Dernières notes
Loïc Boyer
Je suis l’auteur de textes courts qui furent publiés depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze dans des revues littéraires en France (Supérieur Inconnu, Supplément d’Ame, Nouvelle Donne, Le Bord de l’Eau, Pris de Peur, l’Art du Bref, Sol’Air, Gros Textes, Salmigondis, Verso, Décharge, Bulle, Filigranes, Diérèse, Martobre, Comme ça et Autrement, (Cahier d’) Ecritures, La Nef des Fous), en Belgique (Traversées, Ecrits Vains, L’Arbre à Plumes, Inédit Nouveau, Bleu d’Encre), au Canada (Les Saisons Littéraires) et en Italie (Les Cahiers du Ru).
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.
Les courageuses Editions du Chardon ont publié en mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Erotica, un recueil de vingt-huit de ces textes, illustré par Isabelle Pio et Antoine Lopez et préfacé par Sarane Alexandrian, toujours disponible auprès de moi.
Je suis également l’auteur d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans ou récits à ce jour inédits.
Depuis le onze novembre deux mille six, je publie mon Journal via Internet, un temps sous-titré Persiflages, moquages et autres énervages mâtinés de complimentages et de contentages. Sa première partie est lisible chez Eklablog, la deuxième ici.
Je vis au centre de Rouen dans un ancien monastère où autrefois les Sœurs de la Miséricorde se vouaient à l’éducation des jeunes filles.
12 février 2026
Après une succession de draches nocturnes, une pluie résiduelle me conduit ce mercredi à prendre le bus Effe Sept pour rejoindre la Gare de Rouen et son sept heures vingt-six terminus Paris. Dans la voiture Trois, j’ai pour voisin un jeune homme endormi et comme lecture La Reine du silence de Marie Nimier, candidate sur la liste « sans étiquette » de Marc-Antoine Jamet aux Municipales de Val-de-Reuil. Un livre qui commence ainsi : Mon père a trouvé la mort un vendredi soir, il avait 36 ans. Son Aston Martin DB 4 s’est écrasée contre le parapet du pont qui enjambe le carrefour des routes nationales 307 et 311, à quelques kilomètres de Paris. Un livre qu’elle a écrit quand elle tentait d’obtenir son permis de conduire devenu nécessaire depuis son installation en Normandie.
À l’arrivée dans la capitale, je choisis de rester à l’abri en prenant les métros Quatorze et Huit. Remonté en surface à Ledru Rollin, je trouve le Camélia fermé et devant son rideau métallique l’un des fils de la maison et deux potentiels clients. « On attend la clé », me dit le premier. L’autre fils a oublié de se réveiller. Il est actuellement dans le métro à Bastille.
Comme un semblant d’éclaircie est d’actualité je vais au Marché d’Aligre. Chez Émile, encore de la nippe. Chez Amine, toujours les mêmes livres.
Le Camélia ouvert, je m’installe à une table pour le café puis retrouve Marie Nimier racontant son écrivain de père, homme alcoolique et violent. J’apprends que j’aurais pu aller sur sa tombe à Saint-Brieuc cet automne. Personne ne nous a jamais proposé d’aller sur la tombe de notre père quand nous étions enfants. Nous passions pourtant nos vacances d’été dans la région. Nous descendions du train à Saint-Brieuc, puis nous prenions l’autocar jusqu’à Saint-Quay-Portrieux. Une femme au casque de spéléologue vient relever le compteur d’eau de l’immeuble qui bizarrement se trouve dans la cave du bar où l’on accède par une trappe derrière le comptoir. Il y a une rivière qui coule sous l’Opéra Garnier, apprends-je de la conversation des habitués qui sont dans le bâtiment.
À onze heures, je suis devant le café Tonton Lulu où j’ai rendez-vous avec un jeune homme qui m’a acheté deux livres épais pour huit euros. Deux minutes après arrive mon acheteur. Il me donne un billet de dix. « Je dois avoir deux euros », lui dis-je. « Ce n’est pas la peine, ce n’est pas cher. » Je le remercie et lui souhaite une bonne lecture.
Chez Book-Off je ne cesse d’être gêné par une mollassonne. Énervé, je ressors de là avec seulement deux livres à un euro : Quelques Historiettes ou petit éloge de l’anecdote en littérature de Jacques Bonnet (Denoël) et Munkey Diaries de Jane Birkin (Fayard), le premier volume de son journal, j’ai aimé le second on ne peut plus impudique.
Il pleut encore un peu quand je descends dans le métro. J’apprends que la ligne Huit est à l’arrêt à cause d’un bagage oublié. Demi-tour. Le prochain bus Soixante-Seize est dans dix-sept minutes. Pas d’abribus. Je traverse la rue et entre au Rallye. Longtemps que je n’ai pas déjeuné dans ce Péhemmu chinois. Je choisis le hareng pommes à l’huile et l’andouillette pommes sautées. Une de mes voisines parle de sa fille adolescente qui ne sort plus de sa chambre même pour manger. « Là, il faut commencer à s’inquiéter », lui dit l’autre.
Sorti, je retraverse et, miracle, un bus Soixante-Seize est annoncé dans cinq minutes. J’en descends à l’arrêt Hôtel de Ville d’où je rejoins le sous-sol du Book-Off de Saint-Martin. Las, on y entend encore cette foutue radio Chérie avec ses publicités crétinisantes pour les supermarchés et la Saint-Valentin « Il faut marquer le coup ». Point de livres à un euro pour moi mais le Routard Bretagne Sud deux mille vingt-deux deux mille vingt-trois à quatre euros que je ne laisse pas passer. Au rez-de-chaussée, dans le rayon Art des Beaux Livres à deux euros, je prélève Massacres d’André Masson (Skira Seuil). En payant, je me plains à l’employé de la radio affligeante. « On a voulu changer, me dit-il, on remettra Fip demain. »
Il ne pleut plus quand je rejoins L’Opportun. J’y termine La Reine du silence (le surnom que son père lui donnait) de Marie Nimier, son histoire à travers celle de son père, l’une comme l’autre accidentées. Ah, Nimier, comme l’écrivain ? Ou : Vous êtes parente de l’écrivain ? Ou encore : Vous avez un rapport avec l’écrivain ? Oui, un rapport avec l’écrivain, c’est le moins que l’on puisse dire. Je pense toujours qu’ils parlent de mon père, mais il est arrivé plusieurs fois qu’ils parlent de moi. Ils me demandaient si j’avais un rapport avec Marie Nimier. C’est une question assez troublante, en vérité.
