Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

10 février 2024


Il n’est pas encore huit heures ce vendredi matin qu’entre dans la venelle, à reculons, un gros engin bruyant tout neuf. C’est un nouveau véhicule pour nettoyer les rues au carchère.
S’il fait tant de bruit, c’est qu’il fonctionne au pétrole. La Métropole, bien que socialo écolo, n’a pas choisi l’électrique.
Le pavé est bien propre quand, le calme revenu, je sors faire des courses. Le silence ne dure pas. Le même employé arrive avec un petit engin du même genre, lui aussi tout neuf et bruyant, car également thermique. Il s’agit de fignoler l’extrémité de la ruelle, côté rue Saint-Romain.
A l’autre bout, côté rue Saint-Nicolas, depuis un certain temps, comme chaque fois qu’il pleut, c’est inondé, ce qui m’oblige à passer par la rue de la République pour aller chez U Express.
Ces courses faites, comme il ne pleut plus, je vais voir à quoi ressemble le marché de la drouille place Saint-Marc.
Il est décevant comme souvent, peu de livres, sans intérêt, et toujours les mêmes chalands que je n’ai pas envie de voir, mais surprise, j’y croise mon vieux copain d’école pas revu depuis avant le premier confinement.
Lui aussi a survécu à la Guerre du Covid.
                                                                            *
Au siècle dernier, du temps où j’allais au cinéma, j’ai vu, au Melville, bien accompagné, La Désenchantée, le film de Benoît Jacquot avec Judith Godrèche et La Fille de quinze ans, le film de Jacques Doillon avec la même. Aujourd’hui, les deux réalisateurs sont dans la tourmente après les révélations de la comédienne.
A cette même époque et au même endroit, je me souviens avoir également vu, toujours avec celle qui me tenait la main, un film de moyen métrage susceptible de renforcer certaines idées chez qui les auraient déjà et de les donner à qui ne les auraient pas. Ouiquipédia en donne le synopsis :
« Marion, 14 ans, est en vacances avec sa famille en Normandie. C'est là qu'elle rencontre Marc, un dragueur de 35 ans. Ils se livrent ensemble à un jeu de séduction sans aller très loin. De retour à Paris, ils se revoient à plusieurs reprises. Marion, encore vierge, voudrait coucher avec Marc, sans toutefois oser se l'avouer. De son côté, Marc est las des manœuvres d'approche et se montre soudain plus entreprenant : il invite sa timide proie dans sa chambre à coucher. Mais Marion s'enferme dans sa pudeur et ses contradictions. Patiemment, Marc apprend à sa compagne les gestes de l'amour. Après plusieurs revirements, Marc finit par déflorer Marion et par lui faire découvrir le plaisir charnel. »
La Puce, qui date de mil neuf cent quatre-vingt-dix-huit, reçut l’assentiment de la critique cinématographique. Nul(le) en le voyant ne s’offusquait. Marc était joué par Olivier Marchal. Marion était jouée par Isild Le Bescot qui aujourd’hui accuse Jacques Doillon de l’avoir virée d’un film pour refus de coucher avec lui.
C’est un film d’Emmanuelle Bercot.  Une femme donc.
 

