Il n’est pas nécessaire de se demander s’il va pleuvoir ce mercredi car il pleut déjà. Point de naïade matinale quand je rejoins par le chemin côtier le Port de Tréboul. C’est jour de grand marché, donc le Café de l’Yser est ouvert tôt. « Ça va être une belle journée si ça continue comme ça », se plaint un commerçant ambulant. « Jusqu’à vendredi, c’est prévu », lui répond un autre. La patronne installe néanmoins sa grande terrasse de sous les arbres car ses tables occupent tout l’intérieur du petit troquet.
Mon petit-déjeuner terminé, je remets mon vêtement de pluie et reprends le sentier jusqu’à Port Rhu. Ce fichu temps m’est l’occasion de découvrir la belle salle de premier étage du Brise-Glace. Je m’installe à une table en demi-cercle située devant une fenêtre, avec vue sur la terrasse balayée de pluie et sur le Roi Gradlon, du reggae en fond sonore. C’est le lieu parfait pour ouvrir le Journal de Lewis Carroll : Il a plu fort toute la journée, ce qui m’a permis de faire un peu de calcul intégral. Devant l’autre fenêtre, deux hommes parlent affaires, des associés entre lesquels règne une légère tension.
La pluie ne cesse pas et le vent redouble. Par chance le mercredi est (avec le samedi) le jour d’ouverture à dix heures trente de la Médiathèque (les autres jours, c’est à quinze heures). Je m’y transporte et demande à la dame de l’accueil s’il y a là le livre Hôtel Ty Mad la bonne maison d’Alain Cariou. « Je ne pense pas que nous l’ayons », me dit-elle. Elle vérifie avec son ordinateur. C’est non mais on peut le mettre sur la liste des acquisitions souhaitées. Je lui dis que je ne suis là que pour quelques semaines. « Ou bien alors, vous pouvez l’acheter à l’Hôtel. » « Je ne voulais que le consulter. Ce n’est pas grave. Est-ce que je peux rester fureter ? » Bien sûr. Elle m’indique où trouver les rayonnages de littérature autre que le roman.
Il y a là le fond Perros. Deux étagères de tout ce qui a été publié par et sur George Perros. J’en extrais Je suis toujours ce que je vais devenir, une coédition Calligramme Bretagnes au format « beau livre » de mil neuf cent quatre-vingt-trois groupant le texte d’un entretien enregistré en mil neuf cent soixante-treize à Douarnenez « dans le cabinet de travail situé à l’étage d’une maison vétuste au-dessus du port » et des dessins et peintures de Perros. S’agissant des dessins et peintures, de style abstrait, je les trouve peu convaincants mais je relis l’entretien avec intérêt, relis parce que je possède la réédition en petit format de cet ouvrage chez Dialogues, acheté un jour à Rouen chez feu Le Rêve de l’Escalier. Cela commence ainsi :
-George Perros, qui êtes-vous ?
-Je suis toujours ce que je vais devenir… Je ne sais pas ce que je suis. Demain je saurai, demain je saurai ce que je suis aujourd’hui. J’ai toujours l’esprit d’escalier. Vivre dans le présent, c’est une possibilité : c’est pour ça que socialement je suis complètement nul. Je ne peux pas me situer quelque part. Alors? ça peut aussi s'appeler l'impatience. Je ne peux pas me fixer, je n'ai pas d'idées non plus spécialement, je peux penser le contraire dans le moment même de l'élocution. Autrement dit, je ne peux pas faire de politique, parce que je suis beaucoup trop contradictoire avec moi-même et mes contradictions se placent ailleurs que dans le lieu social.
Un beau bâtiment de deux étages, cette Médiathèque qui porte son nom. Le domaine des adultes est au second. Je suis à l’une des tables alignées contre la baie vitrée qui donne sur une cour intérieure. Aux autres tables ne sont que des jeunes femmes. Chacune avec son ordinateur. Certaines avec leur gourde. Pas toutes avec un livre.
Le temps passe vite ici. J’en sors à midi et vais au plus près pour déjeuner, chez An Ifern. Au menu : salade de chèvre chaud au miel, saucisse bretonne sauce cidre avec frites salade et gaufre au caramel. Je retrouve la serveuse débutante avec son petit bijou dans la lèvre inférieure.
