qui s’en étonnait.
 

2 janvier 2020


La gelée blanche recouvre les prés et les toitures de la campagne normande entre Rouen et Dieppe que je contemple en ce dernier jour de deux mille dix-neuf du train très peu fréquenté de neuf heures quinze.
A l’arrivée, je vais repérer deux restaurants inconnus de moi dans un quartier portuaire inconnu de moi. Qui aurait pu croire qu’ici se trouvaient des lieux où manger, me dis-je en les trouvant, hélas fermés, à proximité d’immenses grues portuaires. Je reviendrai, si deux mille vingt me prête vie, tester les premiers et photographier les secondes.
En contournant le port de pêche je rejoins le quartier du Pollet où j’inventorie la boîte à livres toujours démunie de portes sans y trouver quoi que ce soit pour moi puis vais me réchauffer au Tout Va Bien. Installé dans un profond fauteuil, je reprends la lecture du Journal particulier (1936) de Léautaud avec Indochine comme musique de fond. Près de moi un chien de modèle caniche, qui aurait plu à l’écrivain, est assis sur les genoux de sa propriétaire et lit avec elle Paris Normandie. Lorsqu’elle s’en va, elle loge ce paisible animal dans un chariot rouge à quatre roulettes « Shopping in Motion ».
Conséquence d’un choix restreint, j’entre au Juquin pour déjeuner d’où l’on a belle vue sur le port endormi et le pont tournant immobile, un menu à seize euros, duo bulots crevettes, pieds de porc à la dijonnaise frites fraîches et crème caramel beurre salé, avec un pichet de chardonnay. J’y suis longtemps seul, puis arrivent un duo de couples typiques de sexagénaires et un jeune couple buvant du Coca Cola avec les escargots.
La mer est belle sous un ciel bleu parsemé de petits nuages moutonneux quand je longe un moment la plage. Ayant bifurqué vers le Brazza, je le trouve fermé. Evitant Le National, place Nationale, je me rabats sur le Café des Voyageurs, arc de la Bourse, dont le nom n’est plus adapté à la clientèle, de jeunes hommes, certes venus d’ailleurs mais qui ne bougeront plus. Ils s’occupent à gratter ou cocher des jeux à perdre. Au comptoir, un que je ne vois pas parle voyage mais au passé : « J’ai eu l’occasion d’aller en Australie, à Sydney. J’en ai rapporté deux koalas en peluche. »
-Vous fermez à quelle heure ? s’enquiert un arrivant.
-Le plus tôt possible, dès qu’il n’y a plus personne.
Alors on peut attendre longtemps. Dès qu’un part, un autre se présente.
-Ce soir je vais être bourré, demain je vais dormir, annonce un nouveau venu.
C’est à quoi se résume pour beaucoup la fête de Findanet.
Le coucher du soleil rosit le ciel au moment où part le dix-sept heures dix-sept peu fréquenté qui me reconduit à Rouen.
                                                               *
Que d’os dans le pied de cochon.
 

