C’est enfin le mercredi du retour à Paris avec un train Nomad de sept heures vingt-six dans lequel des familles partant en vacances cherchent quoi faire de leurs valises. Analyser la situation, c’est le titre du livre posthume de Pierre Autin-Grenier que je m’apprête à lire, c’est aussi le conseil que je leur donne. J’ignore si vous avez déjà lu l’œuvre de Jim Harrison, un écrivain certes en tout considérable, mais qu’il vaut mieux toutefois ne pas avoir à sa table si l’on espère joindre les deux bouts en fin de mois., écrit Pierre Autin-Grenier. Je n’aime pas les écrivains qui s’adressent aux lecteurs et je trouve des scories dans ce qu’il écrit (inutiles son « en tout », son « toutefois » et son « en fin de mois »). Cela sent l’effort et l’application. Un de ses textes s’intitule Jouer à l’écrivain et c’est l’impression qu’il me donne. Dans le carré le plus proche, une jeune fille blonde fait tout ce qu’elle peut pour oublier qu’elle voyage avec ses parents : gros casque blanc sur les oreilles, gros livre de romance sur les genoux. Dans le carré suivant est un autre trio familial, avec garçon à casquette et capuche sur la tête (comme en hiver) qui se branle le smartphone.
Toutes les maisons anciennes de Saint-Barthélemy sont construites avec des pierres qui viennent de Suède. Ces pierres servaient à lester les bateaux qui repartaient à vide. C’est ce que j’apprends dans le bus Vingt-Neuf d’un homme qui parle à un autre. Ce qui me fait penser aux amis de Stockholm dont j’ai enfin eu des nouvelles. Il n’y aura pas de rencontre cette année car elle et lui et leurs enfants sont venus à Rouen au printemps quand je n’y étais pas. Ce pourrait bien être la même chose l’an prochain.
Au Marché d’Aligre, Amine est absent et les tâcherons d’Émile sont en retard pour disposer les livres sur les tables. Le peu déjà disponible ne m’incite pas à attendre. Les terrasses du coin étant à l’ombre, je m’assois sur l’un des rares bancs ensoleillés du square Trousseau pour retrouver Pierre Autin-Grenier. Il rêve de batifoler l’été sur les berges sauvages en compagnie de nymphettes d’à peine seize ans aux blondeurs frisotantes. C’est un livre publié en deux mille quatorze. Aujourd’hui, même en rêve, ça ne passe plus (comme disent certains). Il rêve aussi d’ouvrir une petite boutique d’aquarelliste avec devanture peinte à la main place de l’Enfer à Douarnenez. Mon banc est proche des jeux pour enfants. Lesquels (dont un perturbé) sont nombreux avec leurs mères. (Où sont les pères ? Ils travaillent. Peut-être.) Soudain, ces mères s’agitent : « Il y a la bibliothèque qui arrive ! » En effet s’installent sous le kiosque quatre jeunes femmes (Où sont les hommes ?) porteuses de livres et de tapis. Je lève le camp avant l’heure du conte. Au Camélia, c’est une jolie fille à lunettes qui me sert le café au comptoir (fille de la maison ou employée), lequel café est toujours à un euro quarante et plutôt mauvais, comme souvent à Paris.
Chez Book-Off, où l’on n’achète plus les « cartes communes » (Pokémon je suppose), on a profité de ma longue absence pour changer d’emplacement les rayonnages à un euro. Je ne trouve pour moi que Ma vie d’Alfred Kubin (Allia) ainsi que deux livres que je compte offrir, pour l’un je ne sais quand à cause de la distance, pour l’autre cela peut aller vite. J’ajoute, à deux euros, un mince catalogue Gaston Chaissac, celui d’une exposition passée par Paris, Carcassonne et Dôle en mil neuf cent quatre-vingt-neuf.
Dans le métro qui me conduit à Sainte-Opportune, j’ai face à moi un garçon à cheveux longs, aux yeux et à la bouche maquillés, aux longs ongles vernis et à l’épaule dénudée. Manifestement, je ne lui fais aucun effet.