9 février 2024


Il y en a dans chaque train. Cette fois c’est moi qui ai droit à l’emmerdeur qui n’a pas su trouver sa place. Il me dérange alors que je lisais depuis cinq minutes et occupais sa place avec mon sac. « Ça devient infernal ces trains, me dit-il, y avait longtemps que je l’avais pas pris, si j’avais su je l’aurais pas fait ». « C’est vrai, vous n’auriez pas dû », lui réponds-je. Ça le fait taire. Je me replonge dans Nous sommes au regret de… de Dino Buzzati.
Il pleut ce mercredi matin, pas question de prendre le bus. Je descends sous terre, un peu de métro Trois, bondé, puis le métro Huit jusqu’à Ledru-Rollin. Pas question de Marché d’Aligre non plus, j’entre tôt au Camélia.
Après mon café, j’ouvre Le Parisien. Un sexagénaire a été retrouvé mort dans ses toilettes par des pompiers alertés par des voisins eux-mêmes alertés par l’odeur. C’était vendredi soir. Pas un médecin pour venir constater le décès. Le corps a donc été laissé sur place jusqu’à lundi. Une voisine explique que sa fille de dix ans est traumatisée.
De quoi parle-t-on au Camélia ? De l’année du dragon qui arrive. Le Chinois lecteur de Stendhal demande au fils du patron s’ils vont fêter ce Nouvel An. « En famille oui. Et vous ? » « Nous non, on est occidentalisé ». De l’évènement de l’été aussi. Une commerçante de la rue qui vit en banlieue annonce qu’elle fermera : « Ils vont tous être dans le métro avec leurs drapeaux à foutre le bordel ». Tout le monde est d’accord : « Les Jeux Olympiques, c’est bien. Ailleurs. »
Il pleut dru lorsque je traverse le carrefour pour rejoindre Book-Off. J’ai la chance d’y trouver à un euro, énorme, lourd et rigide, A cinq heures, mon ange (Lettres à Maria St Just) de Tennessee Williams (Robert Laffont) ainsi que Paris Review les entretiens (Christian Bourgois), Sonnets luxurieux de L’Arétin (Rivages poche) et un coffret de photos d’Elliott Erwitt (Heritage Graphics International).
Je redescends sous terre pour aller de Ledru-Rollin à Châtelet. Sorti à Sainte-Opportune, je m’engouffre dans le restaurant Au Diable des Lombards. Dans la formule à quinze euros dix je choisis le millefeuille d’aubergine et saumon fumé et la saucisse au couteau purée de pommes de terre. Peu de monde aujourd’hui, des solitaires comme moi ainsi qu’un homme et une femme qui parlent d’Henri Laborit et de son Eloge de la fuite.
La pluie est un peu moindre quand je rejoins le sous-sol du Book-Off de Saint-Martin. Là aussi dans les livres à un euro je fais de bonnes trouvailles : Baron Corvo (L’exilé de Venise) de Michel Bulteau (Editions du Rocher), le premier volume d’Ecrits d’Alexandre Jacob (L’insomniaque) et Maximilien Luce peintre anarchiste du Docteur Jean Sutter avec une préface de Lily Bazalgette (La Galerie des Vosges).
Un troisième trajet en métro et après un café comptoir au Bistrot d’Edmond, j’entre au Book-Off de Quatre Septembre. J’y suis un petit peu plus heureux que d’habitude, trouvant à un euro Hors cadre de Pierre Alechinsky (Labor) ainsi que Le Routard Bretagne Sud et Le Routard Bretagne Nord, édition deux mille vingt (Hachette), ça peut servir.
Le métro Trois pour aller à Saint-Lazare est bondé. Des voyageuses s’en plaignent. « Ça va être gai pour aller travailler en juillet. » « Combien de temps ça dure, trois semaines ? » Inutile de préciser de quoi elles parlent.
Dans le train du retour de seize heures quarante, j’occupe ma place habituelle dans la voiture Cinq, sans voisin. J’y termine Nous sommes au regret de… un livre qui m’aura déçu. Trop de courtes histoires bâties sur le même modèle, prenant le contrepied d’une situation courante, par exemple un accusé qui doit donner le maximum de preuves de sa culpabilité pour être innocenté. Cette littérature de l’absurde ne peut plus m’intéresser.
Il pleut toujours, je le constate avant Mantes-la-Jolie aux essuie-glaces des voitures qui, les agriculteurs partis, filent sur l’autoroute.
                                                                        *
La voix du métro, station Quatre Septembre : « Pour votre information, il pleut dans le quartier. Dans cette station, nous pouvons vous prêter un parapluie. N’hésitez pas à vous renseigner auprès de nos agents. » Première fois que j’entends ça.
 

