C’est l’été. Il semblerait que la canicule atteigne le Finistère dès ce dimanche. Il fait encore bon quand je quitte mon logis Air Bibi. J’innove en remontant dans Tréboul puis en redescendant par le boulevard Salvador-Allende afin d’y localiser précisément l’arrêt des cars BreizhGo qui porte ce nom (le jour de mon arrivée, le mari de ma logeuse tout écolo qu’il soit est venu me chercher dans sa voiture qui réchauffe le climat et je n’ai pas eu le temps de me repérer). Surprise : cet abri de car est celui que je vois tous les jours depuis mon perchoir. Il est situé à cinquante mètres de la boulangerie Pascal Jaïn. Je pourrai prendre un petit-déjeuner le jour de mon départ.
Il n’est que huit heures trente quand j’ai terminé mon pain au chocolat avec un allongé et j’ai déjà envoyé paître deux casse-pieds : une femme dont le chien me collait et un affranchi qui écoutait sa musique à une des tables basses. Je suis plus que jamais pour la suppression des chiens et des smartphones. C’est ce que j’écris sur mon carnet assis à la table haute. « J’espère que vous faites un joli portrait des gens de Tréboul », me dit une quinquagénaire qui arrive. « Bien sûr. » « Et comme je passe devant vous telle une beauté, j’espère que vous allez m’étendre sur le papier. En toute modestie. Ou en toute ironie. » « Je ne vais pas y manquer », lui dis-je. Voilà qui me met de meilleure humeur.
Je prends le chemin de Saint-Jean. Il est neuf heures lorsque je passe près de l’église de Tréboul. Elle carillonne. « Tu ne vas pas à la messe ? » demande un autochtone à une de sa connaissance. « C’est le Pardon de Saint-Jean aujourd’hui », lui répond-elle. Je le savais ayant vu une affichette près de la chapelle. Je passe par le cimetière. Une fleur de pissenlit est éclose sur la tombe de George et Tania Poulot.
La chapelle est ouverte où deux dames s’affairent. J’en profite pour entrer. Comme souvent je trouve que l’intérieur ne vaut pas l’extérieur. Retiennent quand même mon attention, les vitraux contemporains qui montrent des scènes de la vie bretonne. « En quoi ça consiste, ce Pardon ? » demandé-je aux deux dames. Il va y avoir une procession à dix heures au Monument des Péris en Mer, un hommage leur sera rendu et après il y aura une messe. « Le dommage, me dit l’une, c’est qu’il y a des voitures garées devant la chapelle. » « Ah je sais, je passe là tous les jours et il n’y a que vendredi que j’ai enfin pu faire des photos sans voiture. Ce sont les clients de l’Hôtel Ty Mad peut-être ? » « Non, il habite ici celui qui gare sa camionnette juste devant. Il a déjà eu un avertissement de notre collègue, celle qu’on appelle le dragon de la chapelle, et ça n’a servi à rien. »
Je vais m’asseoir sur un banc à l’ombre près du Monument aux Péris en Mer au pied duquel est une citation de Victor Hugo que je ne peux déchiffrer. Je regarde qui passe sur le chemin et sur la mer en attendant dix heures.
Un peu avant ce moment, j’entends un lointain duo bombarde et biniou puis ça carillonne à la chapelle. Dans le même temps, le bateau tout neuf orange et vert de la Société Nationale de Sauvetage en Mer arrive en contrebas. Je me lève et me place de façon à voir arriver la procession. Musicien(ne)s, porteurs de croix et de bannières, ecclésiastiques et fidèles, cela a de l’allure. Deux dames déposent une gerbe blanche au pied du Monument. Un prêtre prend la parole pour évoquer le sujet. Je retiens ceci : « L’Histoire comme la mer est mangeuse d’hommes. » Un joli chant religieux est entonné par les présents qui sont surtout des présentes. La procession se reforme pour rejoindre le bord de mer. De la plateforme où se trouve une table d’orientation, le prêtre s’adresse aux sauveteurs en mer dont il loue le courage et le dévouement. Entre ceux qui sont sur terre et ceux qui sont sur mer, on se fait du bras (comme disait une à laquelle je pense). À un envoi d’eau bénite répondent trois coups de sirène. La procession se reforme et rejoint la chapelle pour la messe tandis que le bateau béni retourne au Port du Rosmeur.