Rien n’a changé chez Au Diable des Lombards. Je suis le seul à choisir l’intérieur pour déjeuner. Mon choix se porte sur l’œuf cocotte à la forestière et le confit de canard pommes sautées salade. Des pales tournent au plafond, Sinatra chante et, sur l’écran sans son, un documentaire d’Arte me fais traverser la Tanzanie en train.
La nouvelle boulangerie voisine du Book-Off de Saint-Martin est enfin ouverte. Son nom Atelier Auger, on voit le genre. Au sous-sol surchauffé, je trouve quatre livres à un euro : Tous immortels de Paul Pavlowitch (Buchet Chastel), Madame Honoré de Balzac de Jacques Delaye (Perrin), Et la terre de leur corps de Zoé Valdés (Réunion des Musées Nationaux) et À la ligne de Joseph Pontus dans l’édition originale La Table Ronde. Plus question de me risquer à acheter un livre uniquement pour le revendre, les deux potentiels repreneurs de Rakuten ayant été jugés peu crédibles, ce commerce fermera à la fin de l’année. Le vieux bouquiniste que je croisais autrefois a tous ses livres dessus. Il va être dans la panade (s’il est encore vivant).
Le Petit Opportun en congé, c’est à la terrasse ombragée de Chez Vigouroux que je bois mon café, assez mauvais lui aussi. Je lis là la fin d’Analyser la situation. J’enchaîne avec Dissimulons ! de Noël Herpe. Il y raconte un mauvais souvenir : son année de prof de fac à Caen. C’est mieux écrit et plus intéressant que les divagations semi-aigries d’Autin-Grenier. Ce sort, je le maudissais toutes les semaines en reprenant le train pour Caen, en retrouvant les cafés autour de la gare, où erraient des êtres sans emploi, ses gamines trop maquillées, ses rangées d’immeubles informes. Si le néant avait un visage, il ressemblerait à cette ville aux trois quarts dévastée par les bombardements et que l’urbanisme triste de l’après-guerre avait achevé de dévaster. Ce qui me fait songer à celle qui y habite et que je n’ai pas vue depuis longtemps et à celui qui est en train de s’y installer.
Me voici gare Saint-Lazare, qui a bien changé depuis mes trajets mélancoliques de naguère. C’était un chantier perpétuellement inachevé, c’est devenu un interminable centre commercial, un enfer à la Piranèse pour enfin accéder aux trains., écrit Noël Herpe de retour à cet endroit plus tard. Après une pause sur l’un des bancs de cet interminable centre commercial, je rentre à Rouen avec le seize heures quarante.
Toutes les maisons anciennes de Saint-Barthélemy sont construites avec des pierres qui viennent de Suède. Ces pierres servaient à lester les bateaux qui repartaient à vide. C’est ce que j’apprends dans le bus Vingt-Neuf d’un homme qui parle à un autre. Ce qui me fait penser aux amis de Stockholm dont j’ai enfin eu des nouvelles. Il n’y aura pas de rencontre cette année car elle et lui et leurs enfants sont venus à Rouen au printemps quand je n’y étais pas. Ce pourrait bien être la même chose l’an prochain.
Au Marché d’Aligre, Amine est absent et les tâcherons d’Émile sont en retard pour disposer les livres sur les tables. Le peu déjà disponible ne m’incite pas à attendre. Les terrasses du coin étant à l’ombre, je m’assois sur l’un des rares bancs ensoleillés du square Trousseau pour retrouver Pierre Autin-Grenier. Il rêve de batifoler l’été sur les berges sauvages en compagnie de nymphettes d’à peine seize ans aux blondeurs frisotantes. C’est un livre publié en deux mille quatorze. Aujourd’hui, même en rêve, ça ne passe plus (comme disent certains). Il rêve aussi d’ouvrir une petite boutique d’aquarelliste avec devanture peinte à la main place de l’Enfer à Douarnenez. Mon banc est proche des jeux pour enfants. Lesquels (dont un perturbé) sont nombreux avec leurs mères. (Où sont les pères ? Ils travaillent. Peut-être.) Soudain, ces mères s’agitent : « Il y a la bibliothèque qui arrive ! » En effet s’installent sous le kiosque quatre jeunes femmes (Où sont les hommes ?) porteuses de livres et de tapis. Je lève le camp avant l’heure du conte. Au Camélia, c’est une jolie fille à lunettes qui me sert le café au comptoir (fille de la maison ou employée), lequel café est toujours à un euro quarante et plutôt mauvais, comme souvent à Paris.