8 février 2024


Ce mardi est le jour de la remise. Un bus Teor puis le métro me conduisent place du Boulingrin chez ma podologue. Encore une fois je suis le premier rendez-vous mais elle est déjà au boulot dans son atelier aussi bruyant que celui d’une usine où lui sert d’ouvrière sa secrétaire. Je m’installe dans la salle d’attente et à l’heure dite elle glisse la tête par la porte.
Je me déchausse et lui confie mes Docs. Elle en décolle les semelles qui lui servent ensuite de matrices pour tracer les limites de celles qu’elle a fabriquées pour contrer mon côté bancal. Un coup de ciseau et les voilà à la bonne mesure. Elle les emporte à l’atelier pour la finition, laquelle comprend la pose d’une protection. Je l’ai choisie noire, comme tout ce qui me concerne.
Pour finir, elle replace les semelles d’origine dans ma paire car il faut attendre vingt-quatre heures que ça sèche avant d’utiliser les orthopédiques. Ce pourquoi je redescends à pied vers chez moi avec à la main un élégant petit sac en papier.
                                                                      *
En début d’après-midi, je poursuis la lecture d’Anéantir de Michel Houellebecq au Socrate. Vers quinze heures trente arrive celui avec qui j’ai rendez-vous.
En janvier, j’ai souhaité un bon deux mille vingt-quatre à l’aimable étudiant venu à mon aide pour les problèmes de téléphone et d’ordinateur que je ne savais pas résoudre. Il a alors suggéré que l’on prenne un café ensemble. C’est le jour.
Pendant une heure nous parlons de nos vies respectives et du monde comme il va mal.
 