La numérotation des voitures du seize heures quarante pour Rouen est inversée. Pour être en face de l’escalier mécanique à l’arrivée, je m’installe dans la voiture Quinze à une place dont heureusement personne ne vient me déloger. Je suis d’humeur mauvaise. Comme chaque année dans les jours qui précèdent le seize février.
Ce mercredi, entrer en Normandie, c’est entrer dans la pluie. En conséquence, c’est avec l’aide d’un bus Effe Sept que je rejoins la maison.
*
J’écris souvent dans le Rouen-Paris. C’est une ligne propice aux divagations. Je prends ce train plusieurs fois par semaine, j’y ai mes habitudes, je m’y sens comme à la maison. Beaucoup de gens dorment, surtout au retour, moi je noircis des pages, mais il est rare que je les relise. (Marie Nimier, La Reine du silence)
À l’arrivée dans la capitale, je choisis de rester à l’abri en prenant les métros Quatorze et Huit. Remonté en surface à Ledru Rollin, je trouve le Camélia fermé et devant son rideau métallique l’un des fils de la maison et deux potentiels clients. « On attend la clé », me dit le premier. L’autre fils a oublié de se réveiller. Il est actuellement dans le métro à Bastille.
Comme un semblant d’éclaircie est d’actualité je vais au Marché d’Aligre. Chez Émile, encore de la nippe. Chez Amine, toujours les mêmes livres.
Le Camélia ouvert, je m’installe à une table pour le café puis retrouve Marie Nimier racontant son écrivain de père, homme alcoolique et violent. J’apprends que j’aurais pu aller sur sa tombe à Saint-Brieuc cet automne. Personne ne nous a jamais proposé d’aller sur la tombe de notre père quand nous étions enfants. Nous passions pourtant nos vacances d’été dans la région. Nous descendions du train à Saint-Brieuc, puis nous prenions l’autocar jusqu’à Saint-Quay-Portrieux. Une femme au casque de spéléologue vient relever le compteur d’eau de l’immeuble qui bizarrement se trouve dans la cave du bar où l’on accède par une trappe derrière le comptoir. Il y a une rivière qui coule sous l’Opéra Garnier, apprends-je de la conversation des habitués qui sont dans le bâtiment.
À onze heures, je suis devant le café Tonton Lulu où j’ai rendez-vous avec un jeune homme qui m’a acheté deux livres épais pour huit euros. Deux minutes après arrive mon acheteur. Il me donne un billet de dix. « Je dois avoir deux euros », lui dis-je. « Ce n’est pas la peine, ce n’est pas cher. » Je le remercie et lui souhaite une bonne lecture.
Chez Book-Off je ne cesse d’être gêné par une mollassonne. Énervé, je ressors de là avec seulement deux livres à un euro : Quelques Historiettes ou petit éloge de l’anecdote en littérature de Jacques Bonnet (Denoël) et Munkey Diaries de Jane Birkin (Fayard), le premier volume de son journal, j’ai aimé le second on ne peut plus impudique.
Il pleut encore un peu quand je descends dans le métro. J’apprends que la ligne Huit est à l’arrêt à cause d’un bagage oublié. Demi-tour. Le prochain bus Soixante-Seize est dans dix-sept minutes. Pas d’abribus. Je traverse la rue et entre au Rallye. Longtemps que je n’ai pas déjeuné dans ce Péhemmu chinois. Je choisis le hareng pommes à l’huile et l’andouillette pommes sautées. Une de mes voisines parle de sa fille adolescente qui ne sort plus de sa chambre même pour manger. « Là, il faut commencer à s’inquiéter », lui dit l’autre.
Sorti, je retraverse et, miracle, un bus Soixante-Seize est annoncé dans cinq minutes. J’en descends à l’arrêt Hôtel de Ville d’où je rejoins le sous-sol du Book-Off de Saint-Martin. Las, on y entend encore cette foutue radio Chérie avec ses publicités crétinisantes pour les supermarchés et la Saint-Valentin « Il faut marquer le coup ». Point de livres à un euro pour moi mais le Routard Bretagne Sud deux mille vingt-deux deux mille vingt-trois à quatre euros que je ne laisse pas passer. Au rez-de-chaussée, dans le rayon Art des Beaux Livres à deux euros, je prélève Massacres d’André Masson (Skira Seuil). En payant, je me plains à l’employé de la radio affligeante. « On a voulu changer, me dit-il, on remettra Fip demain. »
Il ne pleut plus quand je rejoins L’Opportun. J’y termine La Reine du silence (le surnom que son père lui donnait) de Marie Nimier, son histoire à travers celle de son père, l’une comme l’autre accidentées. Ah, Nimier, comme l’écrivain ? Ou : Vous êtes parente de l’écrivain ? Ou encore : Vous avez un rapport avec l’écrivain ? Oui, un rapport avec l’écrivain, c’est le moins que l’on puisse dire. Je pense toujours qu’ils parlent de mon père, mais il est arrivé plusieurs fois qu’ils parlent de moi. Ils me demandaient si j’avais un rapport avec Marie Nimier. C’est une question assez troublante, en vérité.
La numérotation des voitures du seize heures quarante pour Rouen est inversée. Pour être en face de l’escalier mécanique à l’arrivée, je m’installe dans la voiture Quinze à une place dont heureusement personne ne vient me déloger. Je suis d’humeur mauvaise. Comme chaque année dans les jours qui précèdent le seize février.
Ce mercredi, entrer en Normandie, c’est entrer dans la pluie. En conséquence, c’est avec l’aide d’un bus Effe Sept que je rejoins la maison.
*
J’écris souvent dans le Rouen-Paris. C’est une ligne propice aux divagations. Je prends ce train plusieurs fois par semaine, j’y ai mes habitudes, je m’y sens comme à la maison. Beaucoup de gens dorment, surtout au retour, moi je noircis des pages, mais il est rare que je les relise. (Marie Nimier, La Reine du silence)
10 février 2026
Ce lundi neuf février est le jour de mon rendez-vous à la pharmacie Anton & Willem près du Square Verdrel. Je dois y recevoir la deuxième dose du vaccin contre le zona. Mon rendez-vous est à neuf heures et quart. Je suis bien sûr en avance. Comme les deux pharmaciennes n’ont pas d’autre client, elles peuvent sans attendre se pencher sur mon cas.