C’était mon premier Pardon breton, mon premier Pardon tout court (je ne sais pas s’il y en a ailleurs). J’ai trouvé ça beau et émouvant (pour employer un mot que je n’aime pas). Annoncé nulle part, il reste authentique. Aucun touriste, à part moi. Je suis content d’en avoir fait un reportage photographique. Je rejoins les Sables Blancs et trouve une place à la terrasse du Gwell Mad pour un café lecture. Il y fait bon grâce à un petit vent frais.
Cela se grippe au moment de déjeuner. La Sandwicherie, sur laquelle je comptais, est déjà prise d’assaut à midi moins le quart. De plus, on y attend le pain. Je décide de regagner le Port de Tréboul. Et tout s’arrange, car à l’endroit où j’arrive est une pizzeria jamais vue ouverte et qui l’est, La Griella. On y propose aussi des moules marinières du bouchot avec frites à seize euros vingt. Une table à l’ombre avec vent frais est disponible. Comme elle est un peu en hauteur, j’ai une belle vue sur l’entrée du port et sur une extrémité de l’île Tristan. Je déjeune près de deux couples de vieux à la conversation indigente (le reste de la clientèle est à l’intérieur par manque d’ombre). Les moules sont petites et les frites pas de la maison, comme je m’y attendais.
Je prends le chemin du retour et, au premier banc à l’ombre, mange mon kouign-amann d’hier matin. Il est délicieux. J’ai ensuite fort chaud pour aller de Saint-Jean aux Sables Blancs J’arrive un peu cuit Villa Corti. Pour être bien à l’ombre, je m’installe à la terrasse de parquet à l’arrière, qui a vue sur la plage, sur la mer et sur la terrasse de pelouse. Le petit vent frais souffle toujours. Je reprends la vie palpitante de Karl Ove Knausgaard : changer les couches, faire des pâtes aux boulettes (il dit qu’on ne mange que ça en Suède), téléphoner à sa femme en vacances pour quelques jours, recevoir un ami chargé d’un enfant en bas-âge. Il y a malheureusement un problème avec les saucisses, elles ont explosé.
Guère de monde ce dimanche Villa Corti, je ne suis pas dérangé pour lire. Vers quinze heures quinze, je migre jusqu’à une chaise haute au Gwell Mad : un diabolo menthe et Karl Ove Knausgaard qui oublie sa progéniture pour disserter sur le moi en littérature.
En remontant la rue des Sables Blancs, je croise le mari de ma logeuse habillé d’une façon latino-américaine. « On va chercher le frais ? » me demande-t-il. « Le frais ? Je ne crois pas mais il est temps de rentrer. »
*
Le Cimetière Marin. Je regarde. Je pense. Je me pense. Je me dépense. (George Perros)
Il n’est que huit heures trente quand j’ai terminé mon pain au chocolat avec un allongé et j’ai déjà envoyé paître deux casse-pieds : une femme dont le chien me collait et un affranchi qui écoutait sa musique à une des tables basses. Je suis plus que jamais pour la suppression des chiens et des smartphones. C’est ce que j’écris sur mon carnet assis à la table haute. « J’espère que vous faites un joli portrait des gens de Tréboul », me dit une quinquagénaire qui arrive. « Bien sûr. » « Et comme je passe devant vous telle une beauté, j’espère que vous allez m’étendre sur le papier. En toute modestie. Ou en toute ironie. » « Je ne vais pas y manquer », lui dis-je. Voilà qui me met de meilleure humeur.
Je prends le chemin de Saint-Jean. Il est neuf heures lorsque je passe près de l’église de Tréboul. Elle carillonne. « Tu ne vas pas à la messe ? » demande un autochtone à une de sa connaissance. « C’est le Pardon de Saint-Jean aujourd’hui », lui répond-elle. Je le savais ayant vu une affichette près de la chapelle. Je passe par le cimetière. Une fleur de pissenlit est éclose sur la tombe de George et Tania Poulot.
La chapelle est ouverte où deux dames s’affairent. J’en profite pour entrer. Comme souvent je trouve que l’intérieur ne vaut pas l’extérieur. Retiennent quand même mon attention, les vitraux contemporains qui montrent des scènes de la vie bretonne. « En quoi ça consiste, ce Pardon ? » demandé-je aux deux dames. Il va y avoir une procession à dix heures au Monument des Péris en Mer, un hommage leur sera rendu et après il y aura une messe. « Le dommage, me dit l’une, c’est qu’il y a des voitures garées devant la chapelle. » « Ah je sais, je passe là tous les jours et il n’y a que vendredi que j’ai enfin pu faire des photos sans voiture. Ce sont les clients de l’Hôtel Ty Mad peut-être ? » « Non, il habite ici celui qui gare sa camionnette juste devant. Il a déjà eu un avertissement de notre collègue, celle qu’on appelle le dragon de la chapelle, et ça n’a servi à rien. »
Je vais m’asseoir sur un banc à l’ombre près du Monument aux Péris en Mer au pied duquel est une citation de Victor Hugo que je ne peux déchiffrer. Je regarde qui passe sur le chemin et sur la mer en attendant dix heures.
