Le Journal de Michel Perdrial

Le Journal de Michel Perdrial




Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.







Rss

8 février 2020


Bénéficiant une nouvelle fois d’un billet qui n’est pas à moi, j’entre ce jeudi soir à l’Opéra de Rouen. L’affluence des grands jours y est perceptible dès que l’on grimpe à l’étage. On ne sait où poser son verre et son assiette. Les serveuses derrière le bar ne cessent d’appeler une quiche. Suis-je le seul à penser qu’il pourrait s’agir d’une spectatrice ? Il y a des jours où la bourgeoisie bourgeoisante m’exaspère. Ce jeudi en est un.
A l’ouverture de la salle je prends place à l’orchestre en Bé Un. De ce milieu du deuxième rang on est assuré d’avoir la meilleure vue sur le dos du maestro. Pour les doigts du pianiste, ce sera non.
-T’as pris tes pastilles ? demande une femme derrière moi à son mari qui à peine assis tousse.
A mon côté gauche et devant moi sont des quadragénaires se connaissant. Tou(te)s travaillent dans la téléphonie. L’une raconte à l’un un achat de burgueur qui a mal tourné : « Il est parti en vrille et m’a attrapé par le col. »
Un poème tombé du ciel, lu par la voix de La Factorie (Maison de Poésie de Normandie), relève le niveau. Il s’agit de Tout entière de Charles Baudelaire tout en correspondances.
Comme la calvitie de ce musicien s’est étendue depuis que je ne l’ai vu. Comme tel autre, en laissant pousser ses cheveux ondulés, s’est fait une belle tête de musicien. Tiens celui-ci a pris du galon, le voici assis à la gauche de la cheffe d’attaque des premiers violons, lui qui était toujours au dernier rang et dont j’ai appris qu’en second métier il est vigneron. Telles sont les pensées qui occupent mon cerveau lorsque s’installe l’Orchestre, chaque instrumentiste de deuxième ou troisième rang disposant désormais d’une estrade individuelle le rehaussant.
Bientôt arrive le jeune chef à la barbe florissante : Pierre Dumoussaud.
C’est d’abord la Sinfonietta de Serge Prokofiev puis le piano est roulé à l’avant-scène afin que soit donné le Concerto numéro deux pour piano et orchestre en fa majeur que Dimitri Chostakovitch composa pour l’examen de son fils Maxime.
Toujours aussi fluet et légèrement grisonnant au sommet de son crâne s’y assoit Alexandre Tharaud. Pour reprendre les mots d’un de ma connaissance, il nous enchante de son jeu « véloce, sensible, puissant et espiègle » et obtient de gros applaudissements. En bonus et, nous dit-il, « en miroir avec Chostakovitch, ce qui peut paraître paradoxal, mais pas à moi », il nous offre une sonate de Dominico Scarlatti.
A l’entracte, coincé comme je suis au milieu de la rangée, je mets bien du temps à m’extraire de la salle. Si j’en restais là, me dis-je, fatigué de côtoyer ces quidams qui à peine la musique terminée se ruent sur la messagerie de leur téléphone. Cela me permettrait de rester sur un excellent moment.
Néanmoins je persiste et je n’ai pas tort. La Symphonie numéro quatre en si bémol majeur de Ludwig van Beethoven dirigée par le chef bondissant me plaît fort.
                                                                   *
Comme l’ignoraient mes voisin(e)s, ce jeudi était l’une des « Journées mondiales sans téléphone portable ».
                                                                   *
Tous les téléphones sont portables, même les fixes. Ce pourquoi je n’emploie jamais ce mot pour parler d’un téléphone mobile ou portatif.
 