L’une prépare le matériel. L’autre remplit les documents. Je lui dis que la vaccination contre le tétanos ne sera pas nécessaire car mon médecin traitant a mis à jour mon carnet de vaccination qu’il avait négligé de remplir. Le prochain rappel est pour deux mille trente-deux, ce qui me laisse rêveur. En revanche, ce médecin a fait disparaître du nouveau carnet de vaccination qu’il m’a donné la vaccination contre les maladies à pneumocoques et la première dose du vaccin contre le zona. Peut-être n’est-il pas satisfait de me voir recourir à la concurrence. « On va retrouver tout cela sur Ameli. »
Sa consœur, ayant préparé ma dose à l’arrière, m’appelle. Je m’assois sur la chaise pliante blanche dans le réduit du bas de l’escalier. Je choisis l’épaule gauche. Elle me pique sans que je sente grand-chose. Me voilà tranquille avec cette vaccination qui n’a lieu qu’une fois dans sa vie.
Il me restera à subir le rappel de vaccination annuelle contre la grippe à l’automne. Quant au Covid, comme prochainement j’entre dans un âge où il est recommandé de faire deux rappels par an, ce sera tous les six mois. Plus le temps passe, plus mes défenses immunitaires décroissent Ça s’appelle la vieillesse. Le message est clair. Il est temps que tu laisses la place.
*
La vieillesse dans toute sa caricature, c’est la tête de Jack Lang. Voulant y échapper par la chirurgie esthétique, le voici transformé en fruit confit, momifié de son vivant.
L’une prépare le matériel. L’autre remplit les documents. Je lui dis que la vaccination contre le tétanos ne sera pas nécessaire car mon médecin traitant a mis à jour mon carnet de vaccination qu’il avait négligé de remplir. Le prochain rappel est pour deux mille trente-deux, ce qui me laisse rêveur. En revanche, ce médecin a fait disparaître du nouveau carnet de vaccination qu’il m’a donné la vaccination contre les maladies à pneumocoques et la première dose du vaccin contre le zona. Peut-être n’est-il pas satisfait de me voir recourir à la concurrence. « On va retrouver tout cela sur Ameli. »
Sa consœur, ayant préparé ma dose à l’arrière, m’appelle. Je m’assois sur la chaise pliante blanche dans le réduit du bas de l’escalier. Je choisis l’épaule gauche. Elle me pique sans que je sente grand-chose. Me voilà tranquille avec cette vaccination qui n’a lieu qu’une fois dans sa vie.
Il me restera à subir le rappel de vaccination annuelle contre la grippe à l’automne. Quant au Covid, comme prochainement j’entre dans un âge où il est recommandé de faire deux rappels par an, ce sera tous les six mois. Plus le temps passe, plus mes défenses immunitaires décroissent Ça s’appelle la vieillesse. Le message est clair. Il est temps que tu laisses la place.
*
La vieillesse dans toute sa caricature, c’est la tête de Jack Lang. Voulant y échapper par la chirurgie esthétique, le voici transformé en fruit confit, momifié de son vivant.
9 février 2026
Il arrive que le carillon se donne à entendre hors du traditionnel concert du samedi matin. C’est le cas ce samedi à quatorze heures vingt alors que je me dirige vers mon café lecture. Le carillonneur joue Comme de bien entendu, un air qui ne doit être reconnu que par les plus vieux des passants du parvis de la Cathédrale.
Je trouve place à l’une de mes tables préférées et mon café bu ouvre la biographie d’Honoré de Balzac signée Pierre Sipriot. Au temps où l’écrivain se lançait dans sa ruineuse affaire d’imprimerie, Alfred de Vigny le voyait ainsi : Un jeune homme très sale, très maigre, très bavard, s’embrouillant dans ce qu’il disait et écumant en parlant parce que toutes ses dents d’en haut manquaient à sa bouche trop humide.
Ma bourgeoise voisine raconte à sa semblable amie qu’elle est allée au Printemps pour acheter un parfum citron caviar avec vingt-cinq pour cent de réduction pour la Saint-Valentin. Elle parle pendant une heure de son nouvel appartement dans la rue Thouret, le déménagement, le vase du dix-septième cassé, les travaux prévus, etc. « Bon, et toi ? », demande-elle enfin. « Oh, rien de nouveau ». Elle est inscrite sur une application de rencontres et vient d’avoir deux déceptions, un qui est arrivé avec son cigarillo, un qui lui a envoyé une photo de son torse nu. « Ta fille, elle cherche aussi ? » « Oui, elle est en contact avec quelqu’un depuis plus d’un an. » « Elle l’a rencontré ? » « Non. »
Un trio occupe une autre table, dont un restaurateur du coin qui déclare tranquillement que lorsqu’il va au cinéma à Évreux il se gare avec une carte d’handicapé. « C’est celle de Franck. Je l’ai photocopiée et plastifiée. Il est pas au courant. C’est tentant toutes ces places en bleu. T’en vois beaucoup, toi, des handicapés au cinéma ? »
Sont là aussi deux Cauchoises de passage. « Qui eût cru qu’on aurait venu à Rouen », se réjouit l’une avant de se plaindre de sa corpulence : « Quand t’as des enfants, tout ça, tu peux pas retourner à une taille hyper fine. » « Non, t’en garde toujours. »
Comme de bien entendu, ce n’est pas encore cette fois que je vais sortir d’ici avec une bonne opinion des autochtones.
Avant de refermer la bio de Balzac, je note ceci, cité par Pierre Sipriot, de Benjamin Constant en mil huit cent treize : Il y a deux sortes de barbarie, l’une qui précède les siècles éclairés, l’autre qui leur succède. A n’en pas douter, nous sommes dans la seconde branche de l’alternative.
*
Au Marché du Clos Saint-Marc, ce dimanche matin, je me procure une part de couscous à la rôtisserie des Trois Rivières et un neufchâtel Le Cœur Normand à une fromagerie sans nom.
Par la faute des émissions religieuses de France Culture, j’écoute la matinale de France Inter et me réjouis de l’absence ce jour de l’insupportable Ali Baddou. François-Régis Gaudry y parle du neufchâtel, « une très bonne idée de cadeau pour la Saint-Valentin » avec François Olivier, le fromager rouennais de la rue de l'Hôpital. Il conclut en prétendant qu’il faut prononcer « neuffechâtel » et non pas « neuchâtel ». Comme de mal entendu.
Je trouve place à l’une de mes tables préférées et mon café bu ouvre la biographie d’Honoré de Balzac signée Pierre Sipriot. Au temps où l’écrivain se lançait dans sa ruineuse affaire d’imprimerie, Alfred de Vigny le voyait ainsi : Un jeune homme très sale, très maigre, très bavard, s’embrouillant dans ce qu’il disait et écumant en parlant parce que toutes ses dents d’en haut manquaient à sa bouche trop humide.