6 février 2024


Je ne connaissais pas Mihail Sebastian, écrivain roumain francophile et francophone, avant de trouver chez Book-Off son épais Journal (1935-1944) publié chez Stock et d’en faire ma lecture de lit.
On y croise notamment trois jeunes amis de l’auteur, avant leur exil, un Eugène Ionesco un peu perdu, un Emil Michel Cioran alors sympathisant du mouvement fasciste et antisémite la Garde de Fer et un Mircea Eliade lui aussi partisan de la Garde de Fer et encore plus ardemment antisémite. Je n’ai jamais pu blairer ce dernier, devenu par la suite icône mystico pantoufle.
Ce Journal n’est pas une lecture de tout repos, Mihail Sebastian, lui-même Juif, passant des horreurs du nazisme à celles du stalinisme, comme le montrent ces deux extraits :
On parle encore de plus de six mille Juifs tués, mais il est peut-être impossible de déterminer le nombre exact. Nous ne le connaîtrons peut-être jamais. De nombreux Juifs ont été tués dans le bois de Băneasa et leurs corps laissés là, nus pour la plupart. D’autres aux abattoirs de Străulești. Les uns et les autres auraient été horriblement mutilés avant d’être achevés. A la morgue, le frère de Jacques Costin était presque méconnaissable pour sa propre famille. Maître Beiler était criblé de balles et, en plus, égorgé. (Mercredi vingt-neuf janvier mil neuf cent quarante et un)
L’incompréhension, la peur, la perplexité. Des soldats russes qui violent les femmes (Dina Cocea me l’a raconté hier). Des soldats qui arrêtent les voitures dans la rue, font descendre le conducteur et les passagers, prennent le volant et disparaissent. Des magasins pillés. Cet après-midi, ils ont fait irruption à trois chez Zaharia, ils ont fouillé dans le coffre-fort et se sont emparés des montres. (La montre est leur jouet préféré.) (Vendredi premier septembre mil neuf cent quarante-quatre)
Dans cette Roumanie « libérée » par les Russes, Mihail Sebastian fait son bilan personnel :
Toujours la même vie dissipée. L’absence de logement stable me désorganise. Je n’ai vraiment pas l’esprit pratique. Je suis à l’évidence un type qui ne sait pas « s’arranger ». Un « poète », dans la pire acceptation du mot. Je ne sais pas discuter avec mon propriétaire, je ne sais pas me disputer avec mon voisin qui me fait des misères, je ne sais pas me débrouiller au commissariat de circonscription. Tout ce que je souhaite, c’est qu’on me fiche la paix. Je perds, je cède, j’accepte, je supporte, pourvu qu’on me fiche la paix. C’est absurde et honteux. Je suis, à trente-sept ans, aussi démuni qu’un enfant. (Mardi vingt six septembre mil neuf cent quarante-quatre)
Après avoir envisagé de quitter le pays, Mihail Sebastian choisit de rester. Il est nommé maître de conférences à l’Université Ouvrière Libre de Bucarest. Le vingt-neuf mai mil neuf cent quarante-cinq, s’y rendant pour son premier cours de littérature universelle, il est tué par un camion, une mort que d’aucuns jugent non accidentelle.
                                                                        *
Autre lecture de lit, Lettres à Delphine de Louis Pergaud, dont adolescent j’ai lu La Guerre des boutons et les récits animaliers De Goupil à Margot Cette correspondance publiée au Mercure de France que j’ai payée deux euros au Clos Saint-Marc contient aussi les lettres que l’écrivain devenu soldat en mil neuf cent quatorze écrivit à ses amis. Antimilitariste et pacifiste avant la guerre, Pergaud devient, comme beaucoup, quand il se retrouve sur le front, va-t-en-guerre et anti-Boches. Quelques mois plus tard, devant les atrocités, il se reprend, déclarant qu’après la guerre, il sera encore plus antimilitariste qu’il ne l’était avant.
Le dimanche vingt et un mars mil neuf cent quinze, il écrit ceci à son ami Marcel Martinet :
Nous avons attaqué la tranchée boche après une insuffisante préparation d’artillerie et deux de nos compagnies se sont fait héroïquement faucher. J’étais là prêt à les soutenir avec mon peloton ; nous avions déjà fait sous la mitraille et les balles deux bonds en avant et nous étions en première ligne prêts à foncer quand l’ordre de faire cesser cette boucherie est arrivé. Dans cette marche en avant j’avais perdu huit hommes tués et onze blessés. Les balles me sifflaient aux oreilles et trois obus m’ont éclaté devant le nez me brûlant les yeux sans que je sois touché. (…) Devant nous, entre les réseaux boches des cadavres pendaient, des blessés se traînaient, d’autres se plaignaient ; et la nuit tragique avec un soleil rouge est tombée là-dessus. Il s’est mis à pleuvoir ; on marchait dans des mares de sang, dans des éclats de cervelle. Jamais je n’oublierai ça.
Dans la nuit du sept au huit avril, Louis Pergaud prend part à une nouvelle attaque où il disparaît.
                                                                       *
Ces lectures ne m’empêchent pas de m’endormir sitôt le livre posé. Ce n’est que plus tard dans la nuit que mon cerveau entre en ébullition.
 

