Lecture au café de Lettres perdues et retrouvées de Bruno Schulz, ce qui reste de l’énorme correspondance de l’écrivain, que Jerzy Ficowski a mis trente ans à rassembler. Quelques notes extraites des missives envoyées à son amie Romana Halpern trouvées après la libération de Varsovie par le fils de celle-ci jonchant le sol de l’appartement de sa mère :
Dix-neuf septembre mil neuf cent trente-six : Ma fiancée (connaissez-vous son existence ?) veut me quitter, elle considère mon retour à Drohobycz comme motif de rupture avec moi. Je ne peux pas, hélas, lui donner tort. Cela fait trop longtemps qu’elle m’attend et qu’elle gâche ses jours dans la solitude et dans un travail aride au Service des Statistiques. Dans mon aversion pour les affaires pratiques, j’ai négligé d’arranger notre mariage quand il en était encore temps et quand elle me le demandait. Maintenant les difficultés techniques sont encore plus grandes mais il me semble que, si je réussissais à accomplir ces formalités, tout ne serait pas encore perdu.
Sans date, vers octobre mil neuf cent trente-six : J’habite un deux pièces avec ma sœur qui est veuve, une femme très gentille mais malade et triste, avec une cousine plus âgée qui s’occupe de notre ménage et avec un neveu de vingt-six ans, une espèce de mélancolique. C’est pourquoi je pense que le mariage ne pourra changer ma situation qu’en mieux. Ce que je ne sais pas, c’est si je pourrai entretenir deux ménages, car ma famille n’a aucun revenu.
Quinze novembre mil neuf cent trente-six : Je ne peux pas me forcer, je ne peux trouver aucun charme au professorat (et je ne sais vivre sans charme aucun, sans un peu d’épices, un peu de condiment qui exalte la vie). En cela, je suis bien différent de mes collègues professeurs. Je voudrais flemmarder, ne rien faire, me balader, tirer un peu de joie du paysage, du firmament ouvert par les nuages du soir sur d’autres mondes.
Cinq décembre mil neuf cent trente-six : C’est ainsi qu’on lit le mieux, quand entre les lignes on s’intercale soi-même, son propre livre. C’est ainsi que nous lisions enfants, et c’est pourquoi ces mêmes livres, jadis riches et pleins de chair, sont plus tard, dans l’âge adulte, comme des arbres privés de feuillage, privés de nos apports dont nous avons comblé leurs lacunes. Ils n’existent plus nulle part ces livres que nous avons lus dans notre enfance. Ils se sont évanouis, il n’en reste que des squelettes nus.
Trente août mil neuf cent trente-sept : À la minute où je ne peux pas utiliser la vie pour mon œuvre, elle devient pour moi ou effrayante et dangereuse ou aride à en mourir. Maintenir en soit la curiosité, l’exaltation créatrice, résister contre le processus de stérilisation, d’ennui, c’est là pour moi la tâche la plus importante et la plus urgente. Sans ce condiment vital je tomberais encore vivant dans la léthargie de la mort. L’art m’a habitué à ses exaltations, à la violence de ses sensations. Mon système nerveux a un raffinement, une délicatesse qui ne peut répondre aux exigences d’une vie privée de la sanction de l’art. J’ai peur que cette année de travail scolaire ne me tue.
Vingt-deux janvier mil neuf cent trente-neuf : Je pense que chacun a exactement sa vie, celle qui lui allait et à laquelle lui et non pas un autre avait droit. Nous n’aurions pas pu vivre autrement que nous avons vécu. Seulement le bilan de toute une vie, fait à un moment donné, équivaut toujours à zéro. De toute manière faire un tel bilan est la preuve d’une profonde dépression.
Juin mil neuf cent trente-neuf : Cela est arrivé, je ne sais comment ; le cercle nombreux, brillant de mes amis a fondu, les contacts se sont relâchés, et me voici de nouveau, il semble, aspiré vers les sphères obscures où règne la solitude. Comme jadis. Par moments, cela me remplit de tristesse et d’angoisse devant le vide et à d’autres moments cela m’attire, encore une fois une tentation intime, depuis longtemps familière.
*
Cette correspondance est illustrée de neuf dessins de l’auteur, certains sur son thème favori : des hommes habillés dominés par des femmes nues.
*
Le dix-neuf novembre mil neuf cent quarante-deux, Bruno Schulz sort sans son étoile jaune. Un patrouilleur allemand s’en aperçoit. « Herr Professor, ironise-t-il, comment ? Sans étoile aujourd’hui ? Tournez-vous. » Bruno Schulz se retourne. Il est abattu d’une balle dans le dos.
