Ce lundi matin, la presqu’île de Crozon est invisible car la Cornouaille est dans le brouillard. Je prends mon petit-déjeuner sur le banc face au Port de Tréboul, guetté par Kevin et son cousin que je chasse. Je préfère laisser mes miettes aux choucas qu’à ces voyous de goélands.
Arrivé sur la butte entre Port Rhu et le Port du Rosmeur, je m’assois sous l’abribus dans l’attente du numéro Trois de huit heures cinquante, cependant que le soleil demande à poindre. Ce jour, je veux partir de la plage du Ris et marcher jusqu’aux Plomar’ch d’où je rejoindrai le Port du Rosmeur.
Je demande donc au chauffeur de m’arrêter à Le Ris. Avant d’y arriver, le minibus fait nombre de détours par des cités, des zones d’activité et un Intermarché où descendent deux femmes avec leurs sacs vides.
Sur la vaste plage déserte du Ris, un engin de chantier trace avec ses roues ce qui pourrait ressembler à un cœur. Las, le Géherre Trente-Quatre commence par une affreuse route à voitures qui monte pendant un bon kilomètre. Enfin, le sentier de terre démarre sur la droite en légère descente sous les arbres avec vue un peu lointaine sur la mer brumeuse. Ça dure un moment puis j’arrive à une ruine gallo-romaine. Ensuite, c’est un petit lavoir tout sale nommé le Grand Lavoir puis une ferme pédagogique devant laquelle broute un animal blanc à barbiche et cornes courbes heureusement attaché.
Enfin, j’arrive à ce qui présente de l’intérêt pour moi : le hameau des Plomar’ch composé de maisonnettes traditionnelles (penty). L’une était prêtée gracieusement par la municipalité communiste à George Perros à la fin de sa vie quand il était lecteur chez Gallimard. Les volets clos, il lisait, écrivait ou ne faisait rien. Une plaque avec sa photographie rappelle cela. Aujourd’hui, ce penty et les autres sont à louer comme gîtes d’étape.
Il me reste à parcourir un petit bout de route et c’est le Port du Rosmeur. Je passe au Flimiou pour dire à la patronne que je souhaite réserver lundi, mardi, mercredi et jeudi. « Je n’ai pas de téléphone, alors si j’ai un imprévu et que je ne suis pas là à midi et quart, disposez de la table. »
Ty Gamalou et le Bistrot de la Mouette sont fermés ce lundi. Je bois un café verre d’eau bien mérité (longtemps que je n’avais pas autant marché) chez Aux Loups des Mers. « Vu que j’ai redoublé, je suis la plus grande. Elles ont toutes dix-neuf ans et moi vingt », déclare Léa la serveuse. On lui en donnerait seize. Une femme lui commande « un truc avec un cœur dessus ». Une autre me dit bonjour en entrant, c’est Gaëlle, suivie de sa fille, venue saluer la « concurrence ». Je retrouve Sebastian Haffner et son Histoire d’un Allemand :
Cependant qu’un uniforme brun se plantait devant moi :
-Êtes-vous aryen ?
Sans même réfléchir, j’avais répondu :
-Oui.
Un regard investigateur à mon nez - et il se retira. Quant à moi, le sang me monta aux joues. Un instant trop tard, je ressentis ma honte, ma défaite. J’avais répondu « oui ». Bon, d’accord, j’étais aryen. Je n’avais pas menti. J’avais seulement permis une chose bien plus grave.
Au Flimiou, ce lundi à midi, c’est terrine de poisson sauce citron, côte de porc sauce moutarde potatoes et riz au lait caramel. À côté de moi mangent deux gars d’Enedis qui ne parlent que travail : « Qu’il soit gentil, c’est bien mais moi je préfère un mec con mais compétent. » La patronne porte un ticheurte DZ City Rockers : « À demain, toujours dehors, s’il fait beau. »
Le soleil a enfin réussi à dissiper les brumes quand arrive le bus Un à l’arrêt Le Port. Descendu à Saint-Jean, je me balade jusqu’aux Sables Blancs puis commande un expresso verre d’eau au Gwell Mad avant de poursuivre ma lecture. J’enchaîne avec un diabolo menthe car, faute de personnel, Villa Cornic reste fermée. Près de moi sont un sexagénaire et une femme du même âge avec qui il boit un alcool fort. « Je suis négatif, j’ai plus d’espoir dans le futur », lui dit-il. Ce n’est pas un des Olivensteins.
