Lourd, orageux, tel est le temps de ce mercredi matin. Du sentier côtier, je considère une femme qui nage puis une autre qui fait sa gymnastique face à la mer. Je croise ensuite, comme tous les jours, deux vieux d’ici dont l’un à canne. Arrivé à Port Rhu le ciel est si noir à l’horizon du côté de l’île Tristan que je renonce à suivre l’un des différents plans que j’ai en tête, me contentant d’arpenter les anciennes rues de pêcheurs au-dessus du Port du Rosmeur. Celles-ci sont désormais végétalisées mais on y trouve aussi des voitures stationnées qui nuisent à la photographie. Je passe au bout de la rue Obscure qui mérite bien son nom ce matin puis c’est la trouée sur la mer, la double trouée : une première en hauteur, une seconde qui donne sur le quai.
Gaëlle est en train de sortir les tables d’extérieur de Ty Gamalou, aussi vais-je jusqu’au bout du Port. Quand je reviens, c’est ouvert et les habitués en sont déjà à lire la presse quotidienne régionale. « La brume de mer, ce coup de clim’ sur la côte bretonne », titre Le Télégramme. On en discute entre autochtones : « Tu regardes la carte de la météo, il va y avoir la canicule partout sauf ici. » « Tant mieux. » « Non, pas tant mieux, ça va nous attirer tous les petits vieux qu’ont peur de la chaleur. » « Bah, ils font que passer. » « Oui mais au bout d’un moment, ils auront envie d’acheter. »
« Je peux voir ce que vous lisez », me demande un autre quand il s’en va. Il parle de mon livre en attente, caché à demi par mon carnet. « Fin de combat de Karl Ove Knausgaard. » « Connais pas », me dit-il. « Moi non plus, je vais le découvrir. » « Et celui-là ? » Celui que j’ai presque terminé : Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner. » Connais pas non plus » « Très bien, lui dis-je, la montée du nazisme vue de l’intérieur. »
Finalement, le temps se maintient (comme on dit). Vers dix heures, je vais marcher sur la digue et même jusqu’au bout de la digue, avant de revenir m’asseoir chez Aux Loups des Mers où Léa en salopette et petit haut blanc m’apporte un Carabreizh avec mon expresso verre d’eau. Je suis à la fin d’Histoire d’un Allemand. Sebastian Haffner règle son compte à la camaraderie que lui fait subir le nazisme triomphant. Il y aurait plusieurs pages à citer. Je m’en tiens à ceci : L’homme qui vit en camaraderie est soustrait au souci de l’existence, aux durs combats pour la vie. Il loge à la caserne, il a ses repas, son uniforme. Son emploi du temps quotidien lui est prescrit. Il n’a pas le moindre souci à se faire. Il n’est plus soumis à la loi impitoyable du « chacun pour soi » mais à celle, douce et généreuse, du « tous pour un ». Prétendre que les lois de la camaraderie sont plus dures que celles de la vie civile et individuelle est un mensonge des plus déplaisants. Elles sont d’un laxisme tout à fait amollissant …
C’est la fin de son récit. En mil neuf cent trente-huit, Sebastian Haffner s’exile en Angleterre. Il ne retournera en Allemagne qu’en mil neuf cent cinquante-quatre, sans jamais chercher à faire publier son témoignage, lequel sera retrouvé après sa mort et paraîtra en Allemagne en deux mille et en France en deux mille deux.
Au Flimiou ce mercredi, c’est melon et copa, lasagne salade et sablé crème citron. Toutes les tables sont marquées « Réservée » pour ne pas que les arrivants s’installent sans rien demander. À ma gauche, un homme et une enfant que je suppose être sa fille jusqu’à ce que je comprenne que c’est celle de la patronne et sans doute pas la sienne. Trois femmes seules déjeunent ici ce jour dont une qui lit Danielle Steel, pas mon style.
Je suis le seul passager dans le bus Un et le seul consommateur au Gwell Mad. « C’est bizarre, me dit Gildas, le serveur, quand il m’apporte un diabolo menthe, surtout qu’on est mercredi. » Tandis que passe une file de bicyclistes à maillot « Argentan Normandie », je commence Fin de combat, sixième partie de Mon combat de Karl Ove Knausgaard. Il y sera aussi question d’Hitler. Cette ultime partie de son autobiographie commence à la parution du premier volume et raconte les effets qu’il a eu sur celles et ceux de sa famille ou de ses amis qui y sont décrits. En face, les deux garçons de Villa Corti ne commencent à installer la terrasse qu’à quinze heures quinze, aussi je commande un café là où je suis.
