Au vide grenier parisien de la Butte aux Cailles

22 juin 2018


Après une longue et bonne nuit, je traverse sous la terre Paris du nord au sud afin de rejoindre le meilleur vide grenier que je connaisse, celui de la Butte aux Cailles. Il est huit heures quand j’y arrive. Tou(te)s les exposant(e)s ont terminé de s’installer, même le bouquiniste qui n’aime pas être dérangé avant qu’il soit tout à fait prêt.
-La boutique est-elle ouverte ? lui demandé-je.
-Dans cinq minutes, me répond-il.
Pas loin sont les Amis de la Commune et leurs livres à cinquante centimes. J’en trouve à mon goût, chez des particuliers d’à côté également, puis retrouve le bouquiniste qui vend toujours à un euro. Cette année, il est d’humeur joviale, proposant de me décharger des livres déjà achetés afin que je sois plus à l’aise pour explorer son stock
-Ce sont des très bons livres, commente-t-il après examen de mes achats.
-C’est ma spécialité, lui dis-je, je n’achète que du très bon.
Affaire faite avec lui, j’explore le réseau des rues de ce quartier bourgeois et bohème. Chacun y est courtois et le conflit inconnu. Les prix qu’on me propose sont tels que je n’ai pas à les discuter. Un homme a choisi ce jour pour repeindre son mur. Grimpé sur une échelle, il est certain que tout le monde le voit.
A midi, je m’installe à l’une des tables extérieures des Pissenlits par la racine d’où je peux observer à loisir le va-et-vient. J’opte pour le tartare de cheval et ses frites maison accompagnés d’un verre de vin du mois. Le stand de brocante situé devant ce restaurant dont les murs intérieurs sont entièrement peints à la Basquiat est tenu par deux quinquagénaires d’origine étrangère. Ils ne vendent que le meilleur, que ce soit en matière de cigares ou de chaussures, de téléphones, de jumelles ou d’appareils photo anciens. L’un d’eux sirote un verre de vin du mois puis, alléché par mes frites, en commande une assiette. L’autre est davantage intéressé par les nourritures spirituelles, récitant à un potentiel acheteur Le Laboureur et ses enfants, puis lui en expliquant le sens. Il fut un temps où l’école était capable de faire apprendre un tel texte à tous les élèves. Je l’ai su aussi, mais contrairement à lui, je l’ai oublié.
Ayant réglé les vingt euros tout ronds de mon déjeuner, je vais prendre le café à la terrasse d’Au Passage des Artistes. Revigoré, je me sens capable de faire une dernière fois le circuit. A cette heure, je trouve encore de l’intéressant. Je charge mes sacs de six livres supplémentaires puis, faute de porteur à ma disposition, je dois en rester là.
Un aimable cafetier m’indique comment rejoindre la station de métro Corvisart par un chemin piétonnier pentu qui passe devant un jardin public bien caché. On ne s’en rend pas compte quand on arrive par la place d’Italie, comme je l’ai fait en début de matinée, mais la Butte aux Cailles est vraiment une butte.
Mon train de retour à Rouen est le seize heures neuf. C’est jour de grève mais il est là. Pour aller m’y asseoir je franchis les barrières à Morin ouvertes. Un homme de ménage y passe le chiffon. Il ne suffit pas qu’elles soient inutiles, encore faut-il qu’elles brillent.
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Bilan de la butte : vingt-quatre livres pour vingt-sept euros, beaucoup à l’état neuf, dont Warhol Unlimited, le lourd catalogue de l’exposition vue au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris en deux mille quinze, encore sous plastique.
Les cinq dont je suis le plus content : Lettres choisies de Joseph Roth (Seuil), Croquis de voyage du même (Seuil), Livre(s) de l’inquiétude de Fernando Pessoa (Christian Bourgois), Lexique précédé de En vue d’un éloge de la paresse de Georges Perros (Calligrammes) et Le lambeau de Philippe Lançon (Gallimard).