Après une nuit sans perturbation de voisinage, je constate que le ciel, lui, l’est toujours perturbé. Ce lundi matin, je ne traîne pas sur le chemin et ne suis atteint que par une fine mouillasse lorsque je petit-déjeune sur un banc face au Port de Tréboul, la boulangerie au perchoir étant en fermeture hebdomadaire.
Je dois mettre mon imperméable pour continuer le sentier de randonnée puis traverser la ville par le haut. « Nick sa mère, la réinsertion », lis-je sur le mur du raccourci du Crédit à Bricoles, officiellement le passage Jean-Bart.
À l’arrivée dans le Port du Rosmeur, seul Ar Baradaz est ouvert où le patron et ses habitués sont dans leurs mots croisés quotidiens. L’auvent est heureusement descendu qui me permet de continuer à lire quand la pluie se fait davantage sentir. On se réjouit dans la clientèle de festivités futures : « C’est la semaine prochaine qu’il y a une course de mobylettes ». « Quatorze mille soixante-huit habitants à Douarnenez, constate un lecteur d'Ouest France, quand je suis arrivé ici on était vingt et un mille. » La pluie redouble. La grisaille s’installe. On ne voit plus la côte d’en face. Mon voisin en est déjà à sa troisième bière. Pour ma part, je recule d’une case en m’installant à l’intérieur sur le siège défoncé avec un deuxième café et toujours le Journal de Lewis Carroll : J’envisage de demander au Comité de Direction, le trimestre prochain, de me nommer un successeur, afin que je puisse prendre ma retraite à la fin de l’année, alors que j’approcherai des cinquante ans, et que j’aurais été Maître de Conférences en Mathématiques pendant 26 ans exactement.
La pluie a presque cessé lorsque je repasse la butte pour rejoindre le Port Rhu. J’avise L’Optimist’e, un restaurant du bord de mer où il y a un menu du jour à vingt euros : accras de thon, mi-cuit de thon légumes pommes grenaille et crème dessert au caramel demi-sel. C’est bon, servi par un jeune homme qui semble tout droit sorti de l’École Hôtelière.
Ce restaurant est situé face au bateau-phare du Musée Maritime. Je le vois parfaitement à travers la vitre. Le Scarweather a été construit en mil huit cent quarante-sept au Royaume-Uni et était utilisé au large de Bristol. Il est non-motorisé, ne peut se déplacer qu'à l'aide d'un remorqueur. Sa lanterne était alimentée par des groupes électrogènes situés dans la salle des machines. Il était aussi équipé d'une corne de brume pneumatique. L'équipage était composé de deux équipes d'une dizaine d'hommes travaillant quatre semaines de suite en alternance.
On le voit aujourd’hui tout rouillé. L'association « Les Gardiens du bateau-phare » s'inquiète pour son avenir, jugeant qu’il se dégrade de jour en jour dans le Port-Rhu. Son dernier carénage remonte à deux mille huit et ce n’est qu’en ce mois de juin deux mille vingt-six qu’a lieu une opération de dépollution, la première depuis son acquisition par la ville en mil neuf cent quatre-vingt-onze, pour le purger des hydrocarbures restants. Commentaire des clients de ce matin chez Ar Baradaz : « C’est n’importe quoi, ce Port-Musée. »
Pendant mon repas, la pluie a cessé et un peu de soleil a surgi. J’attrape le bus de treize heures vingt dans lequel voyagent quatre femmes à valises que j’invite à descendre en même temps que moi à Sables Blancs puisque c’est là qu’est leur hôtel dont le nom ne me dit rien. Les laissant à leur recherche, je vais prendre un café au Gwell Mad. À l’intérieur car il y a encore trop de vent pour que la terrasse soit agréable. Un pilier de comptoir évoque le Débarquement de Normandie : « Moi j’étais pas né mais je me souviens très bien. » Quant à Lewis Carroll, il se réjouit de n’être pas toujours reconnu : C’est agréable d’avoir des amis qui pour une fois ne me connaissent pas comme écrivain. Pas plus tard qu’hier Mme Nash m’a annoncé qu’elle avait appris que l’auteur d’Alice était devenu fou.