Rentré à mon grand appartement Air Bibi, je consulte ma messagerie : pas de réponse à mon mail d’hier matin à la secrétaire du boss de l’usine ophtalmologique rouennaise.
*
Le vain pur monte à la tête. (Georges Perros)
Gaëlle est en train de sortir les tables d’extérieur de Ty Gamalou, aussi vais-je jusqu’au bout du Port. Quand je reviens, c’est ouvert et les habitués en sont déjà à lire la presse quotidienne régionale. « La brume de mer, ce coup de clim’ sur la côte bretonne », titre Le Télégramme. On en discute entre autochtones : « Tu regardes la carte de la météo, il va y avoir la canicule partout sauf ici. » « Tant mieux. » « Non, pas tant mieux, ça va nous attirer tous les petits vieux qu’ont peur de la chaleur. » « Bah, ils font que passer. » « Oui mais au bout d’un moment, ils auront envie d’acheter. »
« Je peux voir ce que vous lisez », me demande un autre quand il s’en va. Il parle de mon livre en attente, caché à demi par mon carnet. « Fin de combat de Karl Ove Knausgaard. » « Connais pas », me dit-il. « Moi non plus, je vais le découvrir. » « Et celui-là ? » Celui que j’ai presque terminé : Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner. » Connais pas non plus » « Très bien, lui dis-je, la montée du nazisme vue de l’intérieur. »
Finalement, le temps se maintient (comme on dit). Vers dix heures, je vais marcher sur la digue et même jusqu’au bout de la digue, avant de revenir m’asseoir chez Aux Loups des Mers où Léa en salopette et petit haut blanc m’apporte un Carabreizh avec mon expresso verre d’eau. Je suis à la fin d’Histoire d’un Allemand. Sebastian Haffner règle son compte à la camaraderie que lui fait subir le nazisme triomphant. Il y aurait plusieurs pages à citer. Je m’en tiens à ceci : L’homme qui vit en camaraderie est soustrait au souci de l’existence, aux durs combats pour la vie. Il loge à la caserne, il a ses repas, son uniforme. Son emploi du temps quotidien lui est prescrit. Il n’a pas le moindre souci à se faire. Il n’est plus soumis à la loi impitoyable du « chacun pour soi » mais à celle, douce et généreuse, du « tous pour un ». Prétendre que les lois de la camaraderie sont plus dures que celles de la vie civile et individuelle est un mensonge des plus déplaisants. Elles sont d’un laxisme tout à fait amollissant …
C’est la fin de son récit. En mil neuf cent trente-huit, Sebastian Haffner s’exile en Angleterre. Il ne retournera en Allemagne qu’en mil neuf cent cinquante-quatre, sans jamais chercher à faire publier son témoignage, lequel sera retrouvé après sa mort et paraîtra en Allemagne en deux mille et en France en deux mille deux.
Au Flimiou ce mercredi, c’est melon et copa, lasagne salade et sablé crème citron. Toutes les tables sont marquées « Réservée » pour ne pas que les arrivants s’installent sans rien demander. À ma gauche, un homme et une enfant que je suppose être sa fille jusqu’à ce que je comprenne que c’est celle de la patronne et sans doute pas la sienne. Trois femmes seules déjeunent ici ce jour dont une qui lit Danielle Steel, pas mon style.
Je suis le seul passager dans le bus Un et le seul consommateur au Gwell Mad. « C’est bizarre, me dit Gildas, le serveur, quand il m’apporte un diabolo menthe, surtout qu’on est mercredi. » Tandis que passe une file de bicyclistes à maillot « Argentan Normandie », je commence Fin de combat, sixième partie de Mon combat de Karl Ove Knausgaard. Il y sera aussi question d’Hitler. Cette ultime partie de son autobiographie commence à la parution du premier volume et raconte les effets qu’il a eu sur celles et ceux de sa famille ou de ses amis qui y sont décrits. En face, les deux garçons de Villa Corti ne commencent à installer la terrasse qu’à quinze heures quinze, aussi je commande un café là où je suis.
Rentré à mon grand appartement Air Bibi, je consulte ma messagerie : pas de réponse à mon mail d’hier matin à la secrétaire du boss de l’usine ophtalmologique rouennaise.
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Le vain pur monte à la tête. (Georges Perros)