Un peu avant ce moment, j’entends un lointain duo bombarde et biniou puis ça carillonne à la chapelle. Dans le même temps, le bateau tout neuf orange et vert de la Société Nationale de Sauvetage en Mer arrive en contrebas. Je me lève et me place de façon à voir arriver la procession. Musicien(ne)s, porteurs de croix et de bannières, ecclésiastiques et fidèles, cela a de l’allure. Deux dames déposent une gerbe blanche au pied du Monument. Un prêtre prend la parole pour évoquer le sujet. Je retiens ceci : « L’Histoire comme la mer est mangeuse d’hommes. » Un joli chant religieux est entonné par les présents qui sont surtout des présentes. La procession se reforme pour rejoindre le bord de mer. De la plateforme où se trouve une table d’orientation, le prêtre s’adresse aux sauveteurs en mer dont il loue le courage et le dévouement. Entre ceux qui sont sur terre et ceux qui sont sur mer, on se fait du bras (comme disait une à laquelle je pense). À un envoi d’eau bénite répondent trois coups de sirène. La procession se reforme et rejoint la chapelle pour la messe tandis que le bateau béni retourne au Port du Rosmeur.
C’était mon premier Pardon breton, mon premier Pardon tout court (je ne sais pas s’il y en a ailleurs). J’ai trouvé ça beau et émouvant (pour employer un mot que je n’aime pas). Annoncé nulle part, il reste authentique. Aucun touriste, à part moi. Je suis content d’en avoir fait un reportage photographique. Je rejoins les Sables Blancs et trouve une place à la terrasse du Gwell Mad pour un café lecture. Il y fait bon grâce à un petit vent frais.
Cela se grippe au moment de déjeuner. La Sandwicherie, sur laquelle je comptais, est déjà prise d’assaut à midi moins le quart. De plus, on y attend le pain. Je décide de regagner le Port de Tréboul. Et tout s’arrange, car à l’endroit où j’arrive est une pizzeria jamais vue ouverte et qui l’est, La Griella. On y propose aussi des moules marinières du bouchot avec frites à seize euros vingt. Une table à l’ombre avec vent frais est disponible. Comme elle est un peu en hauteur, j’ai une belle vue sur l’entrée du port et sur une extrémité de l’île Tristan. Je déjeune près de deux couples de vieux à la conversation indigente (le reste de la clientèle est à l’intérieur par manque d’ombre). Les moules sont petites et les frites pas de la maison, comme je m’y attendais.
Je prends le chemin du retour et, au premier banc à l’ombre, mange mon kouign-amann d’hier matin. Il est délicieux. J’ai ensuite fort chaud pour aller de Saint-Jean aux Sables Blancs J’arrive un peu cuit Villa Corti. Pour être bien à l’ombre, je m’installe à la terrasse de parquet à l’arrière, qui a vue sur la plage, sur la mer et sur la terrasse de pelouse. Le petit vent frais souffle toujours. Je reprends la vie palpitante de Karl Ove Knausgaard : changer les couches, faire des pâtes aux boulettes (il dit qu’on ne mange que ça en Suède), téléphoner à sa femme en vacances pour quelques jours, recevoir un ami chargé d’un enfant en bas-âge. Il y a malheureusement un problème avec les saucisses, elles ont explosé.
Guère de monde ce dimanche Villa Corti, je ne suis pas dérangé pour lire. Vers quinze heures quinze, je migre jusqu’à une chaise haute au Gwell Mad : un diabolo menthe et Karl Ove Knausgaard qui oublie sa progéniture pour disserter sur le moi en littérature.
En remontant la rue des Sables Blancs, je croise le mari de ma logeuse habillé d’une façon latino-américaine. « On va chercher le frais ? » me demande-t-il. « Le frais ? Je ne crois pas mais il est temps de rentrer. »
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Le Cimetière Marin. Je regarde. Je pense. Je me pense. Je me dépense. (George Perros)