7 février 2020


Tiens le piano de gare est de retour, me dis-je ce mercredi en le découvrant face à l’annexe de la boulangerie Yvonne. Le Playboy Communiste y est installé. Il joue une musique que je qualifierai de contemporaine.
A sept heures cinquante-six, point de train Corail mais une bonne vieille bétaillère dans laquelle je lis L’Univers concentrationnaire de David Rousset. J’ai près de moi un sac de livres à vendre chez Book-Off.
A l’arrivée, il me faut prendre garde aux poubelles débordantes mais j’ai tous les feux verts piéton jusqu’au Bistrot d’Edmond où j’ai dix minutes pour prendre un café au comptoir. Il m’est servi par celle avec qui j’ai eu une discussion musclée pendant la grève du métro, un sujet de conversation qui ni elle ni moi ne remettons sur le zinc.
Cette fois mon sac de livres me rapporte neuf euros soixante. Au rayon Littérature des livres à un euro, je mets la main sur Le Sâr Peladan de Christophe Beaufils (Aux Amateurs de Livres) et sur la Correspondance de Georges Rouault et André Suarès (Gallimard).
Ayant rejoint le Onzième d’un coup de métro Huit, je constate qu’ici aussi les ordures s’amoncellent, conséquence de la grève des ouvriers des usines d’incinération. Après le marché d’Aligre et Emmaüs, j’entre à midi au Camélia face au square Trousseau. Sa formule à treize euros quatre-vingt-dix propose une saucisse de Toulouse haricots blancs fondants suivie d’un tiramisu aux boudoirs. Je les accompagne d’un quart de côtes-du-rhône à six euros. Près de moi mangent cinq ouvriers qui ont peu à se dire.
Peut-être parce que je n’ai rien eu à y noter, j’oublie mon carnet Muji en partant. Avant que je m’en sois rendu compte, la charmante serveuse me court après.
Peu après, j’explore les rayonnages du deuxième Book-Off puis décide de rejoindre à pied la Petite Rockette en haut de la rue du Chemin Vert. Au bout de la rue de la Roquette se tient un mini marché avec un poissonnier qui attire mon attention par sa raison sociale : « La P’tite Dieppoise, pêche artisanale ». Sur sa bâche est dessiné un bateau nommé Celtit et est inscrit le nom du propriétaire François Métaut.
Pour un euro cinquante, j’acquiers trois opuscules à la Petite Rockette. De la station Père-Lachaise je rejoins Saint-Lazare par le Trois et attends le train du retour à La Ville d’Argentan en poursuivant ma lecture du livre de David Rousset.
A la table voisine un trio de Rotariens composé de deux hommes et d’une femme quinquagénaires cherchent comment donner un peu de vie à leur association bourgeoise. Il est question de liant et de lien.
                                                              *
A Saint-Lazare, pires que les barrières à Morin, les barrières à Pécresse. Il faut y présenter son billet pour sortir de l’enclos qu’elles déterminent et dans lequel arrivent certains trains normands. Plutôt que de chercher le mien, je passe avec qui me précède, tel un fraudeur, m’attendant à ce qu’un agent de la Sûreté Ferroviaire me saute dessus.
                                                             *
Avenue Parmentier une vieille Antillaise me hèle : « Monsieur, monsieur, est-ce que vous pouvez m’aider à pousser la porte, elle est lourde. »
Il me faut appuyer sérieusement pour décoincer cette porte cochère.
-C’est la porte des Enfers, me dit cette charmante dame en s’excusant de m’avoir dérangé.
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La grande nouvelle de ce début d’année (pour moi du moins) : l’ouverture samedi prochain d’un troisième Book-Off rue Saint-Martin à la place du Gai Rossignol que j’avais trouvé fermé il y a quelques semaines et qui a fait faillite. Auparavant c’était l’un des Mona Lisait. Il avait été repris par des employé(e)s dont j’imagine le détresse.
Seul le rez-de-chaussée sera occupé. « Le sous-sol est en trop mauvais état, il n’a pas été entretenu », m’explique un employé de la boutique de Quatre Septembre.
Chez BéO, maison japonaise, on aime l’ordre et la propreté.
 