Ma bourgeoise voisine raconte à sa semblable amie qu’elle est allée au Printemps pour acheter un parfum citron caviar avec vingt-cinq pour cent de réduction pour la Saint-Valentin. Elle parle pendant une heure de son nouvel appartement dans la rue Thouret, le déménagement, le vase du dix-septième cassé, les travaux prévus, etc. « Bon, et toi ? », demande-elle enfin. « Oh, rien de nouveau ». Elle est inscrite sur une application de rencontres et vient d’avoir deux déceptions, un qui est arrivé avec son cigarillo, un qui lui a envoyé une photo de son torse nu. « Ta fille, elle cherche aussi ? » « Oui, elle est en contact avec quelqu’un depuis plus d’un an. » « Elle l’a rencontré ? » « Non. »
Un trio occupe une autre table, dont un restaurateur du coin qui déclare tranquillement que lorsqu’il va au cinéma à Évreux il se gare avec une carte d’handicapé. « C’est celle de Franck. Je l’ai photocopiée et plastifiée. Il est pas au courant. C’est tentant toutes ces places en bleu. T’en vois beaucoup, toi, des handicapés au cinéma ? »
Sont là aussi deux Cauchoises de passage. « Qui eût cru qu’on aurait venu à Rouen », se réjouit l’une avant de se plaindre de sa corpulence : « Quand t’as des enfants, tout ça, tu peux pas retourner à une taille hyper fine. » « Non, t’en garde toujours. »
Comme de bien entendu, ce n’est pas encore cette fois que je vais sortir d’ici avec une bonne opinion des autochtones.
Avant de refermer la bio de Balzac, je note ceci, cité par Pierre Sipriot, de Benjamin Constant en mil huit cent treize : Il y a deux sortes de barbarie, l’une qui précède les siècles éclairés, l’autre qui leur succède. A n’en pas douter, nous sommes dans la seconde branche de l’alternative.
*
Au Marché du Clos Saint-Marc, ce dimanche matin, je me procure une part de couscous à la rôtisserie des Trois Rivières et un neufchâtel Le Cœur Normand à une fromagerie sans nom.
Par la faute des émissions religieuses de France Culture, j’écoute la matinale de France Inter et me réjouis de l’absence ce jour de l’insupportable Ali Baddou. François-Régis Gaudry y parle du neufchâtel, « une très bonne idée de cadeau pour la Saint-Valentin » avec François Olivier, le fromager rouennais de la rue de l'Hôpital. Il conclut en prétendant qu’il faut prononcer « neuffechâtel » et non pas « neuchâtel ». Comme de mal entendu.
6 février 2026
Au Diable des Lombards, je me restaure ce premier mercredi de février ensoleillé de grosses crevettes mayonnaise et d’un cordon bleu maison sauce normande purée puis je vais à la pêche aux livres à un euro dans le sous-sol du Book-Off de Saint-Martin.
J’en remonte avec dans mon panier Iotékha’ de Robert Lalonde (Boréal Compact), Dans la nuit de Bicêtre de Marie Didier (L’un et l’autre Gallimard), Françoise Frenkel, portrait d’une inconnue de Corine Defrance (L’Arbalète Gallimard) doté d’un envoi de l’auteure « Pour Olivia de Fournas, ce récit de la vie d’une femme à travers l’Europe. Bonne lecture ! », Honoré de Balzac de Pierre Sipriot (L’Archipel) je voulais lire sa bio depuis ma relecture de Lettres à Madame Hanska l’année dernière, La Reine du silence de Marie Nimier (Folio), la fille de Roger, en course pour les Municipales de Val-de-Reuil, y évoque son père, et Sur les pas des Allemands et des Autrichiens en exil à Sanary, 1933 – 1945 édité par la Ville de Sanary-sur-Mer, un livre qui m’aurait été utile lorsque je parcourais les rues de cette ville à la recherche des villas les ayant abrités, Sanary dont il est question en boucle sur les chaînes d’info depuis qu’hier un collégien a poignardé sa prof d’arts plastiques.
Je rejoins L’Opportun et La Boîte verte de Michel Walberg, lui aussi souvent dans les cafés où Trônent, mafflus, pansus, les Assis, renouvelant à intervalles métronomiques le gros rouge des ballons où ils se mirent. Celui-ci a la bouche tordue, presque dans la joue, et une jambe de bois. Celui-là le nez et les joues couverts d’efflorescences, et le cheveu rare et roux. Un autre plonge la courbure de son nez dans l’écume d’un demi. Une femme entre deux âges et deux vins rognonne au coin d’une table. L’Opportun est moins pittoresque. A cette heure, on n’y boit que du café. Le serveur est tout réjoui car à midi, il avait déjà quinze euros de tips grâce aux touristes étrangers. « Deux petits-déjeuners, ça fait dix-sept euros. Ils te donnent vingt euros. Ils te disent de garder le reste. » Une femme entre qui veut « manger gratuit ». « Ah non ! Pas gratuit. Au revoir Madame. » Le cuisinier et lui se demandent pourquoi ne revient pas celui qui a oublié son sac à dos noir avec dedans un ordinateur. Mon voisin lit aussi, une biographie de Pissarro.
A la Gare Saint-Lazare, où j’attends le seize heures quarante du retour, près de moi sont deux « Africains ». L’un ouvre sa boîte verte et compte des billets de cinquante euros. « Trois fois dix ».
*
J’allais à New York à l’École française du Saint-Esprit. J’y allais, fils de surréalistes, avec Jean-Jacques Lebel, fils de surréalistes, et Aube Breton, fille du Paraclet même du surréalisme, André Breton. Il arrivait que ce fut le Paraclet même qui me conduisît à l’école ou m’en ramenât. J’ai gardé de lui l’image d’un homme plein de bontés, particulièrement s’il m’alimentait au sortir des classes de chocolats, fourrés de crème de coco, un délice pareil à son sourire. (Michel Waldberg La Boîte verte)
J’en remonte avec dans mon panier Iotékha’ de Robert Lalonde (Boréal Compact), Dans la nuit de Bicêtre de Marie Didier (L’un et l’autre Gallimard), Françoise Frenkel, portrait d’une inconnue de Corine Defrance (L’Arbalète Gallimard) doté d’un envoi de l’auteure « Pour Olivia de Fournas, ce récit de la vie d’une femme à travers l’Europe. Bonne lecture ! », Honoré de Balzac de Pierre Sipriot (L’Archipel) je voulais lire sa bio depuis ma relecture de Lettres à Madame Hanska l’année dernière, La Reine du silence de Marie Nimier (Folio), la fille de Roger, en course pour les Municipales de Val-de-Reuil, y évoque son père, et Sur les pas des Allemands et des Autrichiens en exil à Sanary, 1933 – 1945 édité par la Ville de Sanary-sur-Mer, un livre qui m’aurait été utile lorsque je parcourais les rues de cette ville à la recherche des villas les ayant abrités, Sanary dont il est question en boucle sur les chaînes d’info depuis qu’hier un collégien a poignardé sa prof d’arts plastiques.
