Moins de monde à la boulangerie ce dimanche matin, où j’achète, en plus de quoi petit-déjeuner, un creumebeule aux fruits rouges à quatre euros cinquante pour midi. Des autochtones pas très pimpants s’y succèdent, des têtes à avoir regardé le foute. Certains en chaussons, clopinant et en déséquilibre quand ils descendent les deux marches. L’un me jette un regard haineux avant de s’asseoir à une table basse. Comme si la table haute lui appartenait.
Il fait déjà chaud à huit heures quand je rejoins le petit abri côtier à l’entrée du Port de Plaisance. Aucun pêcheur à la ligne ne m’a précédé. Faute de banc, je m’assois sur une marche de pierre, observant les rares bateaux qui entrent et qui sortent.
L’ombre disparaissant, je quitte ce bel endroit et trouve refuge au bord du Port de Plaisance d’où doit partir une course de petits voiliers appelée Mini Fastnet. L’objectif est d’arriver le premier en Irlande. La compétition gangrène les pratiques sportives. À quoi bon arriver avant les autres ? Ma sœur et mon beauf viennent d’en faire les frais, venus à Auray spécialement pour le trail. Deux mille coureurs et coureuses piaffaient au départ. Le temps était mauvais. En conséquence, de nombreuses chutes, dont les leurs, blessure légère pour ma sœur, blessure sérieuse pour mon beauf. Dans le compte rendu d’Ouest France, l’organisatrice se félicite du nombre de participants venus de toute la France et espère en avoir encore plus l’an prochain. Pas un mot des chutes et des blessés. Ces gens-là ont l’esprit ravagé.
J’ouvre sur ce banc Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner. J’en suis au chapitre douze qui commence ainsi : L’un de ces signes avant-coureurs qui fut non seulement méconnu, mais encouragé et loué par les pouvoirs publics, fut la manie du sport qui à l’époque s’empara de la jeunesse allemande. Haffner écrit en mil neuf cent trente-neuf et évoque les années vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six. Les boxeurs et les coureurs devinrent des héros nationaux et les garçons de vingt ans avaient la tête farcie de résultats, de noms, et de ces hiéroglyphes chiffrés qui traduisent dans les journaux certains records de vitesse ou d’adresse. Puis page cent seize : Les gens de gauche, finauds et au bout du compte presque encore plus bêtes que les nationaux (comme toujours) trouvaient merveilleux que nos instincts guerriers pussent se donner libre cours sur un gazon pacifique grâce à la course et à la gymnastique, et voyaient la paix universelle assurée.
Je lis là jusqu’à dix heures dix puis vais boire un café (un euro quatre-vingts) à La Pointe, une belle brasserie (la seule dans le Port de Tréboul) qui n’ouvre jamais tôt. Située près de la Maison du Nautisme, c’est un repère de plaisanciers et autres adeptes des sports aquatiques. Chez les trois femmes de la table d’à côté, il est question de navigatrices auxquelles des cordages ont bousillé définitivement les doigts.
Chaque dimanche, le Marché de Tréboul est réduit à la présence d’un seul commerçant : un rôtisseur. Je me mets dans la file pour acheter un demi-poulet à six euros cinquante puis m’arme de courage pour grimper les escaliers de pierre qui mènent à Saint-Jean. Les allées du cimetière marin constituent une alternative au chemin de randonnée. Je passe ainsi devant la tombe de Georges et Tania Poulot.
Je fais ensuite une pause sur le muret à côté de la statue bicéphale de Max Jacob. Les marcheurs qui se succèdent n’y prêtent pas attention. Ils ne la voient même pas. La rose trémière à vingt mètres de lui, a, quant à elle, du succès.
Au-dessus de la plage de Saint-Jean est un banc à l’ombre miraculeusement libre où je m’installe à onze heures trente sous les chênes malgré le risque de chenilles processionnaires pour manger mon demi-poulet avec les doigts. Ce que je réussis encore assez bien.
Après le dessert, je reprends le sentier jusqu’aux Sables Blancs. Au Gwell Mad, je me perche à une table haute avec un diabolo menthe et Sebastian Haffner puis à Villa Corti, je m’installe sur la pelouse avec un café et Sebastian Haffner. Je demande le nom de l’arbre mystérieux au serveur qui finit d’installer la terrasse. Tout ce que j’obtiens comme réponse, c’est qu’il s’agit d’un arbre très ancien qui remonte à la Préhistoire. Une réponse à la Vialatte. Quant à la Mini Fastnet, pas vu la queue d’un voilier, ceux-ci partant en fin d’après-midi.