6 février 2020


Autre indéfendable, Maurice Sachs, dont j’ai lu les Lettres publié en mil neuf cent soixante-huit par les Editions du Bélier. Mon exemplaire, payé dix euros, est sur vélin d’Annonay. Il porte le numéro cent trente-quatre.
Treize septembre mil neuf cent trente-neuf, à madame Alice Bizet (Ma chérie) : Si tu veux tricoter des chaussettes, compte du 42 pour moi, poil de chameau si possible. Hélas, je ne peux envoyer la  laine.
Mil neuf cent quarante-deux, Hambourg, en captivité volontaire, à Maitre Moncorgé : On ne sait pas ce que c’est que d’être ouvrier dans la métallurgie avant d’y avoir passé.
Quatorze janvier mil neuf cent quarante-trois, Hambourg, à Maître Moncorgé : Ce qu’il y a d’inouï ici c’est le quartier des amusements, une rue où les femmes sont en vitrine derrière leurs vitres assises comme des poupées. La rue est barrée de portes d’acier cadenassées ouvertes aux hommes seuls.
Vingt et un janvier mil neuf cent quarante-trois, Hambourg, à Madame Jean Alley (Chère Alice) : La majorité des hommes présents au camp français est d’une sottise, d’une vulgarité affligeantes. On remarque en eux tous une dégénérescence de la volonté terrible. Ce ne sont que plaintes et revendications très vaines. Leur esprit ne fonctionne que sur le sujet de la nourriture. Quand on pense qu’ils votaient grâce au suffrage universel, on est évidemment atterré. (…)
Je me dis souvent que l’esprit de l’homme a plus évolué que son instinct et qu’il se pourrait bien que la part instinctive du moi soit incapable d’évoluer.
                                                             *
L’écrivain Maurice Sachs, né Maurice Ettinghausen, juif gestapiste, sera abattu par un soldat nazi le quatorze avril mil neuf cent quarante-cinq. Il avait trente-huit ans.
                                                             *
Dans ma bibliothèque : Défendre les indéfendables de Walter Block (Les Belles Lettres).
 

4 février 2020


Pierre Drieu la Rochelle, un indéfendable dont j’ai lu, paru dans la collection Témoins chez Gallimard, le Journal (1939-1945) il y a plusieurs mois à la terrasse du Son du Cor, ce qui a valu à mon livre d’être victime d’un oiseau. Toujours à se plaindre sur fond de considérations géostratégiques oiseuses, l’écrivain s’y montre peu à son avantage. Je n’ai trouvé qu’ici ou là de quoi retenir mon attention :
Onze septembre mil neuf cent trente-neuf : Je suis heureux de n’être pas marié, quand je vois la femme d’un écrivain, épousant toutes ses petites querelles et ses tics, partisane, exagérant et trahissant tous les défauts de son homme (quitte à le tromper, par ailleurs, avec ses disciples et tout passant).
Seize octobre mil neuf cent trente-neuf : J’ai joui infiniment : de me lever tard, de lire dans mon lit, de me promener dans Paris, d’aller au cinéma, au bordel, de ne voir que rarement mes amis, de ne pouvoir rencontrer que deux ou trois heures mes maîtresses, de songer indéfiniment, de lire, d’écrire quand j’étais las de ne rien faire, de voyager quelquefois.
Vingt-six novembre mil neuf cent trente-neuf : C’était une Basquaise, au profil fin, aux merveilleux seins gonflés et fragiles comme des grains de muscat. Elle était si pure qu’elle ne voulait pas gamahucher les femmes ni en être gamahuchée et qu’on respectait cette intégrité. Elle me suçait avec une bouche simple et pourtant fine. Je suppose que restée paysanne elle aurait trait les vaches avec le même air gaîment digne, avec ce soin consacré.
Vingt-trois décembre mil neuf cent trente-neuf : Est-ce à cause de ma vérole que je n’ai pas eu d’enfants ? Peut-être, mais sûrement aussi par crainte de la pauvreté.
Vingt-trois février mil neuf cent quarante : J’avais dû renoncer physiquement à elle parce que pour la satisfaire encore il me fallait épuiser ma santé, me fouetter. Et puis surtout, j’ai besoin de la femme mais seulement pour de courtes minutes. Les longues heures de mollesse sur un divan m’ennuient et me donnent du remords. Seulement, chaque jour contempler pendant un quart d’heure une paire de beaux seins.
Vingt-quatre avril mil neuf cent quarante : Je viens de passer deux jours en Normandie, aux Andelys où je vais souvent. Aussitôt que la pluie s’est étendue, je n’ai pu rester et suis rentré à Paris. J’aurais pu supporter et goûter cette tristesse si dans l’hôtel je n’avais été parqué avec de vieilles Anglaises qui gueulaient des platitudes dans un cockney insolent. (…)
Tous ces villages : les Andelys, Lyons sont charmants en dépit de toutes les ordures que le « tourisme » a déposées sur eux.
Trente mai mil neuf cent quarante : Hier, rencontré dans un restaurant, Giraudoux qui déjeunant seul avec son caniche et sa courte honte, m’invite à sa table. Il paraît plus que gêné par sa grotesque aventure à l’Information, content d’en être sorti. En France, nous sommes tous contents après une démission ou une retraite (Moi, par exemple, vis-à-vis de La N.R.F. où je n’ai jamais sérieusement combattu pour la virilité). Il se désolidarise tranquillement du régime dont il a été pourtant toute sa vie le fonctionnaire gourmand de sinécures, de décorations, dont il s’est fait le chantre sournoisement officiel.
Cinq juin mil neuf cent quarante : J’ai vécu à Paris, je me promenais mollement sur le Quai Conti et je caressais des femmes dans des bordels. Il faut bien remplir sa destinée de décadent, mais que n’ai-je craché une bonne fois.
Cinq mars mil neuf cent quarante-trois : Les Bretonnes ont souvent de très beaux seins, très saillants, très découplés et très blancs. Elles sont chaudes, d’une sensualité tendre où la facilité n’exclut pas la profondeur. Les plus beaux seins pour mon goût furent ceux d’une Bretonne dans un bordel en 1916 et ceux d’une putain anglaise à Londres en 1919.
 