Je rejoins L’Opportun et La Boîte verte de Michel Walberg, lui aussi souvent dans les cafés où Trônent, mafflus, pansus, les Assis, renouvelant à intervalles métronomiques le gros rouge des ballons où ils se mirent. Celui-ci a la bouche tordue, presque dans la joue, et une jambe de bois. Celui-là le nez et les joues couverts d’efflorescences, et le cheveu rare et roux. Un autre plonge la courbure de son nez dans l’écume d’un demi. Une femme entre deux âges et deux vins rognonne au coin d’une table. L’Opportun est moins pittoresque. A cette heure, on n’y boit que du café. Le serveur est tout réjoui car à midi, il avait déjà quinze euros de tips grâce aux touristes étrangers. « Deux petits-déjeuners, ça fait dix-sept euros. Ils te donnent vingt euros. Ils te disent de garder le reste. » Une femme entre qui veut « manger gratuit ». « Ah non ! Pas gratuit. Au revoir Madame. » Le cuisinier et lui se demandent pourquoi ne revient pas celui qui a oublié son sac à dos noir avec dedans un ordinateur. Mon voisin lit aussi, une biographie de Pissarro.
A la Gare Saint-Lazare, où j’attends le seize heures quarante du retour, près de moi sont deux « Africains ». L’un ouvre sa boîte verte et compte des billets de cinquante euros. « Trois fois dix ».
*
J’allais à New York à l’École française du Saint-Esprit. J’y allais, fils de surréalistes, avec Jean-Jacques Lebel, fils de surréalistes, et Aube Breton, fille du Paraclet même du surréalisme, André Breton. Il arrivait que ce fut le Paraclet même qui me conduisît à l’école ou m’en ramenât. J’ai gardé de lui l’image d’un homme plein de bontés, particulièrement s’il m’alimentait au sortir des classes de chocolats, fourrés de crème de coco, un délice pareil à son sourire. (Michel Waldberg La Boîte verte)
5 février 2026
Je retrouve Fernando Pessoa dans le sept heures vingt-six pour Paris ce mercredi. Une citation de lui est en épigraphe de La Boîte verte de Michel Waldberg, fils de Patrick et Isabelle dont j’ai lu la correspondance avec plaisir il y a quelque temps : Nous sommes ce que nous ne sommes pas. La vie est brève et triste. Le livre de Michel Waldberg commence ainsi : J’ai sous les yeux la boîte verte, elle, celle, vieille et vénérable, que j’ai toujours vue aux pieds de Patrick…
Du bus Vingt-Neuf je vois que le Bistrot d’Edmond a rouvert. Il était fermé administrativement pour trente jours à la suite d’une rixe démarrée dans le café avant de se poursuivre à la station Quatre Septembre (gaz lacrymogène et métro évacué). Ce bus Vingt-Neuf ne dévie plus le Marais. Après la place des Vosges, au bout de la rue du Pas de la Mule, il tourne à droite et je descends à Bastille Beaumarchais.
Le génie étincelle sous le ciel bleu. Je marche jusqu’au Marché d’Aligre et suis déçu d’y trouver les mêmes livres chez Amine et un retour de la nippe chez Émile.
Je reprends La Boîte verte au Camélia. Michel Waldberg y puise de quoi alimenter les souvenirs qu’il garde de ses parents, peu présents pour lui de leur vivant, de ses grands-parents paternels : Elle mourut au lieu-dit La Folie au volant de sa voiture qu’elle conduisait d’une main, cigarette à l’autre, elle, Mary Iris Connolly, ma grand-mère (…) Tandis que lui, Ernest Irving Waldberg, mon grand-père, dandy, gourmet, s’en alla mourir dans l’été, au sortir de table, victime d’un empoisonnement, le seize août 1928, à deux heures trente-cinq, boulevard du Touring-Club à Saint-Raphaël. et de son oncle : Cette mort syncopée préfigure pour moi celle de mon oncle John, son fils cadet, foudroyé dans une rue de La Rochelle, sa ville de prédilection, le trois novembre 1990 à dix heures du matin. Lui n’était pas, comme son père le docteur, sorti de table pour mourir, mais se livrait en ce matin d’automne à son passe-temps favori, bouler en aveugle par les rues de la cité, sous les arcades pareilles à une perspective de Chirico, ne stoppant qu’aux étalages des bouquinistes et aux comptoirs des cafés.
Cette fois, ma récolte de livres à un euro est bonne au Book-Off de Ledru Rollin : Naissances d’un écrivain Madame de Sévigné de Roger Duchêne (Fayard), L’Affaire Ruffini Enquête sur le plus grand mystère du monde de l’art de Vincent Noce (Libretto Phébus), Mes inconnues Solange, Denise, Mado d’Alain Defossé (Phébus), On vient chercher Monsieur Jean de Jean Tardieu (L’Imaginaire Gallimard) et Patagonie Express de Paul Theroux (Grasset).
*
Dans le métro parisien : « Je serai toujours d’accord pour prendre un café avec toi », « Je ne laisserai jamais de vaisselle dans l’évier », « Je regardrai (sic) tous les episodes (sic) avec toi ». Des publicités signées friend.com pour un objet électronique se portant autour du cou qui discute avec toi, entend tes conversations, assiste à tes réunions ou à tes verres entre amis.
Aux humains tenus en laisse par leur smartphone, il ne manquait qu’un collier.
Du bus Vingt-Neuf je vois que le Bistrot d’Edmond a rouvert. Il était fermé administrativement pour trente jours à la suite d’une rixe démarrée dans le café avant de se poursuivre à la station Quatre Septembre (gaz lacrymogène et métro évacué). Ce bus Vingt-Neuf ne dévie plus le Marais. Après la place des Vosges, au bout de la rue du Pas de la Mule, il tourne à droite et je descends à Bastille Beaumarchais.