5 février 2024


Jeudi midi, au bout de la rue Saint-Nicolas, je me heurte presque à quatre filles identiques aux cheveux blonds flottant au vent. Elles sont vêtues pareillement. Chacune porte à la main un petit sac en papier Sephora. Des quadruplées ?
Un peu de réflexion me donne à penser que ce sont des sportives de la French Cup en tenue décontractée. Sans le chignon serré qui en fait de parfaits clones.
J’en ai la confirmation lorsque vendredi j’en croise tout un lot tirant les mêmes valises à roulettes. Elles vont de leur hôtel à la patinoire. Là se tient la compétition internationale de patinage synchronisé nommée French Cup.
Le trio de retraités du samedi matin au Socrate les a repérées. D’autant plus facilement qu’ils habitent prés de la patinoire dans l’île Lacroix,. « De beaux brins de filles. » « Mon garçon, ils les auraient bien invitées à la maison. » Ils les ont vues chanter derrière la fanfare lors de la parade. Celle-ci est passée au bout de ma ruelle. J’ai entendu sans voir. « Elles ont pas le droit de sortir seules. Minimum trois. », dit encore l’un. « Elles ont raison. Avec tout ce qu’on voit. », conclut un autre.
Ce dimanche matin, allant au marché, je dois me faire un chemin rue Saint-Romain parmi celles qui logeaient à l’Hôtel de la Cathédrale. Chignons moyennement serrés, elles s’apprêtent à faire une dernière fois du bruit sur le pavé mouillé avec leurs valises à roulettes. Un autocar les attend qui les ramènera dans leur pays.
                                                                  *
Un matin, je lis sur le site Actu Seine-Maritime comment une jeune femme a fait installer chez elle une pompe à chaleur après que des artisans lui ont fait croire qu’elle aurait droit à MaPrimeRénov’ alors qu’en réalité ce qu’ils lui ont fait signer c’est un emprunt de vingt-quatre mille euros.
Dans la demi-heure qui suit, mon fil d’actualité sur le réseau social Effe Bé est saturé de publicités pour les pompes à chaleur, les panneaux solaires, les diagnostics pour obtenir MaPrimeRénov’, etc.
Cela alors que je ne suis pas passé par Effe Bé pour lire cet article. C’est effrayant. Aucun autre sujet ne m’avait valu ça. Je perds un temps fou à supprimer ces pubs en cochant la case « Hors de propos ».
                                                                    *
Agriculteur : personne qui achète à crédit un tracteur de cent mille euros pour gagner six cents euros par mois.
 