*
Nullement question de rester fidèle à soi-même. Fidèle à soi-même, c’est fidèle à son futur, non à son passé. (Georges Perros)
Arrivé sur la butte entre Port Rhu et le Port du Rosmeur, je m’assois sous l’abribus dans l’attente du numéro Trois de huit heures cinquante, cependant que le soleil demande à poindre. Ce jour, je veux partir de la plage du Ris et marcher jusqu’aux Plomar’ch d’où je rejoindrai le Port du Rosmeur.
Je demande donc au chauffeur de m’arrêter à Le Ris. Avant d’y arriver, le minibus fait nombre de détours par des cités, des zones d’activité et un Intermarché où descendent deux femmes avec leurs sacs vides.
Sur la vaste plage déserte du Ris, un engin de chantier trace avec ses roues ce qui pourrait ressembler à un cœur. Las, le Géherre Trente-Quatre commence par une affreuse route à voitures qui monte pendant un bon kilomètre. Enfin, le sentier de terre démarre sur la droite en légère descente sous les arbres avec vue un peu lointaine sur la mer brumeuse. Ça dure un moment puis j’arrive à une ruine gallo-romaine. Ensuite, c’est un petit lavoir tout sale nommé le Grand Lavoir puis une ferme pédagogique devant laquelle broute un animal blanc à barbiche et cornes courbes heureusement attaché.
Enfin, j’arrive à ce qui présente de l’intérêt pour moi : le hameau des Plomar’ch composé de maisonnettes traditionnelles (penty). L’une était prêtée gracieusement par la municipalité communiste à George Perros à la fin de sa vie quand il était lecteur chez Gallimard. Les volets clos, il lisait, écrivait ou ne faisait rien. Une plaque avec sa photographie rappelle cela. Aujourd’hui, ce penty et les autres sont à louer comme gîtes d’étape.
Il me reste à parcourir un petit bout de route et c’est le Port du Rosmeur. Je passe au Flimiou pour dire à la patronne que je souhaite réserver lundi, mardi, mercredi et jeudi. « Je n’ai pas de téléphone, alors si j’ai un imprévu et que je ne suis pas là à midi et quart, disposez de la table. »
Ty Gamalou et le Bistrot de la Mouette sont fermés ce lundi. Je bois un café verre d’eau bien mérité (longtemps que je n’avais pas autant marché) chez Aux Loups des Mers. « Vu que j’ai redoublé, je suis la plus grande. Elles ont toutes dix-neuf ans et moi vingt », déclare Léa la serveuse. On lui en donnerait seize. Une femme lui commande « un truc avec un cœur dessus ». Une autre me dit bonjour en entrant, c’est Gaëlle, suivie de sa fille, venue saluer la « concurrence ». Je retrouve Sebastian Haffner et son Histoire d’un Allemand :
Cependant qu’un uniforme brun se plantait devant moi :
-Êtes-vous aryen ?
Sans même réfléchir, j’avais répondu :
-Oui.
Un regard investigateur à mon nez - et il se retira. Quant à moi, le sang me monta aux joues. Un instant trop tard, je ressentis ma honte, ma défaite. J’avais répondu « oui ». Bon, d’accord, j’étais aryen. Je n’avais pas menti. J’avais seulement permis une chose bien plus grave.
Au Flimiou, ce lundi à midi, c’est terrine de poisson sauce citron, côte de porc sauce moutarde potatoes et riz au lait caramel. À côté de moi mangent deux gars d’Enedis qui ne parlent que travail : « Qu’il soit gentil, c’est bien mais moi je préfère un mec con mais compétent. » La patronne porte un ticheurte DZ City Rockers : « À demain, toujours dehors, s’il fait beau. »
Le soleil a enfin réussi à dissiper les brumes quand arrive le bus Un à l’arrêt Le Port. Descendu à Saint-Jean, je me balade jusqu’aux Sables Blancs puis commande un expresso verre d’eau au Gwell Mad avant de poursuivre ma lecture. J’enchaîne avec un diabolo menthe car, faute de personnel, Villa Cornic reste fermée. Près de moi sont un sexagénaire et une femme du même âge avec qui il boit un alcool fort. « Je suis négatif, j’ai plus d’espoir dans le futur », lui dit-il. Ce n’est pas un des Olivensteins.
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Nullement question de rester fidèle à soi-même. Fidèle à soi-même, c’est fidèle à son futur, non à son passé. (Georges Perros)