Le génie étincelle sous le ciel bleu. Je marche jusqu’au Marché d’Aligre et suis déçu d’y trouver les mêmes livres chez Amine et un retour de la nippe chez Émile.
Je reprends La Boîte verte au Camélia. Michel Waldberg y puise de quoi alimenter les souvenirs qu’il garde de ses parents, peu présents pour lui de leur vivant, de ses grands-parents paternels : Elle mourut au lieu-dit La Folie au volant de sa voiture qu’elle conduisait d’une main, cigarette à l’autre, elle, Mary Iris Connolly, ma grand-mère (…) Tandis que lui, Ernest Irving Waldberg, mon grand-père, dandy, gourmet, s’en alla mourir dans l’été, au sortir de table, victime d’un empoisonnement, le seize août 1928, à deux heures trente-cinq, boulevard du Touring-Club à Saint-Raphaël. et de son oncle : Cette mort syncopée préfigure pour moi celle de mon oncle John, son fils cadet, foudroyé dans une rue de La Rochelle, sa ville de prédilection, le trois novembre 1990 à dix heures du matin. Lui n’était pas, comme son père le docteur, sorti de table pour mourir, mais se livrait en ce matin d’automne à son passe-temps favori, bouler en aveugle par les rues de la cité, sous les arcades pareilles à une perspective de Chirico, ne stoppant qu’aux étalages des bouquinistes et aux comptoirs des cafés.
Cette fois, ma récolte de livres à un euro est bonne au Book-Off de Ledru Rollin : Naissances d’un écrivain Madame de Sévigné de Roger Duchêne (Fayard), L’Affaire Ruffini Enquête sur le plus grand mystère du monde de l’art de Vincent Noce (Libretto Phébus), Mes inconnues Solange, Denise, Mado d’Alain Defossé (Phébus), On vient chercher Monsieur Jean de Jean Tardieu (L’Imaginaire Gallimard) et Patagonie Express de Paul Theroux (Grasset).
*
Dans le métro parisien : « Je serai toujours d’accord pour prendre un café avec toi », « Je ne laisserai jamais de vaisselle dans l’évier », « Je regardrai (sic) tous les episodes (sic) avec toi ». Des publicités signées friend.com pour un objet électronique se portant autour du cou qui discute avec toi, entend tes conversations, assiste à tes réunions ou à tes verres entre amis.
Aux humains tenus en laisse par leur smartphone, il ne manquait qu’un collier.
3 février 2026
Dans ma boîte à lettres, une mystérieuse carte postale représentant un verger en fleur sur fond de montagne enneigée avec l’inscription « Per molts anys ! » (« Pour de nombreuses années ! », une formule traditionnelle profondément ancrée dans la culture catalane, qui va au-delà d’un simple souhait d’anniversaire et exprime le désir de voir la personne vivre longtemps et en bonne santé, apprends-je d’une recherche). Pas d’indication d’expéditeur mais un texte tracé d’une écriture tremblée :
« Ah, une pérégrination sur le Canigou, notre montagne catalane, 1785 m, en hiver. Une merveille ! Mais vous avez la Cathédrale, certainement une Sainte Jeanne, en son sommet.
Bien que je ne fusse pas dans cette optique imprimée sur la feuille habillant les pensées d’Hugo von Hofmannsthal, c’est affamé que j’ai dévoré la recette pour cuisiner ces lentilles… « Chemins et rencontres » lentilles de contact.
Je découvris hasardeusement cet écrivain, ce penseur, par une connaissance, Comédien, jouant à l’Odéon les ou une part des, non, de La Lettre à Los Chandos Nrf/Poésie/Gallimard. L’âme d’un Giono (plutôt la capacité) que celle d’un Thalès ou Pythagore. Ne me reste plus qu’à faire preuve de caractères pour répondre. Joie à vous. »
La signature est illisible.
J’ai vendu, emballé dans une recette de cuisine, ce Chemins et rencontres d’Hugo von Hofmannsthal à un habitant de Saint-Féliu-d’Avall (Pyrénées-Orientales).
C’est la première fois que je reçois un remerciement de cette sorte.
Par coïncidence, si tout va bien, ma prochaine villégiature devrait se dérouler dans la grande ville proche de Saint-Féliu-d’Avall.
*
Dans ma boîte à lettres également, une circulaire en provenance de l’Unité de veille sociale et de lutte contre l’isolement de la ville de Rouen signée de notre bon Maire, Nicolas Mayer-Rossignol, Socialiste. Je suis « isolé socialement et/ou en situation de fragilité ». Que je m’inscrive donc au Plan d’Alerte Solidarités Séniors afin d’être prévenu en cas de crise épidémique, période de canicule ou de grand froid.
Comme les années précédentes, je déchire et poubelle.
« Ah, une pérégrination sur le Canigou, notre montagne catalane, 1785 m, en hiver. Une merveille ! Mais vous avez la Cathédrale, certainement une Sainte Jeanne, en son sommet.
Bien que je ne fusse pas dans cette optique imprimée sur la feuille habillant les pensées d’Hugo von Hofmannsthal, c’est affamé que j’ai dévoré la recette pour cuisiner ces lentilles… « Chemins et rencontres » lentilles de contact.
Je découvris hasardeusement cet écrivain, ce penseur, par une connaissance, Comédien, jouant à l’Odéon les ou une part des, non, de La Lettre à Los Chandos Nrf/Poésie/Gallimard. L’âme d’un Giono (plutôt la capacité) que celle d’un Thalès ou Pythagore. Ne me reste plus qu’à faire preuve de caractères pour répondre. Joie à vous. »
La signature est illisible.
J’ai vendu, emballé dans une recette de cuisine, ce Chemins et rencontres d’Hugo von Hofmannsthal à un habitant de Saint-Féliu-d’Avall (Pyrénées-Orientales).
C’est la première fois que je reçois un remerciement de cette sorte.
Par coïncidence, si tout va bien, ma prochaine villégiature devrait se dérouler dans la grande ville proche de Saint-Féliu-d’Avall.
*
Dans ma boîte à lettres également, une circulaire en provenance de l’Unité de veille sociale et de lutte contre l’isolement de la ville de Rouen signée de notre bon Maire, Nicolas Mayer-Rossignol, Socialiste. Je suis « isolé socialement et/ou en situation de fragilité ». Que je m’inscrive donc au Plan d’Alerte Solidarités Séniors afin d’être prévenu en cas de crise épidémique, période de canicule ou de grand froid.
Comme les années précédentes, je déchire et poubelle.
