Perros-Guirec (vingt et un) : Ploumanac’h (quatre)

22 septembre 2026


Eh bien ! la semaine « Pas de flotte et du soleil tous les jours » commence par une mouillasse qui ne m’oblige toutefois pas à mettre mon vêtement de pluie pour monter la côte jusqu’à l’église. Le patron de L’Apéro’z étant à Belle-Île jusqu’à vendredi, on y entend moins de bla bla. Néanmoins les locaux ont toujours des choses à dire. L’une parle de toutes les églises qui vont sonner vendredi prochain à dix heures pendant sept minutes. « Sept minutes, ça va être long. » C’est pour saluer Léon le Quatorzième, Pape. « Ils sont bizarres là-bas », dit une autre. « Où ça là-bas ? » demande le serveur. « Au Café du Port. » Elle ne précise pas sa pensée. Personnellement, je trouve qu’ils sont bizarres partout. Ce lundi, je commence une nouvelle lecture : Récits autobiographiques de Mikhaïl Boulgakov. Le premier est Morphine, déjà lu il y a longtemps, qui commence ainsi : Les gens intelligents ont noté depuis longtemps déjà que le bonheur, c’est comme la santé : lorsqu’il est là, on ne le remarque pas.
Avant de rejoindre l’arrêt de bus Hôtel de Ville, j’enfile l’imperméable car ce crachin ne veut pas cesser. Il est toujours là quand je descends au Ranolien pour faire une nouvelle fois la superbe balade jusqu’à Saint-Guirec, cette fois avec un horizon brumeux, mais sans être beaucoup mouillé. Ce qui présente deux avantages : peu de monde sur le sentier et pas à se soucier du soleil pour photographier.
J’arrive à Saint-Guirec un quart d’heure avant le passage du Macareux. Il est peu chargé. Quand, plus loin, une femme noire y monte avec son chariot de courses, le conducteur lui dit : « Je vous rappelle qu’en principe, vous êtes interdite. » Comment peut-on être interdite d’un bus gratuit ? Elle se contente de sourire et s’assoit.
Je descends au Linkin et retiens une table au Bistrot de la Rade, à l’intérieur en raison du bruit du ravalement de façade entre celui-ci et le Café Breton. Le soleil est apparu, bien chaud. En attendant midi, je m’en fais dorer sur un banc de la promenade Éric-Tabarly où je termine Morphine dans lequel le médecin Boulgakov raconte à travers le journal fictif d’un prétendu confrère comment il est devenu accidentellement dépendant de cette drogue. Ce journal fictif sonne faux malheureusement.
Dans le menu de la semaine, partiellement renouvelé, du Bistrot de la Rade, je choisis la crème de fenouil tartare de tomates et mousse de chèvre, le navarin d’agneau légumes d’automne et le flan à la pistache sauce chocolat. Ce restaurant, archi complet il y a deux semaines, n’est ce jour, à part moi, fréquenté que par un couple de jeunes gays dont un faux Daho en maillot rayé (chacun dans son smartphone) et deux couples de non gays, des quadragénaires à mobil homes. Chez l’un, ça donne « On vit une drôle d’époque ». Chez l’autre : « Au jour d’aujourd’hui, je préfère le poisson à la viande ». Cela rend le repas un peu pesant et, si c’est toujours aussi bon, c’est aussi toujours la même façon de cuisiner et la même présentation.
Au gris du matin a succédé un bleu d’après-midi que j’ose qualifier d’estival. Je longe le Port et m’installe sur l’un des bancs du terre-plein pour reprendre Boulgakov face à la marée haute. J’en suis aux courts textes narrant ses premières tentatives pour être journaliste et écrivain. J’accrois mon vocabulaire en lisant ceci : Je me suis mussé dans mon coin préféré, un coin sombre, derrière la loge de l’accessoiriste. et pour la première fois, je vois un des rares bateaux de pêche rentrer au Port.