Il n’y a pas de traces de sa tombe à Drohobycz. Sur ce qui avait été le cimetière juif s’élève un quartier résidentiel.
Dix-neuf septembre mil neuf cent trente-six : Ma fiancée (connaissez-vous son existence ?) veut me quitter, elle considère mon retour à Drohobycz comme motif de rupture avec moi. Je ne peux pas, hélas, lui donner tort. Cela fait trop longtemps qu’elle m’attend et qu’elle gâche ses jours dans la solitude et dans un travail aride au Service des Statistiques. Dans mon aversion pour les affaires pratiques, j’ai négligé d’arranger notre mariage quand il en était encore temps et quand elle me le demandait. Maintenant les difficultés techniques sont encore plus grandes mais il me semble que, si je réussissais à accomplir ces formalités, tout ne serait pas encore perdu.
Sans date, vers octobre mil neuf cent trente-six : J’habite un deux pièces avec ma sœur qui est veuve, une femme très gentille mais malade et triste, avec une cousine plus âgée qui s’occupe de notre ménage et avec un neveu de vingt-six ans, une espèce de mélancolique. C’est pourquoi je pense que le mariage ne pourra changer ma situation qu’en mieux. Ce que je ne sais pas, c’est si je pourrai entretenir deux ménages, car ma famille n’a aucun revenu.
Quinze novembre mil neuf cent trente-six : Je ne peux pas me forcer, je ne peux trouver aucun charme au professorat (et je ne sais vivre sans charme aucun, sans un peu d’épices, un peu de condiment qui exalte la vie). En cela, je suis bien différent de mes collègues professeurs. Je voudrais flemmarder, ne rien faire, me balader, tirer un peu de joie du paysage, du firmament ouvert par les nuages du soir sur d’autres mondes.
Cinq décembre mil neuf cent trente-six : C’est ainsi qu’on lit le mieux, quand entre les lignes on s’intercale soi-même, son propre livre. C’est ainsi que nous lisions enfants, et c’est pourquoi ces mêmes livres, jadis riches et pleins de chair, sont plus tard, dans l’âge adulte, comme des arbres privés de feuillage, privés de nos apports dont nous avons comblé leurs lacunes. Ils n’existent plus nulle part ces livres que nous avons lus dans notre enfance. Ils se sont évanouis, il n’en reste que des squelettes nus.
Trente août mil neuf cent trente-sept : À la minute où je ne peux pas utiliser la vie pour mon œuvre, elle devient pour moi ou effrayante et dangereuse ou aride à en mourir. Maintenir en soit la curiosité, l’exaltation créatrice, résister contre le processus de stérilisation, d’ennui, c’est là pour moi la tâche la plus importante et la plus urgente. Sans ce condiment vital je tomberais encore vivant dans la léthargie de la mort. L’art m’a habitué à ses exaltations, à la violence de ses sensations. Mon système nerveux a un raffinement, une délicatesse qui ne peut répondre aux exigences d’une vie privée de la sanction de l’art. J’ai peur que cette année de travail scolaire ne me tue.
Vingt-deux janvier mil neuf cent trente-neuf : Je pense que chacun a exactement sa vie, celle qui lui allait et à laquelle lui et non pas un autre avait droit. Nous n’aurions pas pu vivre autrement que nous avons vécu. Seulement le bilan de toute une vie, fait à un moment donné, équivaut toujours à zéro. De toute manière faire un tel bilan est la preuve d’une profonde dépression.
Juin mil neuf cent trente-neuf : Cela est arrivé, je ne sais comment ; le cercle nombreux, brillant de mes amis a fondu, les contacts se sont relâchés, et me voici de nouveau, il semble, aspiré vers les sphères obscures où règne la solitude. Comme jadis. Par moments, cela me remplit de tristesse et d’angoisse devant le vide et à d’autres moments cela m’attire, encore une fois une tentation intime, depuis longtemps familière.
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Cette correspondance est illustrée de neuf dessins de l’auteur, certains sur son thème favori : des hommes habillés dominés par des femmes nues.
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Le dix-neuf novembre mil neuf cent quarante-deux, Bruno Schulz sort sans son étoile jaune. Un patrouilleur allemand s’en aperçoit. « Herr Professor, ironise-t-il, comment ? Sans étoile aujourd’hui ? Tournez-vous. » Bruno Schulz se retourne. Il est abattu d’une balle dans le dos.
Il n’y a pas de traces de sa tombe à Drohobycz. Sur ce qui avait été le cimetière juif s’élève un quartier résidentiel.