2 février 2026
Ayant quelques livres à vendre, je rejoins ce samedi après-midi la rue Beauvoisine afin de les proposer à la bouquinerie Théo-Phil. À l’origine spécialisée dans les livres religieux et philosophiques, elle a étendu son domaine. Je la trouve fermée. Pire que cela : défunte. Sur sa porte un panneau rouge d’agence immobilière l’indique à vendre. Aucune explication du libraire n’est affichée. Les livres sont en place comme si elle était ouverte. Dépité, je me demande quoi faire de mon sac.
La bouquinerie Les Mondes Magiques étant un peu plus haut, malgré le peu d’envie que j’ai d’y aller, je m’y présente. Je demande à son libraire, perché sur une chaise haute de ce qui fut autrefois le bar, s’il achète en ce moment. « Non, me répond-il du ton aimable qui le caractérise, je viens de rentrer un grand stock de livres. » Effectivement, la boutique est encombrée d’ouvrages empilés par terre.
Me voilà bien. Il n’y a plus désormais aucune bouquinerie de la ville de Rouen où je puisse espérer revendre des livres qui ne sont pas suffisamment en bon état pour être proposés au kilo à la sympathique libraire du Bibliovore.
*
Auparavant, ce même jour, déjeuner au Rocher de Cancale à Sotteville-lès-Rouen avec celle qui était la directrice de la dernière école maternelle où j’ai enseigné. Je l’avais avertie que la patronne, Martine, et son cuisinier de mari partaient en retraite le quinze février après cinquante-cinq ans de labeur, et qu’en conséquence, si on voulait être sûr de boire encore une fois un americano presque aussi bon que celui que savait faire sa mère, il ne fallait pas traîner.
La bouquinerie Les Mondes Magiques étant un peu plus haut, malgré le peu d’envie que j’ai d’y aller, je m’y présente. Je demande à son libraire, perché sur une chaise haute de ce qui fut autrefois le bar, s’il achète en ce moment. « Non, me répond-il du ton aimable qui le caractérise, je viens de rentrer un grand stock de livres. » Effectivement, la boutique est encombrée d’ouvrages empilés par terre.
Me voilà bien. Il n’y a plus désormais aucune bouquinerie de la ville de Rouen où je puisse espérer revendre des livres qui ne sont pas suffisamment en bon état pour être proposés au kilo à la sympathique libraire du Bibliovore.
*
Auparavant, ce même jour, déjeuner au Rocher de Cancale à Sotteville-lès-Rouen avec celle qui était la directrice de la dernière école maternelle où j’ai enseigné. Je l’avais avertie que la patronne, Martine, et son cuisinier de mari partaient en retraite le quinze février après cinquante-cinq ans de labeur, et qu’en conséquence, si on voulait être sûr de boire encore une fois un americano presque aussi bon que celui que savait faire sa mère, il ne fallait pas traîner.
30 janvier 2026
Ayant achevé l’édition intégrale du Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa (ou plutôt de Bernardo Soares, son hétéronyme le plus proche), je m’emploie à dicter les extraits prélevés par écrit durant ma lecture :
Je suis né en un temps où la majorité des jeunes gens avaient perdu la foi en Dieu, pour la même raison que leurs ancêtres la possédaient - sans savoir pourquoi.
Je considère la vie comme une auberge où je dois séjourner, jusqu’à l’arrivée de la diligence de l’abîme.
… et de la hauteur majestueuse de tous mes rêves - me voici aide-comptable en la ville de Lisbonne.
Tout m’intéresse, rien ne me retient.
Vivre, c’est faire du crochet avec les intentions des autres.
Je lis et me voici libre. J’acquiers l’objectivité. Je cesse d’être moi, cet être dispersé.
Et aujourd’hui, en pensant à ce qu’a été ma vie, je me sens comme un animal transporté dans un panier entre deux gares de banlieue.
Entre la vie et moi, une vitre mince. J’ai beau voir et comprendre la vie très clairement, je ne peux la toucher.
La vie m’écœure comme un remède inutile.
J’écris comme un qui dort, et ma vie tout entière est un reçu sans signature.
Dans le poulailler qu’il ne quittera que pour mourir, le coq chante des hymnes à la liberté parce qu’on lui a donné deux perchoirs.
Certains travaillent par ennui : de même j’écris, parfois, de n’avoir rien à dire.
L’inaction console de tout.
Mieux vaut écrire que risquer de vivre, même si vivre se réduit à acheter des bananes au soleil, aussi longtemps que dure le soleil et qu’il y a des bananes à vendre.
A l’heure actuelle, le monde appartient aux imbéciles, aux agités et aux sans-cœurs. On s’assure aujourd’hui le droit de vivre par les mêmes moyens, pratiquement, que ceux qui vous assurent le droit d’être internés dans un asile : l’incapacité de penser, l’amoralité et la surexcitation.
J’ai une morale fort simple - ne faire à personne ni bien ni mal.
La vie pratique m’a toujours paru le plus malcommode des suicides.
Avoir touché les pieds du Christ, ce n’est pas une excuse pour faire des fautes de ponctuation.
Je ne pleure pas la perte de mon enfance ; je pleure parce que tout, y compris mon enfance, se perd.
La plupart des gens vivent, spontanément, une vie factice et impersonnelle.
« La plupart des gens sont d’autres gens » a dit Oscar Wilde, et avec raison.
Je m’irrite du bonheur de tous ces gens qui ne savent pas qu’ils sont malheureux.
Je crois bien que je ne cesserai jamais d’être aide-comptable dans un magasin de tissus. J’espère bien, avec une sincérité féroce, ne jamais devenir chef comptable.
Dans toutes les circonstances de ma vie, situations et rapports avec les autres - j’ai toujours été, aux yeux de tout le monde, un intrus. Qu’il s’agisse de ma famille ou de mes amis, j’ai toujours été perçu comme quelqu’un du dehors.
Il se trouve que je suis d’une froideur communicative, qui oblige malgré moi les autres à refléter ma façon de si peu sentir.
Nous vivons tous anonymes et distants les uns des autres ; déguisés, nous souffrons en demeurant inconnus.
Quelque amitié que je porte à quelqu’un, et si véritable que soit cette amitié, apprendre que cet ami est malade ou qu’il est mort ne me cause rien d’autre qu’une impression vague, indistincte, comme effacée, qui me fait honte.
Je suis un homme pour lequel le monde extérieur est une réalité intérieure.
On ne doit jamais faire aujourd’hui ce qu’on peut aussi bien négliger de faire demain.