3 février 2020


Je suis bien en peine de raconter quoi que ce soit sur ce qui se passe à Rouen en ce début deux mille vingt. La ville est plus endormie que jamais. Tout ce que je peux dire c’est qu’il y pleut presque tous les jours. De quoi parle-t-on dans les cafés ? De foute et du temps qu’il fait. Jamais un mot sur la prochaine élection municipale. Elle semble n’intéresser que les candidats des différentes listes et leur entourage. Ceux-ci organisent de petites réunions ici ou là. Sans doute sont-ils aussi sur le marché le dimanche matin, mais comme ils se lèvent tard et que je me lève tôt, je n’ai pas l’occasion de le vérifier.
                                                              *
Ce dimanche est cependant un jour particulier, l’une des très rares dates palindromes, le 02-02-2020, jour 33 d’une année qui en compte encore 333.
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La bonne nouvelle du jour : le barbu buté chef des Gilets Jaunes dont Jean-Luc Mélenchon s’était enamouré vient de s’acheter une Jaguar.
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Une presque quadragénaire qui ne voit pas le temps passer : « Nous les jeunes, on tient pas les comptes. »
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Dire, comme je l’entends ce dimanche place du Vieux, « Je vais y aller en deux roues. » vous range également dans une certaine catégorie d’âge.
 

