Perros-Guirec (treize) : Trestrignel

14 septembre 2026


Une première rue qui monte rudement, à droite une deuxième rue qui commence par monter rudement, j’arrive un peu asphyxié à Notre-Dame-de-la-Clarté, imposant établissement scolaire catholique, puis ça monte moins. À hauteur du vaste gymnase métallique, je prends à gauche une troisième rue munie d’une flèche « Centre ville ». Là, ça commence à descendre doucement et me voici bientôt place de l’Église. C’est mon chemin de chaque matin au cours duquel je ne croise personne. Il y a en revanche toujours du monde à la boulangerie Ty Coz, beaucoup viennent en voiture. La plupart des clients de L’Apéro’z arrivent aussi en voiture.
En ce jour sans bus, après mon petit-déjeuner, je tourne le dos à l’église Saint-Jacques, prenant à contresens le chemin de la Messe pour rejoindre la pointe du Sphinx au-dessus de la plage de Trestrignel. Je descends vers celle-ci, la plus belle plage de Perros-Guirec selon un connaisseur. Je ne peux en juger. Elle est entièrement couverte par la mer dont les vagues s’écrasent sur la promenade. Pour une fois, c’est marée haute.
Après cette plage, j’ai plaisir à être seul pour faire le tour de la pointe du Château où logent des chauves-souris. À l’entrée de cette pointe, une imposante demeure rose à l’allure de forteresse. C’est là que vivait Maurice Denis, comme l’indique une plaque agrémentée de cette citation : « Jamais la nature ne m’a paru plus belle qu’à Perros ».
Je longe ensuite la mer, en descente et sous le soleil, jusqu’au Port. Je retiens ma table préférée auprès de la petite serveuse de L’Ardoise puis supporte la file d’attente de la Boulangerie du Port où j’achète mon futur dessert, un kouign-amann à trois euros vingt, enfin je m’assois à la terrasse du Café du Port. À côté, ce dimanche, est installé un marchand d’huîtres « Ici produit médaillé ». Mon café bu, je retrouve l’abbé de Choisy habillée en fille. Une lecture que je poursuis sur un banc du terre-plein devant la marée haute. Le trop-plein du port à flot se déverse par-dessus le muret dans le port d’échouage.
Un parasol me protège à L’Ardoise du soleil toujours là. Je commande une pizza fromagère (roquefort reblochon camembert chèvre) à seize euros trente. Elle est plutôt bonne. À la table voisine est un couple dont le ouiquennede est planifié et imprimé sur feuille : hébergement, restauration, visites, distance, prix, précautions à prendre, etc. Je soupçonne une intelligence artificielle. Leur étape suivante est l’île de Costaérès, accessible à marée basse. « Faites quand même attention en marchant sur les rochers, leur dit le restaurateur, ça peut glisser. » Il y a pourtant mieux à faire sur la Côte de Granit Rose lorsqu’on ne la connaît pas, ce qui est leur cas.
Un banc du terre-plein m’accueille pour le dessert. Le kouign-amann de la Boulangerie du Port est loin de valoir celui de la boulangerie Lemée. Le ciel est toujours bleu. Il fait presque trop chaud au soleil. J’y reste quand même pour lire jusqu’à ce que je cuise trop. Alors j’opère une translation jusqu’à une table à l’ombre sous l’auvent du Café du Port où je dois réclamer pour avoir une table propre avant d’être servi. Je bois là d’abord un café puis un diabolo menthe. À ma gauche, un couple d’Allemands commande deux allongés, une demi-bouteille de Perrier et un demi pichet de vin blanc. Tout cela en même temps. Elle met un peu de Perrier dans son vin.
                                                                       *
L’abbé de Choisy habillé en femme est doué pour convaincre les mères aristocrates de lui confier leurs petites filles (comme il les appelle, elles ont quinze ou seize ans) afin de leur donner des leçons de coiffure impliquant qu’elles passent la nuit chez « elle » dans son lit. Dès que nous fûmes couchées, il ne fallut pas lui dire de s’approcher, elle pensa me manger de caresses ; je crevais d’amour et je me mis en devoir de lui donner de véritables plaisirs.