Perpignan (neuf) : Le Barcarès (première)

9 avril 2026


Un ronronnement, celui des machines à laver du salon Dessange au rez-de-chaussée, lequel occupe aussi le premier étage, c’est ce qui pourrait me réveiller chaque jour de bon matin si je n’étais déjà debout. Mis à part ce léger bruit matinal, l’immeuble perpignanais où je dors est silencieux. De même que les bâtiments voisins autour de la placette dont les quelques appartements habités gardent même le jour leurs volets à peu près clos. En face le mannequin de Lacoste a troqué sa tenue noire pour une tenue claire, printanière. Personne ne s’attarde sur la placette vidéosurveillée et la rue étroite est strictement piétonnière, un calme parfait.
Ce mercredi je vise Le Barcarès que mon vieux Routard appelle Port-Barcarès avant de n’en dire que du mal en quelques lignes. On y va avec le Dix qu’après mon petit déjeuner je vais prendre à l’arrêt Catalogne Point Chaud, ainsi nommé parce qu’y passent la plupart des bus Sankéo. Beaucoup de jeunesse dans ce bus Dix qui est en fait un car (sièges alignés avec ceintures de sécurité) parce qu’il va loin et prend des quatre voies. Une heure dix de route en passant par Saint-Hippolyte et Saint-Laurent-de-la-Salanque.
La jeunesse descend avant que l’on ait quitté Perpignan, à l’arrêt Lycée Mayol. Nous sommes peu à poursuivre et à subir la radio du chauffeur où sévissent l’Appoline de Malherbe et le fils Sarkozy.
Je descends à l’arrêt Mairie. Ayant besoin d’un second petit-déjeuner, je trouve une boulangerie artisanale où le pain au chocolat est à un euro trente puis j’entre au Front de Mer où l’allongé verre d’eau est à deux euros et la clientèle pittoresque.
Le Barcarès ressemble aussi à Stella-Plage. En plus kitsch que Canet-Plage. D’autant qu’une ébouriffante décoration pascale occupe la place de la République autour de laquelle sont les commerces et les restaurants. En son centre, un immense bateau à grimper fait la joie des enfants. La mer est loin car la plage est large.
L’aimable jeune femme de l’Office du Tourisme me fournit un plan de la vaste commune dont je n’explore aujourd’hui que le centre. Je marche avec la Méditerranée à bâbord jusqu’au marché hebdomadaire où l’on peut s’habiller à trois, cinq ou dix euros, puis je fais demi-tour jusqu’à apercevoir les mâts dans le Port.
Revenu au centre, je me pose sur un bloc en béton à l’endroit où poussent sur la plage des palmiers malingres et inclinés vers le large. Quelques moustiques m’obligent à lever le camp.
Je me replie au Front de Mer pour un café verre d’eau en terrasse sur fond de bruit de travaux. On refait la place de la République. Dix heures sonnent à la jolie petite église. Ouvrant mon livre de voyage, je trouve Casanova occupé à faire jouir dans le même lit les deux sœurs Lucrèce et Angélique.
Vers onze heures et demie, je réserve à l’autre bout de la place une table au soleil au Casablanca puis marche un peu sur la Vélosud avant de rejoindre le marché et de m’asseoir sur le muret derrière un marchand de légumes : « Les artichauts deux euros, le litre de gasoil pareil ! » A sa droite un baratineur à micro envoûte une dizaine de retraité(e)s : « Un homme ne ronfle pas, il ronronne, et un chat qui ronronne est un chat heureux. » Il s’agit d’un vendeur d’oreillers avec lesquels on est sûr de dormir, échappant ainsi à tous les malheurs qui guettent les insomniaques. Des complices cernent les envoûté(e)s de chaises sur lesquelles elles et eux finissent pas s’asseoir.
Au Casablanca (« restaurant familial depuis 1963 »), dans le menu du jour à dix-neuf euros cinquante, je choisis le carpaccio de bœuf et copeaux de parmesan, le filet mignon de porc caramel et la pomme au four façon Tatin. Un quart de vin blanc et le café sont inclus. J’en suis au dessert que des camionnettes blanches surgissent à contresens signalant la fin du marché. Un couple en revient. « Non mais la prochaine fois, on se fera pas avoir », dit l’homme. Il n’a pourtant pas d’oreiller sous le bras.
                                                                   *
Il est impossible qu’un homme habitué à faire des vers s’en abstienne d’abord qu’une belle pensée se présente à son esprit. Le « d’abord que » de Casanova vaut « dès que ». Il lui est coutumier.
Casanova écrivait en français. Je me suis toujours demandé pourquoi les libraires rangent ses mémoires dans le rayon littérature italienne.