Je vais ensuite marcher au-dessus de la plage, profitant d’un meilleur temps, avant de remonter la rue des Sables Blancs.
*
Il n’y a pas d’homme comme tout le monde. (Georges Perros)
Je dois mettre mon imperméable pour continuer le sentier de randonnée puis traverser la ville par le haut. « Nick sa mère, la réinsertion », lis-je sur le mur du raccourci du Crédit à Bricoles, officiellement le passage Jean-Bart.
À l’arrivée dans le Port du Rosmeur, seul Ar Baradaz est ouvert où le patron et ses habitués sont dans leurs mots croisés quotidiens. L’auvent est heureusement descendu qui me permet de continuer à lire quand la pluie se fait davantage sentir. On se réjouit dans la clientèle de festivités futures : « C’est la semaine prochaine qu’il y a une course de mobylettes ». « Quatorze mille soixante-huit habitants à Douarnenez, constate un lecteur d'Ouest France, quand je suis arrivé ici on était vingt et un mille. » La pluie redouble. La grisaille s’installe. On ne voit plus la côte d’en face. Mon voisin en est déjà à sa troisième bière. Pour ma part, je recule d’une case en m’installant à l’intérieur sur le siège défoncé avec un deuxième café et toujours le Journal de Lewis Carroll : J’envisage de demander au Comité de Direction, le trimestre prochain, de me nommer un successeur, afin que je puisse prendre ma retraite à la fin de l’année, alors que j’approcherai des cinquante ans, et que j’aurais été Maître de Conférences en Mathématiques pendant 26 ans exactement.
La pluie a presque cessé lorsque je repasse la butte pour rejoindre le Port Rhu. J’avise L’Optimist’e, un restaurant du bord de mer où il y a un menu du jour à vingt euros : accras de thon, mi-cuit de thon légumes pommes grenaille et crème dessert au caramel demi-sel. C’est bon, servi par un jeune homme qui semble tout droit sorti de l’École Hôtelière.
Ce restaurant est situé face au bateau-phare du Musée Maritime. Je le vois parfaitement à travers la vitre. Le Scarweather a été construit en mil huit cent quarante-sept au Royaume-Uni et était utilisé au large de Bristol. Il est non-motorisé, ne peut se déplacer qu'à l'aide d'un remorqueur. Sa lanterne était alimentée par des groupes électrogènes situés dans la salle des machines. Il était aussi équipé d'une corne de brume pneumatique. L'équipage était composé de deux équipes d'une dizaine d'hommes travaillant quatre semaines de suite en alternance.
On le voit aujourd’hui tout rouillé. L'association « Les Gardiens du bateau-phare » s'inquiète pour son avenir, jugeant qu’il se dégrade de jour en jour dans le Port-Rhu. Son dernier carénage remonte à deux mille huit et ce n’est qu’en ce mois de juin deux mille vingt-six qu’a lieu une opération de dépollution, la première depuis son acquisition par la ville en mil neuf cent quatre-vingt-onze, pour le purger des hydrocarbures restants. Commentaire des clients de ce matin chez Ar Baradaz : « C’est n’importe quoi, ce Port-Musée. »
Pendant mon repas, la pluie a cessé et un peu de soleil a surgi. J’attrape le bus de treize heures vingt dans lequel voyagent quatre femmes à valises que j’invite à descendre en même temps que moi à Sables Blancs puisque c’est là qu’est leur hôtel dont le nom ne me dit rien. Les laissant à leur recherche, je vais prendre un café au Gwell Mad. À l’intérieur car il y a encore trop de vent pour que la terrasse soit agréable. Un pilier de comptoir évoque le Débarquement de Normandie : « Moi j’étais pas né mais je me souviens très bien. » Quant à Lewis Carroll, il se réjouit de n’être pas toujours reconnu : C’est agréable d’avoir des amis qui pour une fois ne me connaissent pas comme écrivain. Pas plus tard qu’hier Mme Nash m’a annoncé qu’elle avait appris que l’auteur d’Alice était devenu fou.
Je vais ensuite marcher au-dessus de la plage, profitant d’un meilleur temps, avant de remonter la rue des Sables Blancs.
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Il n’y a pas d’homme comme tout le monde. (Georges Perros)