*
Se trouver bien comme on se trouve mal. (Georges Perros)
Il fait déjà chaud à huit heures quand je rejoins le petit abri côtier à l’entrée du Port de Plaisance. Aucun pêcheur à la ligne ne m’a précédé. Faute de banc, je m’assois sur une marche de pierre, observant les rares bateaux qui entrent et qui sortent.
L’ombre disparaissant, je quitte ce bel endroit et trouve refuge au bord du Port de Plaisance d’où doit partir une course de petits voiliers appelée Mini Fastnet. L’objectif est d’arriver le premier en Irlande. La compétition gangrène les pratiques sportives. À quoi bon arriver avant les autres ? Ma sœur et mon beauf viennent d’en faire les frais, venus à Auray spécialement pour le trail. Deux mille coureurs et coureuses piaffaient au départ. Le temps était mauvais. En conséquence, de nombreuses chutes, dont les leurs, blessure légère pour ma sœur, blessure sérieuse pour mon beauf. Dans le compte rendu d’Ouest France, l’organisatrice se félicite du nombre de participants venus de toute la France et espère en avoir encore plus l’an prochain. Pas un mot des chutes et des blessés. Ces gens-là ont l’esprit ravagé.
J’ouvre sur ce banc Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner. J’en suis au chapitre douze qui commence ainsi : L’un de ces signes avant-coureurs qui fut non seulement méconnu, mais encouragé et loué par les pouvoirs publics, fut la manie du sport qui à l’époque s’empara de la jeunesse allemande. Haffner écrit en mil neuf cent trente-neuf et évoque les années vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six. Les boxeurs et les coureurs devinrent des héros nationaux et les garçons de vingt ans avaient la tête farcie de résultats, de noms, et de ces hiéroglyphes chiffrés qui traduisent dans les journaux certains records de vitesse ou d’adresse. Puis page cent seize : Les gens de gauche, finauds et au bout du compte presque encore plus bêtes que les nationaux (comme toujours) trouvaient merveilleux que nos instincts guerriers pussent se donner libre cours sur un gazon pacifique grâce à la course et à la gymnastique, et voyaient la paix universelle assurée.
Je lis là jusqu’à dix heures dix puis vais boire un café (un euro quatre-vingts) à La Pointe, une belle brasserie (la seule dans le Port de Tréboul) qui n’ouvre jamais tôt. Située près de la Maison du Nautisme, c’est un repère de plaisanciers et autres adeptes des sports aquatiques. Chez les trois femmes de la table d’à côté, il est question de navigatrices auxquelles des cordages ont bousillé définitivement les doigts.
Chaque dimanche, le Marché de Tréboul est réduit à la présence d’un seul commerçant : un rôtisseur. Je me mets dans la file pour acheter un demi-poulet à six euros cinquante puis m’arme de courage pour grimper les escaliers de pierre qui mènent à Saint-Jean. Les allées du cimetière marin constituent une alternative au chemin de randonnée. Je passe ainsi devant la tombe de Georges et Tania Poulot.
Je fais ensuite une pause sur le muret à côté de la statue bicéphale de Max Jacob. Les marcheurs qui se succèdent n’y prêtent pas attention. Ils ne la voient même pas. La rose trémière à vingt mètres de lui, a, quant à elle, du succès.
Au-dessus de la plage de Saint-Jean est un banc à l’ombre miraculeusement libre où je m’installe à onze heures trente sous les chênes malgré le risque de chenilles processionnaires pour manger mon demi-poulet avec les doigts. Ce que je réussis encore assez bien.
Après le dessert, je reprends le sentier jusqu’aux Sables Blancs. Au Gwell Mad, je me perche à une table haute avec un diabolo menthe et Sebastian Haffner puis à Villa Corti, je m’installe sur la pelouse avec un café et Sebastian Haffner. Je demande le nom de l’arbre mystérieux au serveur qui finit d’installer la terrasse. Tout ce que j’obtiens comme réponse, c’est qu’il s’agit d’un arbre très ancien qui remonte à la Préhistoire. Une réponse à la Vialatte. Quant à la Mini Fastnet, pas vu la queue d’un voilier, ceux-ci partant en fin d’après-midi.
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Se trouver bien comme on se trouve mal. (Georges Perros)