Douarnenez (dix-sept) : Le Rosmeur par le bord

13 juin 2026


J’innove ce vendredi matin. Arrivé au bout de la passerelle du bras de mer de Port Rhu, au lieu d’aller à droite, je prends à gauche et reste ainsi au bord de l’eau pour rejoindre le Port du Rosmeur. Je passe d’abord au plus près de l’île Tristan et de ses deux bâtiments, dont l’un au sourire crispé, puis atteins une construction accrochée aux rochers qui abrite le cleube Les Docks et le restaurant Le Bigorneau Amoureux (ce nom donne envie de ne pas le fréquenter, les prix pratiqués sont la seconde raison). Suivent deux petites plages, la Plage des Dames et Pors Cad, qui jusqu’à récemment étaient interdites pour cause de pollution. Après, il faut marcher sur le trottoir d’en face, au pied de moches immeubles, en raison d’un risque d’effondrement (ça monte évidemment). J’arrive alors à la partie industrielle du Port de Pêche dont les bateaux sont invisibles. Je passe enfin devant Le Flimiou où je ne peux réserver pour midi (il n’est pas encore ouvert).
Sur le quai, Ty Gamalou l’est (ouverture à huit heures trente, fermeture à une heure du matin). C’est le moment d’un café verre d’eau Custine, lequel m’ennuie dans ses discussions avec l’Empereur et l’Impératrice. Mes deux voisines de gauche se réjouissent. Vendredi prochain, c’est soirée mousse à la piscine. Il y a peut-être encore des places. Devant moi, à une table basse, est un couple de femmes en pleine explication sentimentale. Malheureusement, je n’entends pas les raisons du différend.
« Bonjour ça va bien ? Un p’tit café ? » me demande Marie au Bistrot de la Mouette quand je reviens du Flimiou où j’ai réservé la même table qu’hier. « S’il ne pleut pas », m’a dit la patronne. Il mouillasse mais ça va s’arranger. À droite de la porte d’entrée du Bistrot la Mouette, une affiche rouge sur laquelle est écrit en noir : « Trop de sel dans le beurre. Trop de beurre dans le kouign-amann. Trop de saisons dans une journée. La mer est trop froide. Trop fiers les Bretons et trop d’ambiance dans les bistrots. La Bretagne je l’aime trop. » Un livreur à chariot à un de sa connaissance assis en terrasse : « Alors tu regardes la mer ? C’est beau hein ? » Je retrouve Custine : Jusqu’à présent j’ai cru que l’homme ne pouvait pas plus se passer de vérité pour l’esprit, que d’air et de soleil pour le corps ; mon voyage en Russie me détrompe. … Ici mentir c’est protéger la société, dire la vérité c’est bouleverser l’État.
Au Flimiou, le menu de ce vendredi n’est pas avec des sardines mais avec du hareng pommes à l’huile. Ensuite vient le poulet frites (excellentes) et un chou citron et coulis de fruits rouges. À ma gauche, trois intermittents du spectacle usent et abusent de ce qui est devenu le jargon du métier : « Est-ce que ça va être joué en poly-frontal ? » « Il est jury Drac » « Il faut pas lâcher la coprod » « Incubateur culturel », etc. Sur leur table : Mardi d’Herman Melville dans l’édition Gallimard. Point de travailleurs travailleuses ce midi, des couples et des trios. Dans l’un, familial, le père qui navigue connaissait Charlie Dalin, le vainqueur du Vendée Globe qui vient de mourir à quarante-deux ans d’un cancer des voies digestives. Quand mon médecin me fera reproche de ma façon de me nourrir, notamment au restaurant, je pourrai lui donner ce contre-exemple du sort tragique et prématuré d’un sportif de haut niveau à « l’hygiène de vie irréprochable » (ne buvant pas d’alcool, adepte d’une nourriture saine, etc.)
Avec le bus Un, je rejoins Saint-Jean puis à pied mon banc un peu venté ce jour. La mer est haute. Des filles et des garçons s’y jettent sans hésitation. Les seconds plongent du haut d’un rocher sans que ça n’épate les premières. Vers quinze heures, je rejoins Villa Cornic où la jeune femme à lunettes est de retour. Son employée est toujours malade, ce qui va obliger à une nouvelle fermeture la semaine prochaine et posera de sérieux problèmes à l’arrivée de la saison.
À la terrasse de la pelouse, je termine Lettres de Russie en diagonale, trop de descriptions, trop d’évocations historiques. Ce livre m’a déçu. Je rentre une heure plus tard avec ma tasse et mon verre. « Je pose ça sur le comptoir », dis-je à la jeune patronne occupée à parler avec deux clientes et je lui souhaite une bonne après-midi. « Merci, à toi aussi », me répond-elle.
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On est pour soi-même le contradicteur idéal. Son meilleur ennemi. (Georges Perros)