1er février 2024


Un voyage en train sans histoire ce dernier jour du mois de janvier deux mille vingt-quatre et peu de monde dans le bus Vingt-Neuf où je viens en aide à un vieil Arabe qui veut descendre à Opéra, lui indiquant qu’il faut demander l’arrêt et pour cela appuyer sur le bouton rouge. Nous nous saluons mutuellement quand il descend.
Il fait doux et beau à Paris ce mercredi. J’ai le soleil dans les yeux quand je marche rue du Faubourg-Saint-Antoine puis rue Théodore-Roussel.
Au Marché d’Aligre. Emile Débarras n’a pas sorti les auvents. Ses aides, trouvés sur place, finissent d’installer les livres sur les deux longues tables. L’un d’eux se fait rabrouer par son employeur. « D’habitude, tu me dis que je  les mets bien les livres », se défend-il. « Oui mais là tu as bu ». Le ton monte. Emile s’en débarrasse. Beaucoup de ces livres sont nouveaux. Hélas, ils sont sales. Certains, terreux, semblent venir d’une cave. Heureusement, ceux qui m’intéressent, je les ai déjà. A un moment, ce que je prends pour une vieille femme me colle de trop prés. C’est le Nabot. Il avait disparu depuis des mois. Je le croyais mort.
Au Camélia, après le café, je lis Romain, un regard particulier de Lesley Blanch. La première femme de Romain Gary y raconte leur vie commune. Elle est sans pitié pour celui qui a partagé sa vie pendant quinze ans et avec qui elle est restée amie jusqu’à son suicide. D’une façon générale, il y avait peu de choses qui lui plaisaient : le sexe, les blinis, nager dans la mer et, bien sûr, ses écrits. Elle ne lui pardonne qu’une chose : ses nombreuses infidélités. Les idées de Romain sur l’amour et les rapports sexuels – le plus souvent séparés – étaient toujours nettement définies. Très tôt dans nos relations, il s’était longuement étendu sur l’attrait éperdu qu’il éprouvait envers les filles très jeunes. Nabokov n’avait pas encore écrit Lolita, mais ce syndrome était une part essentielle de la nature psychologique de Romain.
« Mon idéal, avait-il poursuivi avec une franchise désarmante, serait d’avoir une jeune fille très jolie… Est-ce que ça vous choque ? » demanda-t-il avec sollicitude.
Non. Je n’étais pas choquée. Je ne sais pas pourquoi.
Un peu avant onze heures, je me pointe devant les rideaux baissés de Book-Off et y découvre une affichette indiquant qu’aujourd’hui ça n’ouvre qu’à douze heures. Fichtre !
Le métro m’emmène à Châtelet. Je fouine un quart d’heure chez Boulinier sans rien trouver puis rejoins à midi moins le quart le restaurant China rue de la Verrerie. L’aimable serveuse m’accepte avant l’heure d’ouverture. Cela me permet de déjeuner avant l’arrivée du monde. Je déteste attendre devant les micro-ondes. Ce buffet à volonté est toujours à douze euros cinquante. Il est correct, hormis les nems caoutchouteux.
A midi et demi j’explore le sous-sol du Book-Off de Saint-Martin. Parmi les livres à un euro, je fais miens le volume un de Lettres à Suzanne de Jean Giraudoux (Grasset), Pelures d’oignon de Günter Grass (Seuil) et Absolument la vie d’Etienne Barilier (Labor & Fides).
Sorti de là je retourne à Ledru-Rollin où je retrouve et évite le Nabot. Encore plus décati qu’autrefois, ne pouvant plus porter les livres, il tire un chariot derrière lui. Je n’en suis pas encore là. Mon panier est lourd mais je le porte encore. Des livres à un euro le remplissent, le numéro d’Europe consacré à Alexandre Vialatte, La duchesse de Bloomsbury Street d’Helene Hanff (Payot), Notes sur Chopin d’André Gide (Gallimard), Le père Dutourd de François Taillandier (Stock), La Fontaine de Jacques Réda (Buchet Chastel), Vie de Henrik Ibsen d’Alberto Savinio (Christian Bourgois), Singulières et plurielles de Colette Nys-Mazure (Desclée de Brouwer) et Quand tu aimes il faut partir de la même (Invenit). Ce dernier bénéficie d’un envoi daté de mai deux mille seize de l’auteure à Pierrette Fleutiaux « en vive admiration », les héritiers s'en sont débarrassés. A cela j’ajoute, au prix de six euros, Correspondance d’Auguste Perret et de Marie Dormoy (Editions du Linteau), celle-ci ayant été l’amante de celui-là avant d’être celle de Léautaud.
Pas le temps d’aller au troisième Book-Off. Après un deuxième passage au Camélia, je rejoins Saint-Lazare. Dans le train de seize heures quarante, je termine le livre de Lesley Blanch. Peu avant Mantes-la-Jolie, nous longeons de près l’autoroute où d’habitude j’aime regarder les voitures qui circulent. Barrage d’agriculteurs oblige, elle est déserte, une image de fin du monde.
 

