Quand Heinrich Böll faisait la guerre (Léry Pont-de-l’Arche Le Tréport)

24 janvier 2021


Le premier octobre mil neuf cent quarante-deux, Heinrich Böll, soldat du Reich, quitte le cap Gris-Nez pour Rouen. Il est ensuite transféré le onze octobre à Louviers (ma ville natale) puis dans une commune proche nommée Léry (où j’ai des attaches familiales) à quelques kilomètres de Pont-de-l’Arche. L’année suivante, il est au Tréport guettant les Anglais.
Suite de mes prélèvements dans Lettres de guerre 1939-1945 publié chez L’Iconoclaste :
A sa femme, Léry (Eure), le quinze octobre mil neuf cent quarante-deux : Oui, je ne saurais te dire combien j’ai rencontré de paysans et de paysannes, jeunes et vieux ; sur chacun d’eux on pourrait écrire un roman, rien que sur leurs visages, ces visages de paysans au milieu de leur ferme, beaux et sévères, avec souvent un petit air effrayé ; nulle part je n’ai vu, comme en France, une telle sensualité, si ouverte et si belle sur les visages des paysans et de leurs femmes…
A sa femme, Pont-de-l’Arche, le vingt-six octobre mil neuf cent quarante-deux : Il y a quelque chose d’un peu déprimant à la longue quand on s’entretient avec les Français, tant ils sont convaincus que nous allons perdre la guerre ; vraiment, c’est étrange, je dirais qu’on en devient presque timide quand on demande un cantonnement ou autre chose ; on n’apparaît plus du tout comme des vainqueurs.
A sa femme, Pont-de-l’Arche, le quatre novembre mil neuf cent quarante-deux : Devant moi, à une table, sont assis quatre Français qui jouent aux dés, on en rencontre en masse et à toute heure du jour dans les cafés ; ils ont tout le temps de vivre ! Ah, je les envie tellement, même les ouvriers vêtus de loques sur leurs vélos ; souvent je les suis du regard, fasciné par leur air libre et digne ; ils sont vraiment magnifiques, j’en connais certains assez bien, des bûcherons de la forêt, des serruriers, des menuisiers, des peintres, des couvreurs ; ils sont tellement fiers et superbes…
A sa femme, à l’Ouest, Noël mil neuf cent quarante-deux : Je dois malheureusement écouter le discours de M. le ministre du Reich, le Dr Goebbels. Bon, ça va passer vite… Mais c’est bien le plus grand crime qu’on puisse commettre envers les soldats morts au combat ; le plus grand crime, ce sont ces phrases creuses, ces discours visqueux… Quelle horreur d’entendre des vers d’Hölderlin de la bouche de cet homme…
A sa femme, Tully, le vingt-neuf janvier mil neuf cent quarante-trois : Les Français ont imaginé une nouvelle vacherie qui (…) m’a atteint comme un coup de massue ! L’effet en est foudroyant, ils inscrivent tout simplement « 1918 » sur les murs, ces quatre chiffres sans aucun commentaire, un simple nombre, mais ô combien déprimant…
A sa femme, Le Tréport, le vingt-trois mars mil neuf cent quarante-trois : Ah, je pense sans arrêt au jour où, libéré du fardeau gris de la guerre, je pourrai admirer ces merveilles avec toi : oui, tous les lieux que j’ai visités ici en France, Amiens, Rouen, tous les petits coins sur la côte et dans l’intérieur des terres, et aussi les petits patelins gris et désolés des étapes, les positions de réserve, et surtout Paris, si grand, si splendide.
A sa femme, Le Tréport, le vingt-six mars mil neuf cent quarante-trois : A vrai dire, je me suis senti très à l’aise au milieu de ces gens dans leurs bleus de travail en haillons ; nulle part on ne trouve une atmosphère aussi chaleureuse et sympathique que là où beaucoup de pauvres sont réunis.
A sa femme, Le Tréport, le vingt-sept mars mil neuf cent quarante-trois : Cet après-midi, j’ai vu un cortège amusant passer sous notre fenêtre. Une noce. Une très jeune fille marchait devant, blonde et rayonnante, âgée peut-être de seize ans, puis venaient plusieurs couples, et à la fin un jeune homme de dix-huit ans donnant le bras à une très vieille femme.
A sa femme, Le Tréport, le quatre avril mil neuf cent quarante-trois : Puis nous nous sommes rendus dans la petite ville voisine (Mers-les-Bains), où la promenade de la plage est un peu plus élégante et mieux entretenue ; pour l’heure, tout est défiguré par des bunkers, des tranchées et quantité de barbelés ; c’est fantastique de voir les belles villas élégantes dans ce décor menaçant ; les maisons au bord de la plage sont toutes inhabitées et murées du côté de la mer ; mais 10 mètres derrière ce « front avancé », la vie civile recommence déjà.
A sa femme, Le Tréport, le six avril mil neuf cent quarante-trois : Je dois encore te décrire un joli tableau que j’ai eu sous les yeux aujourd’hui. Nous avons ici une petite cuisinière, elle s’appelle Jacqueline, une blonde de seize ans, une jeune fille vraiment très gentille, une véritable enfant avec de grands yeux couleur de mer – je l’ai surprise ce soir avec son petit ami, elle a alors rougi – ce midi, j’ai vu cette fille frêle et pourtant naturelle – un rejeton d’une très vieille famille de pêcheurs – nettoyer des poissons dans la cuisine. C’est extraordinaire de voir avec quel sang-froid elle leur tranchait la tête, ouvrant le ventre et puis, découvrant mon regard horrifié de citadin, riait d’une façon très surprenante ; un tableau que Breughel aurait pu peindre : cette gamine plongée dans une occupation aussi sanglante et pourtant si innocente.
A sa femme, Le Tréport, le dix-sept avril mil neuf cent quarante-trois : Dehors, nous avons une belle soirée d’été, oui, vraiment estivale. L’air est chaud et parfumé, la mer roule ses vagues, et la jeunesse est dehors sur le quai ou accoudée, à chanter des chansons. Notre uniforme gris est décidément en exil.
A sa femme, Le Tréport, le dix-huit avril mil neuf cent quarante-trois : Les nuits ici sont maintenant souvent très agitées, même les après-midi sont remplis de violents combats aériens (…). La population s’amasse aux endroits d’où l’on voit le mieux, et sur leurs visages se dessine le reflet d’une profonde joie intérieure qui vibre de façon effrayante.
A sa femme, Le Tréport, le vingt avril mil neuf cent quarante-trois : Aujourd’hui, j’ai vécu une histoire très triste ; la police nous amène chaque jour les civils qui ont pénétré dans la zone interdite sans laissez-passer ; c’est souvent un mélange international d’Arabes, d’aventurières parisiennes et de braves gens, qui sont vraiment inoffensifs ; aujourd’hui, c’étaient ces pauvres filles. (…) … il me semble que, quelque part, une certaine égalité existe entre moi et ces filles ; comme si nous étions écorchés, dénudés et vendus de la même manière par la société des hommes…