Un mercredi avec parapluie à Paris

20 août 2026


Ce mercredi, la pluie est possible, mais au matin, pas encore d’actualité. Une agréable fraîcheur m’accompagne jusqu’à la Gare de Rouen. Nous sommes toujours en août, des places restent libres dans le sept heures vingt-six pour Paris, dont les plus proches de moi. Après deux semaines de pause, je reprends On s’est déjà vu quelque part ? de Nuala O’Faolain. La jeune Irlandaise voyage avec son premier amant, un certain Michael, par ailleurs marié en Angleterre. Comme de bons provinciaux studieux que nous étions, nous sommes allés à Rouen au musée Flaubert installé dans un pavillon de son jardin. Il y avait sous une cloche en verre un petit morceau de tissu grisâtre. C’était, comme il était indiqué sur un carton, le mouchoir sur lequel Flaubert « a essuyé son front quelques instants avant sa mort ». Aucune voiture ne roule sur le pont d’Asnières.
Le bus Vingt-Neuf démarre dès que j’y suis assis. Je remarque que la piste cyclable de la rue du Quatre Septembre porte maintenant le nom de Paul Varry, le bicycliste tué volontairement par un automobiliste.
Au Marché d’Aligre, les tâcherons d’Émile sont encore une fois à la traîne pour disposer les livres sur les tables. « Va falloir bientôt jeter ça », dit l’un à l’autre. Ce serait dommage. Il y a encore dans ce stock quelques bonnes choses, mais pas pour moi.
Un peu de bleu, beaucoup de gris, telles sont les couleurs du ciel à dix heures moins dix quand je m’installe à l’une des tables de trottoir du Camélia pour un café verre d’eau lecture. De l’autre côté de la chaussée, un jeune homme assis sur l’un des tabourets de Cuvée Noire, « Coffee Station » récemment ouvert, boit un café puis lit. Je préfère le monde qui disparaît à celui qui apparaît. Dans cette rue du Faubourg Saint-Antoine circulent plus de bicyclettes que de véhicules à moteur. J’aime bien ce que raconte Nuala O’Faolain et la façon dont elle le raconte. Ainsi quand elle parle de John Berger, l’air de rien, pour finalement dire qu’elle est avec lui, dans son lit. À côté de moi, une femme, sa fille de vingt-cinq ans et leur voisin discutent en arabe avec quelques échappées en français. Il est question de caser la fille. Celle-ci : « C’est un homme bien. » Sa mère : « C’est un vieux. » En face, c’est une jeune fille maintenant qui lit. Passe le bus du Recueil Social, vide, quand je rejoins Book-Off. Les porteurs de sacs y affluent, vendant surtout des dévédés. Ma récolte de livres à un euro est maigre : Le Routard Les Charentes de deux mille vingt-quatre (Hachette) et La prochaine fois que tu mordras la poussière de Panayotis Pascot (Stock).
Sur l’écran muet d’Au Diable des Lombards, la météo montre l’Ile-de France balayée par la pluie. La réalité est tout autre : toujours un mélange de bleu et de gris sans une goutte d’eau. Après la formule du midi, avocat crevettes et andouillette purée salade, je dois écourter mon exploration du sous-sol du Book-Off de Saint-Martin. C’est une étuve malgré la température en baisse à l’extérieur. Un seul livre à un euro retenu, gros et lourd, Ramon de Dominique Fernandez (Grasset), l’histoire par le fils du père collabo.
Chez Vigouroux, je trouve une table à l’ombre en terrasse, la pluie n’étant toujours pas là. J’y poursuis la lecture des mémoires de Nuala O’Faolain. « Pas vu un Parisien, ils sont tous en grève », déclare un arrivant. À la plage plutôt, suggère Gainsbourg qui chante la désormais inappropriée Sea, Sex and Sun.
Il fait également chaud dans le centre commercial de la Gare Saint-Lazare où, sur un banc en bois, j’attends le seize heures quarante du retour. Au piano, un amateur joue en boucle les premières mesures de La Foule. Nuala O’Faolain continue à me raconter sa vie. Je passais devant le cimetière où Shelley a fait l’amour avec Mary Godwin sur la tombe de Mary Wollstonecraft, à mi-chemin en descendant la colline, en direction d’Euston.
La voiture Cinq étant celle des navetteurs, elle est le plus souvent une voiture No Kids. Pas cette fois car s’y installent un père et ses deux garçonnets excités puis des mères de la même famille avec de nombreux cousins cousines énervés. Je migre à l’autre bout, pas suffisamment loin pour être dispensé des pleurs et des cris. Le pire des moutards s’appelle Brian, il aurait pu se prénommer Braillard. C’est à Mantes-la-Jolie qu’apparaît la pluie. Elle se transforme en averse à Vernon puis s’arrête. À l’arrivée à Rouen, il fait sec. Mon parapluie sera resté dans mon sac.