Ne jamais lire un livre jusqu’au bout, ne jamais le lire en suivant le fil et sans rien sauter.
Ce Livre de l’Intranquillité, je l’ai lu jusqu’au bout et en suivant le fil mais j’ai obéi à la troisième injonction de Pessoa en sautant un certain nombre de paragraphes.
*
En bonus :
Supposons que je voie devant moi une jeune fille à l’allure masculine. Un être humain ordinaire dira simplement : « Cette jeune fille a l’air d’un garçon. » Un autre être humain tout aussi ordinaire, mais déjà plus conscient du fait que parler c’est dire, dira d’elle : « Cette jeune fille est un garçon. » Un autre encore, tout aussi conscient des devoirs de l’expression, mais poussé davantage encore par l’amour de la concision, cette vigueur de la pensée, dira d’elle : « Ce garçon. » Quant à moi, je dirai : « Cette garçon », violant la règle de grammaire la plus élémentaire, qui exige que s’accordent en genre et en nombre le substantif et l’adjectif. Et j’aurai fort bien dit ; j’aurai parlé dans l’absolu, photographiquement, loin de la platitude, de la norme, du quotidien. Aussi n’aurai-je pas parlé : j’aurai dit.
*
Pour conclure :
Dans ces impressions décousues, sans lien entre elles (et je n’en souhaite pas non plus), je raconte avec indifférence mon autobiographie sans événements, mon histoire sans vie. Ce sont mes Confessions, et si je n’y dis rien, c’est que je n’ai rien à dire.
Je suis né en un temps où la majorité des jeunes gens avaient perdu la foi en Dieu, pour la même raison que leurs ancêtres la possédaient - sans savoir pourquoi.
Je considère la vie comme une auberge où je dois séjourner, jusqu’à l’arrivée de la diligence de l’abîme.
… et de la hauteur majestueuse de tous mes rêves - me voici aide-comptable en la ville de Lisbonne.
Tout m’intéresse, rien ne me retient.
Vivre, c’est faire du crochet avec les intentions des autres.
Je lis et me voici libre. J’acquiers l’objectivité. Je cesse d’être moi, cet être dispersé.
Et aujourd’hui, en pensant à ce qu’a été ma vie, je me sens comme un animal transporté dans un panier entre deux gares de banlieue.
Entre la vie et moi, une vitre mince. J’ai beau voir et comprendre la vie très clairement, je ne peux la toucher.
La vie m’écœure comme un remède inutile.
J’écris comme un qui dort, et ma vie tout entière est un reçu sans signature.
Dans le poulailler qu’il ne quittera que pour mourir, le coq chante des hymnes à la liberté parce qu’on lui a donné deux perchoirs.
Certains travaillent par ennui : de même j’écris, parfois, de n’avoir rien à dire.
L’inaction console de tout.
Mieux vaut écrire que risquer de vivre, même si vivre se réduit à acheter des bananes au soleil, aussi longtemps que dure le soleil et qu’il y a des bananes à vendre.
A l’heure actuelle, le monde appartient aux imbéciles, aux agités et aux sans-cœurs. On s’assure aujourd’hui le droit de vivre par les mêmes moyens, pratiquement, que ceux qui vous assurent le droit d’être internés dans un asile : l’incapacité de penser, l’amoralité et la surexcitation.
J’ai une morale fort simple - ne faire à personne ni bien ni mal.
La vie pratique m’a toujours paru le plus malcommode des suicides.
Avoir touché les pieds du Christ, ce n’est pas une excuse pour faire des fautes de ponctuation.
Je ne pleure pas la perte de mon enfance ; je pleure parce que tout, y compris mon enfance, se perd.
La plupart des gens vivent, spontanément, une vie factice et impersonnelle.
« La plupart des gens sont d’autres gens » a dit Oscar Wilde, et avec raison.
Je m’irrite du bonheur de tous ces gens qui ne savent pas qu’ils sont malheureux.
Je crois bien que je ne cesserai jamais d’être aide-comptable dans un magasin de tissus. J’espère bien, avec une sincérité féroce, ne jamais devenir chef comptable.
Dans toutes les circonstances de ma vie, situations et rapports avec les autres - j’ai toujours été, aux yeux de tout le monde, un intrus. Qu’il s’agisse de ma famille ou de mes amis, j’ai toujours été perçu comme quelqu’un du dehors.
Il se trouve que je suis d’une froideur communicative, qui oblige malgré moi les autres à refléter ma façon de si peu sentir.
Nous vivons tous anonymes et distants les uns des autres ; déguisés, nous souffrons en demeurant inconnus.
Quelque amitié que je porte à quelqu’un, et si véritable que soit cette amitié, apprendre que cet ami est malade ou qu’il est mort ne me cause rien d’autre qu’une impression vague, indistincte, comme effacée, qui me fait honte.
Je suis un homme pour lequel le monde extérieur est une réalité intérieure.
On ne doit jamais faire aujourd’hui ce qu’on peut aussi bien négliger de faire demain.
Ne jamais lire un livre jusqu’au bout, ne jamais le lire en suivant le fil et sans rien sauter.
Ce Livre de l’Intranquillité, je l’ai lu jusqu’au bout et en suivant le fil mais j’ai obéi à la troisième injonction de Pessoa en sautant un certain nombre de paragraphes.
*
En bonus :
Supposons que je voie devant moi une jeune fille à l’allure masculine. Un être humain ordinaire dira simplement : « Cette jeune fille a l’air d’un garçon. » Un autre être humain tout aussi ordinaire, mais déjà plus conscient du fait que parler c’est dire, dira d’elle : « Cette jeune fille est un garçon. » Un autre encore, tout aussi conscient des devoirs de l’expression, mais poussé davantage encore par l’amour de la concision, cette vigueur de la pensée, dira d’elle : « Ce garçon. » Quant à moi, je dirai : « Cette garçon », violant la règle de grammaire la plus élémentaire, qui exige que s’accordent en genre et en nombre le substantif et l’adjectif. Et j’aurai fort bien dit ; j’aurai parlé dans l’absolu, photographiquement, loin de la platitude, de la norme, du quotidien. Aussi n’aurai-je pas parlé : j’aurai dit.
*
Pour conclure :
Dans ces impressions décousues, sans lien entre elles (et je n’en souhaite pas non plus), je raconte avec indifférence mon autobiographie sans événements, mon histoire sans vie. Ce sont mes Confessions, et si je n’y dis rien, c’est que je n’ai rien à dire.
© 2014 Michel Perdrial - Design: Bureau l’Imprimante



