En lisant le premier volume des Lettres au Castor et à quelques autres de Jean-Paul Sartre (sept)

5 août 2015


Avec l’année mil neuf cent trente-neuf s’achève le premier volume des Lettres au Castor et à quelques autres de Jean-Paul Sartre (Gallimard). Le soldat Sartre est toujours dans l’attente de l’ennemi à la frontière avec l’Allemagne. Il écrit presque chaque jour à Simone de Beauvoir, professeure de philosophie à Paris :
… et j’ai repris ce drôle de ton et de rôle que je prends dans les sociétés d’hommes : une sorte de pauvre, laid, crasseux, un peu répugnant dans sa mise, un peu révoltant dans ses propos mais qui fait rire tout de même et qui chatouille un peu. (dix décembre mil neuf cent trente-neuf)
Notez que c’est charmant du Marivaux, mais il n’en faut point trop. (onze décembre mil neuf cent trente-neuf)
Après le téléphone j’ai été déjeuné au restaurant de la gare. C’est toujours bondé de militaires, il y a là une jolie petite jeune fille (…) réservée avec les soldats et cependant assez aimable qui met un petit parfum dans ses moments. Eh quoi, allez-vous dire ? Vous voilà bien militaire comme l’ami Bidasse ? Comme le soldat dont Ouvrard chante les amours avec la caissière du Grand Café ? Que voulez-vous, ma petite fleur, il faut vivre avec authenticité la situation de militaire. (douze décembre mil neuf cent trente-neuf)
Les officiers ont demandé un volontaire pour la musique et tout le monde a dit –c’est là que vous allez rire– que je savais jouer du piano. J’ai donc été jouer avec sentiment une valse intitulée Grossmütterchen. Le capitaine Orsel n’a pas caché qu’il eût préféré des marches, mais il n’y en avait pas. (…)
Pour finir et céder aux prières du capitaine Orcel, j’ai chanté Toréador en garde et l’ai fait reprendre en chœur aux personnes présentes. (vingt-quatre décembre mil neuf cent trente-neuf)
Il n’y a pas que vous, mon cher petit (à présent je vais écrire à T. que je l’aime passionnément, ça m’écœure un peu). (vingt-huit décembre mil neuf cent trente-neuf)
C’est naturellement poétique en diable, cette cuisine déserte au matin, avec la viande sur la table, d’immenses cuves pleines de pommes de terre, des saucisses accrochées à un bâton et un idiot congénital qui allume le feu en bavant un peu. Puis vient la première servante, celle qui, comme j’ai dû vous le dire, montre volontiers son derrière à l’idiot qui ne semble pas s’en émouvoir. (trente et un décembre mil neuf cent trente-neuf)