Pour la première fois, j’utilise le ventilateur que m’a aimablement fourni ma logeuse lors de mon arrivée durant la première canicule. Cette soufflerie aide à souffler. Pire sera la chaleur ce mardi, est-il annoncé.
Avant même qu’il soit sept heures, je suis dehors. Le sentier que je parcours quotidiennement (ou presque) longe le haut de la plage des Sables Blancs. Sur le muret a lieu l’exposition des oubliés sur le sable : casquettes, chaussettes, basquettes, claquettes, lunettes, serviettes. À chacun selon ses besoins. Aujourd’hui, celle qui fait sa gymnastique devant la mer n’est pas là. Une autre la remplace qui fait sa gymnastique dans la mer. Peu après, je trouve tout au bord du chemin un jeune couple endormi sous une couverture. Des itinérants sans bagages ou des résidents qui se sont dit : il fait trop chaud dans la chambre, allons dormir dehors. Juste avant la chapelle, le sentier devient pour peu de temps une voie goudronnée qui fait un coude entre deux murs. C’est le passage de l’Armen. L’un de ses murs est orné d’œuvres d’art peintes à la bombe, des dessins et du texte : « Le Sommet des Possibles » « O Sole Miaou » « White Rabbitt ». Je longe ensuite le cimetière, subis le détour par la route suite au risque d’effondrement et c’est le Port de Tréboul. Les tables de trottoir de la boulangerie Pascal Jaïn étant au soleil, mon petit-déjeuner ne dure pas longtemps.
Arrivé à Port Rhu, je m’assois à une table de pique-nique pour écrire le début de ma matinée jusqu’à ce que le patron du Brise Glace commence à installer sa terrasse. Dès que c’est possible, j’y prends un café verre d’eau face au Roi Gradlon et à son reflet dans l’eau, un parfait exemple de symétrie horizontale. Voyons voir ce que Karl Ove Klausgaard a à me raconter, me dis-je en ouvrant mon livre. Le patron qui continue la mise en place des tables et des chaises parle à tous ceux qui passent. « Les Bretons, lui dit l’une, ils sont pas contents quand il pleut, ni quand il fait chaud. » « C’est vrai », lui répond-il. « Je ne suis pas Breton, » me dit-il quand elle est partie. « Personne n’est Breton », lui dis-je. Karl Ove Klausgaard évoque ses problèmes conjugaux, sa femme Linda est une angoissée qui ne peut se passer de sa présence. Je l’abandonne à neuf heures et demie pour aller marcher le long du bras de mer au-delà du pont routier que j’emprunte presque chaque jour avec le minibus. Des voiliers, des voiliers, toujours des voiliers garés à la file. Je n’en distingue que deux qui méritent une photo.
Par la rue Jean Barré, je monte à la place des bus d’où je rejoins les Halles. Ce n’est pas jour de marché, néanmoins le Café des Halles est fort couru. Je m’assois à la seule table qui reste. Le café de ce bar a le mauvais goût du café parisien. Ce n’est pas un endroit où sortir mon livre car toutes les tables sont prises en permanence. J’y traîne quand même en écoutant la bande son de ma jeunesse : Bob Dylan I Want You, Lou Reed Walk on the Wild Side, Patti Smith Because the Night, etc. Une serveuse s’assoit deux minutes avec ma voisine. « Je suis crevée. J’ai fait la fermeture hier et ça a duré vachement longtemps. Parce qu’il a plu pendant le match. On a fermé avant la fin. » « Ah bon ! Il a plu ! » « Par ici, là-bas à Philadelphie. » Cette voisine dessine et invite un couple de touristes à s’asseoir à sa table puisqu’il n’y a plus de place ailleurs. Elle leur dit qu’elle est artiste auteure et doit regretter d’avoir le sens de l’hospitalité lorsque la femme lui dit : « Il y a quand même un moment où il faut trouver un vrai travail ». Il faut descendre quatre rudes marches pour aller payer à l’intérieur, un euro soixante seulement, heureusement que le boss m’a opéré de la cataracte.
Je zone ensuite dans des coins du Rosmeur non encore parcourus. En bas de la rampe du Rosmeur, un graffiti « Queers Antifa » (ça va de soi) et à une fenêtre, cette citation de Marguerite Duras : Elle dit aussi que s’il n’y avait ni la mer, ni l’amour, personne n’écrirait des livres. (je ne sais si c’est elle ou un de ses personnages qui parle ; si c’est elle, elle dit une bêtise.)
Au menu du Flimiou ce mardi : chèvre chaud, brochette de poulet sauce aigre-douce et potatoes, panna cotta verveine citronnée et coulis de fruits rouges. Je demande à avoir une table vraiment à l’ombre, ce qui m’est accordé. De cette table un peu surélevée, je vois un voilier là-bas sur la mer à travers le grillage de la société Ysblue qui distribue le carburant marin. « Avant, me dit le patron que je prenais pour le serveur, il y avait d’énormes cuves et maintenant ils les ont enterrées. » « Ah oui, je me souviens de ces énormes cuves sphériques. Je suis passé devant quand je suis venu il y a deux ou trois ans. On ne se sentait pas en sécurité. » « Oui, on était en zone Seveso ici et maintenant on ne l’est plus. » C’est bien de pouvoir se dire qu’on ne risque plus d’exploser avant la fin du repas.
Direction les Sables Blancs, où un petit vent frais est de retour à la terrasse du Gwell Mad, pour un café verre d’eau lecture suivi d’un diabolo menthe lecture. Ma logeuse, retour de baignade, s’arrête pour me dire bonjour et me propose, vu la chaleur, de me fournir un autre jeu de draps. Je lui dis que ce n’est pas nécessaire. S’il y a une chose que je n’ai pas envie de faire, c’est de changer une housse de couette par temps caniculaire.