Je prends le café aux Sables Blancs chez Gwell Mad. En salle, les habituels piliers de comptoir aux discours hasardeux et deux jeunes Allemandes à ordinateur silencieuses. Il est quinze heures trente quand le ciel enfin s’éclaircit et que je peux aller traîner en bord de mer.
*
On n’écrit toujours qu’à deux doigts de se taire. (Georges Perros)
Mon petit-déjeuner terminé, je remets mon vêtement de pluie et reprends le sentier jusqu’à Port Rhu. Ce fichu temps m’est l’occasion de découvrir la belle salle de premier étage du Brise-Glace. Je m’installe à une table en demi-cercle située devant une fenêtre, avec vue sur la terrasse balayée de pluie et sur le Roi Gradlon, du reggae en fond sonore. C’est le lieu parfait pour ouvrir le Journal de Lewis Carroll : Il a plu fort toute la journée, ce qui m’a permis de faire un peu de calcul intégral. Devant l’autre fenêtre, deux hommes parlent affaires, des associés entre lesquels règne une légère tension.
La pluie ne cesse pas et le vent redouble. Par chance le mercredi est (avec le samedi) le jour d’ouverture à dix heures trente de la Médiathèque (les autres jours, c’est à quinze heures). Je m’y transporte et demande à la dame de l’accueil s’il y a là le livre Hôtel Ty Mad la bonne maison d’Alain Cariou. « Je ne pense pas que nous l’ayons », me dit-elle. Elle vérifie avec son ordinateur. C’est non mais on peut le mettre sur la liste des acquisitions souhaitées. Je lui dis que je ne suis là que pour quelques semaines. « Ou bien alors, vous pouvez l’acheter à l’Hôtel. » « Je ne voulais que le consulter. Ce n’est pas grave. Est-ce que je peux rester fureter ? » Bien sûr. Elle m’indique où trouver les rayonnages de littérature autre que le roman.
Il y a là le fond Perros. Deux étagères de tout ce qui a été publié par et sur George Perros. J’en extrais Je suis toujours ce que je vais devenir, une coédition Calligramme Bretagnes au format « beau livre » de mil neuf cent quatre-vingt-trois groupant le texte d’un entretien enregistré en mil neuf cent soixante-treize à Douarnenez « dans le cabinet de travail situé à l’étage d’une maison vétuste au-dessus du port » et des dessins et peintures de Perros. S’agissant des dessins et peintures, de style abstrait, je les trouve peu convaincants mais je relis l’entretien avec intérêt, relis parce que je possède la réédition en petit format de cet ouvrage chez Dialogues, acheté un jour à Rouen chez feu Le Rêve de l’Escalier. Cela commence ainsi :
-George Perros, qui êtes-vous ?
-Je suis toujours ce que je vais devenir… Je ne sais pas ce que je suis. Demain je saurai, demain je saurai ce que je suis aujourd’hui. J’ai toujours l’esprit d’escalier. Vivre dans le présent, c’est une possibilité : c’est pour ça que socialement je suis complètement nul. Je ne peux pas me situer quelque part. Alors? ça peut aussi s'appeler l'impatience. Je ne peux pas me fixer, je n'ai pas d'idées non plus spécialement, je peux penser le contraire dans le moment même de l'élocution. Autrement dit, je ne peux pas faire de politique, parce que je suis beaucoup trop contradictoire avec moi-même et mes contradictions se placent ailleurs que dans le lieu social.
Un beau bâtiment de deux étages, cette Médiathèque qui porte son nom. Le domaine des adultes est au second. Je suis à l’une des tables alignées contre la baie vitrée qui donne sur une cour intérieure. Aux autres tables ne sont que des jeunes femmes. Chacune avec son ordinateur. Certaines avec leur gourde. Pas toutes avec un livre.
Le temps passe vite ici. J’en sors à midi et vais au plus près pour déjeuner, chez An Ifern. Au menu : salade de chèvre chaud au miel, saucisse bretonne sauce cidre avec frites salade et gaufre au caramel. Je retrouve la serveuse débutante avec son petit bijou dans la lèvre inférieure.
Je prends le café aux Sables Blancs chez Gwell Mad. En salle, les habituels piliers de comptoir aux discours hasardeux et deux jeunes Allemandes à ordinateur silencieuses. Il est quinze heures trente quand le ciel enfin s’éclaircit et que je peux aller traîner en bord de mer.
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On n’écrit toujours qu’à deux doigts de se taire. (Georges Perros)