1er février 2020


On peut toujours compter sur Pierre Louÿs pour en raconter de salaces, à preuve ce journal érotique titré Enculées publié par la Bourdonnaye en complément des Sonnets libertins. L’écrivain y recense les prostituées qu’il a sodomisées dans sa jeunesse, entre mil huit cent quatre-vingt-douze et mil neuf cent sept. Parmi celles-ci, cinq qui opéraient dans cette ville devenue plus ou moins la mienne.
Rouen, rue des Espagnols (Jeanne ?) :
Belle fille brune, très poilue jusqu’au trou de l’anus et dans le sillon. Environ vingt ans.
S’est fait enculer sans difficulté, à genoux sur son lit.
C’est une de celles avec qui j’ai eu le plus de plaisir à le faire.
Rouen, rue des Espagnols :
Fille courte et brune, assez grasse.
La maquerelle m’avait prévenu qu’elle se laissait enculer, mais ne lui avait pas dit qu’elle me prévenait.
Quand j’ai fait la proposition, la fille s’est écriée :
« Ben, t’es bien tombé ! je suis justement pour ça ! »
Elle avait dit cette phrase avec tant d’entrain que j’ai songé à passer toute la nuit avec elle ; mais après l’acte je suis parti.
Perdu de vue.
Rouen, rue des Espagnols :
Affreuse fille vieille et laide, mais grande. Avait dû être belle.
Tout à fait habituée à l‘acte. Respectueuse et obéissante ; ne demandant ni précautions ni égards.
Malgré sa vieillesse, je l’ai prise trois fois comme pis-aller. Elle m’intéressait par son abjection.
Rouen, rue des Cordeliers :
Affreuse fille, presque contrefaite. Je l’ai enculée au bord du lit avec un certain dégout. Elle paraissait souffrir.
Rouen, passage de l’Hôtel-de-Ville :
Belle fille, grande, jeune, jouisseuse et très putain. Se vante d’être « la plus putain de la maison ».
Je l’ai revue trois fois. Elle se fait enculer en fermant les yeux et en se mordant la lèvre comme en jouissance, et elle aime « tout ce qui est cochon ».
Deux fois je l’ai enculée à genoux sur son lit, et une fois s’asseyant sur moi couché. S’y est très bien prise.
Elle est brune, avec beaucoup de poils.
En 1906 j’ai appris qu’elle avait quitté Rouen pour Paris. Etait alors, paraît-il, dans une maison de rendez-vous de la rue de l’Arcade.
Outre Rouen, Pierre Louÿs s’introduit à Abbeville, Epernay, Toulon, Bayonne et Paris. Dans cette dernière ville, voici Marie, quai des Tuileries :
Fille très jeune, 15 ou 16 ans, et jolie, mais de la plus basse prostitution, en cheveux, sous les ponts.
Tout à fait habituée à la sodomie, elle se l’est fait faire en plein air sous le quai, vers 11h du soir, sans difficulté. Coût : 5 F.
Grand voyageur et adepte de ce que l’on nomme aujourd’hui le tourisme sexuel, Pierre Louÿs visite à fond Séville, Naples et Louqsor. Dans cette première ville, voici Mariquita, dans la petite rue qui donne rue O’Donnell :
Enorme maquerelle obèse, qui fournissait des petites filles chez elle. Aussi grande que grosse. 40 ans environ.
Un jour où elle n’avait personne, elle s’est offerte à remplacer ses petites clientes. J’ai accepté à condition que ce fût en cul.
                                                              *
La rue des Espagnols n’existe plus, remplacée plus ou moins par la triste rue Molière. La rue des Cordeliers, parallèle au bas de la rue de la Jeanne, a totalement disparu. Reste le passage de l’ancien Hôtel-de-Ville, où l’on ne croise qu’un fleuriste.
 

31 janvier 2020


Il est rare que le mercredi soit choisi par les syndicats pour défiler à Paris. C’est le cas en ce dernier de janvier. Je me renseigne. La grève n’aura aucune incidence sur les trains et pas davantage sur les métros. La manifestation ne passera pas par mes quartiers.
Je peux donc me charger de livres. Un sac à vendre chez Book-Off au bout d’un bras, un autre de déjà vendus dans le dos, j’échappe à l’averse entre chez moi et la gare.
Dans le sept heures cinquante-sept je dépose mon fardeau sur le siège à côté du mien, lis Ornement et crime d’Adolf Loos pendant une heure vingt, puis le reprends pour aller à pied jusqu’au Bistrot d’Edmond.
A dix heures, j’obtiens de Book Off sept euros trente pour la moitié de mon chargement puis cherche dans quoi les investir. Un livre qui m’intéresserait est bouclé derrière une vitrine. C’est Journal de Valery Larbaud publié chez Gallimard. Il affiche trente euros. M’en détournant, je dépense quatre euros pour quatre livres.
Vers onze heures quinze j’ai à peine le temps de me poster près d’un des bancs de la placette de Quatre Septembre que je vois arriver celui qui vient au nom de mon acheteur me débarrasser de la seconde partie de mon fardeau. L’affaire est vite faite et grâce au métro Huit je suis à midi moins le quart au Péhemmu chinois de la rue du Faubourg Saint-Antoine.
-Bonne année du Rat, dis-je à la gentille serveuse.
-On espère qu’elle va être bonne, me répond-elle.
-Oui, cela commence mal, lui dis-je.
-Mais cela va s’arranger, conclut-elle.
Le coronavirus n’a pas l’air de porter préjudice à l’endroit, Des pauvres y placent toujours l’argent de leur maigre retraite ou de leurs minima sociaux dans des jeux à perdre. La plupart sont des habitués appelés par leur prénom, tutoyés et tutoyant.
-Je veux te souhaiter une bonne année, dit l’un à la patronne, comment on dit en chinois ?
-C’est trop compliqué pour toi.
Mon habituel repas terminé, j’entre au second Book-Off et y trouve Lettres d’Oscar Wilde, que publie Gallimard, à sept euros, un prix suffisamment raisonnable pour que le fasse mien.
Dans le métro Huit qui me ramène vers Saint-Lazare monte à République un garçon asiatiqueté dont le masque protecteur est aussi élégant que le manteau. Nul(le) ne lui fait l’offense de s’écarter. Lorsque je descends à Opéra, c’est avec l’intention de prendre la correspondance du Trois mais mu par l’habitude, je prends la sortie.
Tu n’as plus qu’à aller à pied jusqu’à La Ville d’Argentan, âne bâté.
                                                                  *
Au Book-Off de Quatre Septembre,  une grosse femme laide au téléphone: « Je préfère l’autre Book-Off, y sont pas sympas ici. Et puis, je peux pas saquer Paris. Que des violeurs partout. »
                                                                  *
Autre achat du jour, le petit livre de Pierre Louÿs, publié à la Bourdonnaye, Sonnets libertins suivi de Enculées – Journal érotique,. Parmi ces dernières quelques Rouennaises.
 

