Quelques soirées sur le banc avec le Journal intime d’Amiel

27 juillet 2026


De l’immense Journal intime d’Amiel, je n’avais lu que les extraits parus chez Dix Dix-Huit. Deux vieux ouvrages trouvés dans une boîte à livres rouennaise me permettent d’en lire un peu plus pendant plusieurs soirées sur le banc de jardin. Ce sont les deux volumes de fragments publiés en mil neuf cent vingt-deux par la Librairie Fischbacher, lesquels ont dû passer autrefois par la bouquinerie Le Rêve de l’Escalier car ils sont couverts d’un plastique translucide. Cette lecture s’accompagne de quelques prélèvements :
Vingt-sept octobre mil huit cent soixante-quatre : Il y a deux formes de l’automne : le type vaporeux et rêveur, le type coloré et vif ; presque la différence des deux sexes. Le mot d’automne n’est-il pas des deux genres ? Ou bien chaque saison serait-elle bisexuelle à sa façon ? Chacune aurait-elle sa gamme mineure et sa gamme majeure, ses deux côtés de lumière et d’ombre, de douceur et de force ? C’est possible. Tout ce qui est complet est double : chaque visage a deux profils, chaque médaille deux faces.
Treize août mil huit cent soixante-cinq : J-J Rousseau est un ancêtre en tout : il a créé le voyage à pied avant Töpffer, la rêverie avant René, la botanique littéraire avant George Sand, le culte de la nature avant Bernardin de Saint-Pierre, la théorie démocratique avant la Révolution de 1789, la discussion politique et la discussion théologique avant Mirabeau et Renan, la pédagogie avant Pestalozzi, la peinture des Alpes avant de Saussure ; il a mis la musique à la mode et éveillé le goût des confessions au public ; il a fait un nouveau style français, le style serré, châtié, dense, passionné. En somme, on peut dire que rien de Rousseau ne s’est perdu et que personne n’a influé plus que lui sur la Révolution française, puisqu’il en fut le demi-dieu entre Necker et Bonaparte, et personne plus que lui sur le XIXe siècle, puisque Byron, Chateaubriand, Mme de Staël, George Sand dérivent de lui.
Et pourtant avec ses talents extraordinaires il a été extrêmement malheureux.
Six octobre mil huit cent soixante-six : C’est notre race qui de beaucoup est la plus destructive, la plus malfaisante, la plus redoutable des espèces de la planète ; elle a même inventé à son usage le droit du plus fort, un droit divin qui lui met la conscience en repos avec les vaincus et les écrasés ; elle a mis hors du droit tout ce qui a vie, sauf elle-même.
Vingt-six août mil huit cent soixante-huit : Je me rappelle que j’ai quarante-sept ans et que tout l’essaim de mes juvéniles espérances s’est envolé. Donc, je ne puis m’abuser sur le sort qui m’attend : l’isolement croissant, la mortification intérieure, les longs regrets, l’inconsolable et inavouable tristesse, une vieillesse lugubre, une lente agonie, une mort au désert.
Douze septembre mil huit cent soixante-dix : Qu’est-ce au fond que la vie individuelle ? une variation du thème éternel : naître, vivre, sentir, espérer, aimer, souffrir, pleurer, mourir. Quelques-uns y ajoutent s’enrichir, penser, vaincre ; mais en fait, de quelque manière que l’on s’extravase, se dilate et se convulsionne, on ne peut que faire onduler plus ou moins la ligne de sa destinée. Qu’on rende un peu plus saillante pour les autres ou distincte pour soi-même la série des phénomènes fondamentaux, qu’importe ? Le tout est toujours le trémoussement de l’infiniment petit et la répétition insignifiante du motif immuable. En vérité, que l’on soit ou que l’on ne soit pas, la différence est si parfaitement imperceptible pour l’ensemble des choses que toute plainte et tout désir sont ridicules. L’humanité tout entière n’est qu’un éclair dans la durée de la planète, et la planète peut retourner à l’état gazeux sans que le soleil s’en ressente seulement une seconde. L’individu est l’infinitésimale du néant.
Vingt-trois mai mil huit cent soixante-treize : L’erreur fondamentale de la France est dans sa psychologie. Elle a toujours cru qu’une chose dite était une chose faite, comme si la parole était l’action, comme si la rhétorique avait raison des penchants, des habitudes, du caractère, de l’être réel, comme si le verbiage remplaçait la volonté, la conscience, l’éducation. La France procède à coup d’éloquence, de canon ou de décrets ; elle s’imagine ainsi changer la nature des choses ; elle ne fait que des phrases et des ruines.
Vingt-sept février mil huit cent soixante-quatorze : Chez les peuples très sociables, l’individu craint par-dessus tout le ridicule, et le ridicule c’est d’être trouvé original. Nul ne veut faire bande à part, chacun veut être avec tout le monde. « Tout le monde » est la grande puissance, il est le souverain et s’appelle on. On s’habille, on dîne, on se promène, on sort, on entre comme ceci et non pas comme cela. Cet on a toujours raison quoi qu’il fasse. Les sujets de on sont plus prosternés que les esclaves d’Orient devant le Padischah. Le bon plaisir du souverain décide sans appel ; son caprice est la loi. Ce que dit ou fait on s’appelle l’usage, ce qu’il pense s’appelle l’opinion, ce qu’il trouve beau ou bien s’appelle la mode. Chez les peuples dont il s’agit on est la cervelle, la conscience, le jugement, le goût et la raison de tous ; chacun trouve donc tout décidé sans qu’il s’en mêle ; il est dispensé de la corvée de découvrir quoi que ce soit ; pourvu qu’il imite, copie et répète les modèles fournis par on, il n’a plus rien à craindre ; il sait tout ce qu’il faut savoir et fait son salut.
Vingt-deux janvier mil huit cent soixante-quinze : La soif du vrai n’est pas une passion française. En tout le paraître est plus goûté que l’être, les dehors que le dedans, la façon que l’étoffe, ce qui brille que ce qui sert, l’opinion que la conscience. C’est dire que le centre de gravité du Français est toujours hors de lui, dans les autres, dans la galerie. Les individus sont des zéros ; l’unité qui fait d’eux un nombre leur vient du dehors : c’est le souverain, l’écrivain du jour, le journal favori, en un mot le maître momentané de la mode.
Vingt-six juillet mil huit cent soixante-dix-huit : A-t-on encore devant soi quelques années ou quelques mois seulement ? Y aura-t-il mort lente ou catastrophe accélérée ? Comment supporterai-je les jours et comment les remplirai-je ? Comment finir avec calme et dignité ? Je ne sais. Je fais mal tout ce que je fais pour la première fois ; or ici tout est nouveau ; rien n’est expérimenté ; on finit au hasard !
Neuf février mil huit cent quatre-vingt : La vie court, tant pis pour les endommagés. Dès que le tendon d’Achille fléchit, on est roulé par le flot des jeunes et des voraces. Le væ et victis, væ et debilibus est le hurlement de la foule lancée à l’assaut des biens terrestres. On est toujours l’obstacle de quelqu’un, puisque, si petit qu’on se fasse, on occupe toujours un espace quelconque, et que, si peu qu’on envie ou qu’on possède, on est envié et convoité par quelqu’un.