*
La bêtise c’est de comprendre trop vite. (Georges Perros)
Avant même qu’il soit sept heures, je suis dehors. Le sentier que je parcours quotidiennement (ou presque) longe le haut de la plage des Sables Blancs. Sur le muret a lieu l’exposition des oubliés sur le sable : casquettes, chaussettes, basquettes, claquettes, lunettes, serviettes. À chacun selon ses besoins. Aujourd’hui, celle qui fait sa gymnastique devant la mer n’est pas là. Une autre la remplace qui fait sa gymnastique dans la mer. Peu après, je trouve tout au bord du chemin un jeune couple endormi sous une couverture. Des itinérants sans bagages ou des résidents qui se sont dit : il fait trop chaud dans la chambre, allons dormir dehors. Juste avant la chapelle, le sentier devient pour peu de temps une voie goudronnée qui fait un coude entre deux murs. C’est le passage de l’Armen. L’un de ses murs est orné d’œuvres d’art peintes à la bombe, des dessins et du texte : « Le Sommet des Possibles » « O Sole Miaou » « White Rabbitt ». Je longe ensuite le cimetière, subis le détour par la route suite au risque d’effondrement et c’est le Port de Tréboul. Les tables de trottoir de la boulangerie Pascal Jaïn étant au soleil, mon petit-déjeuner ne dure pas longtemps.
Arrivé à Port Rhu, je m’assois à une table de pique-nique pour écrire le début de ma matinée jusqu’à ce que le patron du Brise Glace commence à installer sa terrasse. Dès que c’est possible, j’y prends un café verre d’eau face au Roi Gradlon et à son reflet dans l’eau, un parfait exemple de symétrie horizontale. Voyons voir ce que Karl Ove Klausgaard a à me raconter, me dis-je en ouvrant mon livre. Le patron qui continue la mise en place des tables et des chaises parle à tous ceux qui passent. « Les Bretons, lui dit l’une, ils sont pas contents quand il pleut, ni quand il fait chaud. » « C’est vrai », lui répond-il. « Je ne suis pas Breton, » me dit-il quand elle est partie. « Personne n’est Breton », lui dis-je. Karl Ove Klausgaard évoque ses problèmes conjugaux, sa femme Linda est une angoissée qui ne peut se passer de sa présence. Je l’abandonne à neuf heures et demie pour aller marcher le long du bras de mer au-delà du pont routier que j’emprunte presque chaque jour avec le minibus. Des voiliers, des voiliers, toujours des voiliers garés à la file. Je n’en distingue que deux qui méritent une photo.
Par la rue Jean Barré, je monte à la place des bus d’où je rejoins les Halles. Ce n’est pas jour de marché, néanmoins le Café des Halles est fort couru. Je m’assois à la seule table qui reste. Le café de ce bar a le mauvais goût du café parisien. Ce n’est pas un endroit où sortir mon livre car toutes les tables sont prises en permanence. J’y traîne quand même en écoutant la bande son de ma jeunesse : Bob Dylan I Want You, Lou Reed Walk on the Wild Side, Patti Smith Because the Night, etc. Une serveuse s’assoit deux minutes avec ma voisine. « Je suis crevée. J’ai fait la fermeture hier et ça a duré vachement longtemps. Parce qu’il a plu pendant le match. On a fermé avant la fin. » « Ah bon ! Il a plu ! » « Par ici, là-bas à Philadelphie. » Cette voisine dessine et invite un couple de touristes à s’asseoir à sa table puisqu’il n’y a plus de place ailleurs. Elle leur dit qu’elle est artiste auteure et doit regretter d’avoir le sens de l’hospitalité lorsque la femme lui dit : « Il y a quand même un moment où il faut trouver un vrai travail ». Il faut descendre quatre rudes marches pour aller payer à l’intérieur, un euro soixante seulement, heureusement que le boss m’a opéré de la cataracte.
Je zone ensuite dans des coins du Rosmeur non encore parcourus. En bas de la rampe du Rosmeur, un graffiti « Queers Antifa » (ça va de soi) et à une fenêtre, cette citation de Marguerite Duras : Elle dit aussi que s’il n’y avait ni la mer, ni l’amour, personne n’écrirait des livres. (je ne sais si c’est elle ou un de ses personnages qui parle ; si c’est elle, elle dit une bêtise.)
Au menu du Flimiou ce mardi : chèvre chaud, brochette de poulet sauce aigre-douce et potatoes, panna cotta verveine citronnée et coulis de fruits rouges. Je demande à avoir une table vraiment à l’ombre, ce qui m’est accordé. De cette table un peu surélevée, je vois un voilier là-bas sur la mer à travers le grillage de la société Ysblue qui distribue le carburant marin. « Avant, me dit le patron que je prenais pour le serveur, il y avait d’énormes cuves et maintenant ils les ont enterrées. » « Ah oui, je me souviens de ces énormes cuves sphériques. Je suis passé devant quand je suis venu il y a deux ou trois ans. On ne se sentait pas en sécurité. » « Oui, on était en zone Seveso ici et maintenant on ne l’est plus. » C’est bien de pouvoir se dire qu’on ne risque plus d’exploser avant la fin du repas.
Direction les Sables Blancs, où un petit vent frais est de retour à la terrasse du Gwell Mad, pour un café verre d’eau lecture suivi d’un diabolo menthe lecture. Ma logeuse, retour de baignade, s’arrête pour me dire bonjour et me propose, vu la chaleur, de me fournir un autre jeu de draps. Je lui dis que ce n’est pas nécessaire. S’il y a une chose que je n’ai pas envie de faire, c’est de changer une housse de couette par temps caniculaire.
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La bêtise c’est de comprendre trop vite. (Georges Perros)