30 janvier 2020


Pendant la Première Guerre mondiale, Gertrud fait la connaissance d’un homme et de l’amour – ses parents l’obligent à avorter. Elle se retire, selon l’expression d’Adalbert de Chamisso, dans son fort le plus intérieur ». écrit joliment Hanns Zischler dans sa préface aux Lettres de Gertrud Kollmar.
Ces lettres, envoyées à sa sœur Hilde refugiée en Suisse depuis l’arrivée au pouvoir des nazis, sont publiées chez Christian Bourgois. Je les ai lues dans la collection de poche Titres avant de les trouver pour le même prix (un euro) en édition grand format illustrée par la photo de l’auteure dont voici le résumé de la vie.
Gertrud Chodziesner naît en mil huit cent quatre-vingt-quatorze dans une famille de la grande bourgeoisie juive. Elle a pour cousin Walter Benjamin. Elle publie son premier recueil de poésies en mil neuf cent dix-sept sous le nom de Gertrud Kolmar, puis, après la mort de sa mère en mil neuf cent trente, La Mère juive Ses sœurs et ses frères, émigrés à l’étranger, veulent lui faire quitter l’Allemagne mais elle refuse d’abandonner son père. Il sera déporté en septembre mil neuf cent quarante-deux et elle-même envoyée à Auschwitz en février mil neuf cent quarante-trois.
De ma lecture, ces trois extraits :
Vois-tu, ce travail collectif, c’est quelque chose que je n’ai jamais vraiment pu comprendre. Je pourrais à la rigueur m’imaginer la chose chez des gens de médiocre talent, mais je suis absolument incapable de me figurer la façon dont les frères Goncourt par ex. ont pu travailler ensemble à leurs romans. A Hilde, Berlin, le quinze janvier mil neuf cent quarante
Certes, je me méfie toujours un peu de l’éloge boiteux des amis, mais aucun de nous ne souffre de coquetterie mentale, nous disons franchement quand quelque chose ne nous plaît pas et nous tolérons les objections, ce qui nous préserve de devenir, comme feu le maréchal Lyautey nommait l’état-major français, « une société d’admiration mutuelle ». A Hilde, Berlin, le quatorze juillet mil neuf cent quarante
Oui, je me souviens qu’un jour, à Döberitz, un camarade m’avait dit : « Vous parlez comme Martin Luther. » Parce que j’avais dit : « L’essuie-main est sale outre mesure. » A Hilde, le seize décembre mil neuf cent quarante et un
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Surprise d’apprendre que l’expression « société d’admiration mutuelle » qu’il m’est arrivé d’employer, notamment pour qualifier les artistes plasticiens locaux issus de ce qu’on appelait autrefois l’Ecole des Beaux-Arts, était due à ce militaire.
 

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