Chez Book-Off, où l’on n’achète plus les « cartes communes » (Pokémon je suppose), on a profité de ma longue absence pour changer d’emplacement les rayonnages à un euro. Je ne trouve pour moi que Ma vie d’Alfred Kubin (Allia) ainsi que deux livres que je compte offrir, pour l’un je ne sais quand à cause de la distance, pour l’autre cela peut aller vite. J’ajoute, à deux euros, un mince catalogue Gaston Chaissac, celui d’une exposition passée par Paris, Carcassonne et Dôle en mil neuf cent quatre-vingt-neuf.
Dans le métro qui me conduit à Sainte-Opportune, j’ai face à moi un garçon à cheveux longs, aux yeux et à la bouche maquillés, aux longs ongles vernis et à l’épaule dénudée. Manifestement, je ne lui fais aucun effet.
Rien n’a changé chez Au Diable des Lombards. Je suis le seul à choisir l’intérieur pour déjeuner. Mon choix se porte sur l’œuf cocotte à la forestière et le confit de canard pommes sautées salade. Des pales tournent au plafond, Sinatra chante et, sur l’écran sans son, un documentaire d’Arte me fais traverser la Tanzanie en train.
La nouvelle boulangerie voisine du Book-Off de Saint-Martin est enfin ouverte. Son nom Atelier Auger, on voit le genre. Au sous-sol surchauffé, je trouve quatre livres à un euro : Tous immortels de Paul Pavlowitch (Buchet Chastel), Madame Honoré de Balzac de Jacques Delaye (Perrin), Et la terre de leur corps de Zoé Valdés (Réunion des Musées Nationaux) et À la ligne de Joseph Pontus dans l’édition originale La Table Ronde. Plus question de me risquer à acheter un livre uniquement pour le revendre, les deux potentiels repreneurs de Rakuten ayant été jugés peu crédibles, ce commerce fermera à la fin de l’année. Le vieux bouquiniste que je croisais autrefois a tous ses livres dessus. Il va être dans la panade (s’il est encore vivant).
Le Petit Opportun en congé, c’est à la terrasse ombragée de Chez Vigouroux que je bois mon café, assez mauvais lui aussi. Je lis là la fin d’Analyser la situation. J’enchaîne avec Dissimulons ! de Noël Herpe. Il y raconte un mauvais souvenir : son année de prof de fac à Caen. C’est mieux écrit et plus intéressant que les divagations semi-aigries d’Autin-Grenier. Ce sort, je le maudissais toutes les semaines en reprenant le train pour Caen, en retrouvant les cafés autour de la gare, où erraient des êtres sans emploi, ses gamines trop maquillées, ses rangées d’immeubles informes. Si le néant avait un visage, il ressemblerait à cette ville aux trois quarts dévastée par les bombardements et que l’urbanisme triste de l’après-guerre avait achevé de dévaster. Ce qui me fait songer à celle qui y habite et que je n’ai pas vue depuis longtemps et à celui qui est en train de s’y installer.
Me voici gare Saint-Lazare, qui a bien changé depuis mes trajets mélancoliques de naguère. C’était un chantier perpétuellement inachevé, c’est devenu un interminable centre commercial, un enfer à la Piranèse pour enfin accéder aux trains., écrit Noël Herpe de retour à cet endroit plus tard. Après une pause sur l’un des bancs de cet interminable centre commercial, je rentre à Rouen avec le seize heures quarante.