Descendant la Seine avec Pierre Mac Orlan

5 janvier 2026


C’est un texte paru la première fois en mil neuf cent vingt-sept aux éditions Pierre Laffitte dans la collection « Visages de Paris » avec deux bois d’Auguste Rouquet, réédité en mil neuf cent quatre-vingt-onze au Castor Astral sous le titre La Seine avec des photographies de René-Jacques, que j’ai récemment lu. Il y est avant tout question de la Seine à Paris puis, au dixième et dernier chapitre, Mac Orlan descend le fleuve jusqu’à l’estuaire.
À ce point de vue, Rouen est la grande ville de la Seine, c’est même la seule grande ville de la Seine. Paris ne vient qu’en deuxième ligne. C’est à Rouen que la Seine prend toute sa signification, protégée par le haut pont-transbordeur Arnaudin. Le paysage de ses quais, où les grues géantes créent comme une atmosphère de roman d’anticipation, est parmi les plus beaux, car le paysage industriel s’allie heureusement aux courbes molles et délicatement teintées des collines au-dessus de Croisset et de La Bouille.
Quand on arrive de Paris et qu’on traverse la Seine par le pont du chemin du chemin de fer, le panorama de la ville de Rouen, avec le pont-transbordeur dans le fond, ses quais, ses églises, ses coteaux baignés dans une buée lumineuse, s’offre comme un des plus jolis paysages de notre pays.
Entre Rouen et Le Havre, la descente vers la mer en empruntant le cours du fleuve devient une promenade unique.
Pour avoir vécu assez longtemps au bord de la Seine, à Dieppedalle, j’ai appris à connaître l’atmosphère délicate de la Seine, ses ciels d’une préciosité japonaise et la splendeur parfumée des pommiers en fleurs sur les coteaux. J’ai appris à aimer et je garde encore la nostalgie du marais Vernier, son immense pleine semée de roseaux, où les canards sauvages s’envolent par bandes en ordre de vol triangulaire.
Il faudrait tout un volume pour décrire les charmants villages qui entourent le marais Vernier. La joie malicieuse du cidre qui pétille dans les verres, les histoires de chasse et de pêche, la vague irrésistible du mascaret, l’appel des pilotes à Quillebœuf.
Cela sort un peu du cadre de cette collection, puisqu’il s’agit de Paris, et de la Seine au centre de Paris. Cependant, il est permis de répéter que ce beau fleuve réalise pleinement son destin en aval de Rouen. Lui aussi sait entendre l’appel de la mer, comme un aventurier marin. À l’appel des sirènes des cargos et des paquebots du Havre, il s’élargit d’orgueil et poursuit son destin dans une sorte d’apothéose qui le mêle aux eaux anonymes et puissantes de la mer et de l’océan.
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Lu également, avec moins de goût, les Mémoires du duc de Lauzun que je soupçonne d’être encore plus mythomane que Casanova et qui écrit beaucoup moins bien. Lui aussi passe par Rouen :
Je pris du goût pour une petite actrice de la comédie de Versailles, âgée de quinze ans, nommé Eugénie Beaubours, encore plus innocente que moi, car j’avais déjà lu quelques mauvais livres et il ne me manquait plus que l’occasion de mettre en pratique ce qu’ils m’avaient appris. J’entrepris d’instruire ma petite maîtresse qui m’aimait de trop bonne foi pour ne pas se prêter à tous mes désirs.
(…)
Je retrouvais ma petite maîtresse de Versailles, Eugénie ; je ne voulais pas d’abord la reprendre par égard pour Mme de Biron, à qui je cherchai à plaire de la meilleure foi du monde, mais inutilement ; ses manières froides et dédaigneuses me rebutèrent enfin tout à fait. J’établis Eugénie à Rouen, et comme j’étais fort leste et fort galant, j’allais la voir deux fois par semaine. L’hiver rendant ses voyages fréquents incommodes, je la mis dans une assez petite vilaine maison à Passy.
Faire Paris Rouen et retour à cheval deux fois par semaine ?