30 janvier 2024


Ma carte d’identité est bientôt périmée. Je retire un dossier de renouvellement à l’accueil de la Mairie de Rouen puis prends un rendez-vous par téléphone avec le service compétent puis me mets au boulot.
 Je dois demander à ma sœur les dates et lieux de naissance de père et mère (il y a plus ou moins un siècle, Rouen pour le premier, Paris pour la seconde) puis me trompe dans l’ordre de mes prénoms (heureusement que j’ai du Blanco).
Ce mardi, un peu avant dix heures, je me pointe à l’Hôtel de Ville. La préposée de l’accueil s’assure que mon dossier est complet puis me remet un ticket d’attente. Je n’ai pas à lorgner longtemps l’écran avant que mon numéro s’affiche.
Au guichet dix, une fonctionnaire territoriale étudie mon dossier, scanne les documents apportés et émet des doutes sur ma photo. Si celle-ci est refusée par la Préfecture, il faudra tout recommencer, me dit-elle. Dans ce cas, on me téléphonera pour me prévenir. Si ça passe, la carte sera prête dans quatre à cinq semaines. Et ce sera à moi d’appeler pour le savoir.
-On ne peut pas m’envoyer un mail ? lui demandé-je.
-Non, la Préfecture n’envoie pas de mail, je connais mon métier, me répond-elle sèchement.
-Je n’en doute pas et je vois que vous êtes également très aimable. Heureusement qu’on ne refait sa carte d’identité que tous les quinze ans.
-Oui heureusement, me répond-elle avant de retrouver une meilleure humeur pour la prise des empreintes.
Rentré, je constate qu’il va y avoir un problème avec ma photo. Plus qu’à attendre que le téléphone me l’annonce.
Je ne sais dans combien de mois j’aurai cette nouvelle carte d’identité qui sera vraisemblablement la dernière.
                                                                    *
Ce n’est qu’aujourd’hui que je prends conscience que mon parrain et le mari de ma marraine sont tous deux morts d’un accident du travail.
Le premier, un cousin de mon père, d’une crise cardiaque dans son camion de transporteur longue distance quand j’étais enfant.
Le deuxième, l’époux d’une des sœurs de ma mère, d’une chute sur le chantier de l’aéroport d’Orly peu après ma naissance (sa fille, ma cousine, ne l’a jamais connu).
                                                                     *
En plus de mon parrain officiel, j’en ai eu un autre, Fernand, le mari de la sœur de ma grand-mère, refusé par mon père parce qu’athée mais figurant quand même dans la liste des prénoms de ma carte d’identité, le seul à avoir rempli sa fonction, notamment en m’offrant les jouets que mes parents ne pouvaient pas me payer.
 

29 janvier 2024


Il est rare que le brouillard se fasse voir dans le centre de Rouen. C’est le cas ce samedi matin. Depuis le Socrate, le Lycée Camille Saint-Saëns m’apparaît brumeux. Dans cette purée de poix se matérialisent successivement les vieilles et vieux qui se donnent rendez-vous chaque semaine ici. Le trio de base est cette fois augmenté d’autres. Evidemment, elles et eux discutent des agriculteurs révoltés et des « mesurettes » accordées par Attal. Ils sont à fond avec les manifestants.
Moi qui suis le fils d’un arboriculteur ayant fait faillite dans les années Soixante-Dix suite à la concurrence des poires et des pommes d’importation, je suis loin d’être un inconditionnel du mouvement. Je n’apprécie pas le syndicat dominant chez les paysans, ce Medef agricole dont le responsable est un grand marchand d’huile alimentaire. J’aime encore moins la Coordination Rurale, le syndicat minoritaire dont des adhérents à Agen se sont livrés à des incendies, des arrosages de lisier et à l’étripage d’un sanglier ensuite suspendu au regard des gens de la ville (« La plupart d’entre nous sommes chasseurs et les sangliers saccagent nos récoltes. », ont-ils déclaré à Sud Ouest dans le but de se justifier). Je crains que sous les bonnets jaunes de certains se cachent des idées d’extrême-droite.
Je n’aime pas non plus que ces bloqueurs d’autoroutes soient autorisés à le faire quand des Ecologistes pour la même action se font matraquer par la Police puis se retrouvent devant les Tribunaux. « On ne répond pas à la souffrance par la violence », a déclaré le Ministre de l’Intérieur. Darmanin ne se rend pas compte qu’en disant cela, il avoue que ce n’est pas une fable la violence policière.
Par coïncidence, au moment où se passent ces évènements qui rappellent ce que raconte Michel Houellebecq dans Sérotonine, j’ai trouvé la veille, dans la boîte à livres devant le Musée des Beaux-Arts, Anéantir du même Houellebecq. C’est ce livre que je lis dans cette brasserie après mon café. Ça commence ainsi : Certains lundis de la toute fin novembre, ou du début de décembre, surtout lorsqu’on est célibataire, on a la sensation d’être dans le couloir de la mort.
Les vieilles et les vieux, ayant épuisé le sujet d’actualité, reviennent à leur antienne, montrant que cette sensation leur est permanente :
- Le mieux, c’est de mourir d’un coup, d’une crise cardiaque.
- Ou alors, il faudrait qu’on nous pique comme les chiens.
 

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