31 décembre 2019


Du beau monde, on en croise en lisant le premier volume du Journal de Maurice Garçon publié par Les Belles Lettres et Fayard, croqué sans pitié par l’avocat.
Vingt et un février mil neuf cent quarante et un : Déjeuner chez Sacha Guitry fortement indigné parce qu’on l’a, dans un journal, traité de juif. (…)
Sacha, qui demeure au Champ-de-Mars, est magnifique. Grand, large, bien découplé, la voix bien posée, il m’accueille en haut de l’escalier de son hôtel et me fait entrer dans une très grande pièce ornée de beaux tableaux et dont le fond est entouré de vitrines.
Sa large main est ornée de bagues dont la moindre pèse une demi-livre. Il donne à celui qu’il reçoit un incontestable sentiment d’autorité et de puissance. Dommage que sa femme précédente, Jacqueline Delubac, m’ait naguère confié que le secret de ses malheurs gît dans on impuissance, due à je ne sais quelle maladie de peau qui lui cause des démangeaisons au derrière et au bas-ventre.
Quatre janvier mil neuf cent quarante et un : Rodier me raconte les visites faites dans ses magasins par Goering. Il paraît qu’il est énorme et poupin. Ce qui a le plus frappé Rodier, c’est son derrière. Lorsqu’il se penche en avant, il l’étale comme une masse énorme sur laquelle l’étoffe de son pantalon tend. Ça n’a plus forme humaine.
Dix novembre mil neuf cent quarante et un : Déjeuner chez le peintre Braque avec Marie Laurencin. Quel changement depuis deux ans que je l’avais rencontrée ! Avec ses cheveux gris et sa figure couperosée, elle paraît une femme de ménage. Elle n’a jamais été jolie, aujourd’hui c’est une petite mégère vêtue sans goût, enveloppée dans des chandails et des châles.
Son premier mot à table fut pour raconter le voyage en Allemagne de Marcel Jouhandeau qui revient, paraît-il, enthousiaste, et pour poser cette déclaration :
-Moi, je dois dire que les Allemands me sont très sympathiques !
Pauvre Marie à laquelle manque le bon sens d’Apollinaire qui passait pour un écervelé et ne l’était pas. (…)
Le nom de Marx vient dans la conversation. Ministre plénipotentiaire, Marx était au ministère des Affaires étrangères directeur d’un service de propagande à l’étranger. (…) Parlant de lui, Marie Laurencin laisse tomber :
-Ce sale juif…
(…) Elle est bête, mais bête à faire venir tous les embêtements autour d’elle par des ragots, des rapports de choses incomprises. Ses idées sont toutes sottes et j’ai regretté d’avoir perdu deux heures à causer avec elle.
Quant à Braque, il se frotte les mains. On ne lui a pas demandé d’aller en Allemagne, alors il n’a pas eu de décision à prendre. Il est content.
Dix février mil neuf cent quarante-deux : A New York, Philippe Barrès, le fils de Maurice Barrès, vient d’épouser Eve Curie, la fille de la mère Curie qui, après avoir couché avec Chardoune, a filé en Amérique avec Bernstein. Le fils de Maurice Barrès !
Vingt-cinq février mil neuf cent quarante-deux : Vu Colette. Elle est enveloppée de couvertures et ne sort guère de son appartement de la rue de Beaujolais dont les fenêtres dominent, en enfilade, tous les jardins du Palais-Royal. (…)
(…) Elle annonce qu’elle à soixante-dix ans. Il n’y paraît pas. Elle est grasse, ébouriffée. Ses cheveux sont cendrés mais point blancs. Une petite dureté d’oreille. Elle reste vive et curieuse d’expression. On lui a rendu son mari. Elle ne sait pas à qui elle doit ce bonheur tant elle a sollicité de gens et, à tout hasard, elle envoie des lettres d’actions de grâce à tout le monde.
                                                                          *
« Ah les jolies petites aquarelles de Marie Laurencin ! », s’extasient certaines (surtout) et certains (quelques). Peut-on dissocier l’artiste de la femme ? (comme on dit en ce moment à propos d’hommes).
 

30 décembre 2019


Le début de la Deuxième Guerre Mondiale raconté par Maurice Garçon dans son Journal publié par Fayard et Les Belles Lettres confirme que côté français, en particulier chez certains policiers et boutiquiers, ce ne fut pas glorieux.
Trois septembre mil neuf cent trente-neuf : Laval ! Quel chemin depuis vingt-cinq ans.
Quand je pense que je l’ai connu crasseux et les dents sales, plaidant avec moi pour les cheminots révoqués, et inscrit au début de 1914 sur le Carnet B comme devant être arrêté au début de la mobilisation à raison de son antipatriotisme.
Depuis, il a donné huit millions de dot à sa fille pour la marier à ce petit crétin prétentieux de Chambrun !
Vingt-neuf août mil neuf cent trente-neuf : Les vitraux de la Sainte-Chapelle sont démontés. Comme je lui parlais de ceux de Notre-Dame, il m’a surpris en me disant :
-Sauf ceux des rosaces et quelques morceaux des chapelles latérales, ils sont neufs. La grande admiration qu’on témoigne à ceux du chœur est une plaisanterie. (Il = Pierre Sardou, architecte en chef des Monuments historiques)
Huit janvier mil neuf cent quarante : J’ai appris par la même circonstance que Torrès est devenu depuis hier haut-commissaire du cinéma français. Où les compétences vont-elles se nicher ? Il paraît très surexcité par ses nouvelles fonctions. Je pense qu’il croit qu’il va grandement servir à sauver le pays en chronométrant si la longueur d’un baiser dans un film atteint ou n’atteint pas une mesure indécente.
Vingt-sept juillet mil neuf cent quarante : Je rencontre Gripois, un inspecteur ou brigadier de la police judiciaire. Il est dégoûté de la complaisance de la police et de ses manières rampantes. Les commissaires allemands ont été adjoints à la police judiciaire. On ne sait assez comment les flagorner. Les commissaires leur font le salut hitlérien. Ils sont à plat devant les nouveaux maîtres.
Et leur bassesse ne connaît pas de bornes. Croirait-on, par exemple, qu’ils se sont abouchés avec les marchands de photos obscènes – que, d’habitude, ils arrêtent – pour faire tirer des épreuves qu’ils donnent à ces messieurs ?
Ils font aussi les pourvoyeurs de femmes. Ils en ont certains jours raflé ce qu’ils ont pu trouver de mieux dans les bordels sous prétexte de je ne sais quelle visite sanitaire, ont transporté le troupeau à Saint-Lazare. Là, on a livré les lots aux Allemands qui ont fait leur choix et transféré les créatures dans les hôtels réquisitionnés… Pour meubler !
Il me raconte encore le pillage des objets d’art chez les particuliers sous prétexte qu’ils sont juifs. Les commissaires français accompagnent ces visites domiciliaires qui se terminent par des déménagements.
N’empêche, pour répéter toujours la même chose que tout le monde autour de moi répète : « Ils sont si corrects et si courtois… »
Vingt-huit juillet mil neuf cent quarante : Les commerçants informent leur clientèle qu’ils ne sont pas juifs. (Dans les pages de son journal, Maurice Garçon a glissé une annonce des Frères Lissac, opticiens, parue dans la presse : « LISSAC n’est pas ISAAC. »)
Vingt-huit juillet mil neuf cent quarante : Soudain, d’une belle voiture qui arriva, descendit un magnifique et puissant officier. Les soldats présentèrent les armes, rendirent les honneurs et défilèrent au pas de parade. Puis l’officier fit un discours auquel personne ne comprit rien. Et enfin un interprète traduisit à peu près ceci :
-On a découvert dans le village un volumineux dépôt de livres obscènes, signe de dégénérescence de votre race. Il va être procédé à leur destruction publique. Les livres appartenaient à votre compatriote et grand romancier Eugène Montfort…
On respira. Un camion apporta un monceau énorme de livres, de brochures, de gravures, de photographies, de godemichés. Enfin vraiment, un dépôt incroyable. Et pendant une heure, on assista à l’incendie ! Puis les habitants eurent enfin le droit de rentrer chez eux avec avertissement que si on en trouvait ailleurs, on sévirait.
J’ignorais ce côté du caractère de Montfort.
 

