Au Sud, troisième : Banyuls-sur-Mer

5 octobre 2019


A deux pas de mon logement provisoire passe l’autocar Cinq Cent Quarante qui permet de se déplacer sur la côte entre Perpignan et Cerbère pour un euro le voyage. Je le prends ce vendredi matin à huit heures vingt pour rejoindre Banyuls-sur-Mer, admirant le paysage : à gauche la mer, à droite la montagne et ses vignes, entre les deux une route sinueuse, grimpettes et descentes, qui ne donne pas droit à l’erreur au chauffeur.
J’en descends au bas d’une côte et profite qu’il soit tôt pour parcourir les petites rues intérieures très montantes puis redescends sur le port que je contourne jusqu’au laboratoire Arago de l’Université Pierre et Marie Curie et m’avance sur la digue jusqu’au promontoire qui permet de voir tout Banyuls, forcément moins belle que Collioure, mais quand même.
Revenant sur mes pas, je longe la mer jusqu’à la terrasse de plage du Corsaire où le café n’est qu’à un euro cinquante. Il fait beau et chaud, ma veste trouve place dans mon sac à dos. Tout en lisant les Carnets de Montherlant, je suis la conversation des deux femmes assises derrière moi. L’une a un truc pour retrouver le code de sa carte bancaire. Elle l’a mis au nom de Patrick dans son répertoire téléphonique, car Patrick n’a pas de téléphone.
Ici aussi tous les menus sont à plus ou moins dix-neuf euros. La terrasse de La Table de Jordi, à l’ombre des platanes près d’un vieux monument, m’inspire. C’est là que je m’assois à midi pile. Une gentille dame à chignon grisonnant et à lunettes de mère-grand s’occupe de moi avec des « je vous en prie » et des « avec plaisir ». Je commande un demi de blanc Dom Briol à dix euros qui m’arrive avec tapenade et croûtons. Ce vin bien frais accompagne ensuite un bénitier de bulots et crevettes et un civet de seiches au vin de Banyuls (excellent). Je me contente de l’eau du pays pour le dessert : un goûteux mi-cuit au chocolat. Près de moi mangent quatre retraités réjouis dont l’un, tout comme moi, n’a pas besoin d’appareil auditif. « Non, ça c’est un bébé qui pleure, dit-il aux autres, la mouette, elle, est rieuse. »
Je marche alors jusqu’à la pointe rocheuse où je trouve place confortable pour poursuivre ma lecture près des restes d’un canon hippomobile belge de fabrication allemande (Krupp) que les nazis jetèrent à la mer en mil neuf cent quarante-quatre, que les plongeurs pompiers retirèrent de la baie en quatre-vingt-quinze et qui retrouva sa position initiale en deux mille treize. J’ai une pensée pour Walter Benjamin, lequel pour fuir le Troisième Reich passa par un chemin frontalier de Banyuls et, arrivé en Espagne, malade et à bout de forces, se suicida à Port-Bou. C’était le vingt-six septembre mil neuf cent quarante. Il avait quarante-huit ans.
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Sur le vieux monument : « Décret de la Convention Nationale 5 Prairial An II de la République. Il sera élevé à Banyuls un obélisque de granit. Les citoyens de Banyuls ont bien mérité de la patrie. »
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Sur le bord de mer, plusieurs statues de Maillol, qui est mort et enterré ici et a son Musée à quatre kilomètres (indique une pancarte). L’une est entourée de cactus, impossible de lui caresser les fesses sans se piquer.
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Sur la plage, le policier municipal est armé, mais c’est pacifiquement qu’il chasse les chiens et leurs maîtres, les clochards et leurs bouteilles. Pendant ce temps, une femme va demander quelque chose à un bel homme en maillot, il lui répond négativement de la tête, elle s’allonge plus loin, un autre homme assez quelconque la regarde depuis la promenade puis va la rejoindre, ils parlent un peu puis il sort sa serviette et s’installe près d’elle, cela sent la rencontre via Internet.
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« Allez, adiou », disent les gens d’ici.