29 décembre 2019


Boulevard Saint-Michel, je trouve à l’étalage de Gibert Joseph pour un euro, publié par Le Tout sur le Tout, Armen de Jean-Pierre Abraham que je cherchais depuis un moment. Monté à l’étage Littérature, je prends, au prix d’occasion de quatorze euros soixante au lieu de vingt-deux cinquante, paru au Mercure de France, le Journal particulier (1935) de Paul Léautaud, qui me manquait (me suis-je aperçu dernièrement), et, pour faire bonne mesure, m’offre le premier tome du Journal de Julien Green récemment paru chez Bouquins, un exemplaire d’occasion à vingt-quatre euros au lieu de trente-deux.
-Votre code postal ? me demande le caissier à qui je règle ces achats.
Je pourrais me croire à l’Office de Tourisme.
Au bas du même boulevard, j’entre chez Gibert Jeune et en explore le rayon Correspondances et Journaux intimes. Quelques tomes de celui de Gabriel Matzneff y sont, qui vont peut-être avoir du mal à trouver preneur désormais, à moins qu’au contraire. Au même étage, je mets la main sur l’énorme Quarto consacré aux Œuvres de Georges Perros, une occasion à vingt euros quatre-vingts au lieu de trente-deux. Il est des livres que vu mon âge avancé je ne peux attendre de trouver à vil prix.
Je sais comment faire pour revenir à Saint-Lazare pédestrement. Me frayant un chemin parmi la foule des touristes internationaux, je longe les boîtes inintéressantes des bouquinistes, traverse la Seine par le pont des Arts, entre dans la cour du Louvre, contourne la Pyramide et arrive dans le jardin des Tuileries où Marcel Campion, Roi des Forains, a installé, à l’invitation du Musée, la Grande Roue qu’Anne Hidalgo, Maire, Socialiste, pensait avoir réussi à bouter hors de la ville.
Elle n’est pas seule. Une véritable fête foraine s’étend jusqu’au Jeu de Paume. Cette installation à la gloire de la vulgarité est fréquentée par son lot de familles.
Arrivé à la Madeleine, je traverse avec le même ennui la vulgarité des riches qui vaut celle des pauvres. Encore un effort et c’est Saint-Lazare.
J’attends qu’il soit l’heure de mon train à La Ville d’Argentan où le prix du café est passé de deux euros vingt à deux euros quarante. Au bout d’un moment la circulation automobile est suspendue rue d’Amsterdam. Des Céhéresses prennent position devant la gare. Une manifestation de grévistes en est la cause. Je commence à m’inquiéter pour mon retour.
Heureusement, l’accès à la gare n’est pas entravé. Le Corail de dix-sept heures quarante est plus que complet. Les derniers arrivés voyagent debout sur les plateformes. Parti à l’heure, de ralentissements en arrêts inopinés, il se transforme en train de l’angoisse. Ira-t-il jusqu’à Rouen ?
Il y arrive avec vingt minutes de retard alors que tombe une sacrée drache qui me vaut d’être lessivé avant d’être à la maison. Mes livres sont heureusement protégés par plusieurs sacs en plastique puisés dans le stock que j’ai constitué avant leur interdiction.
                                                                 *
Chaque autobus parisien est plein comme un œuf. Peu des entassés paient. La plupart sont jeunes et ne prenaient jamais le bus. Depuis le début de la grève en sont exclus les habitués : ancêtres avec ou sans canne, handicapés en fauteuil, jeunes parents à poussette. Ces derniers peuvent marcher. Les autres restent bloqués dans leur quartier.
 

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